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LES BATAILLES DE LAISNE

OU dans l'autre bataille, est toujours le couloir de Soissons.

La première bataille historiquement connue est la bataille de César.

César avait conquis la Gaule, dans une première et rapide campagne. A la lumière des faits postérieurs, on comprend très bien, aujourd'hui, que César avait conquis la Gaule contre la Germanie et comme le seul moyen de créer un boulevard protégeant Rome contre les invasions qui devaient réussir quatre ou cinq siècles plus tard.

Dans cette lutte. César avait pour alliés les peuples les plus intelligents de la Gaule, les Eduens et les Rémois.

Les populations du Nord (poui*la plus grande partie Germaines, mais César les appelle Belges), les populations du Nord sont remuées par la conquête romaine, et les Rémois avertissent César qu'une immense conjuration s'est formée, entre toutes les nations septentrionales, y compris les gens de Beauvais et les gens de Soissons, pour refouler la conquête romaine. Le lieutenant de César, Q. Tiburius Sabinus, qui était en avant pour surveiller ces régions, est obligé de se replier et il vient chercher sa ligne de défense : où ? Justement dans le massif de l'Aisne, ou, pour mieux dire, sur les falaises de l'Aisne, en un point élevé et fortifié nommé Bibrax et qui est soit Wié-Laon, soit la colline de Comin, soit Beaurieux.

César, avisé du péril, réunit en hàle deux légions et il se porte sur l'Aisne. Il apprend la puissance de ses adversaires. Deux cent mille hommes peutêtre sont descendus du Nord, amenant avec eux les

femmes et les enfants sur des chariots, et cette foule est campée autour de Bibrax qu'elle assiège. César n'a pas les forces nécessaires pour attaquer l'ennemi de front. Il établit son camp à proximité d'un pont, protégé à sa gauche par un marais; il prévient son lieutenant de tenir et il attend. La discipline romaine devait avoir le dernier mot; et elle l'eut, en effet. César affama, peu à peu, les ennemis par ses coureurs; il les amena à livrer bataille dans le cours même du fleuve; il les tourna par les marais, les arrêta grâce aux crues fréquentes de la rivière. Ils se dégoûtèrent eux-mêmes d'un effort stérile et sans but. Ils levèrent le camp et regagnèrent les forêts lointaines d'où ils étaient descendus.

C'est la première bataille de l'Aisne. Le point précis de la rencontre n'est pas exactement déterminé. Je le mettrai, quand à moi, au pied de Yoppidum où se retrouvent les restes de fortifications anciennes, àComin, ou dans la région de Craonne, soit que le pont cité par César fût le pont de Berry-au-Bac, comme l'a dit Napoléon, soit que ce fût le pont de Pont-Arcy, plus près delà colline de Comin.

La seconde bataille de l'Aisne dure, si j'ose dire, pendant tout le moyen âge : je l'appellerai, en deux mots, la bataille des Féodaux: elle est dirigée contre Paris et les Capétiens qui y régnent.

A proximité de Paris, sur le massif de l'Aisne, la féodalité, rivale de la royauté, s'est énergiquement cantonnée. De là, elle est à proximité pour menacer la capitale, au moindre signe de faiblesse; en même temps, elle donne par l'Est la main à l'étranger; des dynasties rivales s'accrochent à cette région et s'y succèdent jusqu'au jour très tardif où la monarchie

Hanotaux .

Pl. III.

A Pargnan ; M. Hanotaux devant sa maison détruite.

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française est décidément victorieuse. Cette campagne dure environ six siècles. Elle a, le plus souvent, pour champ de bataille la partie sud du massif de l'Aisne et son réduit principal est le donjon de Coucy.

Thomas de Marie, les sires de Coucy et de Roucy, les ducs de Bourgogne, de Luxembourg, les princes de Condo sont, jusqu'au xii« siècle, les chefs de ces dynasties rivales de celle des Capétiens.

Le massif de Laon, grâce à sa constitution cal. caire, est organisé en une forteresse opposée au massif parisien. Sur toutes les collines, des châteaux ou des fortins, entre les châteaux des fermes fortifiées, et, les reliant le plus souvent, des chemins creux ou des souterrains voûtés dans la pierre meuble et tendre. Certaines coUines comme celles de Comin ont conservé leurs couloirs et, dit-on, leur salle centrale qui les font ressembler à do véritables fourmilières. Des puits vont chercher l'eau dans les couches ])rofondes. Les principaux points jadis fortifiés sont Laon, Coucy-le-Chàteau, Anisy-le-Chàteau, Roucy, Oulchy-le-Chàteau, Muret, la Ferté-Milon ; et combien d'autres noms faudrait-il ajouter?

Les principaux épisodes de cette longue histoire sont connus : je n'en citerai qu'un, parce qu'il est véritablement national : c'est le voyage de Jeanne d'Arc décidant le roi, après le couronnement à Reims, à commencer, de ce côté, la campagne de France : elle longe ainsi les possessions du duc de Bourgogne par Vailly, Soissons, Crépy-en-Valois et, partie du massif de l'Aisne, elle vient assiéger Paris. C'est au cours de cette campagne que, suivant le chemin qui va de Corbeny à Vailly, elle suivit la route des crêtes qui s'appelle encore le chemin des Romains et qui longe exactement mon jardin.

G. H.i.>OTALX. 2

18 l" AISNE l'ENlJANT LA GRANDE GUKURE

Vers la fin de septembre 1914, les Anglais ont bousculé l'armée allemande jusqu'au chemin des Romains (un peu au sud de la route des Dames) ; ils l'ont occupé et ont établi leurs batteries dans mon jardin même : ils détendaient ainsi, sans le savoir, le chemin de Jeanne d'Arc. Et j'ai pu dire de grand cœur , à l'un de leurs ofûciers : « Voilà cinq cents ans que je vous attendais ! »

Le nom de Jeanne d'Arc évoque d'autres souvenirs non moins caractéristiques du rôle que joue la vallée de l'Aisne dans l'histoire de France. L'Aisne prend sa source vers la Lorraine, k proximité de Vaubecourt, dans l'arrondissement actuel de Bar-le-Duc, en plein Barrois.

Le Barrois, c'est le pays originaire de Jeanne d'Arc. Les documents d'archives nous ont appris que le père de Jeanne, Jacques d'Arc, eut un démêlé extrêmement pénible, comme syndic des habitants du village de Domrémy, avec le bâtard de Gommercy, seigneur de Roucy. Ce haut personnage hésita longtemps entre la cause du Bourguignon et celle du roi de France. Enfin, il se rallia" à celle-ci et il tint l'épée de connétable au sacre du roi à Reims, tandis que Jeanne, auprès de lui, s'appuyait sur l'étendard qui « avait été au péril et qui était si justement à l'honneur ». Quand, quelques jours après, Jeanne conduisit le roi de France à Gorbeny pour toucher les écrouelles, elle passa au pied du haut château de Roucy qui dominait au loin toute la contrée. Elle dut se souvenir des jours de son enfance, alors que le nom de ce redouté seigneur était si souvent prononcé autour du foyer familial.

Cette anecdote n'explique-t-elle pas les relations

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constantes de ces régions frontières. La vie de Jeanne d'Arc est éminemment « marche de l'Est » ; elle se rattache étroitement à la rivière d'Aisne: Reims, Soissons, Compiègne, c'est, — avec la belle randonnée sur Orléans, — toute sa destinée ! La « bataille des féodaux » finit avec la Fronde, lorsque Condé, le vainqueur de Rocroy, représenta la dernière résistance des Grands. Mazarin prit Coucy-le-Chàteau et la poudre fit éclater le donjon du haut en bas'. Dans notre histoire intérieure, le rôle du massif de Laon, antagoniste à Paris, était terminée.

Mais voici, de nouveau, les grandes invasions.

La Révolution, Napoléon troublent le repos de l'Europe. D'immenses remous se produisent contre la France. Nous avons les grandes batailles du Rhin, les grandes batailles de l'Argonne, Valmv ; les grandes batailles du Nord, Jemmapes, et, enfin, la campagne qui les relie toutes, la campagne de France, avec l'une de ces décisions inévitables, la bataille des falaises de l'Aisne : cette fois, elle s'appelle la « bataille de Craonne».

La bataille de Napoléon (9 mars 1814) est une bataille offensive des deux parts, la bataille de deux armées qui se heurtent au point fatidique où elles doivent se rencontrer.

Blucher marchait sur Paris ; Napoléon manœuvrait

1. Quand ces lignes furent écrites, le donjon de Coucy 6lait encore debout. Les Aileuiands l'ont fait sauter et ont achevé ses ruines quand ils durent évacuer le pays. Ce geste de fureur brutale et vaine signale l'imporlancc stratégique et historique du massif de Coucy-Saint-Gobain. Sur cette importance, voirci-des^ sous : La bataille de Guise.

sur la Marne. Si Soissons eût tenu bon, Bliïcher, en retraite, était cerné et écrasé. Mais Soissons ayant capitulé, Blijcher passe l'Aisne et se met en retraite sur Laon. Napoléon cherche à le prendre en arrière, en contournant le massif de l'Aisne par Graonnc. Bliïcher, d'autre part, apprenant la marche de Napoléon, veut l'écraser en dévalant, du haut du massif de Craonne, sur Berry-au-Bac. L'intention de Napoléon est de se servir de la vallée de l'Ailette pour gagner Laon par Ânisy-le-Chàlcau. Bliïcher s'arrête sur le plateau, et son lieutenant, Woronzoff, prend position sur le « Chemin des Dames », à la ferme de Hurtebise : c'est le centre de la bataille. Les points d'attaque des Français sont, d'une part, Ailles qui est la source de l'Ailette, et, d'autre part, la Vallée-Foulon avec la ferme de la Creutte.

Ai-je besoin de rappeler que ce sont précisément les points oii l'on se battit durant toute la Guerre de 1914? Tant l'histoire se répète aux mêmes lieux. Voilà, maintenant, que ces noms redeviennent historiques, une fois encore : Craonne, Jumigny, Vassogne, la Tour, la Vallée-Foulon, Hurtebise, noms héroïques dont la gloire était éteinte ; elle renaît!

J'insisterai sur ce point d'IIurlebise; car il est revenu souvent dans les « commusiqués ». Son nom lui-même est significatif; il indique la violence des vents tourbillonnant sans cesse dans l'étroit défilé.

La ferme qui porte ce nom est, en effet, assise au point où le plateau de Craonne se rétrécit et se creuse, de telle sorte qu'il fournit un passage entre la vallée de l'Aisne, reliée à Reims par Berry-au- Bac, et les sources delà rivière l'Ailette qui ouvrent

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le chemin de Laon et de Saint-Quentin. C'est donc, ici. le point de jonction véritable entre l'Est et le Nord.

Qui occupe Hurtebise peut assurer les communications entre les deux régions: cela paraît avoir été reconnu de tous temps: car, devant la ferme, existait un tumulus auquel on attribue une origine gauloise et qui portait le nom également significatif, de (I la Mutte au vent ». Sur une motte de terre un vieux chapiteau, arraché aux constructions romanes de l'Abbaye de Vauclerc, portait une croix de fer remplaçant sans doute, quelque vieux dolmen. Quatre tilleuls énormes, et dont le plus ancien pouvait remonter au moyen âge, ombrageaient la butte de leurs rameaux dépouillés. Rien de plus antique, rien de plus vénérable. En fouillant la butte, on a trouvé le tombeau d'un chef avec ses armes et les ustensiles funéraires. A l'ombre des vieux tilleuls. Napoléon s'e.st reposé.

Pour gagner Hurtebise en venant de la vallée de l'Aisne, il y a deux routes, l'une en pente douce par Craonne, c'est le chemin que suivit Napoléon luimême à la tète de sa Garde et c'est là qu'il donna le coup de massue à la résistance désespérée de Woronzoff. L'autre chemin, si on peut l'appeler ainsi, est plutôt une sente de berger grimpant à pic par la Vallée-Foulon et le Trou d'Enfer. Les cavaliers de Nansouty prirent à revers les Russes par Vassogne et la Tour, tandis que les voltigeurs montaient droit sur la falaise.

Cependant le maréchal Ney avait contourné la colline et cherché, par Vauclerc, la source de l'Ailette. Il s'enfonça, par un terrain affreux, dans le précipice appelé « le Trou de la Demoiselle ». Six

fois Ailles fut pris et repris; ce fut un carnage et les troupes françaises ne restèrent maîtresses du terrain qu'à force d'énergie et d'héroïsme.

Ney avait couché au château de la Bove, qu'a occupé, pendant de longs mois, paraît-il, un étatmajor allemand. Les troupes de Ney avaient cantonné dans l'abbaye de Vauclerc, ruines magnifiques d'une abbaye construite par saint Bernard. Saint Bernard, encore un grand nom parmi tant d'autres !

La route des Dames conduit de Craonne et de l'abbaye de Vauclerc à la route deSoissons à Laon : a Elle fut construite, vers 1770, pour Mesdames de France qui allaient en villégiature (venant sans doute du château de Soupir) au château de la Bove, chez M. de Narbonne. Partant de la Bove, elle traverse l'Ailette, atteint le haut du plateau de Craonne devant la ferme d'Hurtebise. Là elle tourne brusquement à l'ouest et traverse le grand plateau presque dans toute sa longueur jusqu'à l'auberge de l'Ange Gardien où elle rejoint la route nationale de Paris à Laon par Soissons. » (Henri Houssaye.)

On comprend ainsi toutes les relations géographiques et l'importance décisive de Hurtebise, ou plutôt du défilé qui relie, en somme, Reims, Laon. Soissons et Paris.

Napoléon, donc, chasse les Russes et les Prussiens de la route des Dames. Blûcher se replie sur Laon; mais, là, il se fortifie sur la colline. Il a reçu des renforts, toute une arméeque Wintzingerode lui amène de Festieux. Napoléon, qui joue son va-tout, a l'audace d'attaquer 85.000 hommes, solidement barricadés dans les faubourgs de la ville, avec 36.000 hommes. Marmont dirige la manœuvre, mais mollement.

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Il se fait battre à A;hies et, pour bien établir que rien, non plus, n'est changé dans les procédés des envahisseurs, Athies est livré aux flammes. Voici le texte de l'historien : « Les Prussiens incendièrent Athies avant de l'évacuer. Ils procédèrent méthodiquement ; pénétrant dans chaque maison, ils enlevèrent quelques malades et quelques infirmes et les déposèrent dans les jardins (ils n'ont pas pris cette précaution ni à Louvain ni à Senlis !) Cela fait, ils mirent le feu partout. Cent quarante maisons sur cent quarante -quatre furent détruites. »

Napoléon, après une magnifique retraite sur Athies, repasse l'Aisne à Soissons qu'il a fait réoccuper et couvre de nouveau la route de Paris.

Et, maintenant, c'est la quatrième bataille, non moins décisive pour l'avenir de la France et de la civilisation :

Après la « bataille de César », la « bataille de Jeanne d'Arc », la « bataille de Napoléon », la « bataille de Joffre ! »

Depuis le mois de septembre 1914, la vallée est en armes.

Je n'entreprends pas de raconter ici en détail cette « bataille de Joffre » plus gigante.sque que toutes les autres et qui, si j'ose le dire, les résume toutes'. J'aurai rempli ma fâche sij'ai fait comprendre son véritable caractère : elle est la bataille de liaison. Dans le passé, elle englobe et explique Bouvines, Fontenoy et Jemmapes, et les rattache à Rocroy, à Yalmy, ci Montmirail et à Fère-Cham-

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penoise : de même dans le présent, elle réunit et englobe la bataille de la Marne et la bataille de l'Yser; c'est une bataille d'articulation : c'est ici que la France fait le geste du coude qui bouscule l'ennemi.

Cette bataille se prolonge depuis l'origine, et c'est elle qui aura raison de l'ennemi. Car elle est la campagne tout entière. Chaque incident retentit en elle, et chaque incident qui la modifie retentit au loin. Coniin a vu César, Soissons a vu Glovis, Reims a vu Jeanne d'Arc, La Tour est citée dans Eginhard; Hurtebise abrita Napoléon. Nos soldais versent leur sang pour défendre cette terre héroïque.

Un colonel me racontait récemment la vaillance de ces jeunes «d914)) défendant la tranchée qui permit, après la bataille de la Creutte, de sauver la Vallée-Foulon : et je me disais que c'était là que s'étaient fait tuer, en 1814, les «Marie-Louise». Aux mêmes lieux, les mêmes hommes. Tels pères, tels fils. L'histoire de France, qui s'est renouvelée tant de fois sur ces falaises de l'Aisne, y prend, de haut, une fois de plus, son essor vers la Victoire.

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