DES PRINCIPALES TRANSMUTATIONS METALLIQUES
Pour (l(‘velo[)per avec les détails comTiiabios l’argurariU liistoriquo, tliùiue favori invoqué par les adeptes eu faveur de leur science, nous alfens rapporter les événements les plus remarquables parmi ceux que l’on a désignés sous le nom de faits de transmutation métallique. 11 est bien entendu que nous ne prendrons ici pour guides que les écrivains sérieux qui ont eu le soin d’appuyer leurs narrations sur des documents et îles renseignements précis. Tels sont G. de Hoghelande, dans son Historiæ aliquot trànsmutationis metallicæ, Lenglet-Dufresnoyj dans son Histoh'e de la philosophie hermétique, et Schmieder, dans son curieux ouvrage Geschichte der Alchemie. Des faits singuliers que nous allons essayer de faire revivre, il ne sortira point, liàtonsnous de le dire, la preuve (jue la pierre philosophale a été trouvée. Sur cette question notre opinion est fort ^rrètée ; ex, bien que l'état présent de nos conn.iissances chimiques ne repousse point d’une manière formelle la possibilité d’un tel résultat, nous ne croyons nullement que le grand seCret de la science herniéti({uc ait jamais été révélé à aucun élu dans là longue série de siècles où il a été l’objet de tant de recherches ardentes. Nous aurons soin de jilacer, à côté do chacun des événements que nous aurons à raconter, l’expli-
L’ALUlllMlli ET LES ALCHIMISTES.
cation qui, selon nous, permet le mieux d’en rendre compte. Dans un grand nombre de cas, c’est par l’emploi de fraudes faciles à signaler que le fait peut s’expliquer. — Aussi conseillons-nous au lecteur, avant d’entreprendre la lecture des pages qui vont suivre, de se reporter au célèbre mémoire de Geoffroy sur les supercheries concernant la pierre philosophale. Ce mémoire se trouve reproduit dans les notes de cet ouvrage comme un correctif que l’on pourra toujours trouver sous la main et consulter dans un moment de doute ou d’bésitation. — Dans d’autres cas, les adeptes agissaient de bonne foi, et les résultats merveilleux qu’ils voyaient se produire tenaient à des circonstances étrangères qui leur échappaient, mais que l’état actuel des sciences chimiques permet aujourd’hui de saisir. Nous aurons le soin de montrer cba- ([ue fois la source de l’erreur involontaire dans laquelle tombaient les adeptes et les spectateurs témoins de ces prodiges.
Ces réserves établies, nous pouvons aborder l’histoire des transmutations métalliques, ün comprendra , après cette lecture, l’émotion profonde que ces événements ont excitée en Europe dans les siècles de crédulité et d’ignorance au milieu desquels ils ont apparu, et l’influence qu’ils durent exercer à cette époque sur l’imagination des hommes : le crédit universel, l’empire immense dont l’alchimie a joui si longtemps en Europe n’aura dès lors plus rien qui doive étonner.
Les (,‘crivains qui se sont attachés à nous transmettre les divers faits que l’on considère comme de véritables transmutatiq^is, rapportent un certain nombre de ces événements, qui se seraient passés pendant les douzième et treizième siècles. Ils attribuent des projections couronnées de succès à divers alchimistes de cette époque, tels que Arnauld de Villeneuve, saint Thomas d’Aquin, Alain de Lisle et Albert le Grand. Nous ne remonterons pointa des temps si éloignés, pai’ce que les témoignages qui nous restent concernant ces faits, seraient insuffisants pour la sincérité et l’utilité d’une
HISTOIRE DES TRANSMUTATIOiXS.
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discussion liistorique. C’est seulement du quatoi'zièinc siècle (|ue Jious ferons partir la revue qui va nous occuper. D’ailleurs, c’est à cette époque qu’appartient l’un des événements (jui marquent le plus dans les fastes de la [ihilosopliie hermétique. C’est alors qu’apparaît la chronique de Nicolas Flamel, chronicjue étrange, et (jui a donné tant de popularité et de retentissement aux idées alchimiques. C’est donc par l’examen des transmutations attribuées à Nicolas Flannd que nous commencerons l’iiistoire des transmutations métalliques.
CIJAPITUE PREMlEi;
MCOl.iS FLAMCI,
Ce n'ést pas seulement dans l’ordre (‘hronologique que Nicolas Flamel doit être [)lacé le premier sur la liste des fortunés souffleurs. L’adepte heureux qui laissa une mémoire non-seulement vivante, mais presque vénérée pendant plus de quatre siècles ; celui dont le nom populaire s’est incrusté si profondément dans les traditions et les légendes de notre pays, mih ite, à bien des titres, d’occuper la première place dans les récits de la science transmutatoire. Tandis que la plupart des adeptes dont nous aurons à rappeler l’existence, ne trouvent dans la pratique de leur art que la déception, la ruine ou le désespoir, Nicolas Flamel ne rencontre dans sa carrière que bonheur et sérénité. Loin de se ruiner en travaillant au grand œuvre, on le voit ajouter subitement des trésors à sa fortune. Il dispose de richesses considérables |)üur le temps, et que l’opinion populaire élèvera bientôt à
des piopoiTioiis l'abuleuses. il emploie ces ricliesses on dotations charitables et en fondations pieuses qui lui survivront. Il bâtit des églises et des chapelles sur lesquelles il fait graver son image accompagnée de symboliques figures et de croix mystérieuses que les adeptes des temps futurs s’efforceront de déchiffrer pour y retrouver l’histoire de savieetla description cabalistique des procédés qui font amené à la réalisation du magistère.
Dans un manuscrit de la main de Nicolas Flamel, on trouve résumés, par des indications précises, le nombre et la succession des opérations qu’il faut accomplir pour parvenir au grand œuvre *. Nicolas Flamel explique dans ce manuscrit, à l’adresse des alchimistes, ce qu’à la même époque il leur donne à déchiffrer dans les figures hiéroglyphiques du charnier des Innocents et du portail de Snint-Jacques-la-Boucherie. Qui iie serait frappé d’un tel enchaînement de réalités si bien liées entre elles, si bien confirmées les unes par les autres? De grandes richesses ses rapidement acquises sans que personne en puisse indiquer la source, de nombreuses fondations qui en attestent l’importance, et des monuments divers qui, dans leurs décorations symboliques, en attribuent l’origine au grand œuvre; puis un livre, contemporain de ces symboles, qui vient
* C’est le manuscrit qui existe encoré à la Bibliothèque impériale, cl que l’on désigne quelquefois sous le nom de Traité des lavures; il débute ainsi : « Cy commence la vraie pratique de la noble science d'alkmie... u Et fait connaître le nombre et la succession des lavures à exécuter pour la préparation de la pierre philosophale. La critique est forcée d’abandohner la cortiposition de cet ouvrage à Nicolas Flamel, car il est écrit de sa main, et l’on ne trouve pas d’autre aulèur il qui l’on puisse l’attribuer.. Or, ce manuscrit contient dans Son titre, écrit de la même main, et tonscqucmmenl authentique au même degré que le reste du texte, une sorte de sommaire résumant, par des indications très-nettes, les divers sujets traités dans la plupart des livres que la tradition a mis sous le nom de Flamel. Ce manuscrit devait suffire à lui seul, tous les traités qu’on lui attribue fussent-ils apocryphes, pour confirmer l’opinion générale, qui a si longtemps régné, du triomphe de Nicolas Flamel dans l’œuvre hermétique.
leur servir de commentaire, et le tout, depuis l’origine jus- ([u’à la fin, se rapportant à l’histoire du môme personnage. Certes, nous reconnaissons et nous entendons réserver les droits de la critique, mais nous ne comprenons guère celle qui, dans ses préventions systématiques contre toute histoire ornée par la légende, n’a pas craint de contester à Flamel jusqu’au titre d’alchimiste. Il nous paraît donc impossible de dénier à l’écrivain de Saint- Jacques-la-Boucherie le titre d’adepte et les travaux qui en sont la conséquence. Quant au fait d’a voir trouvé le secret de la science hermétique, nous exposerons les motifs qui empêchent d’en laisser subsister la pensée. Mais si l’on ne peut admettre que Nicolas Flamel ait possédé la pierre philosophale, au moins faut-il reconnaître qu’aucun autre alchimiste n’a rassemblé un plus grand nombre de preuves pour faire croire à la réalité de ce fait, et pour implanter cette opinion dans les esprits de ses contemporains.
On nepo.ssède aucun renseignement précis sur la date ni sur le lieu de la naissance de Flamel. La plupart de ses biographes le font naître à Pontoise ; mais nul d’entre eux n’a fixé l’époque de sa naissance. Cependant, en rapprochant quelques dates plus faciles à nhinir, on trouverait sans doute que l’époque de sa naissance ne doit pas s’éloigner beaucoup de l’année 1550. Bien que d’une fortune très-médiocre, ses parents purent lui donner une éducation que nous appellerions aujourd’hui libérale. Certaines connaissances dans les lettres lui étaient, en effet, nécessaires pour venir, comme il le fit, s’établir, jeune encore, dans la capitale du royaume en qualité d'écrivain public, profession qui embrassait alors beaucoup de travaux d’une nature variée. Plusieurs témoignages nous montrent que Nicolas Flamel exerça cette profession dans toute son étendue et avec un succès qui peut le faire considérer comme un clerc distingué parmi les artistes du quatorzième siècle,
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Comme aucun document ne peut éclairer les premières années de sa vie, l’iiistoire de Flamel ne commence, poui' nous, qu'au moment où il apparaît, au charnier des Innocents, parmi les écrivains publics qui, de temps immémorial, avaient adossé leurs échoppes contre ces vieilles constructions. Cependant, les gens de sa corporation étant allés plus tard s’établir sous les piliers de l’église Saint-Jacquesla-Boucherie, Flamel, à leur exemple, y transporta son bureau. Les affaires du jeune écrivain commençaient déjà à prospérer ; car on lui voit, dans ce nouveau quartier, deux échoppes : l’une occupée par des copistes à ses gages ou par les élèves qu’il formait dans son art , l’autre où il se tenait ordinairement lui-même. Cette échoppe, à laquelle le modeste et laborieux écrivain demeura toujours fulèle au milieu des richesses qu’il acquit plus tard, n’offrait de particulier que son exce.ssive exiguïté. D’après Sauvai, elle n’avait pas plus de deux pieds et demi de long sur deux de large; après la mort de Flamel, elle resta longtemps à louer, et la paroissede Saint- Jacques-la-Boucherie ne put qu'avec peine trouver un preneur à raison de huit sols parisis par an. C’est dans cet ('troit espace que l’honnête artiste vit s’écouler sa vie.
Installé dans son nouvel établissement du quartier Saint- Jacques-la-Boucherie, Nicolas Flamel contracte bientôt une union qui vient ajouter beaucoup à cette première aisance à laquelle il est déjà parvenu. Il épouse une veuve que l’on croit née à Paris, comme on croit Flamel lui-même né à Pontoise, l’origine de l’une n’étant pas plus certaine que celle de l’autre. Mais, à ce détail près, dame Pernelle est une personne de mérite, économe, prudente, sage et expérimentée , belle ou du moins agréable encore, autant que peut le paraître, aux yeux d’un jeune mari, une femme deux fois veuve, ayant quarante ans passés, point d’enfants et une dot dont les biographes oublient de nous donner le chiffre , mais qui doit être estimée assez honnête d’après ses effets immédiats sur la situation de la communauté. 11 se
HISTOIRE DES TRANSMUTATIONS
prosonta un terrain vacant à l’un des angles do la vieille rue de Marivaux ; les époux Tachetèrent et y firent hàtir une maison en face de leur échoppe. Or, hàtir, dans la hourgeoisie. du quatorzième siècle, comme dans celle do nos jours, c’est Tindicc assuré, Temhlématique manifestation d’une fortune en train de se consolider. Il existe toutefois un titre qui fournit quelques éclaircissements sur le véritable état de la fortune de Ftamel à cette époque ; c’est l’acte par lequel, trois années après leur union, les deux époux se firent un don mutuel de tous leurs biens, atin que chacun d’eux^n put « avoir honnêtement sa vie selon son état. » D'après Téniimération des biens qui composent cette dotation mutuelle, on voit que les ressources du ménage ne dépassaient guère encore la médiocrit(“.
Ainsi Nicolas Flamel, établi dans le nouveau quartier des (‘crivains, vient de faire un mariage de raison ; il s’est montré en cela homme positif, et cette qualité ne lui fera jamais défaut, bien qu’elle doive paraître originale chez un alchimiste. Il est vrai qu’il na encore touché que de fort loin aux pratiques de cette science occulte. Si, désireux d’étendre le cercle de ses affaires, il a joint à sa profession d’écrivain l’industrie de libraire, s’il entreprend un nombre considérable de travaux dans Fart de l’écriture, où il excelle, il ne travaille encore qu’au grand jour et sur des matières connues. Tandis qu’une laborieuse activité règne dans ses échoppes, sa maison se remplit de beaux livres richement enluminés et qui trouvent un excellent débit; il s’entoure de nombreux élèves qui i’(‘tribuent ses leçons en raison de la vogue et du talent de leur maître. Kn tout cela, Flamel trouve les moyens de s’enrichir, mais fort peu d’occasions de se mettre en contact avec la science des pbilo.sopbes hermétiques. Ce qui peut seulement seconder le d('sir qu’il éprouve, à l’exemple de tous les hommes éclairés de sou temps, de devenir expert dans les pratiques de ralcliimie, ce sont les occasions qui lui sont souvent offertes d’acheter.
de vendre, de copier, peut-ôtre même de lire quelques ouvrages hermétiques, alors si nombreux et si recherchés. Il faut même admettre que notre artiste avait commencé de s’adonner à quelques lectures de ce genre, et que son esprit inclinait vers ces idées, pour expliquer la vision qu’on lui attribue et qui devint l’origine de ses travaux hermétiques.
Une nuit donc, raconte la légende à laquelle riiistoire va désormais fréquemment céder la parole, Nicolas Flamel dormait d’un profond somme, quand un ange lui apparut, |
tenant à la main un livre d’une antiquité vénérable et d’une |
magnifique apparence : « Flamel, lui dit l’ange, regarde ce |
(( livre, tu n’y comprends rien, ni toi ni bien d’autres, mais « tu y verras un jour ce que nul n’y saurait voir. » Et comme Flamel tendait la main pour recevoir le don précieux qu’il croyait lui être offert, l’ange et le livre disparurent à la fois dans un nuage d’or.
Cependant la prédiction céleste tardait beaucoup à s’ac- .
complir. L’ange semblait avoir si bien oublié sa promesse, '
que Flamel n’y eut point sans doute songé davantage, ;
sans un événement qui vint réveiller ses souvenirs en môme j
temps que ses espérances. Un certain jour de l’année 1357, j
il acheta d’un inconnu un vieux livre, qu’il reconnut, dès la première inspection, pour celui de son rêve. Dans un des ouvrages que la tradition lui attribue *, il s’explique avec détails au sujet de cette trouvaille. Nous citerons quelques lignes de son texte, qui renferment une description trèsprécise et de nature à faire ajouter foi à la réalité de l’objet décrit, avec quelques détails précieux sur la position de notre artiste à cette époque de sa vie :
« Donc moy, Nicolas Flamel, escrivain, ainsi qu’après le déceds de mes parents, je gagnais ma vie en nostre art d’escriture, faisant ' des inventaires, dressant des comptes, et arrestant les dépenses des
* Le livre des figures hiéroglyphiques de Nicolas Flamel, traduit de latin en français par P. Arnauld, sieur de la Chevalerie, gentilhomme poicterin
tnti'urs et mineurs, il me tomba entre les mains, pour la somme de deux florins, un livre doré fort vieux et beaucoup large , il n’estait point en papier ou en parchemin, comme sont les autres, mais seulement il était fait de déliées et écorces (comme il me semblait) de tendres arbrisseaux. Sa couverture estait de cuivre bien délié, toute gravée do lettres ou ligures estranges, et cpiant à moy je croy qu’eU les pouvaient bien estre des caractères grecs ou d’autre semblable langue ancienne. Tant y a que je ne les sçavais pas lire, et que je sçay bien qu’elles n’estaient point notes ny lettres latines ou gauloises, car nous y entendons un peu. Quant au dedans, ses feuilles d’escorce estaient gravées et d’une très-grande industrie, escrites avec une pointe de fer, en belles et très-nettes lettres latines colorées. 11 contenait trois fois sept fueillets, car iceux estaient ainsi comptés au haut du fueillet, le septième desquels ‘estait tousiours sans escriture, au lieu de laquelle il y avait peint une verge et des serpents s’engloutissans ; au second septième, une croix où un serpent estait crucifié ; au dernier septième estaient peints des déserts, au milieu desquels coulaient plusieurs belles fontaines, dont sortaient plusieurs serpents qui couraient par cy et par là. Au premier des fueillets il y avait escrit en lettres grosses capitales dorées : Abraham le ,Iüif, trixce , l'BESTRE, LÉVITE, ASTROLOGUE ET riULOSOI'HE, A LA GENT DES JuiFS, CAR l’ire de Dieu dispersée aux Gaules, salut. D.I. Après cela, il estait rcmply de grandes exécrations et malédictions (avec ce mot Mara* XATHA, qui y estait souvent répété), contre toute personne qui y jetterait les yeux sur iceluy, s’il n’estait Sacrificateur ou Scribe. »
Puisque les sacrificateurs et les scribes pouvaient ouvrir ce livre, Nicolas Flamel avait le droit d’y jeter les yeux, car, s’il n’était point sacrificateur, ce qui eût répugné à l’innocence et à la bonté de son âme, on ne peut nier qu’il ne fût scribe. Ce qui l’arrêtait, ce n’était donc point le terrible Maranatha, mais bien l’impénétrable obscurité du texte. Tout ce qu’il y comprenait, c’est que l’art de la transmutation métallique que l’auteur révélait aux gens de sa nation, comme moyen de payer les tributs aux empereurs romains, se trouvait contenu au troisième feuillet. En effet, le premier feuillet était rempli tout entier par le titre que nous avons cité, et le second ne contenait que des remon-
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trancps et des consolations aux Israélites malheureux. Mais, dans cette partie du livre, l’exécution du grand œuvre se trouvait expliquée dans un langage ordinaire avec le dc.ssin des vases à employer et l’indication des couleurs qui devaient apparaître. Seulement, l’ouvrage ne disait rien sur la nature de la matière essentielle, c’est-à-dire sur ce que nous avons appelé ailleurs le premier agent de la pierre philosophale. La clef de ce mystère était contenue dans les quatrième, et cinquième feuillets, tout remplis de belles figures enluminées, mais sans aucun texte écrit. Ces figures représentaient intelligiblement, nous ditFlamel, la composition du premier agent; mais, ajoute-t-il, il aurait fallu, pour les comprendre, être fort avancé dans la cabale des Juifs et avoir bien étudié les écrits des philosophes hermétiques.
Voici quelles étaient, d'après Nicolas Flamel, ces importantes figures du livre d’Abraham.
I.a première figure du quatrième feuillet représentait un jeune homme avec des ailes aux pieds, tenant en main un caducée, autour duquel s’entortillaient deux serpents, et dont il frappait sur une salade (un casque) qui lui couvrait la tête; ce jeune homme ressemblait au Mercure de la mythologie. Contre lui s’avançait, courant et volant, hs ailes étendues, un grand vieillard portant sur sa tète une horloge et dans ses mains une faux comme la mort; terrible et furieux, il voulait trancher les pieds à Mercure. Une autre figure du même feuillet représentait, au sommet d’une montagne, une belle fleur rudement ébranlée par l’aquilon. Elle avait le pied bleu, les fleurs blanches et rouges, les feuilles reluisantes comme de l’or ; à l’entour de cette Heur les dragons et griffons aquiloniens faisaient leur nid et demeure.
Au cinquième feuillet, on voyait un beau jardin, au milieu duquel un rosier Henri s’appuyait contre un chêne creux; à leur pied bouillonnait une fontaine d’eau trèsblanche, qui allait ensuite se précipiter dans des abîmes. Avant de disparaître ainsi, ces ondes avaient passé entre les
mains d’uno infinité d(‘ peuples, qui fouillaient la terre en la cherchant, mais qui, étant aveugles, ne la reconnaissaient point, excepté quelques-uns d’entre eux qid considéraient le poids. Au revers du même feuillet, on trouvait un roi qui, armé d’un coutelas, faisait tuer en sa présence, par des soldats, une multitude de petits enfants dont les mères pleuraient aux pieds des impitoyables exécuteurs. Piecueilli par d’autres soldats, le sang de ces enfants était placé dans un grand vaisseau où venaient se baigner à la fois le .soleil et la lune.
On ne peut savoir ce qui était , contenu dans le reste du livre d’Abrabam le Juif. Nicolas Flamel nous donne en ces termes les motifs de son silence à cet (‘gard :
« Je ne représenteray point, nous dit-il, ce cpii estait escrit en beau et très-intelligible latin en tous les autres feuillets escrits, car Dieu me punirait ; d’autant que je commettrais plus de méchancetés que. celuy (comme on dit) qui désirait que tous les hommes du monde n’eussent qu’une teste, et qu’il la pût couper d’un seul coup. »
Une fois en possession de ce livre précieux, Flamel passa les jours et les nuits à l’étudier ; il le cachait à tous les yeux, et, bien qu’il n’y pût rien entendre, il n’en était pas moins jaloux de sa possession. Seulement, dans sa tendresse inquiète, sa femme bien-aimée s’alarmait de le voir triste et de l’entendre souvent soupirer dans la solitude. Devant la douce insistance des pressantes questions de Femelle, il ne put se did'endre de lui confier son secret. Elle le garda fidèlement, et si dans cette occasion elle ne lui fut d’aucun secours, contrainte de partager son admiration stérile pour ces belles figures auxquelles elle ne comprenait rien, elle procura du moins à son mari la consolation d’en parler en tête à tète avec ravissement, et de chercher ensemble les moyens d’en découvrir le sens caché.
Cette situation d’esprit était d’autant plus pénible pour Flamel, ([u’il croyait lire très-clairement dans les premiers
feuillets toutes les opérations à mettre en pratiqué, et ne se vo3?ait arrêté que par son ignorance sur la matière première. Ce qu’il savait le moins, ou plutôt ce qu’il ne savait pas du tout, c'était son commencement. Le secours de l’ange de sa vision serait ici arrivé fort à propos ; mais cette intervention surnaturelle, si formellement annoncée, manqua toujours à notre alchimiste, qui l’eût cependant bien méritée, car il était homme de bien et homme de foi.
En l’absence de l’ange dont les promesses ne semblent lui avoir inspiré qu’une confiance médiocre, Nicolas Flamel s’adressa directement à Dieu. Cette invocation à l’autorité divine pour le succès de son oeuvre ne paraîtra point extraordinaire, si l’on se rappelle qu’à cette époque beaucoup de savants docteurs et de pieux évêques s’occupaient de recherches alchimiques sans scrupule de conscience, et que Flamel les poursuivait avec un esprit exempt de cupidité. Voici donc la belle prière que l’on prête à Nicolas Flamel, et qu’il aurait faite pour obtenir l’intelligence des figures cabalistiques du livre d’Abrabam ;
« Dieu tout-puissant, éternel, père de la lumière, de qui viennent tous les biens et tous les dons parfaits, j’implore votre miséricorde infinie; laissez-moi connaitre votre éternelle sagesse; c’est celle qui environne votre trône, qui a créé et fait, qui conduit et conserve tout. Daignez me l’envoyer du ciel votre sanctuaire, et du trône de votre gloire, afin qu’elle soit et qu’elle travaille en moi ; car c’est elle qui est maîtresse de tous les arts célestes et occultes, qui possède la science et l’intelligence de toutes choses. Faites qu’elle m’accompagne dans toutes mes œuvres ; que, par son esprit, j’aie la véritable intelligence ; que je procède infailliblement dans l’art noble auquel je me suis consacré, dans la recherche de la miraculeuse pien-e des sages, que vous avez cachée au monde, mais que vous avez coutume au moins de découvrir à vos élus. Que ce grand œuvre que j’ai à faire ici-bas, je le commence, je le poursuive et l’achève heureusement ; que, content, j’en jouisse à toujours. Je vous le demande par Jésus-Christ , la
HISTOIRE DES TRANSMUTATIONS. 17Ô
pierre céleste, angulaire, iniraeuleuse et luiidcc de toute éternité, qui commande et règne avecvous^. »
Cette prière ne fut point d’abord exaucée ; cependant Fiamel ne se rebuta pas. Peut-être pensa-t-il que sa demande était téméraire, et que, même aux élus qu’il daigne favoriser de son secours, Dieu n’accorde des dons extraordinaires qu’au prix du travail et du temps. Il se remit donc à travailler avec ardeur.
Le peu de succès que Nicolas Fiamel retira de ses premières recherches, lui lit comprendre que ses seules lumières seraient insuffisantes pour pénétrer le secret de la science hermétique. Il prit donc la résolution d’invo([uer le savoir de quelques personnages jilus éclairés que lui. Dans le lieu le j)lus apparent de sa maison, il exposa, non point le livre même qu’il voulait toujours dérober à tous les yeux, mais une copie, fidèlement exécutée par lui, de ses principales figures. Plusieurs grands clercs, qui fréquentaient son logis-, eurent le loisir de les admirertout à leur aise, mais personne ne put réussir à en déchiffrer le sens. Et, comme il est d’usage de se montrer sceptique et railleur à l’endroit des choses que l’on ne comprend pas ou qu’on ignore, lorsque Fiamel déclarait que ces figures enseignaient le secret de la pierre philosophale, chacun se moquait du bonhomme et de sa pierre bénite.
Il se rencontra cependant parmi les visiteurs un licencié en médecine, ayant nom maître Anseaulme, qui prit la chose au sérieux. Grand amateur d’alchimie, maître Anseaulme avait bien envie de connaître le livre du Juif, et il en coûta à Fiamel beaucoup de protestations et de mensonges pour lui persuader qu’il ne l’avait pas. Raisonnant donc sur la copie <iu’il avait sous les yeux, le licencié donna l’explication suivante des figures cabalistiques.
‘ Hydrolictis sophicus, seu aquarium sapientium. Tlieal. cliim. Slaiigeli. t. II, p. 557,
L'ALClllMlfc: ET LES ALCHIMISTES.
D’après maître Anseaulme, la première figure représentait le Temps, qui dévore tout, et les six feuillets écrits signifiaient qu’il fallait employer l’espace de six ans pour parfaire la pierre; après quoi il fallait « tourner l’horloge et ne cuire « plus. )) Et, comme Flamel se permettait d’objecter que cette explication était à côté du véritable sujet des figures, lesquelles n’avaient été peintes, comme il était dit expressément dans le livre, que pour démontrer et enseigner le premier agent, maître Anseaulme répondait que cette action de six ans était comme un second agent. Il ajoutait qu'au surplus, le premier agent était véritablement figuré aussi par l’eau blanche et pesante (sans doute le vif argent), que l'on ne pouvait fixer, auquel on ne pouvait couper les pieds, c’està-dire ôter la volatilité que par cette longue décoction dans un sang très-pur de jeunes enfants ; que, dans (;e sang, le vif argent, se combinant avec l’or et l’argent, se convertissait premièrement avec eux en une herbe semblable à celle qui était peinte, puis après, par corruption, en serpents, lesquels, enfin, étant parfaitement desséchés et cuits par le feu, se réduisaient en une poudre d’or qui serait la pierre.
Si l'on demande quel fut le succès des travaux entrepris sur cette explication triomphante, nous avons le certificat que Flamel s’en est donné à lui-même pour immortaliser la sagacité du licencié Anseaulme ;
« Cela fut cause, nous dit-il, que durant le long espace do vingtun ans, je fis mille Lrouilleries, non toutefois avec le sang, ce qui est méchant et vilain ; car je trouvai dans mon livre que les pliilcsDphes appelaient sang, l'esprit minéral qui est dans les métaux, principalement dans le soleil, la lune et Mercure, à l’assemblage desquels je tendais toujours. »
Ainsi Nicolas Flamel employa plus de vingt ans à vérifier par scs recherches les commentaires hermétiques du licencié. Si un tel chercheur ne trouve rien, on n’a, certes, aucun repreche à lui adresser. Bien qu’entrepris en vue d’une œuvre chimérique, un travail exécuté avec une telle con-
lllSTOmE DES TUANSMUTATIONS.
titance, nous semble aussi digne d’intérêt que tout ce quc peut produire la patience et le génie dans les sciences de notre époque. Comme l’alcliimiste des temps anciens, le savant de nos jours se consacre à la poursuite passionnée d’une idée; on qualifie cette idée de cbiinere tant qu’elle n’a pas été réalisée, c’est comme un premier agent dont le génie devine l’existence sans pouvoir la démontrer, un principe (jui règne déjà, mais pour lui seul, et dont l’obscure aperception l'ait, pendant de longs jours et pendant de longues nuits, l’occupation et le tourment dosa [lensée.
On ne peut attendre trop longtemps une bonne ins[)iration, pourvu qu’enfin elle arrive. Celle qui se présenta, après vingt ans de travaux, à l’esprit de notre alcbimiste, était aussi beureuse que naturelle. Réllécliissant sur l’origine de son livre, ÎSficolas Flamel s’avisa qu’il devait en demande^ le sens à quelque membre de la nation d’Abrabam, car, pour expli(pier un juif, il est bon de ])rendre un autre juif. Mais, dans toutes ses entreprises, notre pieux personnage ne perdait jamais de vue le secours qu’il pouvait tirer de la puissance divine. 11 résolut donc de faire un vœu de pèlerinage à Dieu et à Monsieur Saint Jacques de Galice, afin d’obtenir la faveur de découvrir dans les synagogues d’Espagne quelque docte juif capable de lui donner la véritable interprétation des figures mystérieuses dont il poursuivait en vain la signification cachée.
Voilà donc notre adepte en route pour l’Espagne. Muni du consentement de Femelle, il porte le bourdon et l’babit du pèlerin, comme il convient à celui (jui voyage pour l’accomplissement d’un vœu. Il n’a pas oublié d’emporter un extrait des peintures du fameux livre que, pour rien au monde, il ne voudrait ni montrer ni déplacer. C’est en l’année 1 578 que Flamel fit ce voyage ([ui devait être d’un résultat si décisif pour sa destinée.
Son vœu accom^di avec toute la dévotion nécessaire, et Monsieur Saint Jacques dûment désintéressé, notre alcbi-
tti
miste put s'occuper librement de l’alïaire qui l’attirait en Espagne. Mais, en dépit de la protection de Saint Jacques, il ne trouvait pas sans doute rhomine qu’il cherchait, car son séjour dans ces conti’ées se prolongea près d’un an. Comme il s’acheminait vers le Nord, afin de rentrer en France, il traversa la ville de Léon, où il fit la rencontre d’un marchand de Boulogne, qui avait pour ami un médecin juif de nation, mais converti au christianisme. Sur l’énonciation de ces qualités, Nicolas Flamel s’empressa de lier connaissance avec le médecin juif. Maître Gauches, c’est le nom qu’il lui donne, était un cahaliste consommé, très-versé dans les sciences sublimes. A peine eut-il jeté les yeux sur l’extrait des figures conservé par Flamel, que, ravi d’étonnement et de joie, il demanda à l’adepte s’il avait connaissance du livre qui les contenait. Maître Gauches s’ex[irimait en latin : Flamel lui répondit dans la même langue qu’il pourrait donner de bonnes nouvelles de ce livre à celui qui parviendrait à lui en expliquer les figures. Sur cela, et sans plus de discours, maître Canches se mit aussitôt à donner l’explication de tous ces emblèmes de manière à ne laisser aucun doute à son interlocuteur sur l’exactitude de son interprétation.
Le cœur de Flamel battait avec violence pendant qu’il écoutait le merveilleux commentaire depuis si longtemps attendu. Mais, si grande que fut sa joie, elle était encore loin d’égaler celle du juif. En effet, si l’alchimiste pouvait se croire enfin parvenu au but suprême de ses longs et douloureux travaux, à ce premier agent, à cette [lierre philosophale qui renfermait tant de vertus naturelles et de miraculeuse puissance, maître Canches se voyait sur la trace d’un livre [irécieux entre tous les livres, unique, introuvable, œuvre perdue de l’un des princes de la cabale, et dont le titre, la seule chose que l’on en connût depuis un grand nombre de siècles, était resté en vénération parmi les plus savants docteurs de la nation d’Abraham.
On devine que Flamel n’i-prouva pas grande résistance
HISTOIRE DES TRAlNSMUTATIOiNS.
lorsqu’il proposa au médecin israélite de l’accompagner à Paris pour compléter son explication sur le texte même du livre. Ils se mirent donc ensemble en route pour la France. Mais il était écrit que le pauvre juif, éprouvant le sort de l’antique fondateur de sa religion, ne pourrait entrer dans la terre promise. Arrivé à Orléans, à peu de jouinées de Paris, il tomba malade, et, malgré tous les soins que ne cessa de lui prodiguer son ami, il expira entre ses bras après sept jours de maladie. Flamel lui rendit pieusement les derniers devoirs.
« An mieux que je peus, dit-il, je le fis enterrer en l’église Saincte-Croix, à Orléans, où il repose encore. Dieu aye son âme. Car il mourut bon chrétien. Et certes, si je ne suis cmpcsché par la mort, je donneray à cette église quelques rentes pour faire dire pour son âme tous les jours quelques messes. »
De retour à Paris, Flamel fut encore obligé de travailler trois ans sur les instructions incom])létes qu’il avait reçues du juif. Au bout de ce temps, il toucha au but si ardemment désiré; et avec l’aide de Pernelle, qui prenait part à toutes ses opérations, il composa enfin la sublime pierre des sages.
(( Finalement, nous dit-il, jetrouvay ce que je désirois, ce que je reconnus aussitôt par la senteur forte. Ayant cela, j’accomplis aisément le magistère : aussi, sachant la préparation des premiers agens, suivant après mon livre à la lettre, je n’eusse pu faillir, encore que je l’eusse voulu.
« Donc, la première fois que je fis la projection, ce fut sur du Mercure, dont j’en convertis une demi-livre ou environ, en pur argent, meilleur que celiiy de la minière, comme j’ay essayé et faict essayer par plusieurs fois. Ce fust le 17 janvier, un lundy, environ midy, en ma maison, présente Pernelle seule, l’an de la restitution de l’humain lignage mil trois cent quatre-vingt-deux. Et puis après, en suivant toujours de mot à mot mon livre, je la fis avec la pierre rouge, sur semhlahle quantité de Mercure, en présence encore de Pernelle, seule en la même maison, le vingt-cinquième jour d’avril suivant de la même année, sur les cinq heures du soir, que je transmuay véritahlenient en quasi autant do pur or, meillcurtrès-certaincment que l’or
commun, plus doux et plus plojable. Je peux le dire avec vérité. Je Tay parfaicto trois fois avec l’ayde de Pernelle, qui l’enteudait aussi bien que moy, pour m’avoir aydé aux opérations, et sans doute, si elle eût voulu entreprendre de la parfaire seule, elle en serait venue à bout. »
Quand on a lu ce procès-verbal, que Flamel dresse luimême de son propre succès, on n'est pas très-avancé dans la connaissance du procédé qui lui servit à accomplir la pierre philosophale. Pour comprendre, il manque au lecteur ce qui manquait à Flamel lui-même avant son voyage en Espagne. On pourrait lui dire, comme il disait alors à maître Anseaulme : « Mais quel est donc le premier « agent? » Nous avons lu avec une attention scrupuleuse les neuf chapitres où l’auteur reprend une à une les diverses figures hiéroglyphiques du tableau qui sert de frontispice à son traité, et nous pouvons affirmer que l’on y chercherait en vain l’explication du secret de la science hermétique. Ce (pii n’empêche pas notre adepte, imitant en cela le reste de •SOS confrères, de s’applaudir de la sincérité et de la clarté do ses révélations touchant le mystère du grand œuvre :
« Et vraiment, dit-il, en s’adressant au lecteur dont il vient d’embrouiller l’esprit en parlant de siccité el d'humidité, d'albificalmi et de rubification, de laict virginal solaire et de mercure cilrin rouge, d'œuf pkilosophiciue et de poulet, — et vraiment je te dis ici un secret que tu trouveras bien rarement cscrit ; aussi je ne suis point envieux. Pleust à Dieu que chacun sceut faire de Tor à sa volonté, afin que l’on vescut menant paistre ses gras troupeaux, sans usure et procès, à l’imitation des saincts patriarches, usans seulement, comme les premiers pères, de permutation de chose à chose, pour laquelle avoir il faudrait travailler aussi bien que maintenant. »
Quelle que soit l’opinion à laquelle on s’arrête surent événement remarquable de la vie de notre alchimiste, il est certain que sa fortune se montra prodigieusement multipliée à partir de l’époque que l’on fixe comme celle de ses projections. Les deux époux, déjà âgés, sans enfants etsans espérance d’en avoir, voulurent reconnaître les grâces (pic Dimi leur
niSTOlRE DES TRANSMUTATIONS.
avait accordées, et résolurent de consacrer leurs richesses à des œuvres de bienfaisance et de miséricorde. D’abord, leur petite maison de la rue Marivaux devient un lieu d’asile ouvert aux veuves et aux orphelins dans la détresse. Les deux époux prodiguent des secours aux pauvres, ils fondent des hôpitaux, bâtissent ou réparent des cimetières, font relever le portail de Sainte-Geneviève-des-Ardents, et dotent rétablissement des Quinze-Vingts, qui, en mémoire de ce fait, venaient cbaiiLie année, à l’église Saint-Jacques-la-Boncberie, prier pour leurs bienfaiteurs, et ont continué jusqu’en 1789 ce pieux pèlerinage. Flamel et Pernelle accordent encore des dotations à un grand nombre d’églises, mais jiarticulièrement à celle de Saint-Jacques-la-Boucberie. On a trouvé dans les archives de cette paroisse, outre le testament de Nicolas Flamel, plus de quarante actes qui témoignent des dons considérables qu’il avait faits à cette église.
Nicolas Flamel énumère dans les termes suivants les divers témoignages de sa pieuse libéralité ;
« En l’an mil quatre centtreize, nousdit-il, sur la fin de l’an, après le trespas de ma lidelle compagne, que je regrettei’ai tous les jours de ma vie, elle et moy avions déjà fondé et renté quatorze liùpitaux en cette ville de Paris, basti tout de neuf trois chapelles, décoré di' grands dons et de bonnes rentes sept églises, avec plusieurs réparations en leurs cimetières, outre ce que nous avions faict à Roulngne, (]ui n’est guères moins que ce que nous avons faict ici. »
A cette liste des fondations de Flamel, il faut ajouter ses constructions au charnier des Innocents (jui retraçaient par leur décoration symbolique les emblènuîs de l’art qui, selon la tradition, fut l’origine de sa fortune.
Cédant, en cela, à la faiblesse humaine, Flamel fit sculpter sur les divers monuments dus à sa libéralité, son image accompagnée d’un écusson où se voyait une main tenant uneécritoire en forme djarmoiries. On trouvait une de ces statues à Sainte-Geneviève-des-Ardents, sous le portail qu’il y fit construire; on en trouvait deux à Saint-Jacques-la-
Boucherie, savoir : une sur la petite porte de l’eglise, rue des Ecrivains, et une autre sur le pilier de sa maison; une au charnier des Innocents, dont il avait fait bâtir une des arcades du côté de la rue de la Lingerie; il y en avait encore une à l’ancienne église de l’hôpital Saint-Gervais, petite chapelle que Flamel avait fait élever rue de la Tixeranderie, et deux sur la façade d’une belle maison qu’il fit construire dans la rue de Montmorency.
Flamel était presque toujours représenté, sur ces petites .statues, à genoux et les mains jointes. « On le voyait à Sainte- « Geneviève-des-Ârdents, dit l’abbé Villain, avec une robe « longue, un manteau long et retroussé sur l’épaule droite, rt le chaperon à demi abattu autour du col, avec la cornette « longue et pendant très- bas : avec cela une ceinture, à la- (( quelle était attachée l’écritoire, signe delà profession dont (( l’écrivain se faisait honneur. »
Dans cette galerie, élevée en vue des souvenirs de la postérité, Flamel n’avait pas oublié l’image de sa chère Femelle. On la voyait représentée avec son mari, sur le fronton de l’arcade des charniers. Elle était à genoux aux pieds de saint Pierre, tandis que Flamel était à genoux aux pieds de saint Paul; au milieu se tenait la Vierge portant l’Enfant Jésus. Au-dessous se trouvait une corniche chargée de tableaux de sculpture représentant le jugement dernier; le mari et la femme y figuraient encore. On les voyait encore partout tous les deux sur les vitraux ou sur la faç.'ide des édifices tenant leur place dans diverses allégories. Sur l’arcade du charnier des Innocents, on lisait des vers au-dessous du chiffre do Nicolas Flamel; ils étaient sans doute de sa composition. Les voici tels qu’on put les déchiffrer en 1760 :
«Héla.s! mourir convient Sans remède liomme et femme
!Sous en souvienne :
Hélas! mourir convient Le corps
HISTOIRE DES TRANSMUrATlOA'S.
Demain peut-être dampnés
A faute
Mourir convient,
Sans remède liommc et femme. »
Toutes ces constructions, que le temps n’a pas encore entièrement détruites, tous ces bienfaits dont la mémoire vit encore, toutes ces libéralités du pieux Flamel, quelque aritbmétique dont on se serve pour les diminuer et les réduire, supposent toujours de très-grandes ricbesses. Essayons d’en recbercher la véritable origine.
Un jeune savant de l’école des Chartes, M. Auguste Valet, qui s’est livré à de curieuses rccberches sur lesujetdont nous nous occupons, termine son travail par cette réflexion judicieuse : « En général, dit-il, partout où vous voyez une léf ijende, quelfjue erronée, quelque amplifiée qu’elle soit, vous « pouvez être sûr, en allant au fond des clioses, que vous y « trouverez une histoire. » Ajoutons que, s’il en était au irement, il faudrait rejeter du domaine des faits positifstous les événements qui ne sont pas attribués aux princes et aux seigneurs, aux généraux et aux ministres, c’est-à-dire aux hommes qui, dans leur siècle, exerçaient de grandes charges publiques. L’histoire proprement dite n’accorde sou attention et ses honneurs qu’à cette classe de personnages ; quant à la modeste existence de ceux qui n’occupèrent aucun rang dans l’État, elle ne nous est transmise que' par la tradition, par des mémoires particuliers, par des notices ou des biographies qui sont, ou qui, avec le temps, deviennent des légendes. Parce que l’on se défie des détails étrangers dont la tradition a chargé leur histoire, ou de la fausse chronologie qui les obscurcit, va-t-on déclarer que ces hommes n’ont rien fait, et que tout est controuvé dans les ouvrages écrits sur leur compte, comme dans ceux qu’on leur attribue? Ya-l-ou prononcer enfin qmleur existence même est problématique? Telle est cependant la conséquence extrême à laquelle on serait conduit par une critique où le scepticisme l’emporterait trop sur le discerne-
ment. C’est dans cette idée qu’une légende cache toujours une histoire, que nous allons soumettre à un rapide examen la question si controversée de la source des richesses du célèbre écrivain de la rue de Marivaux.
On se trouve, en ce qui concerne la fortune de Flamel, en présence de deux opinions qui s’excluent l’une l’autre, bien qu’on les rencontre réunies chez les critiques, qui, à l’exemple de l’abbé Villain et de Gabriel Naudé, se sont appliqués à découvrir l’origine de l’opulence de Flamel. Dans la crainte d’accorder trop de foi à la légende, ou bien on essaye de dépouiller Flamel de sa qualité depbilosopbe hermétique, ou bien l’on conteste ses richesses, c’est-à-dire* qu’on les amoindrit au point de leur ôter les proportions et le caractère d’une fortune. C’est cette dernière opinion sur laquelle l’abbé Villain a le plus insisté dans son Histoire critique de Nicolas Flamel. Les petites raisons, les petits chiffres se pressent sous sa plume pour amoindrir l’importance des dotations des deux époux ; l’ahhé Villain a lu quelque part que le portail de l’église Sainte-Geneviève-des-Ardents, à la construction duquel Flamel participa, fut fait des aumônes de phisieurs ‘. — A cette époque, la toise de construction de murs, en y comprenant tous les matériaux, ne coûtait que vingt-quatre sous. — Il résulte du testament de Femelle, qu’en 1599 les deux époux n’avaient qu’environ quatre mille trois cents .et quekfues livres de revenu. — A la bonne heure; il faudrait cependant se demander, quant au dernier point, si, du quatorzième siècle au dix-huitième, la valeur de l’argent ne s’était pas tellement dépréciée, qu’une sonime, considérable pour un bourgeois du temps de Flamel, fût médiocre pour les lecteurs de l’abbé Villain. Il est toutefois un fait qui détruit complètement cette objection du critique, c’est la date qu’il cite du testament de Femelle. En l’année 1599, en effet, les dotations, les rentes aux hôpitaux et
' Histoire critique de Nicolas Flamel, Paris, 17fil.
HISTOIRE DES TRANSMUTATIONS
('glises se trouvaient faites, les œuvres de miséricorde étaient accomplies; toutes les constructions, tant <à Boulogne qu’à Paris, s’étaient élevées aux frais du libéral écrivain, sauf le portail de Sainte-Geneviève-des-Ardents et une arche que, douze ou treize ans plus tard, après la mort do Pernelle, il fit ajouter au charnier des Innocents. Si, en 1599, il restait peu de fortune aux deux époux, c’est par la rai.son toute simple qu’ils avaient prodigieusement dépensé. Ce trait, ([ue l’abbé Villain oublie de signaler, avait cependant son importance dans la question.
Mais par quel moyen Nicolas Flarael avait-il pu subvenir à tant de dépenses?
C’est ici que la critique a besoin de tirer parti de l’opinion contraire sur les richesses de Flamel. On veut bien convenir qu’elles ont dû être considérables; mais au.ssitôt, et pour rejeter leur origine hermétique, on leur cherche une source illicite et même criminelle. Flamel, dit, après d’autres écrivains, M. le docteur Hoefer, dans son Histoire de la chimie, Flamel a fait l’usure, il a prêté à la petite semaine ; il s’est Irouvé en rapport avec un graml nombre de juifs, et, probablement, il se sera enrichi en s’attribuant les dépôts qm’ ceux-ci lui confièrent aux temps de leur persécution. Or, non-seulement ces imputations sont entièrement dénuées do preuves, mais encore tout ce que l’on connaît historiquement du caractère et des actes de Flamel, concourt à laver sa mémoire d’une telle accusation.
Nous sommes, certes, fort éloigné de penser que le bonhomme Flamel ait jamais découvert la pierre philosophale; nous le croyons d’autant moins, que nous trouvons chez lui toutes lesqualitésettous les moyens qui rendent la pierre philosophale superllue pour l’acquisition de grandes richesses. Que l’on se rappelle l’honnête et solide position que Nicolas Flamel occupait déjà bien avant l’époque où, selon la légende, il fit sa première projection. L’art de l’écrivain, dans lequel il était passé maître , avait l’importance et tenait la place
de l’imprimerie avant que celle-ci fût inventée. On a vu qu’en même temps Flamel était libraire, et libraire-juré de l’Université, autre profession dans laquelle il prospérait également. Si l’on ne peut contester qu’il y ait eu anciennement, et qu’il y ait encore aujourd’hui, tant dans la librairie que dans l’imprimerie, plusieurs maisons millionnaires, quelle difficulté trouvera-t-on à admettre que, réunissant les deux industries, la maison des époux Flamel se soit élevée à un même degré de fortune pour le temps où ils ont vécu? Tout en s’occupant, à l’exemple de ses contemporains, de la culture d’un art chimérique, Nicolas Flamel ne négligeait point pour cela les travaux d’un produit plus assuré, et cette petite échoppe de Saint-Jacques-la-Boucherie, qui n’est à louer qu’après sa mort, peut même passer pour une preuve que le prudent écrivain public n’avait jamais renoncé à son métier. Ainsi, à moins qu’il n’y ait parti pris de le traiter en coupable, on ne doit point chercher à son opulence une autre source que cette longue carrière de travaux et d’affaires, dans le cours de laquelle un homme habile et actif comme lui, aidé du concours d’une femme entendue et vigilante, a pu chaque année réaliser des bénéfices considérables qu’aucune grande charge domestique ne venait entamer. Dans cette maison, point d’enfants à élever et à pourvoir ; des habitudes d’ordre qui rendent le travail de^plus en plus fructueux en lui ménageant l’impulsion croissante qu’il reçoit de ses propres produits soigneusement économisés ; ajoutez enfin une simplicité de vie qui allait jusqu’à l’austérité, soit que ces habitudes fussent conformes aux goûts de Flamel, soit qu’il voulût conjurer par là les haines jalouses et dangereuses auxquelles étaient alors en butte les bourgeois que la fortune élevait trop au-dessus de leur caste.
. Un fait, que l’histoire nous a conservé, prouve tout à la fois que, déjà de son vivant, la fortune extraordinaire do Flamel était ui)e chose notoire, et qu’en même temps l’honnête écrivain avait gardé au milieu do ses richesses une mo-
IIISÏOIBE DES TRANEMüTATIÜiXS.
l!tl
(lératiüii [dus extraordinaire encore (jue sa fortune. Frap[)é de tout ce que l’on racontait des richesses, des libéralités de Flaniel, le roi Charles VI crut devoir envoyer chez lui un maître des requêtes pour s’assurer du fait. Monsieur Cramoisi, qui fut chargé de cette mission, trouva le philosophe vivant pauvrement dans sa modeste échoppe, et se servant à son ordinaire de vaisselle de terre, comme le plus humble des artisans. Cramoisi rendit compte au roi des résultats de son enquête, et l’honnête artiste ne fut point inquiété. L’usure, cette imputation odieuse que l’on n’a pas craint de faire peser sur la mémoire de Flamel, ne se concilie point avec une telle simplicité de mœurs et d’habitudes. Il faut d’ailleurs ou nier complètement l’existence d’un personnage, ou bien l’accepter avec les traits sous lesquels la tradition nous le représente. Or, comment un homme religieux, humain, charitable, — l’histoire même ne conteste aucune de ces vertus à Nicolas Flamel, — aurait-il voulu s’enrichir par un moyen que réprouvent également la religion et la charité'?
On prétend encore que Nicolas Flamel a pu s’enrichir elt s’appropriant les dépôts ou les créances des juifs proscrits. Cette opinion nécessite un court examen. Du vivant de Flamel, les juifs furent persécutés trois fois, c’est-à-dire chassés du royaume, puis rappelés, moyennant linance. Or, eii 154C, date de la première persécution , Flamel n’était qu’un garçon de quinze ou seize ans. En loo4, date de la seconde, il commençait à peine son petit établissement d’écrivain public, et personne ne [)arlait encore de sa fortune. « Ce bon- « homme, dit Lenglet Dufresnoy, aurait-il été en Es[iagne n chercher des juifs, si lui-mênn^ les avait volés et dépouillés (( de leurs biens'? » On pouri'ait ajouter que si Flamel alla trouver des juifs en Espagne, c’est qu’il était sans doute en me.sure de leur rendre bon compte du mandat ([u’ils lui auraient conlié à leur départ de France. Mais tout ce que l’on pourrait avancer à cet égard manquerait de [ireuves, et, en particulier, cette opinion ([ue Flamel aurait reçu, comme
une sorte de banquier, la procuration des juifs proscrits pour toucher leurs créances, n’est qu’une conjecture à laquelle on ne peut guère s’arrêter. En effet, bien longtemps avant le voyage de Flamel en Espagne, les juifs étaient rentrés en France, où leur bannissement, leur rappel, la confirmation et la prolongation de leurs privilèges , étaient , avec l’altération des monnaies, les grands moyens financiers de l’époque: les gouvernements seuls dépouillaient les juifs. Du reste, de prolongation en prolongation, on leur avait octroyé un séjour non interrompu de plus de trente ans dans le royaume, lorsque, en 1594, Charles VI les en bannit à perpétuité. Cette troisième persécution des juifs eut lieu, à la vérité, du vivant de Flamel, mais elle est postérieure à un grand nombre de ses fondations. Il faut convenir toutefois qu’en cette circonstance il aurait pu faire honnêtement quelque gain considérable avèc les juifs. L’ordonnance de 1594, différente en cela de toutes celles précédemment portées contre eux, avait un caractère purement religieux et politique. En les bannissant, elle ne les dépouillait pas, et, ce qui le prouve bien, « c’est que toutes leurs créances du- « rent leur être payées*. » Or, pour opérer le recouvrement de ces créances, il leur fallut nécessairement un agent ou une sorte de banquier. Si l’on veut croire que Flamel, dont la probité et la solvabilité bien connues devaient inspirer toute confiance aux juifs, reçut d’eux cet important mandat, et put s’enrichir beaucoup de toutes les remises qui lui auraient été accordées sur les sommes recouvrées par ses soins, on n’a rien à objecter à cette nouvelle conjecture, si ce n’est son entière gratuité, car elle n’appartient pas à la tradition et elle n’est confirmée par aucune induction historique. Mais ce que nous voudrions détruire et effacer dans tous ies esprits, c’est le soupçon, non pas gratuit, mais absurde, que Flamel se soit approprié les créances ou les dépôts des juils
' De.s Juifs en l'rance, parM. Tliéopliile llalley, in 8“, I8I-7,
IIISTOÏKI': UES TRANSMUTATIONS.
proscrits. Est-ce que, dans ce cas, de nombreuses plaintes ne se seraient pas élevées contre lui? Et le d(‘pusitaire infidèle, s’il avait pu ne pas compter avec sa conscience, n’aurait-il pas eu à compter sévèrement avec la justice du roi? Charles VT, qui n’avait prononcé que le bannissement des juifs, n’eût point, sans doute, laissé impuni chez un particulier un acte de spoliation dont il avait voulu s’abstenir lui-même.
Les dernières années de la vie de Flamel furent consacnms à la composition de divers ouvrages hermétiques, au moyen des([uels il se flattait de répandre dans le public l’opinion, qui a d’ailleurs complètement prévalu, du haut degré de ses connaissances dans la science bermétique. En 151)9, il rédige, dit-on, pour la première fois, V Explicution des l'ujures hiéroglyphiques, livre x[u’il complétera en 1415, Tannée même de la mort de Pernelle. En 1409, il compose en vers son Sommaire philosophique, qui a été réimpriimi en 1755 dans le troisième volume du Roman de la Rose. On ignore en quelle année ont été com{iosés le Désir désiré et le Traité des Lavures. Arrêtons-nous un instant sur ce dernier ouvrage. Nous avons déjà cité les premières lignes de ce manuscrit, qui débute ainsi : « Cy commence la vjYiie pratique de la noble science d’alkymie; j> et i]ui continue par ce sous-titre : Le Désir désiré et le prix que nul ne peut priser, de tous les philosophes composé, et des livres des anciens pris et tirés, etc. C’est ce passage du manuscrit des Lavures, écrit tout entier de la main de Flamel, qui a paru renfermer en abrégé les titres ou désignations des autres livres composés par lui ou publiés sous son nom à diverses époques.
llàtons-nous de le dire, la plupart des ouvrages dont nous venons de citer les titres sont apocryphes; seulement on y trouve bèaucoup de faits vrais concernant Flamel. Pour les auteurs de ces livres, c’était là une condition du succès (pii iTà pas dû être plus négligée qu’elle ne Test dans divers ni('‘moires pseudonymes de notre époipie, lesquels, remplis de faits irrécusables, ne pèchent souvent (juc par Taullienticilé.
i;ALClllMIE Eï LES ALCHIMISTES.
C'est ainsi que \a Livre des figures hiéroglypliiques esi geiiéralement regardé comme l’œuvre propre du traducteur P. Arnauld, car le latin, d’où il prétend l’avoir traduit, n’a été vu nulle part. Cependant, quand on trouve dans ce livre une traduction si fidèle et une si laborieuse explication des figures que Flamel fit peindre ou sculpter sur la quatrième arche du charnier des Innocents, il est impossible de le considérer comme absolument faux dans tout le reste, et notamment dans ce qu’il rapporte des travaux et de la vie intérieure des deux époux. L’ouvrage du P. Arnauld est sans doute la paraphrase d’un manuscrit perdiule Nicolas Flamel.
Nicolas Flamel fut enterré dans l’église Saint-Jacques-la- Boucherie. Il avait, de son vivant, payé les frais de sa sépulture, dont il avait désigné la. place devant le crucifix et la sainte Vierge, et où, douze fois l’année, après les services fondés à son intention, tous les prêtres devaient aller, en surplis, lui jeter de l’eau bénite. H avait aussi d’avance composé et figuré l’inscription qui devait être placée à l’un des piliers au-dessus de sa tombe, et qui, selon sa volonté, fut exécutée comme il suit ;
Le Sauveur était figuré tenant la boule du monde entre saint Pierre et saint Paul. On lisait au-dessous de cette image:
« Feu Nicolas Flamel, jadis écrivain, a laissié par son testament, à l'œuvre de cotte église, certaines rentes et maisons cju’il a acquestées et achetées de son vivant, pour faire certain service divin, et distributions d’argent chacun an par anmone, touchant les Qninze-Vingts, IIùtel-Dieu, et autres églises et hôpitaux de Paris. Soit prié pour les Trépassés. »
Sur un rouleau étendu on lisait ces paroles ;
Domine Deus, in tud misericordid speravi.
Au-dessous se voyait l’image d’un cadavre à demi consommé, et cette inscription :
De terre suis venu et en terre retourne :
L ame rends à toi, J. H. V., qui les péeliiés pardonne.
PcniellC; qui avait précedo son mari au lOmbeau, s’ctail
HISTOIRE DES TRANSMUTATIONS
occiipëe aussi de ses propres obsèques; elle avait même réglé la dépense du luminaire à y consacrer. Mais Pernelle ne nous donne pas ici une haute idée de sa magnificence. Elle avait fixé le prix du dîner du jour de l’enterrement, auquel, selon la coutume, devaient être invité's tous les parents et voisins, à quatre livres seize sols parisis. La dépense totale de la cérémonie devait se rfinnter à dixhuit livres dix deniers parisis, et le bout de l’an ne coûter que huit livres dix-sept sols.
Nicolas Flamel fut donc, comme nous l’avons dit au début de ce chapitre, le plus heureux des souflleurs. Son bonheur a môme atteint des limites qui ne pouvaient entrer dans ses espérances, car les adeptes, enthousiastes de ses succès, lui ont accordé le privilège de l’immortalité. S’il faut en croire l’état civil, Flamel mourut en 1418; mais beaucoup d’écrivains affirment que, plein de vie à cette époque, il ne fit que disparaître de Paris pour aller rejoindre Pernelle, laquelle,* cinq années auparavant, avait disparu de son côté pour se rendre en Asie. Cette opinion se répandit jusqu’en Orient, où elle existait encore au dix-septième siècle. C’est au moins ce que Paul Lucas rapporte dans la relation de son voyage en Asie Mineure. Ce touriste s’exprime ainsi :
« A Bournous-Raclii, ayant en un entretien avec le ilervis tics Usbecs sur la philosophie hermétique, ce Levantin me dit que les vrais philosophes possédaient le secret de prolonger jusqu’à mille ans le terme de leur existence et de se préserver de toutes les maladies. Enfin, je lui parlai de rillustre. Flamel, et je lui dis que, )iialgré la pierre philosophale, il était mort dans toutes les formes. A ce nom , il se mit à rire de ma simplicité. Comme j’avais presque commencé de le croire sur le reste, j’étais extrêmement étonné de le voir douter de ce que j’avançais. S’étant aperçu do ma surprise, il me deman.la sur le même ton si j’étais assez hriii [lour croire que Flamel fût mort. « Non, non,, me dit-il, vous vous « trompez, Flamel est vivant ; ni lui, ni sa femme ne savent encore ce
que c’est que la mort. 11 n’y a pas trois ans qiie je les ai laissés « l’im et l’autre aux Indes, et c’est un de mes plus fidèles amis. «
lOfi
Après ce préambule, le dervis fait une longue histoire de la manière dont Flamel et Femelle se sont éclipsés de Paris, et de la vie qu’ils mènent tous deux en Orient.
« Ce récit, ajoute le naïfLucas,mc parut, et il est en effet, fort singulier. J’en fins d’autant plus surpris qu’il m’était fait parmi Turc que je croyais n’avoir jamais mis le pied en France. Au reste, je ne le rapporte qu’en hrstorien, et je passe même plusieurs choses encore moins croyables, qu’il me raconta cependant d’un ton aflirmatif. Je me contenterai de remarquer que l’on a ordinairement une idée trop basse de la science des Turcs, et que celui dont je parle est un homme d’un génie supérieur. »
Ajoutons qu’au mois de mai 1818 il se trouva à Paris un plaisant ou un fou qui se donnait pour le véritable Nicolas Flamel, l’adepte fortuné qui avait fait la projection quatre siècles auparavant. L’alchimiste s’était établi rue de Clér}^ n°-22 ; il faisait de l’or à volonté et se prpposait d’ouvrir un cours de science hermétique, pour lequel chacun pouvait se faire inscrire moyennant la modique somme de trois cnit mille francs. Après cette dernière réclame, on n’a plus entendu parler de l’adepte de la rue Marivaux.
Beaucoup de personnes s’imaginèrent, après la mort de Nicolas Flamel, qu’il devait exister des trésors enfouis dans la maison qu’il avait toujours habitée. Toutes ses dépenses ne pouvaient avoir épuisé les sommes innombrables que cet adepte avait accumulées chez lui, aymnt la faculté de produire de l’or au gré de ses désirs. Ces personnes si bien avisées avaient sans doute lu dans Diodore de Sicile que Symandius, roi d’Égypte, possesseur du même secret, fit environner son tombeau d’un cercle d’or massif, dont la circonférence était de trois cent soixante-cinq coudées, et dont chaque coudée formait un cube d’or. Le même Symandius s’était fait représenter sur le péristyle de l’un de ses palais, offrant aux dieux l’or et l’argent qu’il fabriquait chaque année, et dont la somme, en nombres ronds, s’cdev'ait à cent trente et un milliards deux cents mil-
HISTOIRE DES TRANSMUTATIONS
lions de mines. Un ancien ami* de Flamel, qui possédait à Tond ses auteurs hermétiques, alla trouver le prévôt de la ville de Paris, et déclara, comme un cas de conscience, que Flamel Pavait fait dépositaire de certaines sommes, sous condition de les employer à des réparations dans les maisons qui avaient appartenu au défunt. 11 s’offrait particulièrement à dépenser trois mille livres pour restaurer la maison de la rue de Marivaux. Comme cette maison était fort délabrée, les magistrats prirent au mot notre homme, qui, au comble de ses vœux, s’empressa de faire exécuter des fouilles; ensuite il se mit à méditer les hiéroglyphes , à fendre les pierres et à scruter le joint des moellons. Mais l’histoire rapporte qu’il en fut pour ses peines et pour ses frais. Il n’avait pas sans doute connaissance de l’oraison composée par Flamel. en faveur de ceux qui sôupirent après les biens de la terre.