CHAPITRE IX
LAISNE A LA VICTOIRE
De Metz à Mayence. .
(décembre 1918).
Le Maréchal Pétain m'a dit : « Il serait bon qu'un historien français assistât au passage du Rhin par les troupes françaises... » C'était une invitation et un ordre. Je suis parti. Avec les plus larges facilités, j'ai accompli le difficile voyage. A Metz, toutes les dispositions étaient prises ; le commandant Henry Bordeaux voulait bien m'accompagner.
La frontière franchie, et après avoir laissé derrière nous le rude spectacle de la guerre, nous arrivons dans la riante vallée de la Sarre qui, au fur et à mesure qu'elle s'éloigne de la zone des armées, reprend l'aspect tranquille des civilisations intactes. Nous avançons vers les Wald, vers la région montueuse du Hundsriick. Nous descendons les vallées, ■grimpons des collines. La nuit tombe. Les ombres s'épaississent; l'horizon est bouché; cent kilomètres dans les ténèbres. Les phares éclairent au loin la
route intacte ; plus de cahots, plus de secousses ; l'automobile roule.
Des maisons de plus en plus pressées, un faubourg, des usines, des cheminées qui fument, des ateliers où des hommes travaillent sur un écran de flamme, des rues larges ; et, soudain, l'arrivée sur une place en pleine lumière, des étalages jetant l'éclat de leur luxe sur la chaussée, une foule nombreuse qui se presse autour de l'automobile arrêtée ; curiosité, avances, complaisances même. En un mot, une cité pleine de vie, d'animation et de travail : c'est Sarrebrùck, et c'est notre premier contact avec ce qu'était l'Allemagne de la guerre. Franchement, il y eut surprise. Le contraste est trop violent. Nous quittions la mort et nous trouvons la vie.
Mais il restait de nombreux kilomètres à faire avant le gîte. La voiture rentre dans la nuit. Etroites vallées, hautes collines, horizons barrés. Nous ne discernons rien. La voilure ronfle. Parfois, un convoi attardé qu"il faut « doubler » sur la route trop étroite. Parfois, sur le pas d'une porte éclairée, le bonnet de police d'un poilu qui fait connaissance avec son « logement ». Puis, la nuit, la route, les collines, la barre infranchissable ; des villes, des villages, des bourgs à l'aspect cossu et calme. Toujours la barre devant nous.
Soudain, elle s'abaisse, s'aplanit, s'ouvre. Une ville; déjà, elle a éteint à demi ses lumières. C'est Kaiserslautern. Nous gagnons le poste du commandement, « le courrier », le quartier général. Accueillis avec la plus grande affabilité par l'une des plus nobles figures de l'armée française, par le général Fayolle, nous recevons les premières impressions, les premières directions; nous sentons les premiers contacts.
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D'ailleurs, du plus grand chef au plus simple des poilus, la réponse à nos questions est la même : « L'accueil n'est pas mauvais ; notre arrivée cause plutôt un soulagement. Ils avaient peur d'une révolution. Mais, sous cette réserve que nous comprenons très bien, il y a quelque chose qui se cache. Quoi ■?... Est-ce de l'hostilité, est ce de l'embarras? Ce serait plutôt une sorte d'attente. On veut nous voir venir et on combine une façon d'être générale et « par ordre » qui dépendra de la nôtre... D'ailleurs, lisez le discours prononcé, ce matin même, par le bourgmestre. » Ce discours est fort bien, très habilement fait, comme on dit ; mais il est fait, d'un bout à l'autre. Le maire dit : « Nous nous appliquerons à vous donner satisfaction, quoique nous ayons beaucoup souffert... » Vous sentez le système ; c'est celui de Soif : « Ménagez-nous ; nous n'en pouvons plus. Et, au cas où vous nous demanderiez trop, ce ne serait pas de notre faute si à une bonne paix, bien tranquille et de tout repos, ne succédait pas, dans le plus bref délai possible, soit le bolchevisme, soit même la guerre. »
Nulle menace, non ; mais une résignation, une plainte d'où naîtrait vite un reproche et une réclamation. Ces conditions sont posées dès le premier jour: on y suit comme un véritable chantage de gens pas flers, mais qui ont reçu un mot d'ordre et fait leur plan.
D'apparence de révolution, aucune. Une grande crainte, une crainte exagérée d'un trouble quelconque porté au bien-être allemand, au confortable du bourgeois allemand, au travail allemand nullement interrompu : un bon vouloir mesuré au comptegoutte et à condition qu'il soit profitable , en un
G. Hasotacx. /
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mot, un calcul immédiat, supprimant le passé et cherchant à exploiter 1 avenir. C'est le sens de tout ce qui se manifeste à première vue, jusque et y compris cette mesure significative qui nous est immédiatement signalée : la municipalité a pris sur elle, sans même qu'on le lui demandât, de prescrire renseignement du français dans les écoles primaires le jour même de l'xir rivée des troupes françaises...
Le lendemain, à la première heure, nous étions dans la rue. JSous allons à l'entrée des écoles, à l'entrée des ateliers : c'est là, surtout, que l'on saisit les aspects de la vie populaire.
Des enfants, des enfants, des enfants ; ils accourent de partout et se pressent en nombre extraordinaire : bien chaussés, bien vêtus, emmitouflés, les visages roses des petits blonds et des petits bruns (car ceux-ci sont nombreux dans ces pays de race celtique), toutes ces frimousses qui nous dévisagent, tous ces gosses familiers aux yeux luisants qui se pressent autour de l'automobile en regardant nos chauffeurs en uniformes, tous, tous sans en excepter un seul, ont bonne mine, les visages ronds et pleins : ils n'ont pas souffert. Quand je les compare aux pauvres enfants aux yeux cernés et aux figures attendrissantes et efîarouchées de nos régions envahies!...
Les ouvriers nombreux, très nombreux, avec, parmi eux, beaucoup déjeunes hommes, quelques" femmes seulement. Et, visiblement, tous les cadres de la vie sociale intacts : les curés, les instituteurs, les employés de l'Etat et de la ville, en un mot tout ce qui pouvait être décemment embusqué, ils sont là tous et nous regardent... et nous attendent. A nos demandes de renseignements, ils répondent comptai-
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samment, ils se détournent de leur chemin; ils se rangent; quelques-uns saluent. La réserve est marquée, elle n'a rien d'excessif... Au long des rues, notre placide poilu se balade les mains dans les poches, s'arrétant aux étalages, demandant son chemin, de préférence aux demoiselles qui rient aux éclats... Enfln, rien de bien extraordinaire : le premier contact...
En route! Nous voici, en plein jour, dans la campagne. Nous allons à Kreuznach et, de là, à Mayence, par le plus court, la vallée. La ville nous avait tout de même surpris un peu par son air de tranquille continuité des choses, par son aspect « de n'avoir pas souffert». Aux champs, la même impression est infiniment plus vive : peu sen faut, noire surprise irait à la stupéfaction.
Cette campagne est toute étroite, resserrée, ramassée, le long de la rivière et de la route ; ce n'est qu'un long alignement de prairies et de jardins ; à droite et à gauche, le terrain, qui se relève, fait un double rempart de collines boisées. Terre âpre et puissamment construite pour la défense militaire. L'histoire nous l'a appris, d'ailleurs : ce sont les fameuses lignes de Kaiserslautern, cette citadelle des provinces rhénanes, qui domine les entrées d'Allemagne en France et interdit les débouchés de France en Allemagne. Qui tient cela tient notre porte : ils le savaient bien ; et c'est pourquoi ils ont donné cette terre à la Prusse, les négociateurs de 1815 !
Dans les villages et les bourgs, encore les enfants, si nombreux qu'ils forcent le chauffeur à manœuvrer sans cesse. Mais ici sa tâche se complique d'une autre ; plus nombreux et plus gênants encore
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les « barrages » de poules ; elles pullulent et elles s'effrayent, et elles s'ébrouent, et elles piaillent!...
En théorie, une poule se jette toujours sous une voiture ; mais quand il y a mille poules'?... Il n'empêche, quand on pense que la poule se nourrit des mêmes grains que l'homme, cela donne à réfléchir. Les chevaux attelés aux voitures, aux charrues, aux machines agricoles sont partout, dans les champs et sur les chemins... Je pense à l'état de notre cavalerie; celle-ci est vraiment trop reluisante... Je dis ce que j'ai vu... Et les fumiers ! Ah ! les fumiers entassés et fumants. Fumiers révélateurs 1 On ne voit que quelques vaches, quelques moutons ; des bœufs davantage. Mais les beaux fumiers malodorants, si récemment entassés dans les cours des fermes et se préparant à partir pour les champs?... Les vaches sont quelque part. Ces fumiers ne sont pas venus tout seuls!... Les champs sont bien tenus, tous cultivés; pas un are de terrain abandonné. La vigne labourée, sarclée, rattachée, bichonnée ; pas un sarment traînant; la paille des liens est toute fraîche. A perte de vue, dans la vallée qui s'élargit, le damier des champs alterne ses carreaux verts et roux ; le blé frissonne aux premières bises de l'hiver : il est fort et bien enraciné. Je pense à nos terres, à nos meilleures terres, — incultes ; à nos champs, — noirs de chardons... Ils ne l'ont donc pas eue, la guerre?
Nous avançons. Une ville d'eau : Kreuznach. Autre état-major, aussi largement accueillant... Le général Mangin a pris ici la place de Guillaume II. La salle à manger de 1' «Empereur», le cabinet de « l'Empereur », la table de « l'Empereur »... Il est loin le bonhomme !
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Départ nouveau. Nouvelle randonnée. Arrivée à la chute du jour par une pluie battante. Nous sommes à Mayence.
En vérité, l'historien est venu pour cette heure et je voudrais revivre quelque chose de notre histoire ici. Mayence... César, la Révolution, le siège parles Français, Napoléon !... Il s'agit bien de cela... Le présent ne nous lâche pas.
Au premier aspect, la ville est renfrognée, peu accueillante, toute sombre et noire sous les crêpes de la pluie. On nous a logés chez 1' « habitant » : car on voulait que nous l'approchions. Intérieur du plus épais confortable. Des tapis, des bois sculpté?, des rideaux à triples plis, de hauts plafonds lourdement décorés, des murs en chocolat, des chambranles en caramel : un air de luxe bourgeois surabondant et grossier. Et des cuivres, des cuivres ! Il y en a partout. On nous a arraché tous les nôtres, parce que « l'Allemagne en manquait ». Et voici, sur cette table, huit cendriers en cuivre: voici, sur cette cheminée, tous les affreux ornements de cuivre dont ne se lasse pas le goût boche : des pendules, avec, derrière, des plats moyenâgeux, des petits puits en cuivre, des petites armoires à glace en cuivre, des bibelots, ah ! quels bibelots ! en cuivre, des appliques, ah! quelles appliques ! en cuivre! Mon Dieu! mon Dieu! nos jolis lustres, nos admirables chandeliers d'église, nos fonts baptismaux, nos cloches, nos dinanderies, nos chefs-d'œuvre de tous les siècles mis à la fonte pour sauver ces ordures!... Mais, prenez-y garde : ceci est symbolique ! L'Allemagne a rompu la guerre pour garder JUSTEMENT cEi-A. Ce qu'elle a sauvé, c'est son bien-
être. Elle n'a pas voulu être pillée après avoir pillé. Je faisais ces réflexions en m'enfonçant dans le lit extraordinairenient moelleux du richard mayençais qui, en un très bon français, prétendait protester contre mon intrusion — par ordre — dans son domicile. Mais je lui fis savoir que je n'entendais pas la plaisanterie et qu'il ne me mettrait pas dans la rue : « Monsieur 1 Les vôtres sont venus dans ma maison ; ils ont bu mon vin, vidé ma cave, emporté tous mes meubles, pris mes matelas, mon linge, mon argenterie, mes ciiiv7'es, et puis ils ont détruit ma maison. Je suis ici chezmoi... Mais, soyez tranquille, je m'en irai le plus tôt possible. Car votre maison est affreuse, et la mienne, toute blanche dans son délicieux Louis XVI, était, Monsieur, une chose exquise... » Il comprend le français, mais il n'a pas compris cela.
Il faut dormir. Car demain, à la pointe de l'aube, le général Leconte, qui est un compatriote rencon tré ici, — avec quelle joie ! — m'a averti : « A la première heure, i! faudra être « sur le pont. » Le régiment de Saint-Quentin, le 287», passera, le premier, le Rhin. — « Nous y serons, mon général ! »
Le général Leconte, le général Caron et le 287», tous trois de Saint-Quentin. Enfin !... «On carillonne à Saint-Quentin !... »
Le passage du Rhin.
A l'aube, nous étions sur le pont de Mayence. La division du général Leconte devait prendre possession de l'autre rive à sept heures. Nous avions
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décidé de la devancer, de passer le Rhin et de l'attendre.
A Mayence, le fleuve est d'une ampleur majestueuse. Il roulait ses flots pressés et gris sous les brumes de la nuit drapant encore toute la vallée ; cependant, une pâle lueur s'essayait à percer les nuages: une teinte rose, d'une délicatesse infinie, se répandait dans l'atmosphèpe et caressait nos régiments au fur et à mesure qu'ils s'amassaient sur le rivage.
La circulation était déjà active sur le pont long et étroit, orné de pylônes, flanqué, à l'entrée, de quatre lourds pavillons et dont les huit arches métalliques enjambent, d'un bond, le large cours du fleuve.
Le général, entouré de son état-major, arrive à cheval ; il met pied à terre à l'entrée, s'engage sur la chaussée et donne l'ordre de faire cesser immédiatement la circulation. La foule fut bloquée aux deux extrémités, et l'espace apparut vide. On attendait dans le silence le coup de sept heures. Le général Caron et son état-major avaient rejoint le général Leconte.
Sept heures ! Les tambours battent, les clairons sonnent ; le défilé commence. Le 287« régiment d'infanterie— le régiment de Saint-Quentin — s'engage sur le pont : huit par huit, baïonnette au canon, enfonçant leur pas lourd sur la chaussée qui commençait à trembler, les rangs des hommes surgissaient et grandissaient en s'avançant vers le général qui s'était placé juste au point culminant de l'arche centrale, son fanion derrière lui.
Le régiment montait. La clique d'abord, tapant et sonnant à tour de bras et à perte d'haleine. La
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musique s'engouffrait à son tour et bientôt la vallée entière était remplie par les longs échos du chant mililaipe. Les deux rives s'animaient et répondaient l'une à l'autre. Sambre-et-Meuse scandait le pas héroïque. Les soldats s'approchaient ; on distinguait les traits de leurs visages rudes : les cyclistes, les hommes tenant les chiens en laisse, le premier détachement, le capitaine saluant du sabre. Ah ! qu'il était beau ce soldat d'une forte corpulence, bien assis sur son cheval et rendant l'hommage de la troupe à son général, les yeux dans les yeux. Nous buvions son geste et il passait, gravement.
Les hommes, la tête tournée vers le képi à la couronne d'or, défilaient par rangs et perçaient à leur tour, de leurs regards terribles, le chef! Les figures mâles, tout en se contenant sous les armes, souriaient à l'idée du long rêve réalisé !
Comme le drapeau allait passer devant lui, le général, rendant le geste de l'épée, dit à mi-voix, aux officiers qui l'entouraient : « Messieurs, n'oublions pas : nos morts passent... » Un frisson parcourut l'escorte.
Et les morts, en effet, avaient pris le pas. Ils étaient là. Le drapeau les avait amenés dans ses plis : j'en atteste l'immense paysage, soudain illuminé. Le pont lui-même, ayant pris la cadence de la troupe qui s'emparait de lui, le pont se mit à trembler; et, bientôt, selon le rythme des pas et de la musique, il dansait.
Baïonnette au canon, huit par huit, les soldats défilaient. La charge écrasante du fantassin en campagne ne pesait guère, ce jour-là, sur les épaules. Gros et massifs, ils apparaissaient sveltes et prompts : les grands, qui sont les premiers, les
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petits qui suivent en allongeant le pas, tous avançaient légère... légèrement. Le pont, de son balancement, les soulevait. Les casques bleus faisaient un long serpent d'acier, et les baïonnettes le hérissaient de leurs pointes. Les compagnies succédaient au.\ compagnies, — et, toujours, ces visages blancs dans le matin, que la moustache noire barrait terriblement.
Après l'infanterie, ce furent les canons. Les 75, drapés dans leurs manteaux noirs, roulaient, et ils. étaient tenus en laisse comme les chiens. Après les canons, les convois, les charrettes, les ambulances, l'interminable file des voitures traînées par des chevaux efflanqués, haridelles impressionnantes aux poils longs et usés, aux harnais rattachés de ficelles ; tout le train des équipages aux capotes bossuées, couvert encore de la poudre et de la boue des longs chemins, mais tous roulant, dans leur train épuisé et magnifique, le dur labeur des lentes espérances et des efforts désespérés.
Tandis que ce formidable arroi allait de l'une à l'autre rive, la foule, aux deux extrémités, s'était amassée et restait muette de stupeur.
Qu'éprouvait-elle? Quelles comparaisons se heurtaient en son souvenir? Quels rêves écroulés? Quels deuils sans consolation ? Qui sait, peut-être déjà, quel rêve renaissant?... Comprenait-elle? « Réalisait-elle » ? On n'eût pu le dire. Les cous étaient tendus, les fronts plissés: les yeux écarquillés absorbaientlespectacle. Mais, des sentiments eu.x-mèmes, rien n'apparaissait. La violence du coup asséné ne laissait sans doute pas à l'émotion le temps de se ressaisir. Dans ce que l'on pouvait deviner, il ne
semblait pas qu'il y eût delà haine. Non; ce peuple (car, ici, tout était peuple), ce peuple plutôt acceptait. Il s'inclinait. Et peut-être même commençait-il à s'orienter... Partout où la France arrive, quelque chose se met en mouvement. On eût dit que nos poilus, tranquilles et sûrs d'eux-mêmes comme des hommes libres, avaient commencé déjà l'emprise de de la liberté.
Deux régiments devaient se suivre. L'autre était le régiment de Commercy (il était juste que la Lorraine fût à l'honneur). Mais il y eut un temps d'arrêt. Le général eut la belle pensée de défiler avec ses soldats et de passer le pont entre les deux régiments. Il s'avança à pied, suivi de son étatmajor... La foule hésitait. Elle ne comprenait pas ce geste si simple. Sans doute, elle ne savait pas quel était ce piéton couronné d'or.
Mais, comme si la voix de la France populaire, c'est-à-dire la voix de l'esprit, de là-propos et de la grâce, ne dût pas être absente démette heure unique, — même sur ces bords hostiles, — voici ce qui arriva : tandis que le général s'approchait de la foule et que la foule ne se rangeait pas, une voix de femme s'éleva et on entendit, dans le plus pur accent de Montmartre, ces mots : « — Eh mais ! c'est pas delà poussière ! Y a un général français! » Et une jeune femme, les bras tendus, faisait reculer ce monde qui serrait le général de trop près, et la foule obéissait. Je regardais la femme : elle était jeune, assez jolie, les yeux noirs, les cheveux châtains, la mise simple, une vraie Française de France, avec un sourire de gaieté et de satisfaction « pas fière ». Le général entendit et salua gentiment du regard.
Que faisait-elle là, cette femme seule et jeune?
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Quel destin lavait assignée en ce lieu pour expliquer, de la parole et du geste, à ces ignorants, la scène dont ils étaient les témoins? Sur leur propre rivage, ces hommes lui obéissaient sans comprendre. Que d'autres choses ils apprendront encore de ces confidences sublimes que les peuples font aux peuples...
Nous, nous avions compris, et jusqu'au fond du cœur. Devant le Rhin immense, roulant des flots d'histoire, « ce n'était pas de la poussière : y avait un général français. »
L Entrée à Mayence.
L'entrée de l'armée Mangin, qui doit occuper Mayence, était fixée au 14, à une heure et demie. Nous avions donc deux journées à employer dans la ville elle-même. Nous primes le parti le plus simple : aller et venir en promeneurs le long des rues, entrer dans les boutiques, visiter le musée, le dôme, l'Université, en un mot flâner en regardant.
Au premier aspect, la ville est intacte ; train-train normal; malgré la guerre, la vie a continué. Tramways bondés de monde et roulant à grand bruit, chaussées de bois bien entretenues, gens affairés se pressant sur des trottoirs bien nettovés. Pas d'automobiles, très peu de fiacres. La ville, d'ailleurs, n'est pas très grande, et c'est à pied qu'hommes et femmes, ouvriers et bourgeois circulent dans les rues étroites ; des enfants en quantité ; il en sort de partout. Ils sont convenablement habillés et chaussés, avec, souvent, le petit calot du soldat. Ils
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accourent en foule autour des automobiles militaires et grimpent sur les marchepieds en criant : « Boniour, msié; boniour, msié\.. » Ils se sont vite adaptés à rdccupation et exploitent effrontément l'embarras où sont les conducteurs français pour trouver leur chemin : sous prétexte de nous conduire, ils se font promener d'un bout à l'autre de la ville, à la recherche d'une rue qu'ils avouent finalement ne pas connaître.
Les étalages sont bien garnis. Aux vitrines des pâtissiers, gâteaux, éclairs, chocolats, babas... Hélas! je ne suis pas gourmand !... Mon compagnon de roule considérait les tartes, rondes comme des pleines lunes, avec une envie d'homme privé depuis des années. Dans les magasins de nouveautés, les robes et les manteaux aux étalages sont du goût que vous devinez, le vert prune et les jaunes caca d'oie dominent ; mais les prix sont abordables : un manteau de femme en drap ou en velours avec col de fourrure et revers de manches, 270 marks, 3Û0 marks,. 350 marks. Comptez que le mark de d,25 est à 0,70 centimes : ces prix ne sont pas excessifs. Les souliers, les bottines, les chapeaux sont, à proportion, moins chers qu'en France. J'aurais bien voulu rapporter un veston en cette fameuse étoffe de papier: Ai-je mal cherché? je n'en ai pas trouvé.
Sur les boulevards neuls, bordés d'édifices cossus, des groupes se forment. Je m'approche : des bourgeois, en chapeaux haut de forme, leurs femmes vêtues décemment et convenablement, s'attroupent autour d'un kiosque où l'on vient d'afficher la proclamation imprimée en français et signée : Le maréchal de France, commandant en chef des troupes
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alliées : Foch. La traduction en allemand est à côté. Les bourgeois s'arrêtent, lisent lentement, attentivement, ne disant pas un mot, ne se regardant même pas entre eux; ils rejoignent leurs épouses qui les ont attendus et n'échangent pas avec elles le moindre propos. Parfois, un regard est coulé vers moi, et on s'éloigne. Où vont ces personnes de bonne apparence? Assister au défilé des troupes françaises?... Non. Je ne les ai pas retrouvées un peu plus tard, à la place du Dôme. Sans doute, à la messe ou à un enterrement. La vie continue.
Je suis entré chez un libraire. Pour mon Histoire de la Guerre, i'ai besoin de livres allemands. Je vais pouvoir me garnir les mains. Livres relatifs aux questions militaires et aux opérations de la campagne, livres sur les mouvements politiques en Allemagne, romans, drames, poésies, je veux tout voir... On m'apporte un énorme fatras d'ouvrages de propagande parmi lesquels je choisis... En vérité, peu de chose. Plutôt désappointé, j'interpelle le libraire : « — Dites-moi, est-ce que pendant les quatre années de guerre, il n'a pas paru, en dehors de cette propagande, un livre de valeur ou seulement ayant eu un réel succès, ayant atteint les grands tirages? — Non, monsieur, aucun. — Comment? ces puissantes émotions militaires et patriotiques de tout un peuple, le drame de la guerre lui-même, et puis les souffrances, les séparations, les retours, la mort, tout cela n'a rien donné? — Non, monsieur, il n'y a rien que ce que vous voyez-là ; ou, plutôt, si, il y a un succès, un seul succès, il s'agit d'un livre français... — N'avez-vous pas quelque curiosité de
bibliophile ? — Voilà, monsieur, ce qui s'est fait de mieux et de plus nouveau » ; et le marchand me tend deux volumes : la Manon Lescaut, de l'abbé Prévost elles Fleurs du Mal, de Baudelaire imprimés tous deux en français à Leipzig avant la guerre!
Comment ne pas conclure que l'intellectualité de ce peuple s'arrête quand les communications avec la société européenne sont suspendues? Que l'on compare le nombre d'excellents et de beaux livres parus en France depuis quatre ans et demi. Aucune source n'a été tarie chez nous ; là-bas, la production littéraire n'a fait qu'alimenter — et encore avec peine, — le mouUn pangermaniste.
Ne concluez nullement que cette propagande ait eu, elle-même, une grande puissance de pénétration : ce serait mal connaître notre ennemi. Il n'avait nullement besoin qu'on l'excitât. Le livre de Naumann seul répondait à cette aspiration : La conquête du monde pour enrichir l'Allemagne : un point, c'est tout. La guerre était donc engagée comme une affaire, à condition que le risque ne dépassât pas les chances de gain. Quand la balance oscilla, on commença à rélléchir. Il y a longtemps que le peuple allemand a fait l'évolution de Maximilien Harden : l'entreprise tournant mal, la preuve étant faite qu'elle ne paierait pas, le parti fut vite pris d'y renoncer...
Pourquoi alors le peuple a-t-il tenu si longtemps? — Parce qu'il a naturellement Tcchine phée. — Et pourquoi donc 1 a-t-il relevée finalement? — Parce qu'il a senti son bien-être menacé. Voilà l'explication toute simple ; il n'y en a pas d'autres. L'Allemand n'a pas voulu subir ce qu'il a fait subir aux autres.
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Bourgeois, ouvrier, il a, maintenant, en lui, enfoncé jusqu'aux moelles, le goût, le besoin, la passion du bien-ôlre. Risquer sa vie, soit; mais non pas son confortable, la douceur du foyer, les bonnes heures de la godaille et de la mangeaille. Une bombance commune plus ou moins pantagruélique, telle est, au fond, la conception nationale la plus répandue. Tant que la guerre a donné satisfaction à ces goùls, on l'a supportée même avec ses dangers : car on sait bien qu'il faut payer. Mais, du moment où le but est manqué, on renonce. Et on change son fusil d'épaule. Il s'agit maintenant de sauver et de développer par la paix ce que la guerre a failli perdre.
Les journaux, et notamment les journaux illustrés allemands, sont curieux à feuilleter en ce moment. Dans Vlllustrirle Zeitung vous ne trouveriez plus une seule image relative à la guerre ; plus un canon, plus une tranchée, plus un tableau militaire, sauf, peut-être quelque scène de démobilisation et de retour au foyer. Par contre, l'appareil d'une réorganisation pacifique rapide et à laquelle tout est sacrifié. Des images représentant desmoissonneuses, des machines à imprimer ou à tisser, des articles sur les perfectionnements industriels ou agricoles. Sur la couverture, la colossale « loterie des chevaux » à Francfort, avec une publicité représentant un bon paysan allemand qui mène son bidet la bride passée au bras paisiblement. Le principal dessin montre un mineur, la pioche à la main, les manches relevées, avec la devise : « Et maintenant, au travail !... »
Nos braves soldats, tout de bleu vêtus, assistent à cette résurrection. Sous leurs yeux, les ateliers s'activent, les cheminées fument, les hauts fourneaux
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se rallument, les chevaux reviennent aux champs. Ils entendent dire, qu'à Berlin, les soviets ont fait la Révolution. AMayence, il n'y paraît pas. L'ordre social est maintenu. Le civil qui conduisait hier nos officiers chargés de faire le logement de l'armée Mangin se trouvait être, comme par hasard, im [/é né rai...
L'heure était venue d'aller au-devant de l'armée française faisant son entrée. Sur la place du Dôme, assez étroite, une haie de fantassins contenait les habitants, en somme peu nombreux, venus pour assister au spectacle. La scène était dominée par la lourde église romane aux contreforts puissants soutenant l'architecture massive et rouge de la tour centrale et des clochers...
Une automobile : c'est le général Gouraud, venu de loin pour saluer, à Mayence, le chef du groupe des armées du centre, le général Fayolle.. Gouraud est vêtu de kaki. Il met pied à terre et attend. Tout en lui révèle la noblesse du caractère, la simplicité antique de l'esprit et du coeur. Noble soldat! Nous sommes si fiers d'avoir de tels hommes. . .
Les tambours; la musique militaire s'approche; le pas des soldats retentit. Voilri le général FâyoUe. 11 est vêtu de bleu horizon et monte un superbe cheval noir. Ses cheveux blancs portent la couronne d'or. Il s'approche de Gouraud, salue, tend la main, puis se place à la tête de son état-major, face au dôme. La figure imposante du grand chef, sa main qui caresse doucement l'encolure du cheval, l'air réfléchi et grave d'un homme sur qui pèse de lourdes responsabilités, tout élève peu à peu nos âmes. Nous sommes à l'unisson de ces heures
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uniques. On se sent ailleurs, bien loin du grossier matérialisme que la ville sue par tous les pores.
Le premier défilé s'achève. Sur un cheval bai, Mangin, vêtu de la culotte à bande et du dolman noir, s'avance, salue le général Fayolle et accompagné de son escorte, se range en face, de l'autre côté de la place. Mangin est pâle, légèrement tassé, se ressentant, sans doute encore, des suites de son accident. Les troupes défilent entre les deux généraux.
Le peuple de Mayence n'est pas là. Sur un mot d'ordre, sans doute, ou par un sentiment, d'ailleurs naturel, il s'est tenu renfermé dans ses maisons. La foule est composée de gamins, de boutiquiers du voisinage, ou de ces hommes à double visage, policiers ou espions. Mayence ne veut pas dire et ne veut pas laisser deviner encore ce que la ville, qui fut française, éprouve à l'entrée des armées de la République.
A mon avis, Mayence ni le reste de l'Allemagne n'exprimeront leur véritable pensée d'ici longtemps. Ils tombent de trop haut. Leur esprit n'est ouvert, pour le moment, qu'à une seule et unique préoccupation : sauver, si on le peut, ce que quarantecinq années de prospérité ont accumulé de bénéfices sociaux et particuliers... Après, on verra. Quelqu'un m'a répété ce propos d'un Mayençais : « Maintenant que les Français sont ici, ils ne s'en iront pas... » Ce ton résigné ne m'étonne pas.
Encore une fois, on prend une position d'attente. Si la Révolution gronde, si le bolchevisme gagne, si le bien-être est menacé, nous serons des sauveurs : en attendant, on est sur le plateau et on repart pour le travail, tandis que la France dévas-
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tée, est au fond de l'entonnoir. Telle est selon mon impression, la philosophie de ces courtes heures.
Fayolle caressait doucement l'encolure de son cheval noir... Qu'il reste là, debout, dominant la foule, le général français! Car, pour handicaper la terrible concurrence allemande s'enlevant déjà et au galop, la civilisation, la justice, ont besoin de lui, là, — et pendant longtemps.