OROSCH ET LES MIRDITES
donc parfois dans le domaine de la théorie ; à certains moments, selon les relations des tribus et du pouvoir et selon la pression qu'exerce celui-ci, l'impôt est levé et apporté à Scutari.
A mon passage, Jeunes-Turcs et Mirdites s'observaient ; entre eux, ne régnait pas encore l'hostilité, mais la défiance ; c'était l'armistice, en attendant la guerre.
A côté de l'autorité civile, les Mirdites reconnaissent une autorité religieuse, dont la hiérarchie leur est spéciale : l'abbé mitre d'Orosch a pouvoir d'archevêque et n'est plus suffragant du siège de Scutari ; il dépend directement de Rome et a sous ses ordres toutes les paroisses des Mirdites. C'est depuis son retour d'exil en 1888 que cette transformation s'est accomplie : Monseigneur Primo Dochi, abbé de Saint- Alexandre des Mirdites (1), comme portent ses cartes, demeure le plus souvent dans sa maison d'hiver de Scutari ; celle-ci est loin d'offrir au visiteur l'aspect opulent des salons du prince, et peu de figures sont plus dissemblables que celles de ces deux hommes. L'abbé mitre est plein d'onction et de savoir-faire ; il cause avec prudence, et sa cordialité est toute diplomatique ; son adresse s'étend au delà de la conquête des pouvoirs archiépiscopaux ; sa physionomie, que l'on n'oublie pas, révèle la nature de l'homme : dans une tête
(1) C'est le nom de l'ancienne abbaye bénédictine d'Orosch. (137)
ronde, au front dénudé et aux joues grasses, on ne voit que deux yeux vifs et toujours en action qui se cachent en vain derrière de lourdes lunettes, et sur qui s'abaissent par instants des paupières épaisses, comme pour éteindre le feu trop vif du regard ; celui-ci se pose sur l'interlocuteur, le tâte, le scrute, puis se clôt ; cet homme donne l'apparence d'un rude jouteur et d'un négociateur retors, également apte à débattre une affaire et à user de moyens énergiques.
D'origine hongroise, — son nom s'écrivait jadis : Doczi, — il est un des principaux soutiens de l'influence autrichienne, qui se traduit par de larges subventions pour ses cures et ses écoles catholiques; s'il est particulièrement lié avec le Ballplatz, ses relations ne sont pas moins excellentes avec le Vatican, et l'autorité turque a pour son influence une considération marquée.
Il est très réservé sur la situation actuelle et reste sur l'expectative ; ostensiblement favorable au pouvoir turc, quand celui-ci paraissait fort, et à la pacification des esprits, il exprime cependant ses regrets de certains procédés du Gouvernement ottoman, qui rendaient difficile, dit-il, la confiance mutuelle. La critique principale qu'il adresse à la politique jeune-turque est de tendre à Y « osmanlisation » de l'Albanie. Celle-ci est, d'après lui, comme une Suisse composée de quatre ou cinq cantons fédérés : au nord, l'un d'eux a pour centre