TROISIÈME PARTIE
insectes dont nous avons parlé au chapitre précédent, il n’y a aucune parenté : la ressemblance est toute superficielle, et disparaît dès qu’on regarde de près les unes et les autres. Les mouches proprement dites sont des diptères : elles n’ont que deux ailes ; les abeilles, les guêpes, les bourdons en ont quatre : ce sont des hyménoptères. Quand les premières attaquent l’homme et les animaux, c’est pour sucer leur sang; elles les mordent plutôt quelles ne les piquent; elles n’ont pas l’aiguillon, qui est l’arme caractéristique des espèces à la fois laborieuses et guer-
' Poliste française ( gr. nat.). 4 Abeille ouvrière (gr. liât.).
2 Guêpe commune ( gr. nat.). 8 Abeille mâle (gr. nat.).
3 Bourdon terrestre ( gr. nat.). 6 Abeille femelle ou reine ( gr. nat.).
rières. Celles-ci n’attaquent jamais l’homme; elles se défendent bravement lorsqu’elles sont inquiétées par lui ou qu’elles croient l’être; leur nourriture est exclusivement végétale. Enfin leurs pattes postérieures sont bien moins des organes de locomotion que d’admirables instruments de travail, d’une structure particulière, très compliquée chez les abeilles. Ici la face externe des jambes, qui porte le nom de palettes, présente un enfoncement lisse. C’est la corbeille, où l’animal place la pelote de pollen ou de nectar mielleux qu’il a r'ecueillie à l’aide de la brosse de poils soyeux qui se trouve sur la face interne du premier article des tarses.
La bouche des abeilles est munie d’une trompe coudée, repliée en dessous de
LE MONDE AERIEN
l’insertion. Cette trompe, dépourvue de l’espèce de lancette qui accompagne celle des insectes buveurs de sang, serait une arme insuffisante pour la défense de leurs foyers, des produits de leur patiente industrie, des œufs et des larves qu’elles soignent et nourrissent avec une jalouse sollicitude ; la nature leur a donné l’aiguillon rétractile, sorte de dard qui n’est pas sans analogie avec les crochets des serpents venimeux. Il communique avec un appareil sécréteur d’où s’écoule une liqueur âcre, un venin qui rend la plaie d’autant plus grave que presque toujours l’insecte y laisse son aiguillon.
On divise les abeilles en sociétaires pérennes, sociétaires annuels et solitaires. Les sociétaires pérennes sont les vraies abeilles, celles qui nous donnent et le miel et la cire, et dont les mœurs , les travaux , les guerres , la constitution , le gouvernement, ont excité de tout temps à un si haut degré la curiosité et l’admiration des observateurs. Ce n’est pas que l’histoire de ces intéressants insectes n’ait été souvent empreinte d’exagération et embellie à plaisir, ni qu’il faille prendre à la lettre les appréciations enthousiastes qui représentent la société des abeilles comme le parfait modèle d’un état policé et civilisé. Il est certain toutefois que leur instinct, — peut-être devrais-je dire leur intelligence, — leur activité, leur courage, la savante organisation de leur communauté, l’ordre parfait qui préside à leurs opérations, les passions même, les tumultes qui parfois les agitent, mais qui ont toujours pour mobile le salut public, sont un des plus merveilleux spectacles que nous offre la nature.
La ruche est-elle une monarchie ou une république ? Sur cette question les avis sont partagés. Pour moi, elle n’est pas douteuse. La monarchie parmi les abeilles n’est que l’apparence. Leur prétendue reine, la femelle mère, ne règne que jusqu’à un certain point, et ne gouverne en aucune façon. Les respects, les attentions dont on l’entoure s’adressent non pas à elle, mais à sa postérité, à la république future qu’elle porte dans ses flancs. Elle n’est même pas libre ; on la garde à vue, on la surveille jalousement jusqu’à ce qu’elle ait pondu ; après quoi tous les soins se reportent sur sa progéniture.
On sait que les abeilles font littéralement leurs reines , en donnant à certaines larves une éducation particulière, une nourriture plus succulente et plus abondante. Afin de n’en pouvoir manquer, elles en élèvent plusieurs. La plus précoce, la plus forte tue les autres; on la laisse faire. Vient-elle à disparaître, on choisit parmi les larves qui restent en cellules des nourrissons propres à la remplacer, et tout est dit. Donc «la reine» n’est pas même une reine constitutionnelle : tout son rôle se borne à donner des citoyens à l’État. Quant aux mâles, ils sont peu nombreux, et comme ils sont également impropres au travail et à la guerre (ils n’ont point d’aiguillon), dès que la femelle est fécondée on les égorge sans merci. Reste donc le peuple, le grand peuple des neutres ou des ouvrières, qui récoltent le miel et la cire, construisent et approvisionnent la ruche, nourrissent les larves, élèvent les jeunes reines, forment en outre la garde nationale et l’armée, puisqu’elles maintiennent l’ordre à l’intérieur, et combattent au besoin l’ennemi extérieur. N’est-ce pas là de la démocratie ?... Ce peuple n’obéit qu’à la loi, non à une loi écrite, mais à une loi inflexible que lui dicte son instinct, et qu’il ne transgresse jamais.