D'ÉNORMES CARIBOUX ET D'ORIGNAUX GÉANTS
capturés par lui, ses pêches à la truite et au poisson blanc, quasi miraculeuses. Tout était original chez Gabriel, le pêcheur aux cheveux blanes. Six poules noires dans un petit caveau souterrain, où le maître descendait en enlevant une planche près du coin du feu, avaient pour mission de pondre sans désemparer du ler janvier au ler juillet. En mai, ses enfants tendaient un trébuchet pour les rossignols dans un bouleau voisin. En juillet et août, une petite glacière, de branches de sapins, contenait quelques douzaines de truites fraîches pour ses pratiques. Gabriel était doué d’une mémoire prodigieuse. Tel, je le vis, pendant l'été de 1870. Amant passionné de la pêche et de la chasse, il était d’une bravoure à tous crins; plein d’égards, de courtoisie, de loyauté pour ses hôtes. IL avait vu l'âge d'or du sport en Canada, le temps où les Gardes de la Reine, les Grenadiers Guards, venus avec le comte de Durham, en 1838, battaient la campagne en tous sens avec chevaux et chiens, prêts à faire vingt licues à la raquette, rien que pour voir la piste d'un caribou. Gabriel avait vu tout cela; il avait servi de guide au comte de Caledon, aux capitaines Grimston, Mundy et Windham. © heureuxtemps! Il racontait aussi, avec une piquante criginalité, une lutte sanglante que lui et deux gros messieurs de Québec, comme il les nommait (l’hon. M. Irvine et M. C. Smith}, eurent à soutenir, pendant une partie de pêche sur le lac Saint-Charles, pendant l’été de 1851...
M.I......, tout récemment admis au barreuu de Québec, s’était laissé aller à la tentation de pêcher de la truite sur ce lac, pendant la vacance de juillet, avecun ami; la parole est à Gabriel :
‘ Il y avait quelque temps que nous péchions en silence, tous trois assis dans notre canot; ça mordait pou. En détournant la tête, qu'est-ce que je vois! un
(*) Isaac Walton, mourut le 15 décembre 1683, à Winchester, en Angleterro, agé de 90ans ; ses exploits de pêche à la mouche, ses écrits l'ont immortalisé.
LA PÈCIE A LA LIGKE. 211
fraiche, rôtie sur la braise, est un met exquis, digne de Brillat- Savarin, alors tapez-là, vous êles des miens. Je vous dis, moi, qu'eussiez-vous véeuaux beaux jours de Rome, Ausone, Oppien, Ovide vous eussent consacré des hexamètres et que, si, aujourd'hui, votre mérite est méconnu, inapprécié, c'est un signe infaillible du malheur des temps, une preuve manifeste de Ja dégénération de l'humanité !
Je suppose donc que, sous l'influence du feu sacré, vous méditiez la capture de saumons, de bars, de truites et de brochets, et que vous vous adressiez à moi pour une feuille de route. Ap-
ours, noir comme le diable, au milieu du lac et traversant à la nage vers la rive opposée, à l'endroit le plus large. Avez-vous peur des ours, leur dis-je ?
‘ Mais ! non! s'écrièrent-ils ! Prenons-le vif!
‘ J'eus à peine le temps de dire que nous n’avions ni fusil, ni couteau de chasse, ni autre arme que nos avirons et nos perches de ligne.
“ Ramons ! ramons! s'écrièrent mes gaillards ! à l'ours! à l’ours!
“Ça me faisait un peu l'effet comme si ces gros messieurs pensaient que c'était aussi aisé de prendre sans armes un ours dans le lac qu’une truite à la ligne. J'enfonce mon bonnet rouge, trousse mes manches, prend une chique et rêpète avec eux : “Ramons!??
‘ Tâchons de ne pas briser la peau, ajoute M.Smith, car je veux l’envoyer à mes amis en Angleterre.
‘ Doucement, monsieur, doucement! prenons-le d’abord! “Ramez donc! Ramez donc! ”
‘“ Un canot alège, avec trois bons avirons, file vite ; encinq minutes, nous arrivions à l’abordage. Je me disposais à les seconder de mon mieux, etme préparais à frapper un grand coup d’aviron sur la tête de l'animal, quand M. I... me dit : # Gabriel, à moi le premier coup, ! ”’ l'animal reçut l'attaque sans broncher, et j’encouragai ces messieurs à frapper dru, guidant le canot avec mon aviron. L'ours plonge pour éviter un coup, et l'eau devient rouge du sang qui lui sortait du nea.
‘ [1 va s'échapper, dis-je; saisissez-le par la queue! non; par le poil du dos, l’un de vous, et l’autre tâchera de l’étourdir à force de coups sur le museau! L’'ours nous trainait à la remorque ; mais voici bientôt une autre fête. Irrité, il plonge, revient à la surface du côté opposé, saisit de ses griffes le bord du canot, qui vient prêt à chavirer, et s'emplit à moitié d'eau. La lutte devenait sérieuse ; je ne sais ce qui en serait résulté, lorsque M. I... de s'écrier: “Nous coulons à fond et je ne puis nager! ” Je vous assure qu’en ce moment, la confusion et ie clapotis d’eau rougie de sang dans notre canot, faisaient dresser les cheveux, le canot s’emplit.
“ Vidons le canot avec nos chapeaux ! vite! pousse au Large!” tel fut le cri de détresse de mes sompagnons d'armes. Ça me faisait mal au cœur, de voirévader l'ours et je me contentai de dire: ‘La peau de cet ours ne partira pas ect été pour l'Angleterre ! ” Je gagnai, en nageant, la rive avec M. Smith et nous revinmes prendre M. Irvine accroché au canot.
“ J'avais eu plus de chance avec celui que j'avais rencontré quelques années auparavant, sur le même lac, en compagnie de M. Wm. White, et de son épouse, tous deux de Québec, le jour de leur mariage : celui-là, nous l’amarinâmes bel et bien. ”
partenez-vous à la grande ville bâtie au pied du Mont Royal? vous trouverez, pour votre amusement favori, de magnifiques rivières, des lacs for! poissonneux dans les cantons à l’est de Montréal. Les îles du Saint-Laurent, le lac Champlain, le lac George et les affluents de l'Outaouais vous procureront de bonnes pêches, mais je n'ose en dire trop sur un territoire que je ne connais qu'imparfaitement. Appartenez-vous au district de Québec? voyez l’ample moisson qui vous attend sur la côte qui s'étend de Québec au Labrador d’un sens, et de Québec à la Baie des Chaleurs de l'autre. Ne vous alarmez pas, ami pêcheur.—D'abord il faut s'entendre. N'allez pas croire que je vous méprise parce qu'il ne vous a pas été donné de capturer à la mouche, une fois dans votre existence, un saumon du poids de quarante livres. Pour prétendre à une telle félicité, qui donne une idée des joies célestes, il faut avoir de la vocation, une vocation toute particulière ; 11 n'y a pour cela qu'un petit nombre d'élus, comme eut dit eet éloquent (1) et excentique pêcheur d'hommes et..…....de poissons, le Révérend Messire Adamson, que j'ai déjà cité et qui prit pour texte d'un fort beau sermon, qu'il prècha à l'équipage de sa goëlette mouillée, en juillet 1846, au Saguenay, ces paroles de l'évangeliste Saint-Jean, chapitre 21, verset 3: «Je vas pêcher. » Au fait, quels sont donc les endroits de pêche dans le voisinage de Québee? Nous avons 2 lac Saint-Joseph, où l'on prend aussi l'achigan ; le lac Sept-Hes, son voisin ; les lacs aux Grenouilles. Perth, au Chien, à la Truite rouge, tous sont dans les environs du lae Saint-Joseph ; les lacs Blanc, Sud-Ouest, Saint-Vincent, Thomas, des Neiges, à l'Epaule en arrière de Stoneham ; les lacs Malbaïie, Claire, Mackenzie, Sagamité, Burns, Laurent, Bonnet, Saint-Charles, Beauport ; les lacs Parent et Falardeau, dans les environs de celui-là, les derniers formentune chaîne de laes fort poissonneux. Ensuite, viennent le Montmorency, le Jacques-Cartier, le lac Calvaire, le lac Bonhomme en arrière de la Jeune-Lorette ; les lacs de Stoneham, le lac Trois-Saumons, une chaîne de lacs nouvellementdécouverts lelong du chemin Saint-Jean, le Sainte-Anne, le Saint-Charles, lEtchemin, la Chaudière, à peu de distance
(1) Salmon Fishing in Canada, —page 121.
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