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CHAPITRE X

SCUTARI ET SES ENVIRONS

D'Orosch à Scutari : les forêts ; les rivières ; les villages ; la plaine de Scutari. — -Scutari d'Albanie : les races et les costumes ; sur le lac. — Les voies d'accès à Scutari par le lac et Antivari ; par le lac et Cettigné.

Seize heures de cheval environ séparent Orosch de Scutari, où nous nous rendons. Le contraste est aussi grand que possible entre la première et la seconde partie du chemin. Pendant dix à douze heures, la piste franchit tour à tour les plis montagneux qui séparent Orosch de la plaine de Scutari ; les montagnes albanaises se dégradent ici en collines qui ne dépassent guère de 600 à 700 mètres de hauteur et qui sont presque toutes allongées à peu près du nord au sud ; la route la plus directe se dirige de l'est à l'ouest et franchit d'abord des chaînes de collines pour redescendre dans les vallées ; puis, près de Kalivaci, on atteint un petit affluent du Drin, dont on descend le cours, en remontant vers le Nord, jusqu'à la plaine de Scutari. Toute cette partie de la Mirditie est couverte de bois ou de forêts ; les cimes proches et surtout les sommets les plus éloignés sont seuls

dénudés ou cachés sous une végétation de broussailles et d'arbustes rabougris ; partout ailleurs, ce sont des arbres superbes, de toute essence, sapins, chênes, hêtres, châtaigniers, frênes ; des arbres de haute futaie couvrent d'ailleurs une grande partie des plaines ou des vallées entre le Drin et l'Arzeu, et les essences qui y dominent sont le frêne et le chêne-rouvre ; de-ci, de-là, on aperçoit aussi quelques beaux noyers, et des plants superbes de bruyère complètent la série des produits forestiers exploitables.

N'étaient les voies de communication qui sont à peu près inexistantes, le chemin d'Orosch à la plaine de Scutari serait des plus agréable.

La contrée est arrosée grâce au grand nombre de rivières qui la sillonnent ; la plus importante de toutes, que les indigènes appellent le Foua Made (1), va se jeter dans le Fani et le Mati ; son volume d'eau est assez considérable pour qu'on ait dû y construire un pont indispensable aux hautes eaux ; mais le pont de Vaumat n'est qu'une méchante passerelle de bois brut soutenue par quelques solives, où l'on n'avance qu'avec précaution ; on se demande s'il ne va pas céder sous les pas des chevaux, et on doit faire passer ceux-ci à la file et à pas lents ; quand les eaux ne sont pas trop hautes, comme c'est notre cas, la rivière est traversée à gué beau-

(1) Fani Maz de la carte autrichienne.

SCUTARI ET SES ENVIRONS

coup plus commodément ; l'eau ne monte guère que jusqu'au poitrail des chevaux.

On coupe habituellement le trajet jusqu'à Scutari en deux étapes, et l'on s'arrête pour camper ou loger chez l'habitant vers la huitième heure aux environs de Kalivaci ou Castagnetti ; notre petite caravane, fort nombreuse, composée du vicaire d'Orosch et de quelques Albanais, de l'officier et de l'escorte turque, de mon drogman et de mon conducteur, avait été annoncée à l'avance au curé de ce village. Le brave homme, qui paraît fort différent du vicaire d'Orosch et d'esprit assez inculte, a fait tuer à notre intention quelques volatiles de son poulailler, et nous passons à son presbytère un après-midi et une nuit. Les maisons dont il assure le service spirituel sont extrêmement dispersées et près de la cure ne se trouvent que l'église et les bâtiments de l'école ; on aperçoit au loin les fermes au revers des collines, sur le flanc des vallées aux quatre coins de l'horizon, disséminées sur plusieurs kilomètres. C'est ici le centre de ralliement; la cloche de l'église ou la flamme des feux y appellent, quand il y a lieu, les hommes de la paroisse.

Le lendemain matin, notre caravane se disloque : le vicaire d'Orosch avec une partie des Albanais continuent leur route de leur côté ; ce jeune prêtre a été pour moi un compagnon discret et agréable pendant ces quelques jours, et je le remercie de son

intelligente hospitalité ; c'est un homme d'esprit délié et délicat, possédant une certaine culture et connaissant les choses d'Occident; il ne parle pas français, mais, ainsi que le domestique qu'il m'avait attaché, il connaît l'allemand ; l'usage de cette langue s'explique, sans nul doute, par l'influence autrichienne ; d'autres prêtres de la région, comme, par exemple, le curé de Kalivaci, connaissent seulement quelques mots d'italien, qui est pratiqué dans tous les ports de la côte voisine.

Avec des Albanais, serviteurs du prince, et le reste de ma caravane, nous partons dès l'aube, pour gagner, s'il est possible, Scutari avant midi. Au bout de quelques heures, nous débouchons dans le delta du Drin : en face de nous, une colline isolée marque l'emplacement de Scutari ; on ne distingue de la ville qu'une masse verte comme une oasis dans le désert de la plaine ; celle-ci, que limitent à l'est et au nord-est les montagnes d'Albanie, est constituée par un amas de rochers et de cailloux incultes ; la marche est difficile et même au soleil elle devient pénible ; les eaux du Drin, du Kiri, de la Boyana et du Drinasa y tracent un I majuscule aux limites variables ; aux hautes eaux, la plaine est envahie ; le fond devient un véritable lac, qui se transforme bientôt en marécage ; à la fin de l'été, comme maintenant, nous traversons à sec plusieurs lits secondaires qui reçoivent au printemps le tropplein du lit principal ; cependant, même en cette

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