JEAN DE LA TAILLE
Qu'il me soit permis de consigner ici mes sincères regrets, de la perte d’un littérateur ami, dont les données spontanément fournies et les sages conseils ont contribué, j'aime à le reconnaître, au succès des Maple Leaves. Il me plaisait de voir dans l'honorable Wm. Sheppard, le riche, le courtois, le savant châtelain de Woodfield, du gentilhomme lettré en Canada, le beau idéal. Woodficld ou, si on ie préfère, Samos, était sans contredit un des sites les plus enchanteurs, non-seulement de Sillery, où les paysages sont ravissants, mais, le dirai-je, du Canada entier. Choyé, admiré des grands, M. Sheppard était également aimé du peuple. Doué d'une heureuse mémoire, alerte, gai comme un jeune homme, je me le rappellerai toujours avec plaisir, un jour que, âgé de 83, il venait me convier à un examen des fougères indigènes dans les profondeurs du ravin du ruisseau Saint-Denis. Excursion intéressante, mais passablement ardue, comme j'eu: lieu de le constater.
Je désirerais consacrer à sa mémoire plüs qu'une hâtive notice nécrologique. Dans la carrière militante que les Heaple Leaves n’ont faite auprès de plusieurs de ceux qui n’ont appris nos luttes du passé que de l'historien Wm. Smith, M. Sheppard était un de ceux qui s’offensait le moins de mes appréciations.
Au milieu des salves d'artillerie, qui, le 4er juillet 1867, marquaient le nouveau régime que la Confédération introduisait en ces contrées, le télégraphe annonçait la maladie, bientôt le décès, d'un homme qui avait vu bien des régimes, Les Nestor de Québec apprenaient qu’un des anciens de la ville, un des leurs, venait de clore une longue, une honorable carrière,
Né en 1783, M. Sheppard remontait presque aux premiers temps de la domination anglaise ; 11 avait vu le Canada sans constitution politique; puis la constitution de 1791 créant la Province de Québec; puis l'Union de 1841, imaginée pour détruire la Province de Québec et anglifier sa nombreuse population d'origine française. Plus tard, la Providence, dans ses décrets, octroyait à cet homme des anciens temps, ouelques jours, ou mieux quelques heures, pour saluer l’aurore de la constitution nouvelle, le nouveau pacte politique de 1867, qui ramenait la Province de Québec. M. Sheppard a vu tous ces changements.
Notre ancien ami se plaisait à évoquer les heures roses de sa jeunesse, perdues parmi les scènes palpilantes du passé, Il avait souvenanee du Prince Edouard, quand ce dernier résidait à Beauport, en 1793. Il avait done vu, où pu voir, la belle Madame St. Laurent, cette élégante française, veuve du col. Fortisson, qui avail tenu sur les fonts baptismaux un des fils de l'illustre député du comté de Beauport, M. De Salaberry, Du moins, il se rappelait distinctement que le duc de Kent, père de notre auguste souveraine, élait allé à um bal chez un des premiers négociants de Québec d'alors, M. Adam Lvmburner, qui, à ses connaissances dans le négoce, réunissait une science profonde dans la politique, et fut député en 1794, en Angleterre, pour faire des remontrances à la mère-patrie, Son éloquente harangue se trouve dans le Canadian Review, publié à Montréal, en 1826. M. Lymburner, avec nombre de négociants anglais, résidait dans le quartier fashionable des marchands en 1793, le Sault-au-Matelot. Sans doute, des fenêtres du salon, l'aimable hôte désigna au Prince du doigt le lieu voisin où Arnold, seize ans plus tôt, avait été blessé : c'était une journée mémorable que celle-là pour toutes les
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nationalités du Canada. M. Sheppard ne paraît pas avoir pris une part bien active dans la politique: ses goûts littéraires l'emportaient sur le désir des succès dans l'arène parlementaire. Il a pourtant contemplé de près cette époque brûlante de l'ancienne chambre d’assemblée, l'époque des 92 résolutions.
Tout absorbé, avec le Dr. John Charlton Fisher, le comte de Dalhousie, et autres studieux amis dans Ja création (1) de la Société Littéraire et Historique, engagé dans de grandes entreprises commerciales, il ne voyait les éllustrations du jour que dans l’intérieur de sa villa, à Samos, sur le chemin du Cap Rouge, à Sillery. La villégiature remplit une partie notable de l'existence de M. Sheppard, et bien que ses connaissances, son entourage, son caractère élevé, le désignassent de bonne heure au gouvernement comme digne de figurer au Conseil législatif, il ne semble y avoir brillé qu'au second rang.
Disons un mot de sa villa, à coup sûr une des merveilles du Canada.
WOODFIELD.
Sous les arcades de verdure Où le rossignol fait son nid.