LA MAUVAISE FÉE, LA PAS TOURE ET LE GUERRIER
— « S'il reviendra de la guerre, disait la fée, oui, il reviendra, mais quand? tu ne dois pas le savoir. » Et, après un silence:
— « Il reviendra, mais si dans un an à pareil jour il n'est pas ton époux, alors belle fiancée, tu ne seras jamais sienne. »
In ricanement cingla de son ironie la prophétie mauvaise et la fée à mamelles de chèvre, déployant bien grandes ses
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ailes de chauve-souris , s'envola dans les profondeurs de la grotte.
Alors , Izarde la pastoure, tremblante de peur, collant à son beau corps de nymphe sa cotte couleur de temps , bellement dévala le sentier cruel où les épines piquaient de baisers sanglants ses jambes fines, ses pieds nus; où, en sa fuite éperdue, les brousses se fleurissaient des soies fauves de sa chevelure.
Au fur et à mesure de la descente, le paysage s'adoucissait. Dans le satin blanc de leur écorce les bouleaux avaient des yeux moins cruels, les rochers des profils moins terribles que ceux d'en haut, chez la fée. A une petite source qui flûtait, très tendre, dans la mousse étoilée de pétales blancs, Izarde s'arrêta pour panser ses plaies — oiselle délicate — aussi pour s'assurer
des Légendes t$3:
qu'elle était toujours même et que la fée ne lui avait pas jeté un sort qui la fit laide.
Comme les étoiles prenaient leur bain en cette eau claire , Izarde , rassurée , s'éloigna se disant :
— D'ici un an, Monseigneur le Dauphin reviendra au pays et, avec lui, Pierre, mon fiancé.
Mais les jours aux jours s'ajoutaient; jà les montagnes avaient soulevé le voile mystique des neiges; jà les cascades dramatisaient vers les chalets des bergers qui s'ouvraient à l'Été comme des rieurs pastorales, au son argentin des clochettes mêlé à la gravité d'airain des sonnailles. Et se doraient les maïs dans les champs d'Ailevard, près des vignes qui farandolent en treilles à l'italienne.
— Mais Pierre ne revenait pas.
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L'oAlbum
Izarde en menant paître ses chèvres montait plus haut qu'elles encore, sur les pointes des rochers, où seuls veillent
interrogeant l'horizon
les chamois, anxieuse.
Par bandes des soldats rentraient à leurs foyers; ainsi le Yan de la Pernette sa voi-
des Légendes îSS
sine; le Lois de la Philomène; mêmement Guigues le braconnier. — Mais de Pierre point.
Vers la fin du douzième mois un soir qu'Izarde, découragée, presque mourante, se chauffe à l'âtre de sa chaumine, par la cheminée, elle croit ouïr le galop d'un cheval. Émue, elle se lève, écoute... Mais non, rien : c'est le vent sans doute qui sanglote très fort : hôou... hôou... fait-il, tragique, mêlant sa plainte à celle d'un chathuant.
Et le toit de la pauvre maison qui, chapeau empanaché de rieurs filles du vent, la coiffe tant de côté déjà, se penche prêt à s'envoler sous la raffale.
Soudain, la porte s'ouvre sous une poussée violente.
— Izarde, ma très douce !
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— Pierre, mon tant aimé !
Et dans le brouillard qui entre tout flou, dans la fumée qui rabat toute grise, surgit en apothéose leur étreinte.
— « La guerre est finie, mon Izarde, je reste toujours, toujours; à quand notre noce? »
Ramenée à la dure réalité, Izarde, très pâle, murmure: — «A demain, veux-tu? )> Lui de sourire sans voir l'effroi de la pauvrette. Et comme il reste deux jours, le mariage est remis à ce terme extrême.
Izarde n'ose insister.
Enfin se rose l'aube dernière de la prophétie. L'automne ensanglante les taillis. Les grand arbres ont ceint la couronne des clématites qui les poudrent joliment en chevelures d'aïeules.
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Les glaciers sont tout bleus sous le ciel clément.
Les noces ont été fixées au soir, heure du mystère. Pierre qui veut aimer Izarde dans les rieurs l'a quittée, pour lui faire cette surprise — et il est monté vSeul en cueillir, parles monts...
... Par les monts, il a voulu retrouver l'image de l'amie; à la gerbe qu'il cueille pour elle il dit :
— « Longues herbes roussies aux baisers du soleil, vous avez le parfum de ses cheveux et leur couleur!
« Petites anémones blanches , êtes-vous plus soyeuses que la peau si douce de son cou?
« Rhododendrons , qui incendiez le val de vos buissons ras : ses joues, quand je lui dis « je t'aime », s'émotionnent carminées telles que vous.
L'aûlbum
« Sa pureté, ô beau lys sauvage, est tienne.
« Vos souplesses , roseaux ployants, sesilhouettentcomme les siennes, amoureuses.
« Et vous, fleurs vivantes, ô papillons enlarmés de noir, vous palpitez en votre vol aussi mystérieusement que ses paupières.
« Fuis, fuis dans l'air embaumé, fil de la Vierge, fuis vers notre chaumine, qu'elle te tisse en son voile d'épousée. »
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Un petit lac d'émeraude, dans son cadre de rochers gris, dort silencieux; sur les rives humides, Pierre s'approche, fasciné, ô miracle, par les yeux des gentianes aussi bleus, aussi attirants que ceux d'Izarde... Ils manquaient seuls à son bouquet et furent, ô ironie, sa perdition !
Les fées ont toujours raison!
Les jeunes hommes qui retrouvèrent le corps de Pierre bercé sur les eaux, sa gerbe serrée contre lui, ont enlacé des branches sur lesquelles ils l'ont couché.
Les jeunes vierges ont revêtu de la robe nuptiale Izarde : qui n'a pu survivre à l'aimé, et près de lui l'ont étendue.
îôo L'Album
- — Les durs sapins de l'Alpe ont répandu sur eux leurs larmes résineuses. Les calices leur ont versé l'encens rustique.
Et les agnelles de la Pastoure ont gémi.
— Ah!
Jeanne des Ayettes.
Le Gérant : J. DÈS GAChlONS.
Imprimerie Girard, 8, rue Jacquier, à Paris.