LE PASSEUR DE TROIS DAMES ET ENCORE D'AUTRES DAMES
A Andhré des Gâchons.
>\4 hé! Pas-
seur !..
!... a hélé le seigneur, astu passé trois dames?...
— ...Hé!
hé!. ..trois dames, a fait le Passeur, de
très loin, ou bien l'écho de l'autre rivage.
— Ohé! Passeur... le Passeur!... Écoute:
trois dames! l'une est madame ma mère
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qui est bonne , l'autre est ma femme qui est fidèle, et la troisième est ma fille qui croît en beauté chaque aurore...
Sur le lac endormi , la barque du Passeur glisse silencieuse; les coups sourds de la gaffe rythment l'avancée lente; l'écho redit : « trois dames... âmes... » et le seigneur se lamente en pleurant ses trois dames.
— Passeur! écoute : elles sont parties avant le matin, comme ma fille allait être plus belle, ma femme davantage mienne, et madame ma mère tout-à-fait excellente. Elles ont marché les pieds nus dans la rosée, les yeux tournés vers les candeurs de l'aube, et elles avaient l'air encore d'être en songes. Je leur ai crié : cherchez-vous les oiseaux qui s'éveillent? nous tendrons les rets, lâcherons les faucons!... Voulez-vous les étoiles qui s'enfuient? je fais lever les prêtres et nous tenons les vagabondes en nos conjurations!... Non! Vous me préparez en mystère quelque surprise délicieuse...
des Légendes
Ecoute, Passeur! Elles s'en sont allées sansseretournerunefois. Jet'assurequ'elles étaient toutes pareilles à ce qu'elles sont les nuits où elles rêvent d'aventures admirables que j'aime entendre raconter, au matin. Ah! elles devaient avoir froid jusqu'aux genoux à cause des hautes herbes humides, et elles ont disparu auparavant que la lande n'eût commencé de blanchir!
Passeur! as-tu passé trois dames?
— ... Ha! ha ! trois dames... trois dames... âmes... entend-on de très loin, car l'eau calme du lac porte les sons sur son silence.
En vérité! se dit le seigneur, je voudrais savoir si ce passeur est imbécile , ou s'il est sourd, ou s'il se rit de moi, car il approche avec un visage serein, et je n'ai pas vu seulement une fois remuer ses lèvres. Ohé ! passeur : trois dames!...
— ... Ames!... répond tout seul le beau lac immobile,
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Or, comme la barque abordait au rivage, le seigneur se mit à courir après le Passeur imbécile, ou bien sourd, ou bien qui se rit, et il l'eût frappé, ou étranglé, ou mis à l'eau, s'il n'avait vu que, parmi les hauts joncs, beaucoup de dames qui avaient dû marcher longtemps dans la rosée, et qui avaient l'air d'être encore en songes, attendaient le Passeur. Et il en venait d'autres, parles plaines et jusque du haut des collines, en théories fort longues, dont les jolis gestes, de loin, signifiaient ces appels: « Ohé! Passeur!... le Passeur!... » qu'on entend souvent aux bords du Lac.
Le Passeur prit de ces dames ce que sa barque en put tenir, et il se remit, sans mot dire , à la gaffe , avec un air aussi serein : passant , parmi une si grande affluence de dames, vous jugez bien, tant de mères, tant d'épouses et tant de filles de seigneurs !
Sans un bruit, ni un choc, la barque s'en fut, glissante, en une douceur, comme
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une aile en l'air tiède, une étoile en l'espace, un parfum dans le soir.
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Ces dames s'étaient penchées vers les eaux. On ne pouvait savoir ce qu'elles y voyaient, sinon leur image effacée à mesure, ou leur âme qu'un grand courant emporte... Ah! qui sut jamais ce que voient les dames qui regardent dans l'eau , d'une barque qui va?... Cependant elles n'étaient point venues pour autre chose qu'être emmenées dans ce silence et au-dessus de ce mystère fuyant. Et elles étaient si charmées qu'elles ressemblaient à des saintes immobilisées en leur beau plaisir sans fin. Leurs cheveux leur tombaient aux épaules, à certaines , et à celles qui les avaient fort longs, descendaient jusqu'à baiser le flot, ce dont peut-être aussi quelques-unes se jouaient. Et elles semblaient, du moins, à les voir du rivage, en mémoire d'un moment si beau, se dévêtir de quelque étrange chose qu'elles laissaient au Lac, ce dont elle restaient toutes diaphanes et légères comme des mousselines libérées , si bien que , mettant le pied sur l'autre rive, elles sautaient
et dansaient à la manière des folles, avec des éclats de rires enfantins.
— Morbleu! s'écria le seigneur, j'ai bien vu que toutes ces dames ont laissé choir leurs âmes en passant et toutes les dames sans doute, le font; et madame ma mère, et ma femme, et ma fille ont passé ce matin avant l'aube; et je ferai pendre ce Passeur!
Même il jura , et si fort que l'écho eût pu répéter son blasphème; mais ce fut le Lac qui redit comme naguère: « âmes!...
âmes!... » ce dont il vint un grand trouble.
— Pardieu! je ferai aussi combler ce Lac maudit! ha! ha! et mieux que la potence vaudrait pour ce Passeur être là-dessous enterré vif, ha ! ha ! s'il n'était plus pressant
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que je l'étranglasse de mes mains, ha! ha! qui m'a pris l'âme de trois dames!
— ... Ames!... âmes!... clama, comme une seule bouche , le Lac.
Le seigneur s'élançait sur le Passeur revenant l'air serein prendre une cargaison neuve. Mais, toutes les dames qui étaient là nouèrent leurs cheveux et leurs mains; et elles firent un grand cercle autour du Passeur, ayant toutes l'air d'être en songes; et elles prononcèrent en même temps :
— Ce Passeur est imbécile; il est sourd et il rit de vous et de nous et de sa barque glissante; mais il sait mener sur ce Lac où nous aimons aller, ce que vous ne saunez faire : vous ne toucherez pas à ce Passeur! Et vous ne comblerez pas ce Lac avec de la terre , pas plus que vous n'avez fait avec votre richesse, de madame votre mère, et de votre femme et de votre fille, qui sont venues ici, avant l'aube, une minute en leur vie , goûter l'enchantement !
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Il allait porter la main contre les soies d'or et d'ombre de ces cheveux noués, ou contre l'enlacement de ces jolies chairs fiévreuses ; mais toutes les dames aux figures de songes sautèrent en la barque qui fut lourde et s'éloigna, d'indolente allure, sur les eaux où nul ne sait ce que voient les dames, en une barque qui va...
Le seigneur refit en grand courroux le chemin où midi avait bu la rosée, et, toutefois, pleura, en baisant le sol où passèrent les trois dames. Mais il fit fouetter tous ses gens, tant sa colère était grande, et en répétant à chaque coup de verges : « Je ferai pendre ce Passeur qui est imbécile et sourd, et se rit de tout; et je ferai combler ce Lac maudit qui boit l'âme des dames! »
Il ne restait que le fou de ce Seigneur, qui n'eût point le dos ensanglanté. Le fou dit : « Il est trois fois imbécile, trois fois sourd, et il se rit trois fois de Dieu même,
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celui qui donne le nom de Passeur au Poète, et qui veut tarir le Lac où s'est mirée la pâmoison d'une dame! »
— Fouettez ce fou, dit le seigneur.
René Boylesve,
VCITviQRIT
« L'on dit que l'esprit de la pyramide méridionale ne paroist iamais dehors qu'en forme d'une femme nuë à demi, belle au reste, et dont les manières d'agir sont telles que, quand elle veut donner de l'amour à quelqu'un et luy faire perdre l'esprit, elle luy rit, et, incontinent, il s'approche d'elle et elle l'attire à elle et l'affole d'amour; de sorte qu'il perd l'esprit sur l'heure et court vagabond par le pays. Plusieurs personnes l'ont veuë tournoyer autour de la pyramide sur le midy et environ soleil couchant. »
Murtadi, fils du Gaphiphe.
Au jour tombant, surgit le fantôme fatal De la Reine. Elle bâille, et s'étire, et se cambre, De ses coudes montrant les deux fossettes d'ambre. Son sein aigu soulève un disque de métal.
Puis, debout dans sa robe en lin pâle et rigide , Qui l'enveloppe comme un cône de vapeur, Elle jette un long rire, emplissant de stupeur Tout l'immense désert où dort sa pyramide.
Des amants vont venir à son appel... Aussi,
Pour la voir qui descend, comme une idole étrange,
Les degrés monstrueux de sa tombe, voici,
Sous l'unique nuage aussi fin qu'un sourcil, Qui traîne à l'horizon, s'allonge et s'amincit, Voici la pleine lune ouvrant son œil orange.
l8g3. LÉONCE DE JONCIÈRES.
LA WIONNE DE JONTEVRAULT
A Lêopold Ridcl.
Levez-vous en vostre repos et chantez, comme vierge, un cantique qu'austres que les âmes hostesses d'un corps esloigné de toute contamination ne peuvent chanter sous les voûtes de la céleste Sion.
(Père Honorât Niquet.)
Elle revenait de l'office lorsqu'il la vit pour la première fois, si belle en son habit de chœur qui la chapait — image de missel — ne laissant voir qu'un visage idéal et des yeux qui gardaient comme un reflet du ciel, — belle autant que Madame la Vierge. Et l'impie la désira.
— Page , va dire à cette nonne, par nous rencontrée tu sais où, que ses yeux m'ont féru d'amour, que je souhaite ardemment la revoir. — Y songez-vous ? une religieuse ! — De quoi se chaille le cagot , une nonnain en est-elle moins une femme? — Oh! messire... — O ! ses yeux! N'as-tu donc remarqué ses yeux? ses grands yeux qui la signalaient, page, entre toutes ses compagnes!
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— Messire, votre salut... — Peste du raisonneur, n'aie cure que du tien. Ses yeux sont des tisons et mon cœur est d'étoupe. Ça, vole vers la belle et lui tourne ablement quelque enflammé propos.
A Torée du bois où tout dort, sous la ramure d'arbres graves, attend le noble libertin, fredonnant un air de victoire, et malgré soi anxieux. Pourtant le dire qu'il souhaitait, son page le lui avait transmis. Au rendez-vous elle viendra, elle a promis. Alors n'est-il pas sûr de la victoire? N'est-ce point qu'elle se veut donner? Puis, quand bien même elle ferait la prude.. . Et un regard mauvais fulgure entre ses cils.
« Cette lune paraît sanglante, et là, sous lafeuillée, près d'un tronc qui grimace, il semble, Dieu me damne! qu'une voix a
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gémi. Par Belzébuth! suis-je ivre? Vais-je pas revivre l'émoi du premier entretien?..,
«... En ma tête des glas bourdonnent?... Aussi l'atmosphère est de plomb, et le sol brûle encore des baisers du soleil. Non plus qu'un mort, cette nuit n'a de souffle. Oh! ce silence sépulcral. »
« Elle viendra... Une religieuse!... Si par quelque miracle?... » Allons, pour pareilles sornettes , va-t-il se forger des tourments? Bon pour les niais, lui, l'esprit fort, lui, le soudard dont l'épée règle tout, se rit de Dieu et du diable. Bien sot qui, pour obéir à l'Église, n'ose ici-bas jouir, et, pouvant satisfaire ses désirs, les réfrène. Et le pervers sourit, et le malin l'incube.
Une religieuse ! cordieu ! mets de goût rare , voilà pour le changer des ordinaires déduits d'amour. Et d'ailleurs, pourquoi des scrupules? n'a-t-elle pas fixé le lieu du rendez-vous? Alors!... alors pourquoi son cerveau alourdi comme si quelque monstre le heurtait de ses ailes. Le ciel est sans
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nuages, pourtant l'orage plane. Et dans son âme il fait noir... Ah! cette fois, il a bien entendu un pas a froissé l'herbe, une jupe a frôlé les buissons et, dans la sombreur, il perçoit comme une forme qui s'avance.
Le message reçu, sitôt elle a prié! ' « O Sainte Vierge Marie! O Bienheureux Robert! de mon ordre les protecteurs, je vous implore, secourez-moi. Votre brebis se trouve exposée sans défense entre les mains des méchants. Ces charmes vains auxquels j'ai renoncé, mon habit n'en a pas dissipé le danger. A leur vue, oh! j'en meurs, l'impie a proféré des mots profanateurs. L'impie... ou le démon. Laissefezvous mes yeux perdre mon âme? Pour vaincre la tentation, pour éloigner le se-
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ducteur, que dois-je faire, inspirez-moi. Et Robert lui est apparu, et aussi Madame la Vierge, et tous deux ont dicté son devoir. Elle vient ayant obéi , transfigurée, déjà supraterrestre, elle va, par l'Esprit guidée.
La forme approche, c'est Elle, oui, il reconnaît son blanc costume, elle vient, telle une fiancée, mais comme elle est rigide et quel halo la nimbe? Empressé, il s'élance... et s'arrête soudain. Un rais de lune a percé la feuillée, il a vu, il a vu... oh! l'horrible vision! Ses beaux yeux d'obsidiane dont l'éclat l'enchantait, plus que d'informes trous, ses yeux, d'où sourdent des larmes de sang.
Un indicible cri échappe au libertin.
Avec un geste doux, alors lui présentant. — Oh ! du mépris de la douleur, quel stoï-
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que jamais donna plus bel exemple! Quel païen à son dieu eût fait telle oblation ! — alors, sur un plateau, lui présentant ses yeux, ses yeux qu'elle vient d'arracher : « Ces objets de vos désirs, dit-elle, les voilà, prenez-les, ne m'importunez plus.
Ces misérables ornements, de ma perte qu'ils ne soient cause. »
Et la félicité se lit sur les traits purs, et sa bouche sourit, tandis que ses orbites vides éructent des larmes de sang. Un halo de gloire la nimbe , et c'est le séducteur qui gémit de douleur.
O Sainte martyre anonyme! O temps de foi et d'abnésation.
Alphonse Germain.
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Trames de sons légers par le vent faible ourdies, Bruits de ruisseaux perdus, rire de volupté Des elfes effleurant les roses alourdies Lorsque la belle nuit se marie à l'été, Murmures, je vous sais, je vous sais, mélodies.
Par de lointains minuits, j'ai compté les sanglots Des flots que soulevait l'antique mer bretonne, Vers la lune éveillée à l'horizon déclos; Et mon âme était sœur de la grève qui sonne , Et je vibrai longtemps de la rumeur des flots.
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Je suis le barde roux qui tresse des guirlandes De gloire, et devant qui le palais du roi d'Ys Ouvrit, je m'en souviens, ses portes toutes grandes. Et mes chansons calmaient comme un de profundis Les pauvres morts qui vont en peine par les landes.
Quelquefois sur le bord d'un bois où le reflet Des bouleaux bruissants tachait la mousse grise , Pour m'avoir entendu fredonner quelque lai, De harpeur que je fus, la jeune fée éprise, Au lever delà lune, en dansant, m'appelait.
Malgré les jours enfuis, je suis chanteur encore; Et je vous redirai le chant des jours anciens, Je vous ramènerai vers la sauvage aurore Et la naïveté des temps d'où je reviens, Homme vieilli qu'un ennui sans trêve dévore...
LOUIS LE CARDONNKL.