DE KUKSA A OROSCH. — UN PASSAGE DE MONTAGNE; MON CHEVAL ET MON GUIDE
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toute la Mirditie, la petite veste d'étoffe de couleur ou de tissu brodé est remplacée par un boléro noir brodé souvent de fourrure noire ; sans doute, il y a quelques exceptions à la campagne ; mais ce vêtement est un véritable costume national mirdite, que tout homme porte, au moins quand il revêt un vêtement de fête. La tradition dit que les Mirdites ont adopté cette habitude depuis la mort de leur héros Scanderberg, pour porter désormais éternellement son deuil.
Quant à la coiffure, la coiffe blanche n'est pas abandonnée; mais à la campagne elle est souvent remplacée par un foulard blanc ou de couleur qui enserre la tête et se noue dans le cou, comme le portent les femmes mirdites.
A mon arrivée, l'Albanais, averti par mon escorte de Kuksa, me souhaite la bienvenue et s'engage à me faire accompagner jusqu'à Bissak, où nous devons coucher ce soir. Les Liumiotes pourront ainsi regagner leur village, sans quitter le pays de Liuma, selon leur désir et l'habitude commune ils déjeuneront ici avec nous et repartiront aussitôt, ayant accompli leur mission et m'ayant transmis à la tribu voisine.
Les femmes apprêtent le déjeuner, et nous nous installons à l'ombre des grands hêtres ; mes couvertures sont étendues sur l'herbe près du torrent, à côté de troncs d'arbres qui serviront de tables naturelles. Chaque femme va surveiller à tour de
rôle les plats et les apporte. On sert d'abord le café de bienvenue et, comme nous ne sommes plus en pays musulman, on offre en même temps des alcools distillés dans la maison et faits, semble-t-il, avec du vin ; un immense plat sort du four, couvert d'une croûte dorée ; ce sont des œufs relevés avec du fromage et préparés comme une sorte de gâteau ; du beurre parfumé accompagne ce plat disposé pour une vingtaine de convives ; du fromage frais ou de l'ugurte, selon les goûts, termine le repas ; je remarque que mes hôtes boivent volontiers un mélange d'eau fraîche et d'alcool, qui sert ainsi de vin concentré. Du gros pain noir de maïs est servi abondamment et forme avec les œufs un mélange assez agréable ; avec les autres mets, son goût spécial et sa pâte grossière font regretter le pain de froment ou de seigle ; mais il est dans toute l'Albanie et dans une grande partie de la Turquie d'usage courant.
Notre halte se prolonge de midi jusqu'à deux heures. Nous partons alors chacun de notre côté, les Liumiotes retournant à Kuksa, et nous accompagnés de l'Albanais et d'un serviteur, continuant notre route au sud vers Bissac.
La piste traverse une région assez verdoyante, qui contraste avec la première partie de la route ; elle descend à travers des herbages et des bois de sapins et de hêtres, en franchissant un grand nombre de petits ruisseaux, qui vont se jeter dans le Fani, dont
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nous suivons à peu près le cours ; ce n'est encore qu'un torrent, mais ses eaux sont déjà assez abondantes ; par endroits, elles sont captées adroitement dans des rigoles de bois ou dans des canaux tracés en terre et servant à un moulin ou à une scierie ; d'heure en heure, nous apercevons une ou deux maisons, des champs cultivés et des troupeaux de bœufs et de moutons, ainsi que quelques chèvres ; ceux-ci sont conduits assez loin dans la montagne par des pâtres, dontnous voyons de-ci,de-là, les huttes primitives ; autour des fermes, des poules s'affolent de notre arrivée, tandis que des chiens aboient et que des femmes viennent offrir une cruche d'eau fraîche.
Le pays semble tout à fait tranquille ; quand nous passons à côté des maisons, des femmes regardent notre caravane avec un peu d'étonnement, mais sans la moindre crainte ; sur la piste, nous croisons plusieurs fois les femmes seules qui vont à leur travail ou en viennent, car elles participent autant que les hommes aux travaux des champs ; nous rencontrons une vieille femme menue et ratatinée, portant sur le dos un énorme chargement de bois, qui la fait plier à moitié ; elle marche en sens inverse de nous et arrive à un passage d'une trentaine de mètres, si étroit, que les deux pieds ne peuvent qu'à grand'peine tenir l'un à côté de l'autre ; la terre humide glisse et le torrent coule à pic à 20 mètres au-dessous ; elle nous laisse passer les
premiers ; je traverse le mauvais pas après avoir mis pied à terre et en donnant la main à un Albanais ; je la regarde ensuite ; sans la moindre hésitation, de son pas lent et tranquille, elle passe comme quelqu'un qui accomplit une besogne coutumière à laquelle il ne pense point.
Le soleil va se coucher et nous continuons toujours à descendre, sans avoir encore atteint le fond de la vallée où le torrent devient rivière et où le village de Bissak doit se trouver, presqu'à 1 000 mètres plus bas que le sommet de Kumlatefé ; enfin, après un coude brusque, la piste, jusqu'alors à flanc de coteau, arrive dans la vallée ; quelques maisons apparaissent ; mais ce n'est pas Bissac ; à notre grand désappointement, nos guides albanais nous préviennent qu'il y a encore une bonne distance de chemin à parcourir ; nous pouvons apprécier l'exactitude des informations qu'on nous a données : six à sept heures, nous a-t-on dit, séparent Kuksa de Bissak ; voilà déjà treize heures que nous sommes en route, dont onze à cheval; la nuit va tomber, et ne sommes-nous pas au bout de nos peines.
Enfin, au bout d'une heure de marche, voici Bissak ; c'est un village de quelques fermes misérables groupées près du lit de la rivière ; les autres maisons sont disséminées dans les hauteurs, etnous apercevons trois ou quatre taches blanches assez lointaines qui s'estompent dans la brume du soir ;
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la maison du bey et celle du curé sont encore fort loin d'ici, et ce n'est qu'à l'une des deux que nous pouvons demander l'hospitalité ; vingt minutes plus loin, un koulé d'assez mince importance est bâti au bas de la montagne, légèrement au-dessus du fond plat et caillouteux de la vallée, que le Fani doit couvrir tout entière dans ses périodes de crues. Nos Albanais entrent et nous font monter au selamlik ; mais ils reviennent très penauds ; il n'y a personne qu'un domestique ; le bey est loin dans le pays ; nous nous concertons ; les uns voudraient que nous poussions jusqu'à la cure ; mais elle est fort éloignée, et je me rends compte que le nom de Bissac s'applique à une collectivité de fermes qui s'étendent sur trois heures de route ; la nuit est presque complète, la lune n'éclaire pas le chemin, et je redoute quelque casse-cou dans le genre de ceux que nous venons de traverser. Aussi je décide de passer la nuit sur place. Dans la cour de la ferme, nous attachons les chevaux ; les Albanais et un souvary vont chercher quelques plantes de maïs pour les leur donner ; un autre souvary, aidé du domestique de la maison, allume un grand feu de bois au milieu de la cour et apporte le café ; mon drogman cherche des fougères, des mousses et des feuilles ; nous en faisons un lit et étendons par-dessus des sacs de la grange ; le feu tisonné nous sert de chandelle et en rond autour de lui, assis sur le sol, nous nous mettons à dîner : des œufs cuits, des sardines
conservées, de petites poires dont un Albanais nous à fait cadeau, du pain de maïs, de l'eau mélangée de raki et du café composent notre menu ; mes souvarys, qui ont un appétit extrême et sont peu rassasiés par ce festin Spartiate, fument longuement pour tromper leur faim ; buvant du café, roulant d'incessantes cigarettes, et chantant, ils oublient que le temps passe ; mais le brasier meurt ; dans la nuit, on ne voit plus qu'un feu pâle voilé de cendres et, par instants, les cigarettes qui scintillent comme un vers luisant ; une dernière tasse de café, et chacun s'allonge pour dormir ; je place une valise sous ma tête, m'enroule dans ma couverture m'étends sur le lit de fougères, et rarement nuit d'Albanie fut plus tranquille et moins troublée par les hôtes habituels des maisons de ce pays.
A peine l'aube se devine-t-elle qu'après une toilette plus que sommaire nous nous remettons en selle pour gagner dans la journée Orosch. C'est dimanche; le curé de Bissac est certainement chez lui et nous allons lui rendre visite ; l'église et le presbytère sont à 100 mètres au-dessus de la vallée, qui s'élargit en cet endroit et forme une sorte de cirque ; la maison que nous venons de quitter est à une de ses extrémités et la cure à l'autre ; aux flancs des montagnes, des koulé et des fermes isolés sont épars en petit nombre d'ailleurs, et distants les uns des autres de 1 ou 2 kilomètres ; la cloche de l'église est le signe de ralliement et, sur
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le terre-plein qui la précède, se tiennent toutes les réunions de la tribu.
Pour y parvenir, nous traversons le lit de cailloux de la rivière ; le Fani couvre le fond de la vallée en temps de crue ; mais, en cette saison, quelques filets d'eau seulement coulent de-ci, de-là, pour se réunir en une petite rivière au resserrement prochain des rochers.
Le curé est pris d'un extrême étonnement en voyant déboucher devant son presbytère notre petite caravane ; c'est un homme de quarante à quarante-cinq ans, et il nous explique qu'il est seul à la tête de cette paroisse depuis une quinzaine d'années ; depuis ce temps, il n'a pas une seule fois quitté son pays et n'a vu ni un étranger, ni un Turc, ni un gendarme régulier ; aussi est-il curieux de savoir qui je suis, d'où je viens, comment je m'y suis pris pour conduire jusqu'ici mes souvarys ; il me dit en riant : « Eh ! s'ils n'étaient pas avec vous, on ne les aurait pas laissés passer jusqu'à Bissac. » Son accueil devient tout à fait chaleureux quand il connaît ma nationalité « franque » et ma religion «chrétienne», et il me reproche vivement de n'être pas venu jusqu'à sa cure lui demander l'hospitalité ; il nous retient le plus qu'il peut, nous offre du café, des boissons aromatisées et alcooliques fabriquées par sa vieille servante et par une jeune servante qui tient emmailloté son petit enfant de quelques mois. Il insiste pour que je photogra-
phie sa maison, ses gens et les quelques Albanais les plus proches qui, à notre arrivée, sont accourus deux ou trois d'entre eux vont nous guider jusqu'à Orosch, pour relayer les Albanais de Kumla-tepé, qui sont déjà à six ou sept heures de chez eux. Ceux-ci, d'ailleurs, se réjouissent d'avoir profité de notre passage pour faire une petite visite, qui ne se renouvelle pas très souvent, au curé de leur paroisse ; après la messe, ils regagneront leur ravin solitaire. Nous nous attardons à causer, et il est presque huit heures quand nous repartons. Bissac et Orosch sont situées à peu près à la même altitude, 500 mètres environ, mais la piste qui relie ces deux paroisses escalade une chaîne haute d'un millier de mètres, et ce sont les mêmes alternatives de fond vert et boisé et de hauteurs escarpées et rocheuses ; ce sont les mêmes passages à flanc de montagne, où le pied des hommes et des chevaux a fini par laisser son empreinte ; ce sont les mêmes mauvais pas, où l'on doit franchir les éboulements de roches abruptes en cherchant les pierres qui surplombent et en passant de l'une à l'autre. A l'un de ces passages, peu éloigné de Bissac, j'abandonne, selon ma coutume, et malgré les conseils de mes gendarmes et de mon conducteur, ma monture pour traverser à pied l'endroit dangereux, en me faisant guider par un des Albanais ; le vedi, chargé du soin de mon cheval, au lieu de le prendre par la guide, le laisse aller à sa guise, confiant dans la sûreté de son pied ; ces
DE KUKSA A onosCH. - LA PREMIÈRE FAMIUE d'alBANA!. MIRDITE DANS LA FORÊT.
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chevaux d'Albanie sont, il est vrai, d'une race petite et forte, très habituée à la montagne, escaladant les pentes avec rapidité et peu apte à un trot ou à un galop prolongé. Ils tiennent bien plus du mulet que du cheval d'Occident; l'animal que j'ai choisi à Prizrend est de taille très petite, mais plus fine qu'à l'ordinaire ; il marche d'un pas tranquille et régulier, sans saute-vive ni à-coups, mais c'est un fantaisiste dans le choix de sa route ; au lieu de suivre la file des animaux, il semble mettre une sorte de point d'honneur à trouver un chemin pour lui seul ; ce souci de se différencier de ses congénères va lui coûter, hélas ! fort cher ; la paroi contre laquelle nous passons est presque droite ; le ravin est à pic à 100 mètres plus bas ; de grosses pierres pointent hors de la muraille rocheuse ; à une certaine hauteur, une suite de pierres ainsi placées sur 30 mètres de longueur permet le passage jusqu'à un sentier moins escarpé ; les Albanais s'engagent au bon endroit et me guident ; derrière nous, les souvarys arrivent à cheval, suivis des bagages ; mon cheval passe le dernier derrière son conducteur ; sa fantaisie le conduit à ne pas suivre la file ; il saute un peu plus bas sur des rochers qui saillissent, puis sur d'autres ; mais, 3 mètres plus loin, il n'y a plus aucune roche qui lui permette de continuer sa route ; le dominant d'une dizaine de mètres, nous nous arrêtons tous pour regarder la bête ; que vat-elle faire? Déjà les Albanais pensent descendre pour
essayer de la faire tourner sur place ; mais la manœuvre n'est pas commode, et ils se concertent quelques secondes ; mais déjà le pauvre cheval a perdu son sang-froid : arrivé à la dernière pierre et ne rencontrant que le vide, il s'apprête, d'un saut, à en gagner une autre plusieurs mètres plus haut ; nous le voyons pris d'une agitation fébrile, qu'augmentent les cris du conducteur désireux de l'arrêter ; il n'écoute rien, tourne à moitié sur lui-même et bondit ; ses sabots raclent le rocher et glissent ; la tête heurte la pierre et le corps de l'animal descend de plus en plus vite, lorsque, tout à coup, dans un brusque ressaut de la bête, la selle s'accroche 30 mètres plus bas ; les pieds ballants s'agitent, et d'un élan désespéré reprennent leur aplomb sur deux rochers à portée ; mais le même drame recommence ; un nouveau saut, une nouvelle tombée 20 mètres plus bas ; la tête est pleine de sang, qui lui aveugle les yeux ; d'un bond prodigieux, elle saute encore, mais nous ne voyons pas sur quoi ; c'est le dernier sursaut de l'animal, qui va s'abîmer dans le fond du ravin avec un bruit d'avalanche.
Je vois alors un des Albanais de Bissac accomplir le plus extraordinaire tour de force ; après avoir dit quelques mots à ses compagnons et leur avoir laissé son fusil et quelques objets, il resserre les cordons de ses sandales de cuir, assure sa coiffe blanche et sa ceinture et de pierre en pierre descend devant nous avec une rapidité inouïe : on le croirait voir
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sauter de marche en marche les degrés d'un escalier oblique ; en quelques minutes, il est en bas, examine la bête, enlève la selle, la couverture et quelques vêtements que j'ai laissés sur mon cheval et revient vers nous avec ce harnachement ; il s'agrippe des pieds et des mains et, avec une agilité étonnante, remonte de pierre en pierre ; souple comme un chat, il saute sur une roche, par un rétablissement en atteint une autre et, en cinq minutes, escalade la paroi qui, d'en haut, semble inaccessible ; le voici à nos côtés avec sa charge.
Le pauvre cheval n'est pas mort sur le coup ; mais les Albanais pensent qu'il n'y a rien à faire qu'à le laisser sur place ; quand ils m'auront accompagné jusqu'à Orosch, ils repasseront ici au retour et chercheront à l'emporter jusqu'à Bissac, s'il est possible.
Je continue la route sur la bête d'un des souvarys, qui s'installe comme il peut sur les bagages et, vers midi, notre caravane, après avoir franchi la chaîne, atteint le fond d'un vallon herbeux, où, dans une hutte de feuillage, deux Albanais, envoyés d'Orosch, attendent mon arrivée. Ils comptaient que nous serions partis de Bissac vers cinq heures et arriverions ainsi à neuf heures au plus tard à la frontière de la paroisse, où ils étaient postés, et à dix heures à l'église même. Un d'eux part en hâte pour annoncer notre venue et, guidés par l'autre, nous descendons vers Orosch.
RENSEIGNEMENTS PRATIQUES
De Ruksa à Orosch, la distance est de seize à vingt heures de cheval selon les pistes ; la piste de la vallée suit le Drin noir ; la piste de la montagne traverse le pont des Vizirs et escalade le Kumla-tepé ; ce dernier chemin est le plus beau et le plus pénible. On divisera la route à son gré ; partout des forêts et des sources permettent le campement ; les maisons sont extrêmement rares et pauvres, pendant les douze premières heures du chemin. Le chemin est rude et souvent très dangereux ; il vaut mieux quitter son cheval et se faire tenir par les Albanais au passage des précipices.