‹ L'air et le monde aérienChapitre 18 sur 210 · MÉCANIQUE ATMOSPHÉRIQUE · texte numérisé non relu

MÉCANIQUE ATMOSPHÉRIQUE

Si, avant les expériences de Torricelli et de Pascal, on eût dit à quelqu’un, fût-ce un savant : « Au sein de cet air où vous vous croyez si libre, où vous allez et venez avec tant d’aisance, vous êtes soumis à une pression égale à celle que vous supporteriez si vous marchiez au fond d’une mer de trente-deux pieds de profondeur, ou dans un bain de vif-argent dépassant votre tête de vingt-cinq pouces, » assurément ce quelqu’un eût ri au nez de son interlocuteur, ou bien l’eût regardé de travers comme un mystificateur ou un fou. Rien n’est plus vrai pourtant : l’atmosphère, en raison de son poids et de sa masse immense, exerce sur tous les corps qui se trouvent à la surface du globe une pression que nous ne soupçonnons point, parce que nous y sommes habitués, parce que, loin de nous gêner, elle nous est nécessaire, mais qui n’en est pas moins énorme.

Une fois qu’on est arrivé à savoir qu’à la surface de la terre les corps supportent, de la part de l’atmosphère, la même pression que s’ils étaient recouverts d’une couche de mercure de 76 centimètres de hauteur, il devient facile d’évaluer cette pression en kilogrammes. En effet, si l’on considère d’abord une surface de 1 centimètre carré, cette surface supportera la pression d’une colonne de mercure qui aurait 1 centimètre carré de hase et 76 centimètres de hauteur. Or cette colonne pouvant évidemment être divisée en 76 parties égales, chacune de 1 centimètre cube, son volume sera de 76 centimètres cubes. Mais le centimètre cube d’eau pesant 1 gramme, pour le mercure, qui est 13,6 fois plus dense que l’eau, le centimètre cube doit peser 13 grammes 6; donc la colonne de mercure qu’on vient de considérer pèse soixante-seize fois 13 grammes 6, ou 1 kilogramme 33 grammes. Or, puisqu’on a vu ci-dessus que la pression de l’atmosphère sur une surface donnée est la même que celle d’une couche de mercure de 76 centimètres de hauteur, on peut donc dire que le poids de l’atmosphère sur 1 centimètre carré est de 1 kilogramme 33 grammes; sur 1 décimètre carré, qui vaut 100 centimètres carrés, cette pression est cent fois plus grande, c’est-à-dire 100 kilogrammes 300 grammes;

L’AIR

et sur 1 mètre carré, qui vaut 100 décimètres carrés, elle est de 10,330 kilogrammes.

On a évalué, en moyenne, à un mètre carré et demi, ou 15,000 centimètres carrés, la superficie totale du corps d’un homme de taille ordinaire. La pression que l’atmosphère fait peser sur le corps humain est donc égale à quinze mille fois 1 kilogramme 33 grammes, ou environ quinze mille cinq cents kilogrammes. Je vois d’ici le lecteur étonné, incrédule peut-être, devant ce chiffre formidable. Que nous supportions un tel poids et que nous puissions respirer, nous mouvoir, travailler, dormir, que nous vivions enfin, que nous ne soyons pas écrasés, anéantis, que nous n’éprouvions pas la moindre gêne : voilà qui, même au xixe siècle, peut, en effet, sembler étrange et soulever le doute dans bien des esprits, surtout si l’on ajoute que cette énorme pression, loin d’être un fardeau pour les êtres vivants, est indispensable pour maintenir l’équilibre et le jeu régulier de leurs organes; qu’elle est une condition sine qua non de la fie, abstraction faite du rôle capital que l’air joue, grâce à l’action chimique de l’oxygène, dans le phénomène de la respiration. Et cependant, je le répète, rien n’est plus vrai, rien ne s’explique plus aisément.

Et d’abord la pression de l’air n’agit pas seulement de haut en bas, comme on serait tenté de le croire : elle agit aussi de bas en haut et latéralement; en un mot, dans tous les sens. C’est là un principe d’hydrostatique qui s’applique rigoureusement à l’aérostatique; de sorte que toutes les pressions se neutralisent réciproquement. Je me trompe : les pressions étant proportionnelles aux hauteurs , celles qui agissent latéralement se neutralisent seules; mais la poussée de bas en haut est plus forte qüe la pression de haut en bas; si bien que nous devons à notre grande densité spécifique de demeurer à terre- Autrement nous serions soulevés, emportés, comme sont les ballons, jusque dans les couches d’air raréfié où, l’excès de notre poids compensant enfin l’effet de la poussée, nous resterions suspendus en équilibre, sans pouvoir ni monter davantage ni descendre. Il n’est donc pas surprenant que, retenus au sol par la pesanteur, pressés et poussés à la fois de toutes parts, nous ne sentions point ces pressions sur une partie de notre corps plutôt que sur une autre. Mais il reste à expliquer comment notre frêle machine y peut résister. Elle y résiste par la tension et par l’élasticité des fluides qu’elle renferme, et qui la feraient éclater, la détruiraient en un instant, si elles n’étaient sans cesse tenues en respect par ce puissant contrepoids. Voyez ce pauvre petit animal qu’on a placé sous le récipient de la machine pneumatique , et qu’on a soustrait, en y faisant le vide, à cette pression salutaire. Ce n’est pas seulement le manque d’air respirable qui l’a tué : la dilatation des gaz et l’évaporation des liquides de l’organisme ont gonflé, distendu, puis déchiré les tissus; il a péri victime d’une sorte d’explosion. Qui ne sait d’ailleurs quelles sensations pénibles, douloureuses, quels accidents étranges, effrayants ont éprouvés les personnes qui se sont hasardées jusque dans les régions où la colonne barométrique est réduite à une hauteur de quelques centimètres. Des vertiges terribles, la bouffissure des membres, l’épaississement de la langue, le sang jaillissant par le nez, par les oreilles, par la bouche : tels ont été invariablement les symptômes produits par la trop grande diminution de la pression atmosphérique. Ces effets physiologiques

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