RUE JACQUIER , 8 M DCCC XCIV
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h! mon doux hameau, en la rosée du matin, caché sous le vert printanier des gros noyers soyeux , des ormeaux et des sapins qui semblent de carton peint, tels les arbres
de Memling.
Ah! mon doux sentier, au tapis de mar-
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guérites, puelles étonnées, et d'œillets rouges comme les lèvres de mon amie.
Ah! mes douces plaines, déjà multicolores, par bandeaux, avec vos teintes tendres, comme craintives.
Ah! mes bois d'ombres et de senteurs, mes doux bois où je rêve, où, à travers les fourrés épineux de ma vie, j'entrevois des clairières d'Idéal.
Jadis, vous fûtes chantés par un gentil ménétrier.
Il avait nom Alain, Alain-le-Ménestrel.
Il n'avait point encore, curieux d'horizons neufs et sans l'aveu des siens, quitté le toit familial pour aller chanter de châteaux en châteaux, de villages en villages, les hauts faits des chevaliers de Palestine et de Tunis l'empestée; il allait de source en source, là tout près, mirer ses rêves et les boucles noires de ses cheveux, d'écho en écho déclamer les lieds à son aimée.
Il n'avait point cueilli sa dix-septième primevère, jaune étoile de renouveau tom-
bée sur l'ultime neige, que déjà il savait, sur un rythme harmonieux, broder la tapisserie de ses timides chants.
Sur sa bonne mine, une châtelaine du voisinage l'avait pris pour page. Oh ! comme il est loin , loin , le temps où de bonnes châtelaines hébergeaient les rimeurs aux yeux de rêve. De peur de tuer l'oiselet rare, le poète, dans la cruelle cage au pont-levis levé, la Généreuse Dame laissait Alain libre d'aller voleter par les bois et caqueter avec les Gentes Muses. Toutefois, il devait, par volontaire vœu, dire à sa noble maîtresse — les soirs qu'il choisirait — quelques-unes de ses pieuses chansons nées aux champs, aux bois, près des sources vives ou près de sa Mie, car la bonne Châtelaine n'était point jalouse de la gente pastoure que chantait son mignon petit page, Alain.
Donc, dès l'aube aux regards clairs, il partait se perdre en les bosquets voisins, et la mousse, et le gazon, écrins des pervenches et des fleurs de fraisiers, et les che-
L'oAlbum
vrefeuilles donneurs d'ivresses, lui étaient le sujet d'un continu, d'un bienheureux ravissement.
Il ignorait le déplaisir de voir les hommes rire ou blasphémer; — le rire, le blasphème sont des grimaces en l'harmonie des Songes Vécus; — car il vivait parmi les rieurs; l'hiver, parmi les légendes nées des bûches à l'ensorceleuse chaleur, sous la pétrelle qui n'ose éclairer « ce qui est » par le monde , de façon à ce que Certains puissent voir « ce qui fut peut-être ».
En la chaumine voisine de sa chaumière, vivait, — ah! si peu, — Jehanne, la gardeuse de chèvres gloutonnes vers les haies fleuries.
Elle n'avait pas la mine fière des damoiselles des castels voisins; elle était douce comme fleur d'églantier et simple et mignonne et blanche de droite nature, car la pauvrette ignorait l'astuce du fard. Elle avait les yeux faits de deux bluets tendres et qui savaient sourire de l'aurore au cou-
des Légendes
cher et encore par delà, en des songes angéliques. Lorsque riait le soleil, Alain, sous le grand hêtre, là-bas, à l'orée du bois, allait retrouver sa Jehanne, et quand les cieux pleuraient, (larmes de souffrance pour le poète, larmes de joie pour les blés aux petites têtes vertes, blonds trésors de demain) Alain voyait Jehanne en l'étable des bêtes.
Et, c'était, leurs conversations, de timides, de frêles stances d'un amour de vierges. Le sourire de leurs regards chantait le bleu et le rose de l'au-delà...
« Je vois, ah! douce amie, je vois, en un cadre d'azur pâle, une blonde vision qui te ressemble. Elle a une robe d'azur pâle comme ses yeux, comme les cieux; elle vient vers nous, auréolée de mignonnes croix d'or vif, parure qui l'enjolive mieux que ne sauraient faire rubis et perles fines qui se vendent très cher chez les orfèvres des Grand'Villes.
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« Ma mie Jehanne , la vois-tu , la blonde vision? Elle te ressemble comme une sœur qui aurait ton âge et qui t'attendrait au seuil du ciel. Comme toi, elle est frêle et comme toi, jolie... Ah! si jolie, ma mie, que je l'aime ta ressemblance... Mais elle est bien plus pâle que toi : l'image de la sainte qui te protège , là-haut, est pâle comme le visage d'une morte... Jehanne, ou dirait qu'elle pleure... Maintenant, elle détourne de moi ses yeux... Ne te regarde-t-elle pas? On dirait qu'elle t'appelle... »
Ainsi parle Alain à sa Jehanne qui pâlit.
Et Jehanne, répond, câline, au vilain déclamateur :
« Ah ! mon Alain , viens près de moi que je te gronde : pourquoi regarder ailleurs puisque je suis là: et puisque tu aimes, dis-tu , ma ressemblance , tourne tes yeux vers mes yeux, tends tes bras vers mes bras, approche de mes lèvres tes lèvres. Viens, je t'aime, mon Alain. »
Et Jehanne se levait à demi de son cous-
des Légendes
sin de mousse ou de paille, et Alain, agenouillé , posait ses lèvres sur les yeux cernés de la pauvrette qu'il aimait. Les lèvres à peines rosées de Jehanne souriaient de bonheur, et la mince poitrine se soulevait de la petite gardeuse de chèvres gloutonnes vers les haies fleuries...
Des mois, calmement, comme en rêve, passèrent : les deux enfants toujours s'aimaient, d'enfantine tendresse.
Vint l'été ; puis l'automne de sépia gronda aux huis, et Jehanne toussa.
Son doux martyre commençait.
Les chèvres restèrent à l'étable chaude de leur haleine. Alain, pieux ami, leur portait chaque jour des broussailles arrachées aux haies déjà muettes, en deuil des pinsons, et du foin des remises.
Des jours coulèrent, longs, lents, tristes;
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Alain, Jehanne ne souriaient plus; parfois ils restaient des heures sans entr'ouvrir les lèvres, à se regarder, à pleurer; enfants de souffrance, voyants du triste avenir.
D'autres fois, un rayon de soleil venait calmer les douleurs de la pauvre mignonne. Alors Jehanne demandait à son Alain de lui conter ses doux contes de jadis. Alain essuyait ses larmes, à l'acre saveur, et lentement, doucement, de peur de fatiguer sa petite amie, il disait ses hymnes aux champs, aux sentes fleuries des bois , aux chèvres de l'aimée , à Jehanne-la-pâle.
Un soir, Alain, le dernier baiser pris au front de sa Jehanne, baiser sacré de fidèle â sa céleste patronne, allait se retirer quand Jehanne se souleva de sa couche rustique, mi-vêtue et le retint :
«Ami, l'heure n'est pas venue pour toi départir... Écoute, il me revient ce conte que tu me fis... Ah! quel triste conte... Donne-moi ta main, j'ai froid; donne-moi tes bras, donne-moi ton cœur. . . Ah ! comme j'ai froid au coeur. .. Je vois , ah ! mon Alain,
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je vois en un cadre d'azur pâle, une blonde vision qui me ressemble. Elle a une robe d'azur pâle comme ses yeux, comme les cieux; elle vient vers nous, auréolée de mignonnes croix d'or vif, parure qui l'enjolive mieux que ne sauraient faire rubis et perles fines qui se vendent très cher chez les orfèvres des grand'villes...
« Ah ! mon ami, comme elles me fatiguent à les répéter tes longues phrases... et ce* pendant, je dois les répéter, je dois, mon Alain... Mais, mon Alain, la vois-tu la blonde vision? Elle me ressemble comme une sœur qui aurait mon âge et qui m'attendrait au seuil du ciel. Comme moi elle est frêle, et, comme moi jolie... ah! si jolie, Alain, que je l'aime ma ressemblance...
Mais elle n'est pas plus pâle que moi et cependant l'image de la sainte qui me protège là-haut est pâle comme le visage d'une morte... Alain, on dirait qu'elle pleure... Ah! comme elle me regarde!... on dirait qu'elle m'appelle. »
Ainsi parle Jehanne dont la voix n'est
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qu'un souffle. A chaque mot un frisson la saisit ; Alain , pris de peur, se recule et crie :
« Je la vois, ma vision... J'avais dit vrai jadis. . . Ah ! misérable Alain , poète de malheur, devin des larmes... Jehanne... ma mie Jehanne, pardon! !... »
Mais Jehaune, sourde aux pleurs terrestres , les yeux ailleurs, les bras aux gestes indécis, marche vers la lampe qui fume, pâle étoile qui s'éteint , et, doucement, en un sourire de folle, mais de morte déjà, prononce :
a Ma sœur aimée, ne pleure pas, je viens... Adieu, Alain... »
Et Jehanne-la-blonde tomba morte, dans les bras tendus de peur d'Alain-le-Ménestrel, comme un bleuet qu'on fauche parmi les épis blonds.
Longtemps a pleuré, les fleurs d'automne amoncelées sur la tombe de Jehanne , Alainle-Ménestrel...
Puis, au printemps suivant, pour ne pas voir fleurir les aubépines dont se parait sa
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Jehanne, il prit une viole et partit, le cœur mortellement triste, chanter son mauvais destin aux heureux de son temps.
Des châtelaines lui sourirent et des meschines oseuses et des dariollettes énamourées de sa jolie taille, de sa barbe naissante, de ses airs rêveurs de petit prince éploré de Conte de Fées, mais, fidèle, Alain passe, sa chanson dite et son souper mangé, il va, il va plus loin, toujours plus loin, avec, au cœur, l'amour de « ma mie Jehanne ! »
Jacques des Gâchons.
QUcAT^cAIV^S JoATIVIQUES
Sous les trois lampes à trois becs Pendant des trois arceaux gothiques.
Trois chanteurs pincent, extatiques, Les trois cordes de trois rebecs.
Dans la salle triangulaire,
Devant un trio de hennins,
Un trio fou de petits nains
Joue aux trois marottes, pour plaire.
Pour calmer trois époux défunts Qui récemment .rendirent l'âme, Les trois fous attisent la flamme Qui flambe en trois brûle-parfums.
Et trois chattes, blanches et belles; Que grisent les encens dissous , Se tapissent, dormantes, sous Les trois pieds des trois escabelles.
Georges Docquois.
ViSièèë v<hm&çsc®c
Légère, si légère, s'en vient Venevill, Venevill la svelte, s'en vient vers son ami. Son cœur aussi, saute, léger. Et ses chansons s'envolent claires , par-dessus le toit du Temple morose derrière ses cyjprès : « Bonjour! Bonjour, mon bien-aimé! » Les oiseaux courent et chantent avec elle. Vienne la Saint- Jean! on dansera, on se réjouira dans le village!— Mais Venevill tresser a-t-elle sa couronne de fiancée?
« Voici des fleurs bleues, et encore des fleurs bleues, comme des coins de deux. Veux-tu que je t'enguirlande des fleurs qui ont la couleur de mes yeux? » Hésitant, puis le cœur en joie , son ami prend la guirlande : « Adieu, ma belle! » Et il se met à courir à travers la bruyère moutonneuse, et il emporte dans son cœur les yeux de la mignonne. Vienne la Saint-Jean! on dansera, on se réjouira dans le village! — Mais Venevill tressera-t-elle sa couronne de fiancée?
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Quand il rePÎnt, le volage, elle lui offrit une cascade de fleurs claires et soyeuses. « Regarde, s écrie-t-elle , au soleil qui les dore, ne sont-ce pas mes longs cheveux blonds? » Elle secoue les fleurs soyeuses, renversant sa jolie tète. A ses lèvres fleurit une rose, fleur qui sourit. L'amant prit un baiser sur les lèvres de rose rouge. Vienne la Saint-Jean! on dansera, on se réjouira dans le village! —Mais Venevill tresserat-elle sa couronne de fiancée?
Elle tresse encore une guirlande, blanche, blanche comme des lis. « Ami, voici ma main et voici un bouquet rouge-sang : c'est mon amour enflammé. Regarde, regarde, et voici mon autre main. » Lui , la prit et cria : « Comme mon cœur t'aime! comme il Vaime mon cœur!...» Vienne la Saint- Jean !on dansera on se réjouira dans le village. — Mais Venevill tresser a-t-elle sa couronne de fiancée?
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Ses doigts y ses petits doigts agiles , tressent des couronnes de toutes nuances. « Ah! ne les méprises pas y mon ami. » Mais, tandis quelle cueille, tandis qu'elle tinsse, des pleurs s'échappent de ses yeux et tombent sur les fleurs : « oMon ami. prends-les toutes , toutes. » Alors, lui, se tut, et les prit, cependant sa poitrine haletait. Vienne la Saint- Jean! on dansera, on se réjouira dans le village. — Mais Venevill tressera-t-elle sa couronne de fiancée ?
Elle tresse une dernière guirlande, toute verte, sans fleurs : « Ma couronne de vierge », dit-elle tout bas. Elle tresse, s\le tresso. et ses pauvres doigts s'endolorissent. « Veuxtu t'en parer, mon ami, de ma couronne de vierge? » Elle se retourne et la lui tend: mais il était parti, parti comme l'ouragan. Vienne la Saint-Jean! on dansera, on se réjouira dans le village. — ~ Mais Venevill tresserat-elle sa couronne de fiancée?
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Elle tressa , tressa , tressa , et ses feux en perdirent leur éclat : elle tressa sa couronne de vierge. La Saint-Jean est venue et l'hiver est passe'. Et toujours Venevill tresse, tresse, sa pauvre et monotone guirlande sans fleurs. A la Saint-Jean on a dansé au village, on s'est réjoui. — Mais Venevill tressera-t-elle sa couronne de fiancée?
Jacques Blanchedieu.
(d'après cBjornstierne 'Bjornson).
Le Gérant : J. DES GACHONS.
Imprimerie Girard, 8, rue Jacquier, à Paris.
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