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SCUTARI. LA FORTERESSE VUE DE LA TERRE

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SC U TARI ET SES ENVIRONS

saison, le Drinasa qui relie le Drin au lac de Scutari et à la Boyana, surtout après son confluent avec le Kiri, est un fleuve dont le volume d'eau est considérable et dont la masse, roulant avec force, corrode ses rives sablonneuses ; le rempart de ses eaux et de celles du Kiri sont même pour Scutari, du côté de la terre, une défense aussi précieuse que celle de sa vieille citadelle.

Elles entourent à peu près complètement la ville ; celle-ci occupe un quadrilatère dont la face est bordée par le Kiri aux mille bras et aux nombreuses îles, la face ouest par le lac ou plutôt par les vastes marécages, qui séparent plus qu'ils ne relient le lac à la cité, la face sud par les collines que domine la citadelle et par les cours du Kiri, du Drinasa et de la Boyana, qui mêlent leurs eaux au pied des remparts ; seule, la face nord est ouverte, mais c'est un long couloir entre le Kiri et les marécages du lac, qui s'ouvre sur une plaine d'alluvion où la défense est facile.

Si les eaux sont la protection de la ville, elles en sont aussi la menace ; c'est le moment des plus basses eaux, et cependant elles sont encore abondantes et rapides ; quand on vient de l'intérieur, on arrive à un groupe de maisons de paysans et de hans qui porte le nom de Baktchelik ; c'est l'entrée du pont qui traverse le Drinasa et conduit au village à demi ruiné de Tabaki et un peu plus loin à la ville ; la rivière est large et coule presque avec fracas ;

le vieux pont est en bois, fort mal entretenu, et l'on se demande si ses arches ne vont pas être entraînées d'un instant à l'autre ; aux hautes eaux, le spectacle doit être moins rassurant encore ; le pont a, d'ailleurs, été emporté, et les eaux n'ont pas fait que ce dommage ; en inondant la plaine, elles se sont déversées dans la partie la plus proche de Scutari ; le bazar a été envahi par le Kiri et le Drinasa et ses baraques de bois jetées à terre, voire même entraînées.

Pour arriver jusqu'au pont, les routes venant de l'intérieur ne sont tracées que lorsqu'on touche déjà à Scutari ; la plaine, jusqu'alors tout en cailloux et en sable, devient habitée : quelques villages, de-ci, de-là, et des champs cultivés par endroit coupent la monotonie du trajet.

Nous sommes dans la Zadrina, c'est-à-dire dans la plaine de la rive gauche du Drin et de la Boyana ; ses habitants se distinguent des Albanais de Scutari, qui sont commerçants, et des montagnards de la Malissia au nord ou de la Mirditie au sud, en ce qu'ils sont principalement des cultivateurs et des éleveurs de bétail. Nous croisons un assez grand nombre de ces paysans, qui vont aux travaux des champs ; leurs outils sont rudimentaires ; le blé, le maïs se coupent à la faucille ; la paille ainsi perdue est brûlée sur place et sert d'engrais ; comme dans toute la Turquie, un cheval tournant autour d'un piquet bat de ses pieds les épis jonchés sur le

SCUTARI ET SES ENVIRONS

sol et en extrait les grains ; quant aux instruments aratoires, le seul utilisé est une charrue archaïque de bois : un tronc d'arbre à deux branches, dont l'une est tenue par l'homme, l'autre tirée par l'animal, est taillé en soc qui ouvre la terre.

Gomme dans toute l'Albanie, la culture principale est celle du maïs ; mais ses récoltes me paraissent au moins cette année beaucoup moins belles que celles de la plaine de Diakovo. Du blé, du tabac, de l'orge, du seigle, des pommes de terre complètent les productions du sol. J'aperçois aussi, par endroits, quelques pieds de vignes, mais en fort mauvais état ; on me dit que les inondations et les maladies ont détruit des plants jadis fort réputés.

Dans presque toutes les fermes que nous traversons, les animaux sont nombreux : ce sont des chevaux, toujours ces petits chevaux du pays au pied sûr et résistants à la fatigue, des troupeaux de vaches que l'on utilise pour le lait et non pour la viande, les porcs, les moutons et les poules, qui sont, avec le maïs, le lait et le fromage, la base de l'alimentation de ces paysans.

Ceux-ci circulent assez nombreux ; c'est le grand moment des travaux des champs ; des montagnards en petites caravanes se dirigent vers Scutari ou en partent, se pressant vers le pont de Baktchelik, où nous arrivons.

Les bâtiments des vieilles casernes, les remparts et les tours d'autrefois profilent devant nous leur

lourde silhouette sur le plateau tabulaire de la colline de Scutari ; ils semblent la terminaison naturelle de ce cône pierreux et blanchâtre ; comme toujours, la citadelle à l'écart domine la ville et la surveille. Sur les fleuves, deux ponts seulement sont construits : l'un, au sud, celui que nous traversons, conduit à l'intérieur; l'autre, à l'ouest, mène à la région située entre le lac et la Boyana ; les deux ponts ont été placés de manière que les feux de la citadelle plongent directement sur eux et que les routes conduisant des ponts à la ville longent le pied de la colline. Ainsi est assurée la domination turque sur Scutari et sur ses voies d'accès.

Scutari d'Albanie est souvent décrit dans les livres de voyages et excite l'intérêt des touristes ; c'est le point ultime de leur route, celui où ils frôlent l'inconnu, les montagnes de l'intérieur, dont les habitants descendent parfois jusqu'au marché de la ville. Mais pour qui vient de la montagne, Scutari n'est que la porte vers l'Europe ; c'est la cité où l'on retrouve un vali, des consuls, des banques, des hôtels et des voitures, où l'on entend parler français, allemand, surtout italien, où l'on croise des Occidentaux et des touristes et où l'on s'embarque pour le Monténégro et les pays de chrétienté ; n'était son lac aux eaux claires et l'amusant

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