CATTARO. LES MONTAGNES DU MONTÉNÉGRO
L'Albanie inconnui
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En résumé, à la veille de la guerre des Balkans, les Albanais tendaient à établir leur domination de fait dans les plaines de Diakovo, déjà conquises; de Kossovo, déjà entamée; d'Uskub, déjà attaquée : prolifiques et hardis, prompts au coup d'audace et sûrs d'être soutenus, forts d'une solidarité ethnique puissante et assez pauvres pour être tentés par les terres de la plaine, les Albanais descendaient de leurs montagnes, et chaque flot dépassait peu à peu le précédent ; la marée albanaise débordait sur tout le pays.
Cette conquête a été singulièrement facilitée par l'attitude du pouvoir ; l'Albanais pouvait tout se permettre, presque assuré de l'impunité ; armé devant un adversaire sans armes, profitant de la tutelle du Gouvernement contre un adversaire souvent persécuté par celui-ci, jouissant de la plus large tolérance pour l'impôt en face d'un adversaire d'ordinaire pressuré, il jouait contre le Serbe une partie, en ayant en main de bonnes cartes et en recevant par surcroît tous les atouts.
Ce conflit serbo-albanais servait trop bien les intérêts du Sultan pour que celui-ci ne s'efforçât pas de l'exaspérer, et il voyait en ses fidèles Albanais la plus sûre garantie de son pouvoir dans l'ouest de l'Empire.
Depuis le nouveau régime, la colonisation albanaise est demeurée stationnaire ; mais la situation, par ailleurs, s'est modifiée ; la Jeune-Turquie a refusé
de reconnaître les privilèges de fait de l'Albanie ; elle a voulu établir l'unité dans la loi, l'égalité devant celle-ci et la centralisation ; de privilèges locaux, elle a prétendu ne plus entendre parler ; et pour créer une grandepatrie ottomane, elle a abattu les obstacles que dressent les autonomies nationales. Dès lors, quelle a été la politique suivie à l'égard des Albanais de la plaine, telle que je l'ai vue pratiquée? Elle mariait la douceur aux manifestations de force ; elle a commencé par la persuasion : on sait que les Albanais ont envoyé à Abdul-Hamid une dépêche réclamant la Constitution et que cette dépêche a été le dernier coup porté à la confiance du Sultan ; cette manifestation fut due à une habile manœuvre des Jeunes-Turcs ; grâce à leurs affiliés albanais, aux yeux desquels ils avaient fait miroiter la liberté absolue à l'intérieur, ils persuadèrent aux beys et aux tribus que la Constitution, c'était le « chériat », c'est-à-dire la loi musulmane dans toute sa pureté ; ainsi serait écartée la menace d'un démembrement de l'Empire que la mauvaise administration hamidienne faisait peser sur la Turquie et qui, après l'entrevue de Reval, paraissait plus redoutable que jamais aux yeux des patriotes musulmans. Grâce à cet habile procédé, 10 000 Albanais de la plaine et des montagnes du Nord, réunis le 15 juillet 1908 à Ferizovitch (1), au débouché
(1) Ferizovitch est un des lieux favoris de réunions des tribus albanaises du Nord. C'est là qu'elles se réunirent le
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du défilé de Katchanik, acclamèrent la Constitution et portèrent à l'ancien régime le coup final, celui du dernier soutien en qui on a placé sa confiance.
En réalité, la possession d'une Constitution touchait et touche très peu les Albanais ; une seule chose les intéresse, le maintien de leurs droits ou privilèges, qui leur assure une sorte d'autonomie ; cette autonomie se caractérise par les faits suivants : tout Albanais a le droit d'être armé, de porter le fusil en tout temps et partout ; c'est une manière de titre de noblesse ; l'usage de la langue albanaise est général dans l'administration, et celle-ci est à peu près exclusivement composée d'Albanais ou de gens d'origine albanaise ; à Ipek, Diakovo, Prizrend, depuis le gouverneur jusqu'au simple gendarme, tous les fonctionnaires sont Albanais ; à Diakovo, le premier employé après le souspréfet écrit le turc pour pouvoir correspondre avec Constantinople, mais ne sait pas le parler. Enfin,
15 juillet 1908 à l'aurore du nouveau régime ; c'est là qu'après les premières expéditions du printemps 1909 de Djavid Pacha contre les Liumiotes elles se réunirent à nouveau, menaçantes, en septembre 1909, et furent dispersées par la force ; c'est là qu'après la longue révolte de 1910 et de 1911, quand en juillet 1911 la Jeune-Turquie comprit qu'elle ne réduirait pas les Albanais sans les plus graves embarras, quand elle entrevit la possibilité d'une intervention étrangère et se décida à traiter avec ses adversaires, c'est là, dis-je, que tous les députés albanais se réunirent sous la présidence d'Hassan bey, député d'Uskub,le 26 juin 1911, écoutèrent les doléances des chefs de bandes albanaises, Issa Boletinatz, Suleyman Betoucha, etc., et confièrent au député Negib Draga bey le soin de rédiger un mémorandum au Gouvernement.
dans les régions albanaises, l'impôt direct est à peine prélevé, et il n'en parvient presque rien au gouvernement central ; l'impôt indirect, comme celui sur le tabac, n'est pas payé ; la contrebande s'exerce ouvertement dans les bazars et marchés ; enfin l'impôt du sang est irrégulièrement acquitté : les Albanais consentent à accomplir le service militaire en temps de paix, quand cela leur convient et soit dans leur pays, soit à Constantinople.
Voilà donc un peuple en armes, ne parlant que sa langue, payant l'impôt au suzerain irrégulièrement, gouverné par des gens de sa nationalité, sûr que ses caprices seront obéis en haut lieu, s'ils ne sont pas excessifs. Cet état des Albanais sous l'ancien régime est leur idéal de gouvernement, et la Constitution n'est pour eux qu'un mot vide.
Telle est la situation que la Jeune-Turquie arrivant au pouvoir prétendait modifier : elle réclamait la dîme, l'impôt du sang, le désarmement, et elle voulait exercer dans les villes albanaises le pouvoir par des agents affiliés et fidèles et non plus parles beys héréditaires. Ces deux derniers points sont les plus importants : c'est pour obtenir la reddition des armes et c'est pour installer un gouverneur indépendant à Ipek que Djavid Pacha a fait son expédition du printemps 1909; par là on entend assurer l'ordre et la tranquillité matériels dans le pays. Le plan a réussi partiellement de 1908 à 1910 ; les attentats devenaient plus rares, la région assez
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sûre, puisque j'ai pu la traverser sans incident notable ; de Mitrovitza à Ipek, la plupart des Albanais ne portaient plus le fusil ; à Ipek même, en 1909, on n'en apercevait plus un seul ; à Diakovo, il en était de même ; à Prizrend, le changement était moins notable : les gens des environs ne pénétraient plus en ville avec leurs armes ; mais dans la campagne, la plupart les ont conservées et, sur la route, un quart des hommes que je croisais avaient le fusil sur l'épaule. Le désarmement paraissait donc être complet dans les villes et faire des progrès dans la campagne ; mais le lendemain, c'est-àdire depuis 1910, gens des villes et gens des campagnes ont vite retrouvé les armes cachées dans un coin de leur demeure.
La rivalité entre gouverneurs et beys héréditaires avait provisoirement tourné à l'avantage du gouverneur ; ce n'est pas en vain qu'une cinquantaine de «koulé » avaient été détruits. Mais la soumission des beys partait des lèvres, non du cœur ; ils attendaient l'occasion, la première faute, la première minute de faiblesse.
En résumé, les Albanais des plaines de Kossovo et de Diakovo se sont laissés prendre en 1908 aux promesses des Jeunes-Turcs ; depuis l'arrivée de ces derniers au pouvoir, ils se sont aperçus qu'on voulait détruire leurs privilèges nationaux ; devant les manifestations de la force, ils ont courbé la tête.... Mais attendons la fin.
La fin, c'est depuis 1910 la guerre de guérillas, le pays soulevé, l'ultimatum de Ferizovitch en juillet 1911 et une première capitulation de la Jeune- Turquie (1) ; c'est en 1912, quand la Turquie parut
(1) La révolte albanaise, depuis l'été de 1908 jusqu'au printemps de 1912, a suivi l'évolution suivante : à l'automne de 1909, Djavid Pacha a poursuivi à Prizrend et dans le pays de Liuma les beys révoltés et, notamment, Issa Boletinatz, qui se réfugia au Monténégro. L'hiver fit cesser les opérations. Au printemps de 1910, les Albanais des montagnes du vilayet de Kossovo se soulevèrent ; la révolte générale fut réprimée avec vigueur par Chevket Tourgout Pacha, qui, en juillet, parut avoir raison de l'insurrection. Mais, pendant l'hiver de 1910 à 1911, les Albanais, notamment de la Malicia passèrent en nombre au Monténégro, s'organisèrent et s'armèrent ; une première négociation avec eux arriva à bonne fin, mais ne fut pas suivie d'exécution ; la révolte redevint générale au printemps ; au commencement de l'été, les Mirdites se joignirent aux Malissores et aux Albanais de Diakovo ; Chevket Tourgout Pacha disposait à Scutari de troupes considérables, mais ses victoires étaient sans lendemain, et la Jeune-Turquie commençait à comprendre l'énormité de la tâche ; en juin, le sultan effectua un voyage en Vieille- Serbie en vue d'amener une pacification ; le 23 juin, à Gertché, sous l'inspiration d'Ismaïl Kernel bey, et le 26 juin, à Ferizovitch, les chefs albanais rédigèrent leurs doléances. Le mémorandum de Gertché les résume en douze articles. Les négociations continuèrent ; finalement, l'entente se fit, le 2 août 1911, sur la base suivante : les Albanais acceptent de faire le service militaire soit dans le vilayet de Scutari, soit à Constantinople. Par contre, la Turquie leur accorde leur autonomie administrative (les porte-bannières seront reconnus comme chefs locaux par le pouvoir), l'exemption temporaire d'impôt (que l'on cherchera à rendre définitive), l'autorisation de porter les armes sauf dans les villes, l'admission de l'Albanais comme langue d'instruction dans les écoles ; les Albanais, en consentant au service militaire (sur place, il est vrai), faisaient une importante concession, car, jusqu'à présent, ils n'avaient fourni comme soldats réguliers que la garde du Sultan, et ils ne faisaient partie de l'armée que comme volontaires en cas de guerre.
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reprendre d'une main ce qu'elle avait cédé de l'autre l'année d'avant, la révolte générale, la victoire albanaise, l'entrée à Uskub. De Scutari à Prichtina, la Jeune-Turquie avait réussi à faire l'union contre elle des tribus albanaises exigeant leur autonomie et, comme les événements extérieurs ne lui permettaient pas de disposer librement de son armée, la Sublime-Porte put assister à l'effondrement de son organisation administrative dans une moitié de son empire européen. Les 14 et 15 août 1912, les chefs des tribus albanaises, Issa Boletinatz, Baïram- Sour, Idris Sefer, Ali Riza, Prenk Pacha, débouchant avec leurs troupes du défilé de Katchanik, entourent Uskub ; ils y font leur entrée tranquillement, sans rencontrer aucune résistance ; dans cette grande métropole, capitale du vilayet, la force armée et les autorités administratives s'éclipsent ; vingt mille Albanais, fusils de guerre sur l'épaule, revolver et poignard à la ceinture, la cartouchière garnie
Le changement de la politique jeune- turque, qui, notamment en mai, juin, juillet et août 1911, s'efforça d'amener une entente, est dû, autant qu'à la résistance albanaise, à des inquiétudes internationales : en mai, la Russie fait à Constantinople une démarche en faveur du Monténégro, qui redoutait les 50 000 hommes rassemblés par la Turquie à ses frontières contre les Malissores ; l'Autriche intervient bientôt en faveur des Albanais catholiques ; l'Italie recommande les intérêts albanais ; l'Angleterre suggère une manifestation collective ; si l'Allemagne la déconseilla, la menace n'en restait pas moins dans l'air et fit réfléchir la Jeune-Turquie sur tous les dangers de la situation. Mais, dès 1912, cette leçon est comme oubliée, et la révolte albanaise se rallume, pour s'achever par le désastre de la Jeune-Turquie.
s'établissent dans la ville ou aux abords ; Baïranv Sour s'y installe comme le >roi du pays ; rencontrant le gouverneur général du vilayet, il le force à s'arrêter avec son escorte pour passer une revue improvisée de ses troupes ; d'ailleurs l'ordre est parfaitement maintenu ; les Albanais disciplinés font la police, réglementent, ordonnent et gouvernent ; ils taxent les communautés religieuses, réquisitionnent les mosquées, écoles et maisons pour le logement des troupes, et dirigent l'administration ; maîtres de la ville et de la région, ils envoient à Constantinople leur ultimatum, qui se résume au fond dans la reconnaissance et la garantie de leur autonomie. Ils exigent que la commission turque viennent siéger à Uskub, où ils dicteront leurs conditions de paix. Tel était l'aboutissant de la politique Jeune-Turque à la veille de la guerre balkanique.
Les Jeunes-Turcs ont commis, je crois, l'erreur de ne voir dans les Albanais qu'une population musulmane qui voudrait bien continuer à ne pas payer l'impôt, mais qui n'a aucune autre pensée ; en ménageant la transition et en exerçant en même temps une forte pression, on en fera, croient-ils, d'excellents Ottomans. Ils sont induits en erreur par le contact avec des Albanais de Constantinople ou de Salonique, anciens serviteurs d'Abdul- Hamid ou jeunes officiers, enrichis ou ambitieux ; ces éléments albanais de l'est sont des « déracinés», et la plupart ne représentent pas les véritables
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aspirations de leur pays d'origine ; absorbés dans le milieu turc, ils en ont adopté la langue, les opinions, les goûts, la politique, et c'est ainsi qu'on rencontre de riches beys albanais, des représentants d'illustres familles, qui ont été « turcisés » ; c'est ainsi que les agents de la politique jeune-turque en Albanie sont presque tous des Albanais alliés aux Turcs ; ce phénomène est normal, si l'on songe que non seulement les intérêts matériels peuvent commander de telles conversions, mais que la politique avisée et prévoyante d'Abdul-Hamid a décidé des convictions, entraîné des reconnaissances et assimilé de nombreux éléments, qui avaient été attirés à Constantinople dans les conseils du gouvernement et les fonctions militaires et civiles. C'est par l'action de ces précieux intermédiaires que la politique jeune-turque a infiltré la persuasion ; c'est par eux qu'elle a calmé les premières colères ; c'est par eux qu'elle a voulu donner le change à l'Europe et aux Albanais eux-mêmes en faisant tenir le Congrès de Dibra, en juillet-août 1909 ; pour la préparation de ce congrès, tous les moyens et toutes les habiletés ont été mis en jeu ; les délégués choisis par la population étaient désignés parles Jeunes-Turcs; ce premier congrès a été conçu et aménagé par ceux-ci ; on lui a fait conseiller le paiement de la dîme, le service militaire et l'écriture de l'albanais en caractères turcs au lieu de caractères latins; or» ce faisant, les Jeunes-Turcs ont provoqué le Congrès
d'El-Bassan, congrès purement albanais, auquel j'ai assisté et qui est une réplique au premier. Ils ont pensé que peu à peu ils pourraient entraîner les Albanais à l'assimilation, comme l'ancien sultan y avait amené une petite minorité, composée d'ailleurs d'hommes souvent remarquables.
La tentative des Jeunes-Turcs est des plus naturelle ; mais elle prouve qu'ils n'ont pas vu le fossé qui sépare la masse albanaise de quelques hommes vivant en dehors d'elle et oubliant ses aspirations. D'ailleurs, il est exact d'ajouter que celles-ci étaient fort endormies à la fin du dernier régime, précisément parce qu'elles étaient satisfaites et les Albanais comblés d'avantages matériels ; au contraire, la politique jeune-turque a été le levain qui peu à peu a fait renaître, revivre, grandir et éclater le sentiment national albanais. C'est dire que l'erreur fondamentale des Jeunes-Turcs en Albanie a été une erreur psychologique : ils n'ont pas vu et l'on ne voit pas encore assez que les Albanais sont autre chose que des musulmans et que cette race dément avec la dernière énergie l'axiome d'après lequel « en Orient les religions sont des nationalités et les nationalités des religions ».
L'Albanais est l'exemple le plus caractéristique de la fausseté de ce dicton, par ailleurs généralement exact : l'Albanais des plaines du Nord que j'ai visitées est presque toujours un musulman, jamais un orthodoxe, rarement un catholique ; il est
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musulman souvent ardent et rigoriste ; il a ses monastères, qu'il vénère et dont l'influence est grande dans tout le pays : les Bechtachi, dont les « tekië», grandes ou petites, sont répandues dans la région, sont une manière d'ordre monastique national albanais ; mais aucune division, ni doctrinale, ni hiérarchique, ni coutumière, ne les sépare des Turcs, leurs voisins ; or, pas un Albanais ne confondra Turc et Albanais et, signe caractéristique, il ne parlera jamais le turc que comme une langue étrangère, que souvent il ne sait pas, et il n'emploiera dans le pays que la langue albanaise. Dans ces plaines, les Albanais comprennent souvent mieux le slave que le turc, et les transactions commerciales locales n'ont à peu près jamais lieu dans cette dernière langue. C'est là une preuve nouvelle de la vitalité des langues, car cette langue albanaise est restée jusqu'en ces temps derniers une langue parlée, non imprimée, à peine écrite, avec une orthographe et des sons imprécis et variant d'une tribu à l'autre ; sans école, sans livre, la plupart ne sachant ni lire ni écrire, ces Albanais ont, cependant, conservé leur langue ; par ce moyen, leur individualité ethnique s'est maintenue, et elle a été animée, vivifiée par l'instinct national.
Le mahométisme, le plus puissant instrument d'assimilation des races, doit aujourd'hui se déclarer impuissant devant l'Albanais ; par la force et l'argent, on pourra le soumettre ; on n'en fera ni
un Turc, ni un simple musulman n'ayant d'autre sentiment national que celui des successeurs du prophète. Dans le monde de l'Islam, l'Albanais conserve la distinction souvent oubliée de la religion et de la nationalité.
Une population belliqueuse, indépendante et arriérée, des montagnards énergiques, agiles et audacieux, des hommes tous armés de fusils, qui ne les quittent jamais, bons tireurs, quoique pourvus de poudre parfois mauvaise et rare, des musulmans et des catholiques qui veulent avant tout rester libres, vivre sous leurs lois traditionnelles, s'opposer à toute autorité extérieure, qui ne sont pas forcément hostiles aux étrangers, mais pleins de méfiance à l'égard de leurs entreprises, des particularistes décidés qui parlent un dialecte albanais assez différent de celui du sud et ne s'étaient pas, jusqu'en 1912, entendus avec les organisations du reste de l'Albanie, tels apparaissent au voyageur les habitants des montagnes de l'Albanie du Nord.
Ces divers traits que l'on peut observer ne tiennent pas tous au caractère fondamental de la race. Le plus frappant, par exemple, est l'anarchie dans laquelle se maintient le pays. Il n'existe actuellement d'organisation générale que chez les Mir-
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dites ; l'ensemble des tribus mirdites, comme je l'ai exposé, obéit à l'autorité civile du prince, des chefs de bannière et du conseil de vieillards et à l'autorité religieuse de l'abbé d'Orosch et des curés ; mais les autres confédérations sont, au sens originel du mot, anarchiques : aucun pouvoir central n'y subsiste, ou du moins il est d'une faiblesse extrême ; voici, en effet, en quoi il consiste ; chaque confédération occupe traditionnellement un territoire dont les limites n'ont guère varié depuis plusieurs siècles ; les principales confédérations qui habitent les montagnes du nord sont celles des Liumiotes (pays de Liuma), des Mirdites (Mirditia), des Hasi et des Malissores (Malaisia) ; chacune de ces confédérations comprend un certain nombre de tribus, qui habitent un district déterminé ; la Malaisia se divise, par exemple, en tribus des Hoti, Kastrati,Chala,etc... C'est dans chacune de ces tribus que se maintient une organisation locale; elles sont gouvernées par un chef de bannière héréditaire, chef de village et chef militaire, assisté d'un conseil des vieillards, qui, en temps de paix seulement, délibèrent sur les affaires locales. Mais ces chefs de tribus, comme leur tribu, ne dépendent d'aucune autorité supérieure ; ils ont les uns avec les autres des relations d'égalité et sont tantôt amis, tantôt en lutte à la suite de vendetta ou de brigandages sur le bétail et les récoltes. Toutefois, les différents chefs de bannières d'une confédéra-
tion et les vieillards peuvent se réunir et se réunissent dans les cas graves ; mais ces délibérations sont soumises à la bonne volonté de chacun, et les tribus ne sont pas placées sous une autorité commune. Les confédérations reconnaissent bien certaines coutumes traditionnelles ; en cas de guerre, par exemple, un des chefs de tribus a un certain pouvoir de décision, auquel les autres doivent obéir ; mais ces règles coutumières n'ont qu'une valeur pratique relative, dépendant des circonstances locales, de l'autorité personnelle de chaque porte-bannière, des rapports entre les tribus. C'est donc bien exprimer la réalité que d'affirmer l'absence d'autorité centrale dans ce pays.
Sans doute, ce n'est pas la race seule qui a- créé cette situation. Le peuple albanais, en effet, a reconnu des chefs et les vénère encore : je ne veux point parler ni des Arianites, de la famille Commène, qui gouvernait au xve siècle le sud de l'Albanie, ni d'Ali-Pacha de Tepelem, que cette même partie du pays regarde comme son héros national pour avoir résisté à l'envahisseur turc ; nous avons dit en effet que les Albanais orthodoxes du Sud sont mélangés de sang grec, que par leur dialecte spécial, plein de mots helléniques, par leur religion reçue delà Grèce, par l'influence de la culture attique, ils constituent un milieu national différent de celui des Albanais du Nord et du Centre. De tout temps, en effet, ces Toscs de l'Extrême-Sud ont réagi
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différemment des Gegs du Nord ; du golfe de Corinthe à Berat, les modes de pensée et la civilisation ont un autre caractère qu'au nord de Scumbi ou que dans la région d'El-Bassan.
Mais les plus purs des Gegs ont reconnu des autorités s'étendant à tout le pays : au xve siècle, à la veille de la prise de Constantinople, Leca Ducagin gouvernait l'Albanie du Nord et Scanderberg toutes les tribus depuis celles des Mirdites jusques et y compris celles de Berat ; dans la guerre, ce dernier fut reconnu comme un généralissime et, tout en respectant l'autonomie des diverses parties ou cantons de l'Albanie, il en fut vraiment à un moment le chef unique.
Si ancienne que soit cette histoire, elle porte encore aujourd'hui ses fruits : les Gegs depuis la plaine de Kossovo jusqu'à la ville de Berat ont conservé le culte de Scanderberg, dans lequel communie leur nationalisme albanais toujours latent ; ce grand souvenir de leur histoire reste présent à leur esprit, et si demain une lutte nationale éclatait, c'est sous cette hégide et avec le chant de Scanderberg que les Albanais marcheraient à l'ennemi.
Quant à l'action du chef Leca Ducagin, elle n'est pas moins puissante : ce sont les règles qu'il a établies, le code en quelque sorte qu'il a édicté, qui continue à servir de lois rudimentaires aux confédérations de l'Albanie du Nord ; la Lex Ducagin
peut être délicate d'interprétation ; elle peut être violée, sans qu'une autorité supérieure l'impose, mais elle reste vivante dans les esprits, et c'est elle seule que les tribus reconnaissent et qu'elles invoquent dans leurs différents ; ses prescriptions sont indiscutées, comme, inscrites sur la table de la loi, et c'est grâce à elle que, s'il n'y a pas dans l'Albanie du Nord une autorité centrale, il y a cependant une loi commune (1).
L'histoire montre donc que les Albanais des montagnes du nord, si individualistes qu'ils soient, ont reconnu des chefs, les entourent, après leur mort, de vénération et regardent leur œuvre comme intangible. Mais la situation géographique de leur pays a accusé à l'extrême leurs penchants naturels : le massif qui. couvre l'ouest de la Turquie d'Europe et toute la côte adriatique trouve dans une partie du Monténégro et dans l'Albanie du Nord son extension géographique la plus grande : chaos formidable de montagnes, bourrelets de chaînes aux sommets élevés et aux pentes abruptes, sol aride et sans végétation, vallées étroites et tourmentées dont le fond est entièrement couvert aux
(1) La loi de Ducagin voit soti domaine d'application se restreindre peu à peu ; ce sont les tribus de la grande montagne ou de la Malaisia, celles de Diakovo et celles de Liuma qui la conservent le mieux ; elle commence à être ignorée dans la région de Dibra et de Durazzo ; les tribus monténégrines la reconnaissaient aussi avant le règne actuel.