SERVITEURS
PI. 21, Page 132
O ROSC H ET LES MI RDI TES
naisseur accompli de la langue et de la littérature françaises ; de son contact avec les choses d'Europe, il a conservé une largeur d'esprit que d'aucuns qualifieraient de scepticisme, mais qu'il concilie parfaitement avec une piété expressive, qui l'a jeté aux genoux du Pape, quand il fut à Rome. De haute taille, un peu fort, mais alerte, ayant dépassé la quarantaine, mais portant beau, la figure ovale et grasse, les cheveux et la moustache bruns, la peau fine et claire, les yeux foncés très mobiles et brillants, il est d'un aspect où domine la prestance ; son accueil est plus qu'aimable, cordial et presque familier; sa conversation est animée et, causeur plein de verve, il saute d'un sujet à l'autre, fertile en anecdotes de toute nature et infatigable partenaire ; ce n'est que mouvement et vie, expression d'une nature forte et riche en sensations ; je le vois encore après table, dont il apprécie les attraits, accoudé sur le bras d'un canapé, les jambes allongées, fumant et buvant avec un évident plaisir, intarissable en propos et en récits qu'il anime d'un geste toujours en action ; c'est le plus charmant des hôtes et le plus vivant des conteurs de souvenirs. C'est peut-être un homme d'affaire avisé et un adroit diplomate ; mais il donne bien plutôt l'impression d'un homme bout en train dans le privé ; dans la vie publique plein d'autorité, de véhémence et de prestige.
Son palais de Scutari, très simple du dehors, est
garni de riches tentures d'Orient, de tapis d'Asie- Mineure, de meubles incrustés et d'armes rares. C'est là qu'il demeure presque toujours; les Jeunes- Turcs l'ont rappelé d'exil, sous la pression de la population, mais n'étaient pas disposés à le laisser parcourir à sa guise le pays et en devenir le véritable gouverneur. C'est cependant ce que réclament sans trêve les Mirdites ; quand la révolution éclata et que la Constitution fut proclamée, les tribus du vilayet de Scutari crurent que c'était leur autonomie assurée et vinrent remercier le vali ; les Mirdites s'abstinrent seuls et dirent au gouverneur général : « Notre prince n'est pas de retour; quand il sera parmi nous, nous viendrons vous apporter nos remerciements. » Ce n'est qu'à l'arrivée de Prenk Pacha que toutes les tribus mirdites envoyèrent leurs délégués à une réunion considérable tenue à Spali ou Spach (Saint-Paul). On y fêta le prince plus que la Constitution, et celui-ci y fit entendre une parole de pacification : il demanda l'union de toutes les tribus et la cessation du brigandage.
Sa parole fut entendue : la paix et l'ordre régnent en Mirditie ; la population est satisfaite de la venue du prince, mais demande qu'il gouverne effectivement et officiellement le pays ; le Sultan suzerain et Prenk Pacha chef des Mirdites, telles étaient ses exigences. Mais le pouvoir, plein de méfiance, laissait ou même faisait intervenir le prince, quand il croyait y avoir intérêt, mais ne se résolvait pas à le
O ROSC H ET LES MI RDI TES
reconnaître comme gouverneur héréditaire de la Mirditie. Les Mirdites n'avaient aucun désir de séparatisme; mais leur autonomie leur est plus chère que tout et, sous la suzeraineté turque, ils prétendaient se gouverner eux-mêmes selon leurs coutumes.
D'après leurs traditions, le pouvoir civil est exercé par le prince assisté de chefs de bannières et de vieillards ; les chefs de bannières sont au nombre de cinq et sont â la fois chefs de guerre et chefs de villages en temps de paix ; ils sont désignés par l'hérédité, depuis les temps reculés où leurs ancêtres se désignèrent eux-mêmes par leur valeur sur les champs de bataille; leur nom signifie exactement: porte-drapeau, baïrak-dar, et montre l'origine guerrière de leurs pouvoirs. A côté d'eux, un conseil de vingt vieillards, plec, décide des questions d'administration, et c'est également l'hérédité qui détermine les familles dont les plus âgés forment le Conseil. Ainsi le pouvoir civil traditionnel chez les Mirdites est un pouvoir héréditaire en tous ses éléments, et nulle part la population ne semble éprouver le moindre goût de changement et le désir d'élire ses chefs.
Lorsque les Turcs, dérogeant à ces coutumes locales, cherchaient à imposer à la population des chefs de leur choix, il se produisait à peu près toujours des incidents analogues à ceux qui se sont passés à Chako et dont tout le monde a parlé. Dans
ce village, les Turcs ont prétendu placer comme chef un de leurs partisans ; celui-ci n'a pas tardé à être tué et, pour réprimer cet acte, le vali dut envoyer tout un bataillon pour brûler les maisons et revenir ensuite à Scutari sans autre succès.
En temps de paix, les décisions sont prises par le prince entouré des chefs de bannières et des vieillards, et jamais il ne doit se passer des délibérations de cette sorte de sénat. En temps de guerre, les vieillards ne se réunissent plus, et seuls les chefs de bannières conservent leur double rôle de conseillers obligatoires du prince et de chef de guerre.
Ces hommes sont à la fois administrateurs, juges, collecteurs d'impôt, mais, dans la vie courante vivent sur un pied de complète égalité avec les autres Albanais : on peut dire de chacun d'eux qu'il est primus Mer pares et, malgré cela, leurs décisions font loi pour la tribu ou le village.
Ce sont eux qui prélèvent la dîme : en Mirditie, les Albanais consentent dans certains cas à la payer ; la souveraineté turque n'est donc pas complètement inexistante, mais, en fait, cependant, fort limitée ; théoriquement, l'impôt est de 2 piastres et demie par maison ; mais, comme me le disent ceux que j'interroge, «on la paie ou on ne la paie pas, et, quand les chefs de bannières la prélèvent, tantôt ils la versent au gouvernement et tantôt la gardent pour le pays ; des vali nous réclament la dîme, d'autres se taisent ». Ce signe de domination reste
OROSCII. ■ LE « K.OULE» DU CAPITAINE D OROSCII.
D OROSCII A SCUTARI. LE PONT DE VAUMAT.
IM. 22, l'âge 13o.