‹ L'album du touriste [microforme]Chapitre 86 sur 140 · CHASSE AUX ALOUETTES · texte numérisé non relu

CHASSE AUX ALOUETTES

—Je dirais, sur ce point comme sur bien d’autres : Fiat lux / Qu'avez-vous donc, chasseurs, mes amis; d'où vient votre ébahissement? est-ce que, par hasard, vous étiez sous l’impression qu'il n’y avait que Québec, le Saguenay ou les mille Isles qui présentassent des points de vue imposants ? Je vous entends vous écrier: Quel spectacle !

Voyez, en effet, les massifs de verdure, et ces vastes toitures et ces flèches luisantes tout au sud d'où nous sommes. Ce sont les toits et les flèches des églises de Saint-Thomas et des paroisses voisines......Suivez, en descendant, le cordon de blanches maisonnettes, coupé çà et là, par des clairières ou des bocages d'arbres fruitiers ou forestiers, et vous arriverez au pittoresque promontoire ou rocher appelé le Petit Cap, presqu'en ligne avec l'église dite du Cap Saint-Ignace : cette langue de terre, pour peu qu’elle continue de se fondre, sera bientôt unilot. Voyez, deux ou trois lieues plus bas, la spacieuse église de l'Islet, avec ses deux tours. Dans le lointain, audessus des ondes qui, selon l'expression de Byron, semblent «danser de joie» vous distingnez, bien imparfaitement il est vrai, le clocher de l'église au milieu du village de Saint-Jean Port-Joly ; paysage obligé dans nos campagnes : un amas de maisons dominées par l'église paroissiale, les petits autour de la mère !

Tout en admirant ce riant tableau, nous primes la direction de la grève en causant chasse et gibier.

—Au fait. N'avez-vous pas écrit quelque part qu'un superbe cygne avait été tué ces années dernières, sur cette même plage, et que le seigneur de céans en fit hommage, en 1839, à Lord Gosford ?

—Concedo.

—N'avez-vous pas donné ce fait comme fort remarquable, rare comme......le merle blane, une corneille blanche, que dirai-je enfin, quelque chose qui se voit aussi peu souvent dans le Saint-Laurent, que le grand serpent de mer, le Kraken ?

—Distinguo. Pas lout-à-fait aussi rare, mais guère s'en faut.

—Eh bien! monsieur le naturaliste, sachez que depuis cinq minutes que je scrute l'horizon, j'ai compté non-seulement un,

mais beaucoup de eygnes, plongeant dans le fleuve à qui mieux mieux : tenez, en voilà un, qui tournoie en battant des ailes, prêt à aller chercher son déjeùner sous la vague ?

—De grâce, monsieur le ciladin, ces blanes plongeurs que vous prenez pour des cygnes, ne sont que des goëlands argentés : les voraces! voyez comme ils avalent les éperlans, Mais baissez-vous à terre, bien bas; silence! ! !

—Saints du paradis! quelle nuée de volatiles!

Chacun, alors, de se précipiter à terre, et la mouvante colonne, après avoir rasé l’eau rapidement, se forme en une vaste spirale, se replie sur elle-même, chaque individu, faisant reluire au soleil sa blanche poitrine, s'élève de quelques pieds au-dessus du rivage, et se rue sur le sable comme un tourbillon.

Mes camarades, comme abasourdis de celte avalanche de gibier, se préparaient à faire feu, lorsqu'un signal de ma part les arrêta. Je me mets de suile tête baissée à faire l'approche, conduisant le gibier devant moi vers le fleuve, où le rapport de la marée était prêt de se fixer là et où se trouvaient quelques petits îlots que l'eau n'avait pas encore recouverts. Chacun sait combien sont peu farouches les aloueïtes du mois d'août.

Pour peu qu'on y aille avec mesure, il est facile de conduire devant soi le vol entier qui s'occupe industrieusement, en courant, à recueillir des graines de plantes marines dans le rapport, au moment où il attérit. Les alouettes alors s’embarquent par centaines sur des morceaux de bois, sur des jones flottants ou sur les pelits flots formés au rivage, pour y attendre le départ des eaux : la décharge d’une arme à feu, produit en ces occasions des effets surprenants. C’est un massacre colossal, qui se double si l’on tire un second coup, à l'instant où les bandes, se reformant, se posent de nouveau parmi les blessés qui se lamentent et s’agitent en tous sens.

Ayant réussi cette fois à faire attrouper les alouettes sur un petit banc de rochers entouré d’eau à quelques pieds de la rive, je làchai, sans remuer, mon coup de fusil sur leurs bataillons serrés, les prenant à la file. Le rocher resta jonché de morts et de mourants ; les survivants prirent leur essor en tournoyant.

Deux minutes plus tard el au moment où, les ailes tendues et presque immobiles, elles se posaient au lieu du sinistre, mes camarades firent feu ensemble.

Le résultat de nos trois décharges, fut deux cents pièces de gibier, sans compter les blessés qui se sauvaient à la nâge.

Et les bandes se succédaicnt sans interruption presque, et le plomb meurtrier les abattait par centaines : c'était bien la grande mer des alouettes. Après tout, le garçon de ferme n'avait pas tort, les paniers n'étaient pas de trop.

Moissonner d'avantage et sans fatigue de si faciles, de si nombreuses victimes, n’était-ce pas déroger aux canons de la vénerie ?

Nous le pensâmes et, envoyant an manoir nos paniers gonflés, nous nous dirigeâmes à Ja fraîcheur du matin vers la vaste batture de l'Ile-aux-Oies, espérant découvrir, le long du chenal, quelques sarcelles et des pleuviers ; mes amis et moi nous savions désormais ce que c'est qu'une chasse aux alouettes à la grande marée de la fin d’août.

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