LE THEORBE
Timourlenk (Tamerlan) , l'invincible conquérant semait l'épouvante parmi les peuples. A son approche, les plus fiers cheles guerriers les plus intrépides, sentaient le cœur leur faiblir et se dispersaient éperdus, comme bandes de passereaux devant le noir ouragan plein de grondements et d'éclairs.
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Quand Timour écartait les rideaux de sa tente, familiers et ministres se prosternaient dans la poussière et ses soldats féroces tremblaient en dedans d'eux-mêmes.
D'un signe, pour un motif frivole, pour la fantaisie d'une femme, pour rien, pour se distraire, le padischa faisait tomber des têtes par centaines.
Timour, cependant, n'osait soutenir le regard ironique de son bouffon Nars- Eddin-Hodja, et quand celui-ci le raillait impitoyablement au sujet de son pied-bot et de sa tournure déplaisante, il rougissait de honte comme un enfant craintif.
Ainsi , un jour qu'il s'était rendu au bain avec sa suite et que prenant en ses mains un miroir, il avait paru chagrin de voir s'y refléter son visage borgne, Nars-Eddin feignit de verser des larmes.
— Pourquoi pleures-tu? dit le Maître.
— Et comment, répondit Nars-Eddin, ne pleurerais-je pas, sublime Seigneur, alors que je suis obligé de contempler tout
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le jour la laideur d'un visage dont la courte apparition dans un miroir suffit pour vous attrister !
A chaque instant le Hodja faisait de semblables réparties et jouait, en riant, avec la mort.
Cela lui avait donné un grand renom parmi le peuple, mais il s'en moquait comme du reste, étant insouciant de toutes choses et préoccupé uniquement de préparer bons mots et nasardes ou de mettre à exécution les folles idées qui traversaient son cerveau bizarre. Certes, à l'exemple des favoris de cour auxquels leurs impertinences valent plus de richesses et d'honneurs qu'à d'autres les vertus et le talent, il aurait pu amasser de grands biens , mais il préférait courir après des chimères , cueillir des roses et bayer aux corneilles.
Que ses coffres fussent pleins ou vides, il n'en avait cure et ne prenait pas plus au sérieux l'opulence que la misère. Quand il avait de l'argent, il achetait pour son harem
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de belles esclaves, les parait magnifiquement, les comblait de sucreries délicates, de parfums précieux; mais il n'avait pas toujours de quoi les nourrir : alors, il les battait joyeusement pour apaiser leurs plaintes.
Il se confiait dans l'esprit inventif qu'il tenait de la suprême bonté d'Allah et, d'ailleurs, jamais ne se sentait arrêté par les scrupules dont s'embarrassent les hommes vulgaires.
Tel était le caractère du célèbre Nars- Eddin.
En l'année 1408, Dieu voulut que le Hodja ne possédât plus une aspre dans son escarcelle et qu'il ne lui restât plus dans ses celliers ou greniers une seule once de boul-
gour, une seule goutte de pikmer, un seul grain de froment.
Que faire et comment se procurer argent et provision? Car Timour, habituelle ressource du bouffon, guerroyait au loin. Le cas était grave.
Nars-Eddin résolut d'aller jouer duthéorbeàl'ombre des saules baignés par la rivière aux eaux limpides.
Comme il traversait la ville, pour s'y rendre, il avisa une jolie maison presque enfouie sous la verdure et sous les rieurs; la porte, qu'aucun serviteur ne gardait, était entrebâillée , Nars-Eddin s'approcha et considéra cette porte. Plus il la regardait plus il lui semblait qu'en un muet
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langage elle lui adressait un appel discret.
Poussé par la curiosité, il en franchit le seuil et fit résonner ses babouches sur les dalles vernies, mais personne ne se montra. Le logis était sans habitants. Il traversa plusieurs salles meublées ave,c recherche et pénétra enfin, en soulevant une lourde draperie, dans une vaste chambre ornée d'un large divan et dont le plancher était recouvert d'un riche tapis de l'Hindoustan. Au milieu de cette pièce était une table chargée de fruits et de flacons étincelants ; dans le fond s'élevait une de ces profondes armoires grillagées qui servent à enfermer les coussins et les couvertures brodées.
A peine le Hodja avait-il examiné les choses, que des pas pressés et des voix féminines se firent entendre dans la salle d'entrée.
— Préparez la collation, disait-on, le Seigneur Cadi ne saurait tarder d'arriver.
Ouvrir prestement l'armoire aux coussins , s'y introduire et la refermer sur lui
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lurent pour Nars-Eddin l'affaire! d'une seconde.
— Quelle heureuse inspiration j'ai eue d'entrer céans! pensait-il tout en s'installant confortablement, son théorbe sur les genoux. Et l'idée de surprendre le gros cadi Adjid en galante aventure lui avait déjà fait oublier qu'il n'avait plus chez lui ni une seule aspre, ni un seul pain de froment, et que, pitoyablement, ses femmes se lamentaient.
Cependant, les servantes entrèrent portant sur des plateaux pâtisseries dorées, confitures et dragées.
Tandis qu'elles s'empressaient autour de la table, un nouveau mouvement se fit; et voilà que dans l'encadrement des portières tirées apparut le cadi, grave comme à son tribunal, digne et solennel ainsi qu'il sied à un magistrat, même en bonne fortune.
Deux esclaves soutenaient sa démarche pesante, et dès qu'il fut assis, l'aidèrent à enlever le turban qui surmontait sa figure
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bouffie; ils le débarrassèrent également de son manteau, car la chaleur était accablante.
Aussitôt, la dame du lieu vint prendre place à ses côtés sur le divan. C'était une ravissante Syrienne aux yeux de velours, au corps onduleux et plein de promesses. Sur un signe, les servantes et les esclaves se retirèrent silencieusement.
Alors, Nars-Eddin vit le cadi enlacer la taille souple de la dame; mais celle-ci, glissant entre les bras du veillard, échappa d'un mouvement mutin à son étreinte : ce fut pour aller prendre une coupe de vin qu'elle lui présenta après y avoir trempé ses lèvres de corail. Sa seigneurerie vida cette coupe, en but une autre, puis une autre encore. Grâce au breuvage généreux un éclair d'ardeur jaillit dans ses mornes prunelles ; il murmura de tendres paroles et, comme l'eut fait un jouvenceau, se mit à baiser les mains et les bras de la belle courtisane.
— O ma Benefché, ma colombe, mon
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étoile d'Orient, disait-il, quelle félicité plus grande que la mienne Allah pourrait-il réserver à ses élus!
— Cher seigneur!
soupirait la dame.
— Parle ; ta voix est douce; il me semble, à l'entendre, que les ccords célestes des harpes paradisiaques...
Comme il prononçait ces mots, Nars- Eddin saisit son théorbe et se mit à jouer.
Stupéfait, le cadi resta bouche béante, pâle et tremblant; la dame poussa un cri , se leva brusquement et, dans son trouble, heurta la table qui tomba avec un grand fracas de vaisselle brisée, ce qui augmenta leur terreur. Ils s'enfuirent précipitamment.
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Sans perdre de temps , Nars-Eddin sortit de sa cachette, s'empara des habits du seigneur Cadi, enjamba la fenêtre et s'en alla.
Le lendemain matin, l'Effendi, encore troublé des manifestations de la colère divine, vint remplir son quotidien office au Tribunal.
A peine était-il monté sur son estrade, que le Hodja Nars-Eddin, coiffé du turban et couvert du manteau se présenta et le salua.
— Que le salut soit sur toi, répondit le Cadi.
En même temps il regarda son interlocuteur et la surprise la plus profonde se peignit sur son visage.
— Qu'il me soit permis, seigneur Hodja de t'adresser une question.
— Volontiers, Effendi; je suis prêt à te répondre.
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— Où t'es-tu procuré ce manteau et d'où te vient le turban qui te coiffe, telle est ma demande.
— J'en jure par Dieu, un combat a eu lieu hier. Au plus fort de l'action , une panique s'est emparée des adversaires; j'ai ramassé le butin abandonné sur le champ de bataille. Le manteau et le turban s'y trouvaient.
A ces mots, le Cadi comprit tout. Changeant d'attitude, il dit au Hodja :
— Puisque c'est ton butin, il doit te rester; peut-être même un surcroit t'est-il nécessaire pour accomplir cette parole du Livre des Livres « si on te demande : as-tu « vu la brebis? tu répondras : il faut que la « brebis et son petit aient été mangés, car « je n'ai vu ni l'un ni l'autre. »
Le Cadi se fit apporter une bourse pleine d'or et la tendit au Hodja, lequel, après l'avoir acceptée, salua de nouveau l'Effendi en mettant un doigt sur sa bouche.
— Que le salut soit sur toi, répondit Adjib.
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Nars-Eddin acheta une provision de boulgour, de pikmez , de pastema , de pilaf et de froment suffisante pour une saison. Il acheta aussi de belles écharpes diaprées.
Dès lors, il ne fut plus troublé par les gémissements de ses femmes quand il se retirait dans son harem afin d'y composer des poésies satiriques qu'il chantait en accompagnant sur le théorbe.
Paul Mimande.