CHASSE AUX ALOUETTES
temps de m'en apercevoir, tant avait d’altrait pour moi le sejour de l’île giboyeuse où mon respecté parent dispensait l'hospitalité avec le laïsser-aller des honnêtes gens qui vivaient aux temps homériques. Homme spiriluel autant qu'exeellent tireur, aimable conteur, il se plaisait surtout à distraire les jeunes amis que la belle saison ou les vacances amenaient sous son toit, par le récit de ses aventures de chasse ou de ses voyages sur mer, sans oublier une épisode où il figurait comme prisonnier de guerre en Espagne. Ainsi s'écoulait douce et bien remplie la vie du propriétaire de l'ile enchanteresse que deux siècles auparavant M. de Montmagny s'était fait concéder par la compagnie de la Nouvelle-France, comme lieu de chasse; c’est À, si on en croit l'histoire, que le Nemrod français venait. chaque automne, en pourchassant canards et bécassines, oublier les soucis de la vie publique. Certes, il m'avait pas mauvais goût, notre ancien gouverneur.
O vous tous disciples du grand saint Hubert, et vous amants de Ja belle et grandiose nature du Canada, désirez-vous comprendre le charme de cet endroit? veuillez done m'accompagner dans ma course matinale.
D'abord, avant d'endosser fusil et gibecière, descendons à la salle à manger nous fortifier contre les humides vapeurs du matin: ‘n vaste bol de tait fumant nous attend sur le buffet . ous y ajouterons deux œufs frais, du sucre ad libitum ci, more majorum, quelques cucillerées d’une eau-de-vie pâle et vieille, tout comme si M. Chiniquy n'eut jamais, en 1840, entrepris une croisade contre les spiritueux. Cette prescrintion religieusement remplie, en avant mes braves !
— (Ah! T1 Mossieur, s'écrie le garçon de ferme, vous alliez oublier que c’est aujourd'hui la grand'mer des alouettes : emportez-done en sus avec vous, des paniers !»
C'est qu’en effet, le mois d'août est, par excellence, le mois des alouettes, le premier gibier de grève de la saison de chasse. Vers le vingt de ce mois, les bandes commencent à arriver des pays du nord, Leurs volées sont peu nombreuses d'abord, puis elles deviennent plus considérables, puis on les compte par myriades. Vous entendez leur voix dans les airs, qui, cependant à peine arrive jusqu'à vous, tant leur vol est élevé;
elles tournent, tournent à cette hauteur, pour explorer leur cher pays de passage et, dans leurs gyrations, elles se rapprochent de plus eu plus de la terre; enfin leurs joyeux cris sont distinets et vous voyez leurs escadrons aîlés décrire mille et mille évolutions dans l'élément diaphane, au sein duquel ils flottent avec tant de légèreté et de grâce.
Le moment de prendre terre arrivé, les alouettes longent les arbres de la forêt, les falaises de la côte, descendent comme des tourbillons vers les plages et les eaux du fleuve qu'elies rasent à les toucher, s'élèvent de nouveau, redescendent encore et finissent par s'abattre sur les bancs de sable qu'elles couvrent de leurs flocons mouvants. Il faut ainsi les voir tomber, comme une grosse bordée de neige grise, sur les Battures aux alouettes, à l'entrée du Saguenay; surles Bancs de Portneuf, vis-a-vis de Rimouski, sur la Batture de Manicouagan, et autres endroits où leurs essaims sans nombre semblent se donuer rendez-vous, à la fin d'août, chaque année.
C'est de ces chef-lieux de réunion qu'elles se répandent par bandes moins considérables, bien que nombreuses encore, sur tous les rivages de notre grand fleuve.
Le soleil est déjà visible à l'horizon, l'air est frais, le temps calme, et nous voici qui arpentons la grève de la pointe sud-est de l'ile aux Grues.
—Mais avant d'aller plus loin, d'où vient ce nom, demande un des interlocuteurs?
—C’est tout simple...
« Du temps que la Reine Berthe filait»......pas précisément, mais vers l’époque où M. de Montmagny chassait.....longtemps après......et même de nos jours, l'oiseau-voyageur, chanté par Horace, gruem advenam, la grue, y faisait étape et, pourtant, ce mélancolique rèveur n’est pas de nos endroits : les vastes prairies du sud-ouest le réclame pendant l'hiver, et l'été, il va confier ses pudiques amours aux savanes, aux îles solitaires et aux paisibles lacs des pays du Nord.
—Si c'était des grands hérons bleus au lieu de grues..…...les amis de Wilson, au lieu des vengeurs d'Ibycus..... (1) que diriez-vous ?
(1) On trouvera l'épisode de la mort d’Ibyeus relaté dans l’Ornithologie du Canada, page 323,
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