LE CIMETIÈRE DU MOUNT HERMON
«Ilest pourtant quelque chose de plus religieux, de plus puissant, de plus solennel que les voix harmonieuses de l'orgue: c'est le silence des tombeaux. Ilest un parfum plus 2nivrant, plus religieux que celui de l’encens ; c'est celui des chèvre-feuilles, qui croissent sur les tombes sur lesquelles l’herbe a poussé épaisse et drue en même temps, et moins vite que l'oubli dans le cœur des vivants.
« Quand le soir, au coucher du soleil, seul dans un cimetière, on commence à frissonner au bruit de ses propres pas; quand on respire cette odeur du chèvre-feuille, il semble que, tandis que le corps se transforme et devient les fleurs qui couvrent la tombe, la pervenche bleue, la violette des morts, et le chèvre-feuille, il semble que l'âme immortelle s'échappe, s’exhale en parfum céleste, et remonte au-dessus des nuages,
« Beaucoup de poëtes ont parlé des vers qui dévorent les cadavres ; c’est une horrible image, horrible surtout pour ceux qui ont livré à la terre des personnes chéries; ce ver des tombeaux a été inventé par les poûtes et n'existe que dans leur imagination : les corps de ceux que nous avons aimés ne sont pas exposés à celte insulte ct à cette profanation. Des savants, de vrais savants, vous diront qu’il n’est pas vrai que la corruption engendre des vers; il faut que certaines mouches aient pondu les œufs d’où les vers doivent sortir, et ces mouches-là ne savent pas percer la terre au-delà d'une certaine profondeur.
«La vie est bien changée du jour où l'on a déposé dans la terre le corps d'une personne aimée : que de choses vous inquiètent auxquelles vous n'aviez jamais songé ! C’est une image qui ne reste pas toujours à vos côtés, mais qui vous apparait tout-à-coup au moment le plus inattendu, et qui vient vous glacer au milieu d’un plaisir ou d'une fête, qui arrête et tue un sourire qui allait fleurir sur les lèvres. Il ne faut, pour l’évoquer et la faire apparaitre, qu'un mot qui était familier au mort, qu'un son, qu'une voix, qu'un air que l'on chante au loin et dont le vent vous apporte une bouflée ; il ne faut que l'aspect et l'odeur d’une fleur, pour qu'on revoie à l'instant cette triste et chère image, et qu'on ressente au cœur comme une pointe aigue, la douleur des adieux et de l’éternelle séparation.
« De ce jour, on a une partie de soi-même dans la tombe; de ce jour, on ne se livre plus au monde et à ses distractions qu'en s'échappant et au risque d’êtré à chaque instant ressaisi et ramené au cimetière.
« En ellet, on a enterré dans leur tombe tout ce qu’on aimait avec eux, et les fleurs cultivées ensemble et les chagrins subis ensemble, toutes choses qui nous rappellent les morts et nous parlent d’eux.
«J'ai dans un coin solitaire du jardin, trois hyacinthes que mon père avait plantées et que la mort l'avait empêché dé voir fleurir. Chaque année, l’époque de leur floraison est pour moi une solennité, une fête funèbre et religieuse ; c'est un mélancolique souvenir qui renait et fleurit tous les ans et exhale les même pensées avec son parfum.
« Mais quel triste privilége a donc l'homme entre tous les êtres créés, de pouvoir ainsi par le souvenir et par la pensée suivre ceux qu'il a aimés dans la tombe et s’y enfermer vivant avec les morts ?
« Quel triste privilége! Et quel est celui de nous qui voudrait le perdre ? Quel est celui qui voudrait l'oublier tout-à-fait ?»
Washington Irving, termine comme suit, au Skelch Book, une intéressante étude sur les cimetières ornés des belles campagnes-de l'Angleterre :
« Les regrets pour les morts, sont les seuls dont nous refusons de nous divorcer. Toute autre perte, nous tâchons de l'oublier ; toute autre blessure, nous essayons de la guérir. Celle-là, nous nous faisons un devoir de la perpétuer: cette douleur, nous en faisons notre compagne, aux heures de solitude ei d'isolement. Montrez-moi la mère qui consente à oublier la mort d'un enfant, bien que le souvenir de cette tendre fleur, arrachée de son sein, n'éveille chez elle que des pensées déchirantes ! Quel est l'enfant qui bannira de son esprit la mémoire de sa mère, sa douce mère, bien qu'en
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