AUTRAN
(1) Cette esquisse fut préparée à l’occasion du séjour ‘du Prince Arthur à Spencer Wood,—l’hôte de Sir N. F. Belleau,—devenu aussi cher aux Canadiens par sa courtoisie et sa bienveillance que l’avaitété son aïeul, le Prince Edouard, aux citoyens de Québec, en 1791. Je conserverai longtemps le souvenir de ses remarques bienveil'antes, exprimées en bon français, lorsqu'il visita mon musée
à Spencer Grange.
“ Enfant de la libre Angleterre
Sois le bienvenu parmi nous |”?
«Ceux qui ont terminé cèdent la place à d'autres et se promènent dans les jardins et les bosquets environnants.
A dix heures, toutes les tables sont enlevées, et les convives sont dans l’attente de ce qui va suivre.
«En effet, le cottage, comme le château dans l'opéra de Zémire et Azor, semble attendre que la baguette d’une fée lui donne la vie. Après quelques minutes d'attente, la porte principale s'ouvre et livre passage au petit roi Craig, suivi de son brillant état-major ; au même instant, un orchestre invisible, perché au sommet de hauts peupliers, joue le God save the King ; les têtes se découvrent et chacun écoute eñ silence l'air national de la Grande-Bretagne.
«Les convives les plus distingués s'empressent d'aller présenter leurs hommages au gouverneur ; ceux et celles d’entre eux qui ne doivent point prendre part à la danse, s'asseyent sur les galeries, où trône Son Excellence ; un aide-de-camp crie: Gentlemen, take your partners! (messieurs, prenez vos danseuses) et le bal commence.
«Soixante ans se sont écoulés depuis ce jour où, danseur infaligable, je dansais comme un tourbillon, une contredanse de trente couples. Mes pas, qui se traînent aujourd'hui pesamment, laissaient alors à peine la trace de leur passage. Toute la jeunesse qui animait cette fête des anciens temps dort aujourd’hui dans le silence du sépulcre ! celle même, la belle d'entre les belles, celle qui a partagé mes joies et mes douleurs, celle qui, en ce jour même, accepta pour la première fois pour la conduire à la danse une main qui, deux ans plus tard, devait la conduire à l'autel de l’hyménée, celle-là aussi a suivi depuis longtemps le torrent inexorable de la mort qui entraîne tout sur son passage.
«Ces souvenirs rappellent à ma mémoire ce beau passage d’Ossian.:
But why art (hou sad, son of Fingal? why grows the «cloud of thy soul? the sons of future years shall pass away : «another race shall arise, The people are like the waves of «the ocean ; like the leaves of woody Morven : they pass away in the rustling blast, and other leaves lift their green «heads on high. »
« En effet, pourquoi ces nuages sombres attristent-ils mon âme? les enfants de la génération future passeront bien vite, et une nouvelle, surgira. Les hommes sont comme les vagues de l'océan ; comme les feuilles innombrables des bosquets de mon domaine ; comme les vents d'automne qui dépouillent mes bocages, mais d’autres feuilles aussi vertes couronnent leurs sommets. Pourquoi m'attrister ? quatre-vingt-six enfants, petits-enfants et arrière-petits-enfants porteront le deuil du vieux chêne que le suuffle de Dieu aura renversé! Et si je trouve grâce, au tribunal de mon souverain juge, s’il m'est donné de rejoindre l’ange de vertu qui a embelli le peu de jours heureux que j'ai passés dans cette vallée de tant de douleurs, nous prierons ensemble pour la nombreuse postérité que nous avons laissée sur la terre.
«Je retourne à la fête où m'attend le lecteur. Ilest deux heures et demie, nous sommes au milieu d’une contredanse des plus gaies, speed the plow, peut-être ; l'orchestre cesse tout-à-coup de jouer ; les uns restent les bras étendus, les autres une jambe en l'air, tout en cherchant à deviner ce qui cause ce contre-temps. L'arrivée des deux évêques, Monseigneur Plessis et le Lord Bishop Mountain, nous donne le mot de l'énigme ; en effet, un aide-de-camp avait d’un signe imposé silence à l'orchestre en voyant s’avancer les deux grands dignitaires de leurs églises respectives. La danse avait cessé pour ne recommencer qu'après le départ des deux évêques. Sir James, par égard pour leur caractère, avait établi cette étiquette.
QA trois heures, le son d'un cor se fait entendre dans le lointain, et tout le monde s'enfonce, à la suite du gouverneur, dans un sentier pratiqué dans la forêt, alors vierge, de Powell- Place. Quelques personnes, vu la longueur de la promenade, commençaient à croire que Sir James faisait faire un tour d’appélit, avant le diner, aux convives qui n'avaient pas pris part à la danse, quand, au détour d’ur sentier, une immense table, couverte d’un dôme de feuilles de différentes espèces, apparaît tout à coup comme une oasis bienfaisante. En effet, M. Petit, chef de cuisine de Son Excellence, s'était surpassé pour l’occasion, et comme Vatel, il se serait percé le cœur s’il n’eût
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