‹ L'Aisne pendant la Grande GuerreChapitre 27 sur 31 · CHAPITRE X CONCLUSION : LAISNE DÉVASTÉE · texte numérisé non relu

CHAPITRE X CONCLUSION : LAISNE DÉVASTÉE

Sur ces rivages où César, Glovis, Jeanne d'Arc, Dumouriez, Napoléon ont combattu, nos chefs et nos soldats ont combattu à leur tour et ils ont eu, une fois de plus, le dernier mot. Après de terribles alternatives, la France a toujours « tenu », elle a toujours vaincu. Hier, en passant au milieu de ces soldats venus de toute la France et même des Pyrénées pour défendre la frontière fraternelle, j avais le sentiment immédiat, actuel, présent, qu'il en était aujourd'hui comme il en avait été jadis et que tant de fidéUté, de courage et de dévouement n'avaient qu'un couronnement possible, la victoire.

Mais cette victoire, de quel prix faut-il la payer ? Nos populations ont tant souffert, elles souffrent tant tous les jours ! La première vague de douleur fut poussée par l'invasion. Devant elle s'enfuirent ceux qui avaient appris par une rumeur terrifiante, les faits abominables qui s'étaient passés en Belgique. Aucune loi divine ou humaine ne contenait ces hordes barbares. Les ordres des chefs les excitaient, au contraire. Livresse du sang et l'ivresse du vin affolaient leur offensive : bientôt, dans leur fuite, elles devaient laisser aj)rès elles, le ravage et l'immondice.

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Qui.racontera les drames infinis, les drames cruels, atteignant, dans chaque famille, dans chaque individu, les sources mêmes de la vie? Je vois encore cette jeune femme aux yeux hagards, qui, l'une des premières, me raconta son odyssée. Elle était à Saint- Quentin dans sa famille. Soudain le bruit se répand : « — Ils arrivent! » Elle s'attarde quelques heures ; puis comme le canon s'approche, elle court à la gare, sa petite valise à la main. Le dernier train est parti, il faut aller jusqu'à Tergnier ! Elle se décide et la voilà en route, à pied pour Tergnier. Elle arrive à Tergnier. Le dernier train est parti. « — Ils arrivent ! » Il faut partir! En route pour Laon ! La nuit est noire. Elle marche, elle court, les forces lui manquent; elle s'assoit sur le tas de cailloux; on dirait qu'on la poursuit; des galops au loin; des chiens qui hurlent. Elle marche, elle court, elle tombe. Nouvelle terreur; elle repart. Enfin, elle arrive à Vauxsous-Laon. Personne ne la connaît; elle demande l'hospitalité au curé. Elle est reçue parmi les autres femmes serrées les unes contre les autres et qui pleurent. Elle s'endort. Mais quelqu'un entre : Un prêtre, la soutane déchirée, les mains et la figure ensanglantées; et ce sont des hittoires terribles, des paroles haletantes : des femmes ont été tuées devant lui comme il était dans son confessionnal. « — Ils arrivent ! » Il faut partir. Et la pauvre femme repart pour Reims où un autre drame la ressaisit bientôt...

Nos familles ont connu ces heures ; aujourd'hui les déracinés sont nos « réfugiés ». Ils sont un peu partout, sur le territoire français implorant l'hospitaUié de ceux qui n'ont pas connu de tels maux. 162.000 peut-être pour le département de l'Aisne, plus de 1.600.000, dit-on, pour l'ensemble des dépar-

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tements envahis. C'est pouir venir en aide à ces misères accrues chaque jour que s'est constitué le « Comité de l'Aisne ». II a distribué l'argent, les repas, les vêtements, attribué des logements, aidé pour la distribution des allocations, pour obtenir du travail, des emplois, pour regrouper les familles, rechercher les noms, reconstituer une sorte de petite patrie provisoire (que ces mots sont durs!) au sein de la grande Patrie.

Et ce ne sont pas toutes nos tâches ; ceux dont je viens de rappeler l'odyssée ne sont pas encore — le croiriez-vous ? — ceux qui ont le plus souffert. La barbarie teutonne s'est surpassée elle-même dans les violences dont elle a usé à l'égard des populations restées au delà de la zone de feu. Renouvelant les exploits des négriers en Afrique, elle s'est abattue sur elles, et, choisissant en vertu d'on ne sait quelle raison obscure, elle a razzié les hommes, les femmes, les enfants, les vieillards, et les a traînés en esclavage. Ce sont ces malheureux que, par un euphémisme inacceptable, nous appelons « les prisonniers civils ». Donnons-leur le vrai nom : ce sont des esclaves.

Sans motif, pour le plaisir, pour faire le mal en soi, comme ils l'avouent eux-mêmes, des soldats, sur l'ordre de leurs chefs, ont lié nos infortunés compatriotes et les ont conduits souvent à pied, à peine nourris, à peine vêtus, pendant des lieues et des lieues jusqu'en Allemagne, sous l'injure et le crachat des populations ennemies, et là, ils les ont parqués comme des bêtes dans les camps de concentration.

Leurs souffrances furent indicibles. Ceux qui revinrent avaient tant supporté qu'ils avaient parfois

perdu .jusqu'au souvenir de leur passé; il en est qui ne pouvaient même plus dire leur nom.

A ces amis, aussi, à ces frères nous devions le réconfort physique et le réconfort moraL Autant que des restrictions scélérates nous le permettaient, nous leur envoyions, du moins, une bouchée de pain.

Et nous avions nos prisonniers de guerre 1 et nous avions nos soldats au front 1 nos permissionnaires qui n'avaient plus de famille et qui venaient frapper à notre porte t Et nous avions les grandes vagues des rapatriés qui, parfois, nous arrivaient par centaines, par milliers, et qu'il fallait aider tous, et tout de suite...

Oui, cette guerre, préparée comme un guet-apens, déclanchée comme un piège, conduite comme un brigandage par l'ennemi violent et grossier que 1870 n'avait pas assouvi, cette guerre, la France l'a subie. Surprise, dans son rêve pacifiste, elle a, tout d'abord, sous l'attaque imprévue, plié et touché le sol. Mais le sol national a revivifié ses forces : et, maintenant, aidée de ses alliés, elle tient son ennemi à la gorge et ne le lâchera pas.

Tant de souffrances ne seront pas perdues. Ceux qui les ont supportées savent, et l'histoire le répétera indéfiniment, — qu'ils ont été les martyrs de la bonne cause, que leurs sacrifices serviront de rédemption aux générations futures, qu'après la leçon reçue, les éternels agresseurs se calmeront que c'en sera fait, une bonne fois, de la Barbarie, car le Droit aura eu pour lui la force et la justice aura frappé, de son glaive, les violateurs impies de la loi de justice, d'amour et de liberté.

L'autre jour, dans un de nos villages, j'ai vu un

coxcLcsiON : l'aisne dévastée

de nos compatriotes, un de nos poilus permissionnaires qui prenait dans ses bras et embrassait son enfant émerveillé du casque dairain :

« Eh bien oui ! dit le père, je suis un soldat ! Je lai quitté depuis quinze mois, et je vais te quitter encore ! Car nous, les pères, nous nous battons pour que vous, les enfants, vous vous reposiez enfin dans la paix que nous avions rêvée. Ils finiront bien par le comprendre les maudits : cest parce que nous voulons cette pais que nous mènerons cette guerre,

jusqu'au bout ! 1)

Soldats et civils, tous ont fait leur devoir. Us ont gardé et ils ont sauvé chaque jour, pied à pied, un lambeau de la terre de France. Us l'ont sauvé, rien qu'en lui restant fidèles : ils étaient là ; ils vivaient, ils mouraient pour elle.

L'Aisne a vécu quatre ans et demi sous les armes. Et l'ennemi est chassé. Ses lourds bataillons sont parUs comme un vol de corbeaux par une matinée d'hiver. Les mauvais jours sont finis.

Ces belles contrées ont à reprendre, maintenant, comme elles l'ont repris si souvent, le travail de leur vie séculaire, la confiance dans l'avenir, la joie de la paix retrouvée et de l'honneur conquis.

Et voici, maintenant, toute ma pensée: je ne doute pas, quant à moi, que cette crise terrible ne soit, pour elles, une nouvelle leçon de dévouement au pays, d'énergie au travail, de relèvement intellectuel et moral. Ces générations n'auront qu'à voir ce qu'elles ont fait pour vouloir rester dignes d'ellesmêmes!

Et, comme l'art est toajours la consécration de la noblesse des sentiments et de l'ascension vers l'idéal.

cette « Toscane » et cette « Ombrie », puisera, aux sources vives de l'éternelle beauté, des inspirations toujours nobles et toujours belles.

Reims, Soissons, Vailly, vous revivrez comme revivront tant d'autres villes martyres! Vos malheurs et votre courage Inspireront éternellement les œuvres et les pensées sublimes ! Les siècles répéteront, à tout jamais, la grandeur de votre sacrifice ! L'histoire s'honorera de toucher vos plaies de sa main la plus douce; la poésie chantera vos hauts faits. Vous êtes le pays de La Fontaine et de Racine, d'Alexandre Dumas et de Michelet! Vous êtes le pays des cathédrales et de « l'art français ». Tous les arts fleuriront de nouveau pour vous faire des couronnes de gloire immortelles, — rivages, falaises et coteaux de l'Aisne, tant jolie et délicieuse contrée où bat le cœur de « notre France » !

Ha;

Pl. VII.

Hanotaux.

I'l. VII.

Carte de la région de l'Aisne.

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