SUR LE CHEMIN DELA PI TIÉ
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Gâchons.
Très haut, au plus haut du vertigineux en-
corbellement de la montagne, en son eastel inexpugnable, à demi taillé dans le
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roc même, il avait passé toute son adolescence. Nul n'y parvenait jamais; les pentes ardues, qui auraient à peine permis la descente à des pieds humains , arrêtaient même la tentative de l'escalade. Depuis des siècles et des siècles, les habitants étaient nés dans le castel et y étaient morts, sans retourner jamais parmi les hommes.
L'unique spectacle des neiges et des roches s'était toujours imposé à Perceval. Toujours s'étaient érigés devant lui ces pics aigus, resplendissant au soleil comme des glaives brandis vers une sublime conquête; et ces spirales de pierre, pareilles à des escaliers brusquement rompus sous les nuées dans leur assaut audacieux du ciel. Dans toute la durée de sa vie, que l'inconsciente accoutumance léguée par sa race semblait perpétuer encore dans le passé, il s'était senti étreint par une triple ceinture de murailles, renforcées de tours monstrueuses, derrière lesquelles il en pressentait d'autres, et d'autres encore.
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Et sur les confins de son pays se dressaient impénétrables les hautes montagnes toutes blanches, comme des figures de Sphynges gardiennes de l'Inaccessible. Et les regards de Perceval s'attachaient sur elles, attirées par cette décevante candeur. L'énigme de leur être le captivait, et aussi leurs variables apparences, et comme il les aimait dans leur splendeur de marbre, il les aimait encore à l'aube et au couchant, quand la neige semble ruisseler ainsi qu'un métal en fusion, et à l'heure tragique où des reflets livides faisaient passer sur elles comme un frisson de mort, et en pleine nuit, alors qu'elles apparaissent lumineuses, d'une bleuâtre clarté sidérale, dans le velours de l'ombre transparente. Bien souvent, il s'était perdu en chemin à leur pied, sans jamais en atteindre la cime; et que de fois il avait désiré se vêtir de cette neige, comme d'un manteau de pureté!
Ainsi avait grandi Perceval, sans que jamais le cor d'un paladin en voyage ait
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résonné sous la poterne du château, ni que les dalles aient retenti sous le bâton d'un pèlerin. Les aigles seuls rasaient la base des tours, d'un grand vol immobile, et l'on ne percevait que le mugissemunt des torrents , et le bruit lointain des avalanches, comme l'insulte arrogante que les sommets crachaient à l'abîme.
Les rares serviteurs qui habitaient le château, robustes à l'image du sol volcanique, et qu'on eût dit pourvus d'yeux d'éperviers et ds serres de vautours, semblaient vivre eux-mêmes d'une vie sourde et brutale, pareille à celle des blocs de rochers, dont l'éternelle société les avait façonnés, de génération en génération, au mutisme des solitudes.
Aussi loin que pouvait remonter la mémoire de Perceval, jaillissait devant ses yeux l'orgueilleuse nudité des pics. Il avait miré son âme dans l'acier vierge des hautes montagnes de glace, et il s'y était contemplé en héros.
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Ses yeux sans ombres n'avaient rien reflété des choses éphémères, et il conçut le désir de conquêtes inouïes, en marche par le monde dans une inaltérable armure de Vaillance.
C'est pourquoi il se résolut à quitter, sans l'espoir du retour, son castel où ses derniers serviteurs caducs achevaient de mourir dans la torpeur des siècles accumulés, et à descendre, en surmontant tous les périls, dans les régions que peuplent les villes des hommes.
Les dangers du chemin, il ne semblait même pas les apercevoir, ne rêvant que suprématie altière et que hautains exploits.
La trame des plaines diaprées, où les fleuves traçaient des entrelacs d'or, d'azur ou de pourpre, se déroulant à ses pieds, n'était que le tapis sur lequel il s'avançait vers les triomphes promis.
Il allait, tenant dressé son glaive, dont resplendissait la pointe de diamant, et que le sang vil ne pouvait rougir.
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Des hommes le voyant passer radieux de son intérieure splendeur, croyaient voir Saint Michel l'Archange ou Messire Saint Denys, et s'agenouillant sur la route, ils lui
tendaient les petitsenfants pourqu'il les bénît. Parfois aussi , le soir, des femmes qui filaient aux portes des maisons lui jetaient leur quenouille en proférant des imprécations, comme au passage d'un mauvais sort. Perceval passait, dédaigneux des prières autant que de l'injure, car comme il méconnaissait la tendresse et la compassion, son cœur ignorait aussi la colère.
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Et hanté d'inaccessible, en son armure neuve il allait sans férir, ne trouvant à gagner que renom vulgaire et fortune mesquine.
Dans le ciel des couchants et des aurores, des tentes de parade semblaient se développer en son honneur, et flotter les pavois et les oriflammes. Et c'étaient aussi des fanfares glorieuses qui clamaient dans le vent sa renommée.
Et vers les conquêtes futures il marchait, s'enchantant d'un songe de victoire.
Or, il arriva un jour dans une forêt, et c'était la première fois que s'ouvrait pour lui un tel asile.
Les grands troncs rouges des pins s'élevaient tout droits, semblables à des piliers de porphyre. Dans l'ombre bleue s'infiltraient des rais de soleil, et l'on eût dit une lumière discrète tombant des hautes ver-
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rières des cathédrales, et se mêlant aux fumées de l'encens et des flambeaux. Sous la voûte des lourdes palmes, se dilatait le parfum des résines chaudes, comme s'épandant de cassolettes, et les fleurs d'or des genêts brillaient pareilles aux flammes des cierges sur les degrés d'un autel.
Perceval écoutait surpris le lent murmure d'oraison qui s'éveillait sous les bois, en d'imprécises modulations d'orgues lointaines et de harpes voilées. Et voici qu'il vit venir à lui une femme , et la pensée du Héros chancela devant le rhythme grave et harmonieux de sa démarche. Sa robe, en glissant sur l'allée, faisait un bruit de feuilles mortes sous la brise.
Elle tenait levés ses yeux qu'irradiait le reflet des proches extases, et ses mains jointes sur sa poitrine semblaient retenir son âme encline à se répandre, comme un vase de parfums.
Et s'approchant doucement du Chevalier, ce fut d'une voix très éloignée de lui, comme en prière, qu'elle lui parla :
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— Qui es-tu donc, ô Voyageur qui traverses cette forêt, où nul homme depuis bien longtemps ne s'est aventuré?
— Je suis Perceval, le Dompteur des Forces. Je viens des montagnes inaccessibles, qui m'ont révélé mes destins d'infaillibles conquêtes. Mais qui es-tu, toi dont la voix a troublé mon courage?
— Je m'appelle Sylviane, la Dame des forêts où je vais promenant mon âme pénitente.
Alors Perceval lui dit :
— O Sylviane, de quelle subtile émotion me pénètrent ces musiques et ces parfums, que je sente crouler mes rêves d'orgueil, comme des couronnes déchues et des trônes aux pieds d'argile? Mon glaive s'abaisse de lui-même en ma main et tourne sa pointe vers la terre. J'ai su garder mon cœur des voluptés humaines. Quelle est la puissance inconnue qui me tient maintenant faible et oppressé?
Et Sylviane parla ainsi :
— O Perceval , ton cœur enthousiaste 1. 6..
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d'adolescent a rêvé de royautés merveilleuses. Et tu es parti, confiant en la seule magie de ton Verbe, fier d'éperonner le vol impérieux des Chimères. Ta naïve ardeur éprouve aujourd'hui son néant , devant la Loi mystérieuse du monde, dont la révélation te contraint à l'humilité. Laisse déborder en toi la majesté sainte du Créateur, et courbe-toi sous les souffles d'adoration qui paralysent ton âme. Et loin d'abandonner le fardeau de ta gloire, comme un indigne usurpateur, tu reprendras pieusement ta voie superbe, oint des baumes purificateurs pour accomplir l'Œuvre insigne, et guidé parla Foi vers les royaumes entrevus.
Il sembla à Perceval que tout un fleuve de Grâce ruisselait en son cœur; il ferma les yeux et se prosterna , appuyant sa tète au tronc rigide d'un pin, d'où parurent couler de précieuses larmes d'or.
Quand il se releva, Sylviane était encore devant lui, et sa main calme le bénissait.
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Puis, sans une autre parole, elle se détourna lentement et reprit sa marche recueillie.
Perceval la regarda s'éloigner, très douce et déjà comme perdue dans le passé, avec ses lèvres de silence et ses gestes de quiétude. Et il enserra en son cœur, comme en un reliquaire, le souvenir de ces yeux vagues de pierreries fanées , où il avait lu le secret des réconfortantes extases.
Le Chevalier s'était remis en route, et il n'était plus seulement le Prédestiné , le Fils des Signes glorieux, mais l'Envoyé Divin, le Garant de l'œuvre immortelle. Dans ses yeux qui naguère avaient la lueur froide des glaciers , une aube nouvelle s'était levée où semblaient passer des vols paisibles de colombes. Et cependant, il allait, le glaive en haut, à l'écart des foules, promenant toujours par le monde une force vaine et
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un stérile courage. Car il sentait en lui l'Élu, élevé au-dessus des hommes, et dont tout contact profane aurait souillé les mains choisies.
Or, comme il cheminait un jour à travers une plaine nue, Perceval sentit soudain un grand vent, chargé de saveurs étranges, qui soulevait ses cheveux et semblait élargir sa poitrine , ainsi qu'un vent de prophétie. Perceval trembla comme à l'approche de l'inconnu, et hâta sa marche vers le mystère.
A la tombée du soir, de longues clameurs arrivèrent à lui, et il lui sembla découvrir à ses pieds une mêlée effroyable, où se heurtaient des hordes farouches de cavalerie, et où s'écrasaient ks chars fracassés; et de grands oiseaux s'abattaient et se relevaient sur ce champ de carnage.
Pressé par son ardeur, Perceval se précipita en avant, pensant trouver enfin un combat où pourrait dignement flamboyer l'éclair de son glaive. Mais lorsqu'il fut plus
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près, il s'aperçut que ce bouleversement de massacre , c'étaient les flots tumultueux d'un fleuve immense, qui n'aurait point de fin. Et il eut la révélation de la Mer.
Saisi d'étonnement et de crainte, Perceval s'avança jusque sur le sable de la plage , que ceignaient des formes effrayantes de rochers. Et son âme se plongea au fond de ce gouffre qui se mouvait dans l'ombre.
Et d'abord, ce furent des déchirements de révolte qui se haussèrent vers lui, et il devina des rébellions impuissantes de géants condamnés, qui hurlaient dans une éternité vide. Des apparences de monstres se tordaient, bavant de furieuses écumes, comme un grand troupeau de taureaux sans berger.
Mais bientôt, il eut de ces flots en tourment une pénétration plus intime. Des corps lui parurent se pâmer dans le remous des vagues, et des mains étreindre les rochers, désespérément suppliantes. Les astres, comme des pointes de supplice,
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répandaient un sang d'or sur le sein meurtri de l'océan, où la lune semblait ouvrir une large plaie ruisselante.
Et l'angoisse de cette éternelle douleur étreignit Perceval. Il conçut la souffrance de l'humanité errante et misérable, et son cœur se chargea de cette souffrance, comme d'un fardeau de compassion.
Un long sanglot l'appelait, lui, l'Ami secourable, et il lui sembla que sous ses larmes fraternelles la douleur d'en-bas s'apaisait doucement, et qu'elle s'endormait bercée près de lui, en une plaintive chanson.
Quand l'aube parut, la mer, qui avait monté sur les sables, baisait ses pieds, pareille à un grand chien dompté. Et pendant cette nuit d'épouvante, les oiseaux de mer avaient pris Perceval immobile pour un séculaire rocher, et ils étaient venu heurter leur bec à ses mains étendues pour la miséricorde, qui gardaient un stigmate sanglant.
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Perceval se remit en route. Son glaive ne dressait plus vers le ciel son étoile de diamant, mais il s'inclinait vers la terre, et le Héros prêtait l'oreille à la plainte des hommes. Sa valeur n'attendrait plus le lointain triomphe aux royaumes fabuleux : par la Pitié, Perceval s'était senti le Défenseur envoyé vers l'humanité pour accomplir la tâche justicière.
Gustave Soulier.