CI. Michel Codelli
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hautes eaux, absence complète de voies de communication naturelles aisément praticables, tous ces éléments s'ajoutent les uns aux autres pour faire obstacle à une vie commune ; ils forcent les montagnards à construire des habitations disséminées aux flancs des collines, près des sources, et à ne connaître qu'une vie locale très étroite, celle de leur cirque de montagnes, de leur vallée ou de leur plateau où la longueur des trajets, la difficulté des voies et la rudesse des caractères obligent à ne connaître que les hommes de son village, c'est-àdire de sa tribu. Fait remarquable, la confédération qui a conservé une certaine vie nationale, celle des Mirdites, est précisément installée en notable partie sur les avant-chaînes du massif, près de l'Adriatique, et est reliée tant avec la mer qu'avec Scutari par des voies de communication et des \ allées plus faciles, coupées de collines moins hautes eb moins abruptes.
Cette situation géographique a conduit le gouvernement turc à une politique de réserve et de tolérance très différente de celle qu'il a poursuivie chez les Toscs. Sans doute, le caractère plus musulman du Nord, plus orthodoxe du Sud, l'absence d'affinité avec l'étranger au Nord, le rapprocheir nt vers la culture grecque au sud ont contribué à accentuer la politique des sultans ; mais se rendant compte que les Albanais du Nord sont retranchés dans une forteresse naturelle presque
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inexpugnable, ils ont préféré leur en abandonner le commandement et se les attacher comme alliés dans leurs différents avec les chrétiens des plaines de Macédoine. Ils ont ainsi abandonné toute prétention à recouvrer des impôts, à exiger le service militaire, et ils ont laissé aux seuls Albanais le droit de porter les armes en tout temps ; ils ont attiré près d'eux à Gonstantinople ceux qui voudraient bien s'expatrier ; ils ont recruté parmi eux leur garde et les orit comblés de faveurs; en même temps, ils préservaient soigneusement de tout contact les Albanais du Nord ; ils ne laissaient entrer ni étrangers, ni journaux, ni nouvelles ; ils refusaient de créer des écoles ou des voies de communication et laissaient tomber en ruine celles qui existaient.
Le résultat de cette politique est visible ; on dit communément : les Gegs sont assimilés, ne se sentent plus Albanais et ne cherchent pas à assurer à l'Albanie une autonomie nationale. Seuls les Toscs ont gardé leur sentiment de race et luttent pour leurs revendications. Le contact avec ces tribus du Nord révèle très rapidement la vérité : les Albanais du Nord se sont, jusqu'à présent, désintéressés des luttes du Sud, parce qu'ils étaient traités selon leur désir ; leurs prérogatives traditionnelles étant respectées, ils n'avaient rien à réclamer, et leur ignorance, leur éloignement et leur propre satisfaction les empêchaient de se sentir solidaires des Toscs opprimés. Mais cet effet de leur
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particularisme et, si l'on veut, de leur égoïsme, n'était pas le moins du monde un résultat d'une prétendue assimilation. Assimilés pouvaient être quelques Albanais attachés à Constantinople ; mais lesGegs, dans leur ensemble, étaient non des Albanais assimilés, mais seulement des Albanais satisfaits, parce que tous leurs désirs et leurs revendications nationales étaient contentés.
Très habilement, d'ailleurs, le Gouvernement de Constantinople travaillait lentement et pardessous à attirer près de lui les chefs des plus grandes familles, à diviser les tribus, notamment les musulmans et les catholiques, à attirer les haines, à abattre toute organisation d'ensemble, à effriter les autorités traditionnelles, pour ne laisser subsister que des chefs de village, à qui on donnait pleins pouvoirs et qu'on s'efforçait de tenir en main. Les plus illustres familles étaient amenées à habiter dans les villes albanaises, où le Gouvernement leur confiait, d'ailleurs, l'autorité. C'est ainsi que peu à peu l'anarchie la plus complète fut établie parmi les tribus, les principaux chefs attirés dans les villes, et les villages des montagnes confinés dans leur isolement, leur ignorance et leur incapacité.
Le Gouvernement jeune-turc paraît avoir accepté un peu légèrement l'idée communément émise sur l'assimilation des Gegs. Sa première tentative semble l'avoir trompé sur son pouvoir réel : dans
une des villes de l'intérieur, à Dibra, il a, pendant l'été de 1909, convoqué le premier Congrès albanais. Son idée était de donner par là une preuve décisive de l'accord des Jeunes-Turcs et des Albanais, de montrer à l'Europe et aux États chrétiens des Balkans cette entente, enfin de faire pression sur les Toscs grâce à l'appui des Gegs. Il mit à l'ordre du jour du Congrès la question de la dîme, celle des écoles et celle de l'alphabet. Sous la pression du Gouvernement, le Congrès admit la dîme, décida que les écoles supérieures n'emploieraient que la langue turque, accepta enfin que la langue albanaise serait écrite et imprimée avec des caractères turcs et non avec des caractères latins. Les Toscs, soutenant les prétentions contraires, furent mis en minorité, et le gouvernement triompha. Mais ce triomphe fut sans portée : partout où j'ai demandé ce que l'on pensait du Congrès, quelle personne y représentait la ville ou le village, uniformément, la réponse a été la même : le Gouvernement a fait nommer ses amis ; la population ne s'en est pas occupée et ne s'y intéressait pas; c'est un Congrès de paravent.
Ce n'aurait été que demi-mal, si le Gouvernement jeune-turc n'avait conclu de cette insouciance à une absence de sentiment national albanais. Il semblait croire qu'avec un peu d'énergie on réduirait quelques chefs de révoltés, et que la masse n'est point différente des autres musulmans de l'Empire.
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C'est la pire erreur. Tous ces montagnards de l'intérieur ne laisseront toucher à leurs prérogatives traditionnelles, à leur indépendance de fait et à leurs revendications nationales albanaises que contraints et forcés. C'est par la force qu'il faudrait les réduire ; il serait nécessaire de les poursuivre jusqu'au fond de leurs montagnes, d'y maintenir des forces militaires, de résister à une guerre d'embuscades et de guérillas sans merci. Si une puissance quelconque veut soumettre effectivement l'Albanie du Nord, Mirdites, Malissores, Hasi, Liumiotes, elle doit s'attendre à une résistance acharnée ; la guerre est un plaisir pour ces tribus, leur adresse au tir et leur mobilité remarquables ; tout garçon de quinze ans est accoutumé au maniement du fusil et tous sont armés ; la poudre leur manque parfois, mais il y aura toujours des gens intéressés à leur en procurer. Les montagnes aux pistes si rudes et aux pentes si difficiles leur sont un repaire d'où une troupe ne pourrait les déloger qu'en courant des dangers extrêmes. Qu'un pays veuille un jour jouer cette partie, il peut la gagner à la longue, si ses forces militaires et diplomatiques sont à la hauteur de sa persévérance et de son ambition, mais au prix de sacrifices tels qu'on peut légitimement se demander à l'avance si l'enjeu vaut la partie.
. Si, des mains de la Turquie défaillante, une des puissances adriatiques veut recueillir l'Albanie, elle rencontrera dans les montagnes du Nord des difficultés plus grandes encore que celles auxquelles fut en proie le Gouvernement de Gonstantinople. En une région cependant, elle espérerait trouver quelque concours : les catholiques de Mirditie et de Scutari (Mirdites) et ceux de Malaisie (Malissores) feraient-ils passer leurs sentiments de chrétiens libérés du joug ottoman avant leurs sentiments d'Albanais épris d'indépendance? Il est à présumer, en tout cas, que, si l'une des puissances voisines prétendait établir en ce pays plus qu'un protectorat nominal, elle se heurterait aux mêmes résistances et au même nationalisme albanais que la Turquie : certaines tribus pourraient chercher au dehors un sauveur ; mais aucune n'est prête à accueillir un maître ; en une heure de détresse, elle ferait appel à un protecteur, non à un dominateur.
Tandis que, dans la plaine de Kossovo et de Diakovo se surveillaient traditionnellement les Russes et les Autrichiens, sur le versant adriatique de l'Albanie on assiste à la rivalité de l'Autriche et de l'Italie. Leur respect diplomatique du statu quo est fait d'un souci d'équilibre et des difficultés
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d'un règlement entre copartageants. Mais chacune se prépare à toute éventualité, et elles estiment que leur voisinage, créateur d'intérêts, ferait dans une liquidation naître des droits en leur faveur.
Dans cette partie de la Turquie, l'action autrichienne et italienne se résume en deux préceptes : s'assurer des émissaires, développer les relations économiques. L'Autriche agit par ses consulats de Mitrovitza, de Prizrend et de Scutari et le clergé catholique qu'elle protège ; l'Italie, par son consulat de Scutari appuyé par son influence économique et politique en Monténégro et, notamment, dans la région d'Antivari. La crainte de l'Autriche, qui l'enserre, pousse le Monténégro à chercher un appui non seulement dans la Russie lointaine, mais dans l'Italie proche ; le mariage de la fille du prince Nicolas avec le roi d'Italie, « le gendre », comme on l'appelle communément dans la principauté, a rendu plus intimes ces relations ; Rome en a profité pour recueillir des avantages économiques, obtenir la concession du port d'Antivari, du chemin de fer de Vir-Bazar et de la navigation sur le lac de Scutari, etc.... Si l'Autriche conserve la maîtrise de la route directe à Gettigné, c'est à l'Italie que le Monténégro a confié le soin d'aménager et, par suite, de défendre la seule voie d'accès libre de l'intérieur à la mer par le port d'Antivari.
Les moyens d'action qu'emploient, dans la Haute-Albanie, l'Autriche et l'Italie sont les mêmes:
l'Autriche protège toutefois tout spécialement le clergé catholique albanais et s'est fait son défenseur officieux auprès de la Turquie (1) ; elle tient sous son influence les trois principales autorités catholiques de l'Albanie, les archevêques, les franciscains, l'abbé mitre des Mirdites ; tous ont leur siège à Scutari d'Albanie : là voisine la métropole catholique, la maison mère des franciscains et le modeste palais de Monseigneur Primo Dochi ; à chacun, l'Autriche verse d'importantes subventions, qui par cette voie parviennent à une vingtaine de pauvres monastères franciscains et aux cures catholiques, dont chacune recevrait de ce chef, dit-on, six cents couronnes annuellement ; sur le bas clergé, l'Autriche s'efforce de conserver une influence directe parie moyen du séminaire; les réguliers, tous franciscains, se forment à Scutari à la maison mère, où l'Autriche est chez elle ; les séculiers sont instruits par le séminaire des Jésuites autrichiens de Scutari, qui parfois les envoient compléter leur éducation à Innsbruck, Salzbourg, Villach ou Klagenfurth ; l'Autriche maintient ainsi sous son hégide les écoles catholiques de la région et se procure d'utiles émissaires. A Scutari même ses agents sont légion ; un hôpital y est dirigé par un
(l)Lors des graves difficultés qu'a causées à la Turquie la révolte de l'été 1911, l'Autriche a donné en juin 1911 des conseils à la Turquie en faveur des Albanais ; l'entente du 2 avril 1911 s'est conclue sous ses auspices.
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docteur de nationalité autrichienne; Banque autrichienne, Lloyd autrichien, qui touche à Antivari. San Giovanni di Medua, Durazzo, Vallona, etc., et dont une agence est établie à Scutari, non loin du principal hôtel de la ville, acquis aux mêmes influences, toutes ces institutions travaillent lentement et sans fracas à la même œuvre; pour s'assurer l'appui et les renseignements d'affiliés, on distribue annuellement quelques bakkhisch à des beys, quelques subventions à des porte-bannières qui deviennent dès lors, directement ou non, les correspondants ou les émissaires des consulats. L'Italie dresse maison contre maison, Puglia contre Lloyd, Sociela commerciale d'Orient contre Banque autrichienne; à Scutari, à l'hôpital, elle oppose un dispensaire italien; la Dante Alighieri soutient un réseau d'écoles primaires pour les garçons et les filles et d'écoles techniques où les jeunes gens viennent apprendre un métier ; c'est ce qu'on appelle ici «les écoles royales ». A côté de ces écoles laïques, les Italiens possèdent des hospices que tiennent des religieuses subventionnées par les fonds destinés à aider les missions catholiques italiennes. Ce travail est facilité par une tradition qui fait de l'italien la langue commerciale de l'Adriatique ; même en Autriche, de Trieste à Cattaro, dans les villes à majorité italienne, et dans celles où les Slaves dominent, partout la langue italienne est parlée couramment dans les ports, par les
équipages, par ceux de la marine militaire et marchande de l'empire austro-hongrois, par les marchands slaves des escales dalmates, par le commerce international ; la diffusion de la langue est encore une suite de la domination vénitienne et de l'empreinte profonde laissée sur toute cette côte par la civilisation de la Renaissance italienne ; la nouvelle Italie a trouvé ici ce dépôt de son passé et veut lui faire porter de nouveaux fruits ; elle greffe sur le tronc antique de sa culture une branche nouvelle et en veut cueillir une récolte d'avantages économiques et politiques.
Mais cette rivalité est, si j'ose dire, à fleur de peau; elle n'entame pas la Haute-Albanie ; elle l'entoure de postes de surveillance, d'observateurs patentés ou non ; elle ne pénètre pas encore ; cette lutte se passe à la porte et non dans la maison ; la maison reste close, et ce n'est que par des émissaires qu'on est informé ; par cette entremise, l'un ou l'autre des pays s'assure-t-il une véritable influence à l'intérieur? Ne parlant ici que de la Haute-Albanie et non de celle du Sud ou du Centre, je crois pouvoir assurer que cette influence est très superficielle ; les agents sont souvent suspects, mangent parfois aux deux râteliers et racontent à chacun ce que l'autre a fait ; ces indigènes ont besoin d'argent et vous disent qu'ils en prennent où il y en a, mais restent bons Albanais et prétendent n'être soumis à aucune autorité, pas plus à celle de l'Au-
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triche ou de l'Italie qu'à celle de la Turquie. Même l'influence que donne à l'Autriche son protectorat catholique ne doit pas être exagérée ; les couvents franciscains portent l'estampille autrichienne assez ouvertement, mais sont de ce chef suspects ; leur influence est restreinte ; ils sont fort pauvres ; un deux ou trois moines dans chaque monastère ne peuvent guère servir que d'agence d'information, plutôt que d'action ; dans le clergé séculier, comme d'ailleurs chez les franciscains, aucun étranger ne se glisse plus ; seuls des Albanais y ont accès et participent à tous les sentiments de leur peuple ; l'Autriche ne peut donc agir à leur égard, malgré ses subventions qu'avec infiniment de prudence, en mettant en avant une amitié désintéressée, une affection paternelle de l'empereur ; elle manœuvre d'ailleurs fort habilement, mais ses moyens d'action sont plus agissants sur les chefs que sur la masse, et les chefs, même s'ils sont gagnés complètement, — ce qui est toujours difficile à affirmer, — doivent tenir compte des sentiments très vifs et très nets de leur peuple.
Ce travail prévoyant ne portera ses fruits que si la Turquie ou ses successeurs sont assez malavisés pour jeter de désespoir les Albanais dans les bras de ceux qui les guettent. Une telle politique, — qu'on y pense, a déjà sonné le glas de son Empire d'Europe. Celui-ci ne pouvait subsister que si la Macédoine chrétienne était contenue par les musul-
mans de Constantinople et d'Andrinople et par les Albanais ; si ceux-ci se révoltaient et faisaient cause commune avec les Macédoniens, la puissance turque ne demeurait que comme une armée campée en pays ennemi, sans attache ni appui ; c'est une situation qui ne pouvait se prolonger ; l'Albanie révoltée a réveillé aussitôt les désirs des co-partageants, des grands et des petits, Russes, Autrichiens et Italiens, Bulgares, Serbes, Monténégrins et Grecs. Une Turquie forte exigeait une Albanie satisfaite. Leurs intérêts concordaient ; la Turquie affaiblie et morcelée, c'est l'Albanie menacée d'une conquête étrangère ; on ne fera pas aux partageants leur part, et si l'une sert de marché, l'autre servira de proie ; la puissance turque et l'autonomie albanaise ont les mêmes adversaires, courent le même péril ; leur avenir dépendait de leur accord. Leur désaccord a déjà ruiné la domination de l'une en Europe ; elle menace aujourd'hui l'indépendance de l'autre.
Dans ce jeu des rivalités, des ambitions et des revendications, la France a son rôle marqué d'avance, facile à suivre et tout à la fois honorable et profitable. Elle ne peut être suspectée d'ambitions territoriales ; son intérêt actuel comme ses traditions séculaires l'éloignent de toute politique d'accroissement des grandes puissances en Orient ; elle a toujours défendu le slalu quo contre les grandes
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puissances, mais non contre les petites nationalités opprimées ; toute atteinte que les grandes puissances y apporteraient aurait pour conséquence un affaib issement de son influence ; l'Egypte en est le plus notable exemple; amie de la puissance dominant les Balkans, jadis turque, aujourd'hui slave, la France doit l'être des Albanais autant que des chrétiens opprimés ; protectrice, - et protectrice désintéressée, -des nationalités de l'Empire, elle a justifié ce titre à nouveau au Congrès de Berlin en faisant assurer aux Mirdites, par un article spécial le mamtien de leurs privilèges et de leurs immunités. Conservation de la force des alliés balkaniques, conservation des libertés albanaises, tel doit être le double objectif delà politique française. Les deux termes, bien loin de s'exclure, se conditionnent presque ; contre les esprits passionnés des deux camps, qui distinguent mal l'intérêt permanent des alliés et de l'Albanie, nous pouvons servir de conciliateur ; notre tradition, notre rôle en Orient, notre intervention en 1878, nous le permettent ; notre autorité est faite de notre désintéressement et de notre impartial désir de faire comprendre aux uns qu'ils ne doivent pas pousser la sn.uat.ion à l'extrême, aux autres qu'ils ne doivent pas méconnaître des immunités anciennes • une communauté d'intérêt entre alliés et Albanais' pourrait être créée et développée, et cette situation devra.t nous inciter à sortir du rôle passif où nous
nous sommes longtemps complu; en Albanie, les initiatives, les interventions, les rapprochements se sont faits sans nous, parfois en dehors de nous, toujours contre nous, je veux dire, contre notre influence morale, que nous laissions périmer. Les intérêts de la France en cette région ne sont pas seulement d'ordre moral ; nous pouvons y trouver de sérieux profits économiques ; du côté gouvernemental, des travaux publics seraient peutêtre entrepris, dont la concession devrait nous revenir : la canalisation de la Boyana et le dessèchement du lac (1); l'établissement d'uneroute entre Scutari et le port turc de^San Giovanni di Medua (2) ; enfin la construction, à travers la Haute-Albanie, d'un tronçon du chemin de fer « Danube-Adriatique » ; du côté albanais, la mise en valeur du territoire exige des capitaux et des compétences étrangères ; peu à peu les Albanais sentiront le besoin de cette intervention économique ; c'est en traitant avec les plus influents d'entre eux et en prenant garde de ne pas éveiller leur susceptibilité qu'on peut espérer tirer profit du pays, tout en contribuant à son développement ; l'exploitation des forêts donnerait un gain sûr et, même si le sous-sol albanais n'a pas la richesse qu'on lui
(1) Ce projet a été étudié pour le compte d'une société française : la Régie générale des chemins de fer.
(2) Ce projet a été étudié par une société française : l'Entreprise générale de la construction des routes dans l'Empire Ottoman.
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prête peut-être gratuitement, le sol peut permettre une mise en valeur fructueuse ; le prince des Mirdites était, à cet égard, on ne peut mieux disposé en notre faveur et voulait naguère venir à Paris traiter des questions économiques et politiques intéressant son pays, si la Turquie le lui avait permis. Quoi qu'il en soit, nous avons en Albanie un rôle actif et profitable à jouer ; de spectateur négligent, nous pouvons devenir acteur intéressé ; nous ne devons pas laisser péricliter nos traditions séculaires et nos droits acquis ; Alliés balkaniques et Albanais verraient en nous le conciliateur discret de leurs intérêts, le garant de la liberté des uns et de la souveraineté territoriale des autres. Partout en Albanie, on baptise du nom de «Franque «les choses d'Occident qu'on respecte ; restons pour eux les continuateurs et les héritiers des « Francs » d'autrefois.
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