DE- PRIZREND A KUKSA. L'ARRÊT A LA HUTTE D'UN ALRANAIS
PI. 16, Page 92
DANS LA VALLÉE DU DRIN
A la porte de son koulé, sur le terre-plein, autour duquel sont construites une douzaine de pauvres masures qui forment tout le village, Soul-élès bey m'attend, entouré de ses gens. Je sais, d'après les renseignements qu'on m'a donnés et qui me sont confirmés ici, que le bey n'est qu'un chef de village, paysan parmi des paysans, chef et égal de ceux-ci tout à la fois; ce n'est pas le bey, grand propriétaire, à qui tout le village appartient et qui le peuple de ses fermiers ; chaque famille a sa cabane, ses troupeaux et ses terres ; mais Soul-élès est cependant le chef d'une famille ancienne, à qui revient traditionnellement et héréditairement le commandement de cette tribu ; il est assez riche en terres, sa famille est nombreuse, sa parenté étendue et son influence reconnue ; comme bey de Kuksa, situé à un véritable point stratégique, à un confluent de fleuves et de pistes, commandant les plus importantes voies de communication naturelle de la région, Soul-élès joue un rôle dans le pays, et son appui n'est pas négligeable.
Il est là, un peu en avant d'une dizaine de beaux gaillards, les plus vieux aussi droits et aussi solides que les plus jeunes ; le costume de plusieurs d'entre eux est différent de celui que portent les Albanais des villes de la plaine : le pantalon collant, de flanelle ou de laine, bordé de noir, devient bouffant, en toile blanche, arrêté à la cheville par des jambières ; la chemise de laine est remplacée par
un large vêtement de toile qui tombe jusqu'aux genoux ; tous portent par-dessus ce vêtement un gilet ou boléro en étoffe plus ou moins grossière, mais plus ou moins brodée ; celui du chef est presque luxueux, et un sautoir d'argent est jeté autour du cou ; la coiffe blanche, ronde comme celle d'un enfant de cœur, ou plate comme un bonnet de voyage, reste l'invariable complément de cet habillement, ainsi que des sandales en peau brute et une large ceinture où chacun enfouit cartouches, armes, tabac, montre et même provisions ; ajoutez à ce costume le fusil sur l'épaule, et vous vous figurerez l'aspect que présente le bey et ses hommes, quand j'arrive devant eux.
A peine les paroles de bienvenue échangées, Soulélès bey me fait entrer chez lui ; dès l'instant où j'ai franchi le seuil, la bessa promise est en quelque sorte consacrée ; je suis l'hôte, je suis sacré, et tous les hommes de la tribu doivent en toutes circonstances me rendre les devoirs de l'hospitalité et me donner le secours de leurs armes; j'entre donc aussitôt dans le koulé ; c'est un carré de quatre murs de pierres épaisses aux fondements profonds dans le sol;le rez-de-chaussée est un simple abri extérieur pour mettre du bois ou des instruments et ne communique pas avec le premier ; on accède à cet étage par un escalier de bois qui est presque une échelle extérieure au bâtiment, que d'un simple coup de main on peut rej eter. L'étage n'est formé que d'une grande pièce carrée divisée en deux : d'un côté, l'on met les provisions, de l'autre
DANS LA VALLÉE DU DRIN
on reçoit les hôtes et l'on passe la nuit ; pour tout meuble, on n'aperçoit que des tapis étendus de chaque côté d'une haute cheminée à bois ; l'air et la lumière entrent par une petite porte surbaissée, où est retenu l'escalier, et par deux fenêtres, qui sont plutôt des meurtrières très élevées au-dessus du sol. Entre les tapis, les briques du plancher apparaissent et conduisent à l'âtre, où aussitôt on réveille la cendre et prépare le café. J'entre et je dois, selon l'usage, retirer mes bottines ; personne ne pénètre avec des chaussures dans cette pièce, dont les tapis servent de lits et de sièges à la maison albanaise. Ghacun les quitte donc soigneusement et, après les avoir placées dans un angle de la pièce, avec les armes, s'étend sur les tapis ; le cafedji, domestique spécialement préposé au soin du café, prépare celui-ci et m'en offre; entre temps, on est allé cueillir des poires et l'on m'en apporte qui sont petites, mais mûres et juteuses à souhait.
Mes hôtes sont assis à la turque ; moi, que cette pose fatigue et que ma première étape de sept heures de cheval a rompu, je m'étends, les valises derrière moi, comme un dossier, et une longue conversation s'engage. Je fais expliquer par mon drogman d'où je viens, où je vais, quels sont mes projets et ce que je leur demanderai : je voudrais traverser le pays de Liuma pour rejoindre la Mirditie par le Sud; ce chemin n'a encore jamais été parcouru par un Européen, et je serais curieux
de le reconnaître. Entre eux ils délibèrent longuement : le bey, son frère et le plus âgé de la tribu, qui semblent former le conseil du village, discutent sur les chemins à prendre ; la tribu entretient de mauvais rapports avec d'autres tribus voisines de Liumiotes, et il faut éviter le territoire de celles-ci pour ne passer qu'à travers des tribus amies et rejoindre une tribu Mirdite, qui, sur la recommandation de Soul-élès, m'accordera sa bessa ; la discussion se prolonge ; je les vois un peu soucieux et inquiets ; à la fin, le bey me dit que l'on me fera prendre le chemin de la montagne, qui est plus sûr en ce moment que celui de la vallée ; il me donnera une escorte d'hommes de sa tribu qui m'accompagneront jusqu'à la limite de leur territoire et là me remettront aux mains d'une tribu amie, à qui la leur a rendu service.
Je les interroge alors sur la situation de l'Albanie ; le bey venait justement de recevoir de Prizrend la nouvelle que le mutessariff réclamait le paiement de la dîme ; je lui demande ses intentions, il me réplique: « Nous ne l'avons jamais payée, pourquoi commencerions-nous aujourd'hui ; on ne nous donne rien, nous ne demandons rien, nous n'avons besoin de rien, nous n'avons besoin de personne ; pourquoi nous adresser des réclamations de ce genre ? » Et, de fait, il est impossible de leur indiquer un service quelconque que l'État leur rend.
Depuis des décades et sans doute des siècles, le
DANS LA VALLÉE DU DRIN
pouvoir central n'existe pas pour eux ; ils ne reconnaissent pas le Gouvernement turc, mais seulement l'autorité religieuse du Sultan en matière de foi mulsumane. Hors cela, ces tribus sont entièrement indépendantes ; elles sont groupées traditionnellement en confédérations : Liuma, Mirditia, Hasi, Malaisia, etc., sont les noms que l'on donne à celles-ci ; mais, dans les montagnes du nord, chaque confédération ne reconnaît pas une autorité souveraine ; c'est une agglomération de tribus dont le territoire est depuis longtemps déterminé et qui chacune se gouverne elle-même librement ; dans les cas de dangers graves, les Chefs de chaque tribu se réunissent et prennent des décisions en commun ; ce sont généralement des expéditions guerrières qui sont ainsi décidées, soit contre l'autorité turque, soit contre le chrétien, soit pour répondre à un appel de guerre sainte adressé par le Sultan, soit même contre d'autres tribus. Dans leurs rapports, toutefois, elles obéissent à une loi commune ; c'est une sorte de code traditionnel comme la loi des Francs-Saliens ou celle des Wisigoths dans l'ancienne Gaule ; c'est ici la loi dite de Ducagin. Entre ces tribus, des rivalité* naissent à tout propos ; des vendetta s'ensuivent, et le sang doit être payé par le sang ; aussi rien n'est plus incertain que la possibilité de passer d'une tribu à une autre : aujourd'hui amies, demain. en lutte, elles n'ont entre elles que des rapports intermittents
et variables. C'est ainsi qu'en ce moment la tribu de Kuksa, où je suis, est en bons rapports avec des tribus voisines de la Confédération mirdite, alors qu'elle prétend avoir sujet de se plaindre d'autres tribus du pays de Liuma, dont elle-même fait partie.
Entre chefs de tribu ou beys voisins, les relations sont fréquentes et touchent presque toujours soit à des difficultés intérieures, des troupeaux égarés, des récoltes volées, etc., soit à des nouvelles extérieures ; récemment, par exemple, les tribus de Liuma apprirent que le consul d'Autriche-Hongrie de Prizrend et un voyageur hongrois pénétraient dans leur pays, sans s'être mis en rapport avec elles ; accompagnés d'une escorte de dix-huit gendarmes, ils voulaient parcourir la région et faire, notamment, l'ascension du Djalitch, que je vois en face de moi ; aussitôt la tribu où je passe et celles des alentours se concertèrent, et voici ce que mes hôtes me racontent : la veille du jour où l'attaque se produisit, des délégués des tribus du pays avertirent le consul et son compagnon qu'ils ne pouvaient parcourir ainsi la région sans l'assentiment des beys qui y commandent ; ils les priaient de retourner sur leurs pas, sinon ils devraient s'opposer à leur passage même par la force ; les voyageurs ne voulurent rien entendre et avec leur escorte continuèrent leur route ; le lendemain, ils gravirent les hautes montagnes de Liuma, mais l'attente ne fut
DANS LA VALLÉE DU DRIN
pas longue ; une centaine des nôtres s'étaient réunis, et, à l'approche de la caravane, une salve de coups de feu retentit. On chercha aussitôt à parlementer, et les excursionnistes partirent plus vite qu'ils n'étaient venus, après avoir revêtu, selon le récit vrai ou faux qu'on me fait, les vêtements des gendarmes qui les escortaient.
La conversation roule ensuite sur leurs relations avec le Monténégro, sur les difficultés de l'heure présente et sur la Constitution. Ils ne savent trop ce que c'est que la Constitution. «On a raconté, leur dis-je, que vous aviez réclamé la Constitution ; en êtes-vous satisfaits ? — Nous ne savons pas ce que c'est que la Constitution ; nous en avons entendu parler ; mais nous ne la connaissons pas ; ce que nous voulons, c'est le chériat. — Mais, croyez-vous que la Constitution est conforme ou contraire au chériat ? — Nous ne savons pas ; nous ne voulons que le chériat, le chériat comme autrefois. »
Le chériat, c'est la loi musulmane, et pour eux, vouloir le chériat, signifie reconnaître l'autorité religieuse du Sultan et, pour le surplus, rester indépendants. Je leur demande s'ils regrettent le Sultan Hamid ; sans me répondre directement, ils disent : « Nous étions autrefois tranquilles, nous ne demandions ni ne donnions rien ; aujourd'hui, il n'en est plus de même ; on commence à nous adresser des réclamations ; les Hasi se sont mis en guerre ce printemps à cause de cela ; nous n'avons pas
voulu les suivre, parce qu'on ne nous avait encore rien demandé, et que nous pensions que rien ne serait changé ; nous voyons aujourd'hui notre erreur ; mais nous avons toujours été libres, et nous voulons le rester. »
Le plus curieux, c'est que toute cette conversation se tient en présence de mes souvarys, et l'un d'eux est parent du bey, peut-être même frère ; il écoute et, sans rien dire, semble partager entièrement l'avis du chef. A cela rien d'étonnant. L'Albanais, qui veut être libre chez lui, loue volontiers ses services et obéit alors aveuglément au chef qu'il s'est donné ; aussi longtemps qu'il consent à se louer, il servira son maître, le défendra et fera le coup de feu, comme celui-ci ordonnera ; cela ne l'empêchera d'ailleurs pas de redevenir ensuite aussi bon Albanais que les gens de la tribu à laquelle il appartient et où il retournera quand il aura gagné un petit pécule. Le pays est très pauvre en terre arable et fait vivre difficilement ses habitants ; aussi, ceux-ci sentent-ils le besoin d'émigrer temporairement ou définitivement pour gagner leur vie ou quelquefois seulement pour acheter de belles armes, dont ils ont la fierté, de la poudre en abondance ou des cartouches préparées, des fusils modernes ou des pistolets pour placer à l'arson de leur cheval. Ils connaissent d'ailleurs parfaitement les armes les plus modernes et, s'ils n'en sont pas pourvus abondamment, en possèdent cependant et