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KUKSA. LA TRIBU DE SOUL-ELÈS-BEY

I/Albanie inconnue.

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DANS LA VALLÉE DU DRIN

en désirent plus encore. Le plus vieux demande à mon drogman' : « Est-ce que le Franque a des fusils ? » Sur la réponse négative, il ajoute : « Diteslui donc que, quand il rentrera dans son pays, il nous causerait une grande joie s'il nous envoyait un « Mânnlicher » ; ce serait le plus beau présent qu'il pourrait nous faire. »

Comme le soleil va bientôt se coucher, on m'invite à sortir pour prendre le frais sur l'herbe en face du koulé. Les maisons du village nous abritent du soleil, qui dore les monts de Liuma ; nous nous asseyons en cercle, et la conversation reprend. Les hommes de la tribu rentrent les uns après les autres, après avoir fini les travaux des champs ; ils sont maintenant une vingtaine réunis ; de petites lumières brillent dans les cabanes d'à côté ; j'entends le bruit des ustensiles et le travail de la cuisine ou de la ferme ; ce sont les femmes qui préparent le grand repas du soir que le chef va offrir à l'hôte de passage ; les femmes sont invisibles; à peine de temps à autre une ombre voilée sort d'une des petites maisons basses, va en hâte chercher quelque objet et rentre.

Je demande aux vieux de la tribu s'ils ont voyagé et quels pays ils ont vus ; mais aucun d'eux n'a quitté le pays de Liuma ; aucun n'est allé à Scutari ou au Monténégro ; aucun n'est même allé à El- Bassan, qu'on peut regarder comme le centre de l'Albanie ; ils n'ont rien vu que leurs montagnes

familières et leurs voisins ordinaires ; cependant ils ont des relations avec ces pays. C'est ainsi que le chef, après s'être concerté avec les vieillards et mis en confiance, s'informe auprès de mon drogman, pour savoir si je dois aller plus tard au Monténégro et, sur une réponse affirmative, il lui remet une lettre destinée à un ami qui y habite, pour apprendre à celui-ci les nouvelles importantes du pays, — sans doute l'attitude du Gouvernement turc. Les messages ne parviennent, en effet, que par la voie des courriers et porteurs volontaires, qui, selon les occasions, se les transmettent jusqu'à la plaine ou jusqu'à la côte ; à l'intérieur ni poste, ni télégraphe n'existe, et les nouvelles se colportent de bouche en bouche ou par communication person nelle.

Comme la nuit approche, mes hôtes veulent donner en mon honneur une preuve de leur adresse, et ils décident de me montrer leur habileté au tir ; un oiseau est posé à 200 mètres ; un vieux qui doit passer pour le tireur le plus sûr prend son fusil, le bourre, vise longuement et tire ; l'oiseau manqué s'enfuit à tire-d'aile. Aussitôt c'est comme une rumeur ; je les sens tous honteux de la maladresse, blessés de l'insuccès ; je devine un amour-propre intense et chatouilleux qu'exalte le moindre incident ; la tribu ne peut rester sur cet échec. La nuit va venir ; il faut se hâter ; deux jeunes gens et le chef bourrent leur fusil ; on attend qu'un but

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se présente ; là-bas, très loin, on me montre un oiseau qui vient de se brancher ; je l'aperçois à peine, un coup retentit ; il tombe ; de l'autre côté, des oiseaux passent; deux coups éclatent, ils portent ; les visages se rassérènent ; l'honneur de la tribu est sauf.

Le crépuscule tombe ; le soleil n'éclaire plus que le sommet des monts de Liuma ; les autres chaînes sont entrées dans l'ombre ; la lune argenté les flaques d'eau de la vallée du Drin noir ; les troupeaux rentrent ; voici les dernières chèvres qu'on ramène à l'étable ; tous les hommes sont de retour ; il fait nuit ; c'est l'heure du repas.

Tout le village est en branle-bas ; à la lueur des chandelles, les hommes étendus sur les tapis ou assis à la turc mangent les mets dans la salle du koulé qui sert de selamlik ; les femmes vont et viennent en bas dans l'obscurité, font les derniers apprêts à la lueur d'une lanterne, arrangeant les plats, les passant à de jeunes garçons qui les montent. Près du foyer, étendu sur les tapis, j'ai étalé mes serviettes et pris mon service de table ; on me sert les plats, puis on les pose sur une immense table circulaire, haute de 25 centimètres, autour de laquelle chacun est rangé, assis sur lui-même. Deux des jeunes garçons de la tribu apportent un plat de cuivre et une aiguière ; ils versent de l'eau sur les mains de chacun, qui se les passe sur les lèvres et s'essuie ensuite avec son foulard; le cafedji s'ins-

talle devant l'âtre, de sa bouche active les tisons qui flambent et fait bouillir l'eau pour le café ; pour tout ustensile de table, on reçoit une cuiller de bois, car on n'use ici ni de la fourchette, ni du couteau, ni d'assiette, ni de serviette. Un grand plat d'étain d'un mètre de diamètre, que deux serviteurs ont peine à porter, commence le dîner : c'est une soupe, la plus estimée du pays, que les femmes du village passent pour faire à la perfection : je cherche à analyser ses éléments, j'en trouve quelques-uns, on m'indique les autres; ce sont : du lait caillé, du riz et des rognons de mouton mélangés, le tout bouilli dans l'huile et relevé avec des piments et du vinaigre. Le goût est assez étrange et ne me rappelle rien de connu. Quand j'ai mangé à loisir, chacun de sa cuiller de bois se sert à même le plat commun et, cinq minutes après, celui-ci est enlevé à vide.

On apporte ensuite, dans un plat plus grand encore, un amoncellement de viandes. Mon drogman me dit à l'oreille qu'à mon arrivée on a tué un mouton ; le voici, on l'a fait bouillir tout entier, puis on l'a découpé au petit bonheur, et ses morceaux sont là, en échafaudage, surmontés du crâne de la bête ; l'hospitalité veut qu'un des hommes prenne ce crâne, le brise avec une pierre et m'offre la cervelle comme le morceau le plus délicat de l'animal ; cette formalité accomplie, chacun met de côté sa cuiller de bois et, de ses

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deux mains comme fourchette, de ses dents comme couteau, taille, tire, coupe, déchiquette, mange et avale autant qu'il reste sur le plat quelque morceau. Pendant vingt minutes, on perçoit seulement le bruit des mâchoires ; au bout de ce temps, la bête a disparu, chacun s'arrête, visiblement satisfait d'un repas royal servi seulement dans les occasions notables. Mes hôtes recommencent à parler et commentent les appréciations de chacun ; la qualité de la bête, la cuisson, les piments sont un sujet de conversation aussi longtemps qu'on n'a pas apporté la suite obligatoire de ces débauches carnées, Yurgurte (1), le fromage de lait caillé et aigrelet d'origine bulgare, qui est, pour l'estomac, comme le contrepoison de ces festins excessifs ; les cuillers de bois, sont plongées par deux fois dans le récipient d'étain et le fromage qualifié d'excellent.

Enfin le dessert apparaît : ce ne sont pas des fruits ; on les mange hors repas ; c'est un grand gâteau de pâte, cuit au four, fait de farine de maïs et d'huile, lourd et épais à souhait.

Le repas est fini ; les deux jeunes garçons repassent le plat de cuivre et l'aiguière ; c'est alors qu'entre en fonction le cafedji. Assis ou agenouillé, le nez à la cheminée, tisonnant sans cesse les bûches, mettant ou enlevant du petit bois ou de la cendre,

(1) Prononcez : iougourte.

soufflant pour faire briller la flamme, quand le feu meurt, il fait vingt, trente ou quarante fois les mêmes opérations. Autant de tasses de café, autant de fois il recommence et, comme chaque tasse a la contenance de trois à quatre cuillers à café, chacun en peut boire facilement quatorze ou quinze dans sa soirée. Donc, le voici en votre présence, préparant votre café ; le bois ne fume plus, le feu est vif ; une longue cuiller d'étain, se terminant par un récipient de la grandeur de votre tasse, est placé sur le feu de bois ; l'eau boue ; dans une minuscule cafetière turque de dimension à peine plus grande, le cafedji met la dose de poudre de café qu'il convient et un peu de sucre ; sur ce mélange, il verse l'eau chaude ; il laisse bouillir une seconde et verse le tout dans votre tasse. Puis il passe à une autre.

J'avoue que c'est la seule chose du repas agréable à déguster sans arrière-pensée ; celle-là est même délicieuse et, sans doute, Albanais et Turcs ont-ils raison, quand ils disent qu'on ne sait pas en Occident ce que c'est que faire du café.

Les tasses de café se succèdent ; la fumée des cigarettes emplit la pièce ; la nuit est depuis longtemps complète, et peu à peu la conversation tombe ; chacun tour à tour s'enroule dans ses couvertures ou ses vêtements et s'endort ; le chef a envoyé un des hommes faire la ronde de nuit ; le silence n'est plus troublé que par les derniers pétillements du feu ; celui-ci meurt peu à peu ; la chandelle dans un

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coin est presque à sa fin, et c'est à peine si l'étroite meurtrière laisse filtrer un rayon de lune, qui se réfléchit à la pierre brute du koulé.

RENSEIGNEMENTS PRATIQUES

De Prizrend à Kuksa, les chevaux vont presque tout le temps au pas, sauf au départ ; il faut compter sept à huit heures de route. Si le bey de Kuksa a accordé la bessa, le mieux est de partir très tôt de Prizrend pour arriver vers onze heures au pont sur la Liuma et de là d'envoyer un messager au bey, pour qu'il envoie des gens à votre rencontre. Le chemin est facile. Kuksa mérite un arrêt prolongé ; le cadeau à faire à la tribu peut être calculé au minimum, à raison d'un napoléon par jour et par personne (1).

(1) En ce qui concerne l'orthographe des noms de lieu, je les écris selon le son de la prononciation des gens de l'endroit; j'ai fait exception pour Kuksa et Liuma; ils se prononcent Kouksa et Liouma ; mais on avait coutume en Turquie de les transcrire comme je le fais; il serait plus rationnel cependant de les transcrire aussi à la française.

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