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ESCORTE ALBANAISE AU PONT DES VIZIRS

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DE LIUMA AU PAYS DES MIRDITES

que je voyage comme hôte du bey ; c'est mon laisser-passer ; derrière eux, mon drogman, mon conducteur, mes chevaux, et moi-même voyageons de conserve ; enfin l'escorte des souvarys ferme la marche.

Au moment de partir, quand nous sommes déjà à cheval, Soul-élès bey s'approche de moi et me présente sur un plat d'étain la petite tasse de café traditionnelle ; c'est à l'hôte qui part la façon de souhaiter bon voyage ; l'hôte remercie, boit le café et, en déposant la tasse, met en même temps sur le plateau un peu d'or, en disant : « J'offre ceci pour la prospérité de la maison et du village. » Soul-élès bey me répond tranquillement : « Ils en ont bien besoin. »

Au pied du village, nous traversons le Drin et suivons sa vallée, comme à l'arrivée, mais sur la rive nord ; au bout d'une heure et demie de broussailles, de cailloux et de poussière, nous atteignons le fameux pont des Vizirs. Il est célèbre dans toute la Turquie, comme un des ponts les plus grandioses et les plus fameux que jamais les sultans construisirent ; il montre une activité dans la conduite des travaux publics que la Sublime Porte a en ce siècle et dans le précédent singulièrement oubliée ; tous les travaux d'art que j'ai aperçus, que rend nécessaires l'usage des voies de communication, sont tous des œuvres anciennes, qui, visiblement, ne sont plus entretenues depuis de nombreuses années et qui

peu à peu se détériorent, tombent en ruines et témoignent de l'incurie actuelle.

Le pont des Vizirs est célèbre par la grandeur du travail ; il l'est aussi par l'utilité qu'il présente ; toutes les pistes, en effet, qui relient Scutari et l'Adriatique à Prizrend et au delà passent par le pont ; jusqu'au pont en amont, des deux côtés du fleuve, soit au bas de la vallée, soit par la montagne, plusieurs sentiers conduisent aux mêmes destinations ; à partir du pont des Vizirs, la rive nord est si abrupte qu'aucun chemin n'y est pratiqué. Le pont sert aussi de limite aux deux vilayets de Kossovo et de Scutari, dont la frontière venant du Monténégro suit longtemps le Drin, puis le coupe au pont des Vizirs pour descendre droit vers le sud, épouser à peu près la frontière de la Liuma et de la Mirditia et s'incurver vers l'ouest à la hauteur de Bissac, où se trouve le point de jonction des trois vilayets de Monastir, de Kossovo et de Scutari.

Par l'aspect, la grandeur et la solidité, le travail fait penser à ces aqueducs romains dont les ruines étonnent encore les constructeurs d'aujourd'hui ; il se compose de cinq grandes arches, celle du milieu étant de colossale hauteur et les deux dernières construites sur les rives jusqu'à la montagne, de façon qu'aux plus hautes eaux les deux entrées soient assurées ; un amas de pierre dans le lit du Drin et sur les rives montrent la désagrégation causée par l'œuvre du temps ; le parapet de pierre

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est déjà en grande partie emporté ; la chaussée bosselée fait alterner d'innombrables trous et des cailloux pointus qui rendent la marche des plus difficiles ; l'arc des arches est si prononcé que celui qui monte la première ne peut voir celui qui est au bas de la seconde ou de la troisième : le dos d'âne que fait le pont le lui cache complètement ; on peut estimer à 600 mètres peut-être sa longueur totale ; mais c'est moins la longueur qui donne à ce pont un aspect si caractéristique et si surprenant, que la prodigieuse hauteur où pointe, comme une sorte de voûte ogivale l'arche médiane. Ce débris du passé mérite vraiment sa renommée, d'autant plus grande que l'accès en est presque interdit.

C'est au pont des Vizirs que nous quittons la piste ordinairement suivie par les Albanais qui se rendent de Prizrend à Scutari ; nous abandonnons la vallée pour piquer droit vers le Sud et franchir l'épais bourrelet montagneux qui nous sépare de l'Adriatique. Après un instant d'arrêt de l'autre côté du pont, nous commençons l'ascension ; une côte assez rude est suivie d'un sous-bois presque plat, où le chemin se perd ; sans nos guides albanais, nous ne saurions où nous diriger ; la promenade est charmante dans la fraîcheur du matin, et le sol tendre formé d'une terre unie est élastique sous le pas du cheval ; mais bientôt apparaissent de fortes pentes, la forêt cesse, le sol change ; la terre meuble et grasse disparaît ; ce ne sont plus que rochers

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énormes, éboulis de pierres dont les éclats coupants rendent la marche à pied très pénible ; nos petits chevaux, au pied sûr comme des mulets et habitués à la montagne, avancent lentement, en tâtant le terrain à chaque instant ; les cailloux roulent sous leur marche, la montée se fait par à-coups, et tous les deux ou trois pas le cheval doit franchir une sorte de petit seuil ; le paysage est désolé ; entre les rochers quelques broussailles grillées sont la seule végétation ; nous montons ainsi de 200 mètres, altitude du pont des Vizirs, à 1 000 mètres environ ; pendant quatre heures, la piste tantôt escalade les sommets, pour redescendre de l'autre côté, tantôt passe à flanc de coteau au hasard des possibilités ; le pied des chevaux qui l'ont déjà foulée est le seul constructeur du chemin, et celui-ci passe avec hardiesse le long de précipices rocheux sur des cailloux roulants où le pied n'a aucune sécurité ; les Albanais souples et agiles s'accrochent aux roches autant avec les mains qu'avec leurs pieds gantés de sandales de peau ~* celles-ci sont visiblement la chaussure appropriée à ce pays, où l'homme doit grimper et dévaller comme une chèvre ; à certains passages vraiment difficiles, pour traverser des éboulis rocheux, aux pentes, très accentuées, qui se prolongent au-dessous de nous de 500 ou 600 mètres, j'abandonne mon cheval à mon conducteur, et je passe à pied* accompagné d'un Albanais. Les chevaux, abandonnés à eux-

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mêmes suivent avec fidélité le premier d'entre eux, et toute la file descend cahin-caha en choisissant avec lenteur les passages les moins glissants.

Nous atteignons enfin la plus haute montagne de notre route, que les gens du pays appellent Kumla-tepé (1) et dont l'altitude est de 1 425 mètres, d'après la carte autrichienne : nous la contournons assez près du sommet ; c'est la frontière entre Liuma et Mirditia. Celle-ci se trouvait autrefois en un point situé plus au nord et appelé Kalimage (2) ; elle a été ensuite reportée ici, au pied du versant sud ; c'est dans un creux de la montagne que nous devons trouver le premier établissement mirdite.

Près du sommet, je fais halte quelques instants pour contempler le cirque des montagnes ; la vue est d'une rare beauté ; on se trouve au centre d'un amphithéâtre de chaînes, dont les plus élevées sont les plus lointaines, et l'œil peut voir vers l'est et le nord-est jusqu'à neuf plis montagneux successifs. Au nord et au nord-est, le massif albanique et monténégrin semble un immense chaos tourmenté et sans fin ; c'est le fond du tableau dont le premier plan est formé par les collines que je viens de traverser : elles montrent leur dos pelé et leur surface rocheuse ; on n'y aperçoit ni une maison ni utt troupeau, ni un champ cultivé, ni une source, ni un être vivant ; c'est la nature inanimée ; immédia-

(1) Cafa Kumuls, sur la carte autrichienne.

(2) Kalimnas, sur la carte autrichienne.

tement à l'est, le Drin noir trace son lit profond, où Ton aperçoit au loin le sillage clair de l'eau qui scintille au soleil, et le dessin sombre des forêts qui tapissent le fond de la vallée. Au pied même du mont, les eaux qui y prennent leur source se divisent : le Kumla au nord court vers le grand Drin ; au sud le Fani serpente à travers la Mirditie pour se jeter dans l'Adriatique. Vers le sud-ouest, une mer de collines semble couvrir la Mirditie : ces collines basses sont tantôt rocheuses, tantôt boisées, et, par-dessus leur étendue, l'œil découvre un grand vide couvert de brume : c'est l'Adriatique : de là, l'Italie est à un jour de mer, et ici c'est l'inconnu, le pays interdit.

En suivant cette piste mouvementée, semée de mauvais pas, on se rend compte de l'immense difficulté que tout envahisseur rencontrerait pour soumettre ce pays ; deux tireurs habiles, — et l'adresse des Albanais est proverbiale, — suffiraient pour arrêter n'importe quelle troupe à l'un des passages difficiles, où le pied trouve à peine où se poser ; et je compare mes souvarys, dont une partie, cependant, est d'origine albanaise, mais qui sont affublés de leur uniforme, chargés d'un dolmen lourd et incommode et alourdis par des chaussures épaisses, avec ces Albanais alertes dans leur costume léger et avec leurs sandales souples : ils sautent de pierre en pierre au flanc des précipices avec l'agilité et la sûreté de pied d'un chamois ; je

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les vois parfois descendre ou monter presque à pic ; ils courent en s'agrippant des pieds et des mains, le fusil en bandoulière et, s'il le fallait, ils seraient en quelques minutes au sommet de la montagne, prêts à viser, après être grimpés par des chemins où tout autre se serait rompu le cou.

Nous descendons assez rapidement sur l'autre pente de la montagne ; les bois réapparaissent ; plusieurs sources jaillissent ; au-dessus de nous, nous apercevons, pour la première fois, des troupeaux ; aussi nos Albanais se détachent rapidement en avant, et ils nous précèdent dans un petit groupe de maisons dont nous devinons les toits entre les arbres au fond d'un ravin. Quelques instants après, nous y arrivons à notre tour ; nous venons de quitter le pays de Liuma, et c'est le premier hameau mirdite isolé dans la forêt que nous atteignons.

Dans un bois de hêtres magnifiques, au creux d'un ravin où ruisselle un torrent dont nous avons aperçu la source à quelques centaines de mètres au-dessus, trois ou quatre bâtiments sont construits ; on a défriché un carré de 50 mètres ; tout autour une maison, une cuisine, des remises, une scierie ont été élevées ; c'est là que vit, à cinq heures de cheval de toute habitation, un riche Albanais mirdite avec sa famille ; il exploite les bois du pays et, pour les préparer, a installé ici même une scierie. J'arrive au

moment où maîtres et serviteurs vont prendre tous ensemble le repas de midi ; ils sont là une douzaine de personnes, le chef de famille, sa femme, plusieurs enfants, des domestiques et des servantes. Le costume des hommes, la présence des femmes décèlent immédiatement la tribu mirdite. Tous catholiques et ardents catholiques, les mirdites ne se distinguent des Albanais musulmans des montagnes du nord ni par le caractère, ni par le type physique, ni par le courage, l'adresse et le goût des armes, ni par l'esprit d'indépendance et la lutte opiniâtre pour défendre leur autonomie contre le Turc. Mais, parce que catholiques, ils reconnaissent à leurs femmes une situation toute différente de celle que leur accordent les musulmans. Plus de haremlik distinct du selamlik, plus de vie séparée entre hommes et femmes, plus de visages voilés et de costumes cachant dans leurs replis noirs ou blancs le corps féminin. Je vois ici cinq ou six femmes en vêtements de paysannes : leur mise diffère assez peu de celle de nos femmes de la campagne ; une jupe d'étoffe ou de grosse toile tombe courte sur les chevilles ; une ceinture assez large entoure la taille, à l'instar de celle que portent les hommes ; sur la tête, un fichu enroulé sert de coiffe, enserrant les cheveux, la nuque et les oreilles et s'attachant autour du cou.

Le vêtement des hommes se distingue de celui des autres Albanais par la veste et la coiffure ; dans

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