PREMIÈRE ANNÉE
L'Arrivée
Dans l'après-midi du 10 juillet 19.., un vieux garçon, François Rolland, colon français fixé depuis longtemps au Manitoba, se rendait en voiture aux Trembles, l'une des gares de la grande ligne interocéanique du C. P. R. (Pacifique Canadien), au devant de M. et Ml,u Girard qui, avec leurs deux enfants, arrivaient de France pour s'établir au pays.
D'un caractère franc et jovial. M. Rolland est encore, quoique il ait dépasse la cinquantaine, vif et fort alerte ; de taille médiocre avec une légère tendance à L'embonpoint, il possède ces vivantes couleurs, ce teint de brique que donnent indifféremment à la figure les grandes courses de montagne et le séjour prolongé dans la prairie canadienne.
Avant son départ de la mère-patrie il a quelque peu connu la famille Girard. Depuis lors le mari et la femme ont été employés chez un de ses parents et, sur la recommandation de ce dernier, il se promet d'aplanir, autant que possible, aux nouveaux colons les difficultés du début.
\[) I \l \N« I. <>l I VII. M
tares une longue course le» chevam s'arrêtent à la station ; elle n'était autrefois qu'une halte où les convois laissaient seulement des marchandises dont l'expéditeur avait payé d'avance les frais de transport Un petit homme trapu, en bras de chemn avertil M. Rolland de la proche arrivée du tram : c'est le chef de gare. Au loin apparaît un panache de fumée, bientôt résonne la cloche de La locomotive puis le train s'arrête devant le modeste intiment de la gare qu'un jardin agrémente. D figures à la ibis fatiguées et satisfaites... des corps et des colis qui s'agitent et se pressent... Voici la famille Girard. Après la sortie hâtive du char (wagon) et le colloque aimable et confus d usage en pareil cas, les voyageurs montent dans Yexpress (voiture légère à quatre roues) qui va les conduire à la ferme de M. Rolland, la Sapinière, ou ils doivent séjourner provisoirement, et qui est a cinq lieues de là.
Les époux Girard, amis d'enfance, appartiennent à la classe ouvrière ; mais, grâce à des parrains généreux, ils ont reçu une instruction plus que primaire et surtout une éducation assez soignée. Proche de la quarantaine, le mari est blond, avec cette pâleur des gens qui ont travaillé dans les bureaux ou les ateliers des villes ; ses yeux doux ont un air de bonté et même de bonhomie mais le menton volontaire, les traits accentués, 1 allure a la fois tranquille et assurée de ce corps un peu sec annoncent la décision et la vigueur. Sa femme, Marie, de quatre ans plus jeune que lui, est de taille plutôt petite et rondelette ; brune, ni belle ni laide, elle a une physionomie agréable grâce a ses beaux yeux noirs où se lisent, avec la gravite que donnent les heurts souvent rudes de la vie, la gaieté persistante et la franchise native. Brun comme sa
mère, le fils Léon est âgé de quinze ans et promet de devenir un robuste gaillard; un peu musard, sans être cependant paresseux, il a plus de goût pour les exercices physiques que pour les études. Sa sœur, Madeleine, atteindra bientôt ses quatorze ans ; blonde, d'un tempérament vif et très gai, c'est une enfant d'esprit éveillé et curieux, et d'intelligence ouverte ; tous deux sont munis du certificat d'études et ont suivi les cours de l'école primaire jusqu'à leur départ.
La route parcourt une contrée mixte, c'est-à-dire traverse des fermes à céréales et des fermes d'élevage.
La soirée est splendide ; une légère brise a tempéré les ardeurs d'un soleil qui va bientôt disparaître, et le terrain plat laisse la vue s'étendre à des horizons lointains. Le silence n'est troublé que par le bruit des roues et des sabots des chevaux frappant un sol desséché par la chaleur du jour, et, accidentellement, par le bruit du vol des faisans et poules de prairie s'enlevant soudainement au passage delà voiture.
Après quelques instants de marche, M. Rolland demande à M. Girard quelles sont ses premières impressions. — Ma foi, répond celui-ci, elles sont en ce moment trop confuses pour que je puisse les démêler. Tout est si nouveau pour nous qui n'étions guère sortis de notre département ! La traversée, et surtout cette nourriture sur les bateaux anglais, si différente de la nôtre, nous a un peu lassés. En chemin de fer nous avons moins souffert parce que nous pouvions acheter ce qui nous faisait plaisir. (^' est égal, j'ai besoin d'un peu de repos pour me remettre d'aplomb et pouvoir vous dire quelles sont mes réelles impressions d'arrivée.
En bonne épouse et en voyageuse fatiguée, Mme Girard appuie l'opinion de son mari et, ce dont
12 l'aisance QUI \ il \ i
le Lecteur ne sera pas surpris sans doute. soupire quelque peu au souvenir (lu pays natal délais
Cependant, toujours en éveil, Les enfants obseï
vêtit la robuste nature qui sYpanuuil sous leurs veux.
— Maman, dit Madeleine, regarde donc ce champ de blé dont on ne voit pas le bout. A perte de \ ue la plaine ondule : on dirait une mer dont les \ agues sont agitées par le vent qui vient de s'élever.
— En ellét, s'écrie Mme Girard, c'est de toute beauté et voilà un spectacle que l'on ne venait sans doute pas en France.
— Eh bien, Madame, reprit M. Rolland, cet océan de blé, comme l'appelle Mlie Madeleine, a poussé sur un seul labour et sans fumier. Cela ne durera probablement pas toujours. En attendant, on peut citer quantité de fermes qui, depuis vingt ou même trente ans, produisent du blé, chaque année, dans les mêmes conditions. Ne trouvez-vous pas que cela suffit bien pour démontrer l'excellence des terres à blé de notre province ?
— C'est tout simplement merveilleux !
Les deux bronchos (chevaux du Mentana élevés en liberté) attelés à l'express trottent toujours grand train avec l'endurance qui leur est particulière et bientôt le paysage change. On quitte les fermes à céréales pour entrer dans une zone des fermes d'élevage. Des prairies entrecoupées de petits bosquets s'étalent maintenant à perte de vue des deux côtés de la route, le tout faisant l'effet d'un immense parc anglais mal entretenu.
— M. Rolland, dit Léon en étendant le bras, voyez-vous cette grande masse noire qui fait tache près du ruisseau et qui par moments a l'air de bouger? Le jour a trop baissé pour que je puisse distinguer quelque chose.
— C'est un troupeau déjeunes bêtes à cornes, la
plupart couchées pour la nuit. Dans ce troupeau il y a des génisses (heifers) et des bouvillons (steers). Pendant que les vaches laitières rentrent tous les soirs à la terme, ces jeunes bêtes restent dehors où elles trouvent l'herbe et l'eau, se mêlent aux animaux des fermes voisines et adoptent un quartier dont elles s'écartent peu. On se contente de les surveiller de temps à autre. Aux premières neiges elles se rapprochent des fermes et celles qui ont déjà hiverné rentrent d'elles-mêmes à leurs é tables. Ce que vous avez pris pour un ruisseau n'est qu'une coulée, très petit lac généralement plus long que large et formé par la fonte des neiges. Très nombreuses au printemps, ces coulées se dessèchenl pour la plupart dans le courant de l'été. C'est autour de ces coulées et dans Les coulées mêmes, qui se sont entièrement desséchées, que l'on fauche sinon le meilleur du moins le loin le plus abondant. Cependant on avant ait toujours, et tout à coup Madeleine dit à Léon : Vois-tu toutes ces petites lumières qui apparaissent et disparaissent pour apparaître encore dans le lointain. Sont-ce des feux follets?
— Non, Mademoiselle, répondit M. Rolland. Nous approchons du village et ce sont tout simplement les lampes des maisons que vous apercevez et qui, suivant l'endroit où nous sommes se trouvent successivement cachées par les bosquets de la prairie. D'ici le centre du village il y a huit kilomètres. Vous voyez comme les lumières se voient de loin dans ce pays plat. Souvent, dans les nuits obscures, ces lampes servent de guide aux voyageurs.
Nous n'avons plus qu'un kilomètre à peine pour être at home (chez nous), comme l'on dit ici. Knten-
\\ L*AI8ANCS QUI V1BN1
dez-vous l'aboiement d'un chien? Cet! Pataud,
mon bon coolie : il a senti les chevaux el V» \enir 6
notre rencontre. Tenez, je quitte la route pour prendre ce chemin de traverse a peine tracé, mais oui raccourcit la distance.
l'eu après les voyageurs descendaient à la porte
de La maison de M. Rolland et prenaient un repos bien gagné après un aussi long voyage.