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CHAPITRE IV

LE COSMOl'OUTE

(Sellion. — Sendivogius. )

Nous désignons sous ce même nom de Cosmopolite les deux personuagi's qui l’ont successi\ ornent porté, et qui, en

L’ÂLClllMlE ET LES ALCHIMISTES.

i'ail, s’étant trouvés étroitement unis pendant quelques années de leur carrière hermétique, se sont ensuite continués l’un par l’autre avec des circonstances quii^joutent encore à la confusion produite par l’homonymie. Eii réunissant sous le même titre les deux noms d’Alexandre Sethon etde Sendivogius, nous avons déjà prémuni l’esprit de nos lecteurs contre l’erreur très-répandue qui consiste à ne faire de ces deux alchimistes qu’un seul et même personnage. Notre récitachèvera de les distinguer. Si, en certains points, ils doivent figurer ensemble dans la narration, nous marquerons avec assez de soin le point où ils se séparent pour que l’on trouve deux histoires bien distinctes sous le même titre, ou, si l’on veut, sous la même raison philosophique, qui est et doit rester le Cosmopolite.

Alexandre Sellioii

Pendant l’été de l’année 1 601 , un pilote hollandais, nommé Jacques Ilausscn, fut assailli par une tempête dans la mer du Nord, et jeté sur la côte d’Écosse, non loin d’Édimbourg, à une petite distance du village de Séton ou Seatoun. Les naufragés furent secourus par un habitant delà contrée qui possédait une maison et quelques terres sur ce rivage : il réussit à sauver plusieurs de ces malheureux, accueillit avec beaucoup d’humanité le pilote dans sa maison, et lui procura les moyens de retourner en Hollande. Ce trait d’humanité de l’Ecossais, la reconnaissance qu’en éprouva le pilote, et sans doute aussi le plaisir qu’ils avaient ressenti dans le peu de jours qu’ils avaient passé ensemble, leur firent promettre, en se séparant, de se revoir encore une fois.

On ne sa'it rien ni sur l’àge ni sur les antécédents de l’homme qui vient de se révéler par cette action généreuse. Son nom même, qu’il quitta de bonne heure et à dessein pour le surnom sous lequel il voyagea en Europe, est devenu un sujet de controverse pour les historiens de la philosophie

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hermétique. L’usage alors presque universel de latiniser les noms propres a surtout contribué à amener de nombreuses variantes sur le nom de Sethon ou de Sidon. C’est ainsi qu’on le trouve successivement appelé Sethonius Scotus, Sitonins, Sidonius, Suthoneus, Suehtonius, et enfin Seehthonius. 11 n’est pas d’ailleurs d’une grande importance historique de savoir laquelle de ces formes se rapproche le plus du nom original. L’épithète de Scotus, dont toutes sont invariablement accompagnées, indique suffisamment qu’il s’agit d’un même personnage, Écossais de nation; et comme l’Anglais Campden, dans sa Britannia, signale, tout près de l’endroit de la côte où le pilote Haussenfit naufrage, une habitation qu’il nomme Sethon House, résidence du comte de Winton, on a pu en inférer avec assez de fondement que Sethon appartenait à cette noble famille d’Écosse.

Quoi qu’ilen soit, cet homme, dont la vie antérieure est demeurée inconnue, et dont l’histoire commence avec le dixseptième siècle, est un alchimiste qui nous apparaît tout formé et, comme on le verra bientôt, passé maître dans son art, de quelque manière qu’il Tait appris. Une autre qualité que l’on peut admirer en lui, c’est son désintéressement. Si, dans tous les lieux où l’appellent les besoins de sa propagande hermétique, il justifie sa mission par des succès qui pourraient, à bon droit, passer pour des miracles, s’il fait de l’or et de l’argent à toute réquisition, ce n’est pas pour ajouter à ses richesses, mais pour en offrir à ceux qui doutent, et convaincre ainsi l’incrédulité. Tel est d’ailleurs le caractère singulier que nous présentent la plupart des adeptes à cette époque. L’alchimie paraît à leurs yeux une science désormais constituée, qu’il ne s’agit plus que de recommander, non à la cupidité du vulgaire, mais à l’admiration éclairée des hommes d’élite et des savants. Ils vont, de ville en ville, prêchant cette science comme on prêche une religion, c’est-à-dire que, tout en ne négligeant rien pour en démontrer la vérité, ils s'abstiennent d’en profaner

les mystères. C’est, en un mot, une sorte d’apostolat que ces adeptes accomplissent au piilieu d’un siècle de critique et de lumières, apostolat toujours difficile, souvent périlleux, et dans lequel Alexandre Setlion devait trouver le martyre.

Dès les premiers mois de l’année 1602, notre philosophe inaugure ses pérégrinations par un voyage en Hollande. Il alla visiter son hôte et son ami Haussen, qui habitait alors la petite ville d’Enkuysen. Le matelot le reçut avec joie et le retint plusieurs semaines dans sa maison. Pendant ce séjour, leurs cœurs achevèrent de se lier d’une amitié toute fraternelle. Aussi l’Écossais ne voulut-il point quitter son hôte sans lui confier qu’il connaissait l’art de transmuer les métaux, et pour le lui prouver, il lit une projection en sa présence. Le 15 mars 1602, Sethon changea un morceau de plomb en un morceau d’or de môme poids, qu’il laissa comme souvenir à son ami Jacob Haussen.

Frappé du prodige dont il avait été témoin, Haussen ne put s’empêcher d’en parler à un de ses amis, médecin à Enkuysen; il lui fit môme présent d’un morceau de .son or. Cet ami était Venderlinden, aïeul de Jean Venderlinden, auteur d’une Bibliothèque des écrivains de médecine, et qui, ayant hérité de cet or, le montra au célèbre médecin George Morhof, qùi a lui-même composé un ouvrage bien connu *, dont nous avons extrait toute cette première partie de l’histoire du Cosmopolite.

En quittant la ville d’Enkuysen, Alexandre Sethon se rendit sans doute à Amsterdam, puis à Rotterdam. On ne saurait, sans cela, rapporter à aucune époque de sa vie les projections que, suivant un ouvrage d’une date postérieure, il fit dans ces deux villes. Nous savons encore, mais d’une manière tout aussi indirecte, qu’en quittant la Hollande il s'embarqua pour l’Italie. Aucun renseignement ne nous

'• G. Morliol; Epistola ad Lenyelolium de Iransmutaliom melallorum.

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lait connaître cependant quelle partie de l’Italie il traversa, ni ce qui lui advint pendant son court séjour dans ces contrées.

Nous le retrouvons dans la même année, arrivant en Allemagne par la Suisse, en compagnie d’un professeur de Fribourg, WolfangDienheim, lequel, tout adversaire déclaré qu’il était de la philosophie hermétique, fut contraint de rendre témoignage du succès d’une projection que Sethon exécuta à Bâle devant lui et plusieurs personnages importants de la ville.

« En 1002, 'écrit le docteur Dienheim, lorsqu’au milieu de l’été je revenais de Rome en Allemagne, je me trouvai à côté d’un homme singulièrement spirituel, petit de taille, mais assez gros , d’un visage coloré, d’un tempérament sanguin, portant une barbe brune taillée à la mode de France. Il était vêtu d’un habit de satin noir et avait pour toute suite un seul domestique, que l’on pouvait distinguer entre tous par ses cheveux rouges et sa barbe de même couleur. Cet homme s’appelait AlexanderScthonius.il était natif de Molia,dans une île de l’Océan*. A Zurich, où le prêtre Tghlin lui donna une lettre pour le docteur Zvinger, nous louâmes un bateau et nous nous rendîmes par eau à Râle. Quand nous fûmes arrivés dans cette ville, mon compagnon me dit : — « Vous vous rappelez que, dans tout le voyage et « sur le bateau, vous avez attaqué l’alchimie et les alchimistes. Vous « vous souvenez aussi que je vous ai promis de vous répondre, non « par dos démonstrations, mais bien par une action philosophique. « J’attends encore quelqu’un que je veux convaincre en même temps « que vous, afin que les adversaires de ralchimic cessent leurs doutes « sur cet art. »

« On fut alors chercher le personnage en question, que je connaissais seulement de vue et qui ne demeurait pas loin de notre hôtel. J’appris plus tard que c’était le docteur Jacob Zvinger, dont la famille compte tant de naturalistes célèbres. Nous nous rendîmes tous les trois chez un ouvrier des mines d’or, avec plusieurs plaques de plomb que Zvinger avait emportées de sa maison, un creuset que nous prîmes chez un orfèvre, et du soufre ordinaire que nous ache-

' On verra, par la suite, que, si Dienheim ne nomme pas l'Ecosse (Scotia), c’est probablement par discrétion.

tâmes en chemin. Sethon ne toucha à rien. Il fit faire du feu, ordonna de mettre le plomb et le soufre dans le creuset, de placer le couvercle et d’agiter la masse avec des baguettes. Pendant ce temps, il causait avec nous. Au bout d’un quart d’heure, il nous dit : —

« Jetez ce petit papier dans le plomb fondu, mais bien au milieu, et « tâchez que rien ne tombe dans le feu !... » Dans ce papier était une poudre assez lourde, d’une couleur qui paraissait jaune-citron ; du reste, il fallait avoir de bons yeux pour la distinguer. Quoique aussi incrédules que saint Thomas lui-même, nous fîmes tout ce qui nous était commandé. Après que la masse eut été chauffée environ un quart d’heure encore, et continuellement agitée avec des baguettes de fer, l’orfévre reçut l’ordre d’éteindre le creuset en répandant de l’eau dessus ; mais il n’y avait plus le moindre vestige de plomb ; nous trouvâmes de Tor le plus pur, et qui, d’après l’opinion de l’orfévre, surpassait même en qualité le bel or de la Hongrie et de l’Arabie. Il pesait tout autant que le plomb, dont il avait pris la place. Nous restâmes stupéfaits d’étonnement; c’était à peine si nous osions en croire nos yeux. Mais Sethomus, se moquant de nous: — « Maintenant,

« dit-il, où en êtes-vous avec vos pédanteries ? vous voyez la vérité « du fait, et elle est plus puissante que tout, même que vos sophis- « mes. » — Alors il fit couper un morceau de l’or, et le donna en souvenir à Zvinger. J’en gardai aussi un morceau qui pesait à peu près quatre ducats, et que je conservai en mémoire de cette journée.

« Quant à vous, incrédules, vous vous moquerez peut-être de ce que j’écris. Mais je vis encore, et je suis un témoin toujours prêt à dire ce que j’ai vu. Mais Zvinger vit encore, il ne se taira pas et rendra témoignage de ce que j’affirme. Sethonius et son domestique vivent encore, ce dernier en Angleterre et le premier en Allemagne, comme on le sait. Je pourrais même dire l’endroit précis où il demeure, s’il n’y avait pas trop d’indiscrétion dans les recherches auxquelles il faudrait se livrer pour savoir ce qui est arrivé à ce grand homme^ à ce saint, à ce demi-dieu*. »

Il faut reconnaître, à la gloire de notre apôtre, que les convertis de sa façon ne l’étaient pas à demi. Ce Jacob Zvinger, dont le docteur Dienheim invoque le témoignage, était médecin et professeur à Bâle ; en dehors de ces titres,

* J.-W. Dienheim, de Minerali medir.md, Argentorati, 1610.

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il jouissait d’une haute réputation de science, et il laissa un nom très-respecté dans l’histoire de la médecine allemande. Cet irréprochable témoin mourut 5e la peste en 1010. Mais, dès l’année 1606, il avait confirmé jusqu’en ses moindres détails le récit de Jean Wolfang Dienheim, dans une lettre latine qu’Emmanuel Konig, professeur à Bâle, fit imprimer dans ses Éphémcrides^. La même lettre nous apprend qu’avant de quitter Bâle, Sethon fit un second essai dans la maison de l’orfévre André Bletz, où il changea en or plusieurs onces de plomb. Quant au morceau d’or qu’il avait donné à Zvinger, on lit dans la Bibliothèque chimique de Manget, que la famille de ce médecin le conserva et le fit voir longtemps aux étrangers et aux curieux.

Tous ces témoignages, fournis par de graves personnages, recueillis par des contemporains dont on ne peut suspecter ni la véracité ni les lumières, seraient certainement considérés comme des preuves suffisantes pour établir la vérité d’un fait de l’ordre commun et ordinaire. Si l’on ne peut s’en contenter pour prouver la certitude d’une action qui a un caractère merveilleux, ils sont cependant de nature à susciter quelques embarras à la critique. On n’ose ni admettre ce qui, à bon droit, semble un prodige, ni rejeter ce qui s’impose â la croyance avec tant d’autorité. La raison nous dit sans doute qu’un artifice habile, un tour d’adresse ingénieusement dissimulé, rend compte des diverses transmutations de notre Écossais; mais ici la raison se trouve en présence d’une question de fait qui n’est pas précisément de son ressort, et qu’il fautrésoudre, non par des théories, mais par des témoignages, sous peine de ruiner le fondement de toute certitude historique. Les alchimistes du dix-septième siècle semblent avoir adopté pour programme de se réserver le secret de la préparation de la pierre philosophale, mais de le révéler au dehors par ses effets. La preuve véritablement

* Eptstoîa ad doctorem Schohinger.

i;ai.chimie et les alchimistes.

démonstrative, la preuve la plus difticile, était ainsi éludée ; mais la démonstration empirique était fournie avec un bonheur et une abondance (factions qui ne laissaient aucune ressource aux contradicteurs. La science actuelle permet de rectifier le sens de ces faits singuliers, elle nous montre que ces preuves de la transmutation métallique étaient insuffisantes, parce qu’elles ne s’adressaient qu’aux yeux; mais ce qu’il faut admirer, ce dont il faut s’étonner aujourd’hui, c’’est que les adeptes aient su les fasciner si longtemps et si constamment, à une époque de critique soupçonneuse et d’incrédulité clairvoyante.

Cependant Alexandre Sethon entre en Allemagne, et il entre en même temps dans la carrière des aventures. En sortant de Bâle, il se rendit à Strasbourg sous un nom emprunté, et ce fut alors sans doute qu’il fit dans cette ville impériale la projection dont il parla plus tard à Cologne. On s’accorde aussi à le considérer comme l’alchimiste inconnu qui fut mêlé à un événement dont les suites furent bien funestes à un orfèvre allemand nommé Philippe Jacob Gustenhover.

Ce Gustenhover était citoyen de Strasbourg, où il exerçait sa profession d’orfévre. Au milieu del’été de l’année 1603, un étranger se présenta chez lui sous le nom de Hirschborgen, demandant à travailler dans sa maison, ce que Gustenhover lui accorda. En partant, l’étranger, pour récompenser son maître, lui donna une poudre rouge dont il lui enseigna l’u.sage.

Après le départ de son hôte, l’orfévre eut la vanité de parler de son trésor, et la vanité plus malheureuse encore de s’en servir devant plusieurs personnes, auprès desquelles il voulait se faire passer pour un adepte. Tout, à la vérité, s’était passé entre voisins et amis; mais, comme le dit fort bien Schmieder qui nous fournit cette épisode, chaque ami avait un voisin, et chaque voisin avait un ami. La nouvelle courut de bouche en bouche et de maison en maison, et bientôt, dans la ville de Strasbourg, chacun de s’écrier : (( Gustenhover a

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« Irouvé le socret tics alchimistes I Oiislcmhover l’ait do l'or! » La renommée fil rapidement parvenir à Prague le bruit de l’évimement, et l’on comprend si celui tpii l’apporta l'ut bien reçu par l'empereur 'Rodolphe 11. Déjcà, sur la première rumeur, le conseil de Strasbourg avait député trois de ses membres pour s’enquérir du fait. On cite môme le nom île ces délégués, qui firent travailler l’orfévre sous leurs yeux, et qui, d’après ses indications, opérèrent euxmêmes, l’un après l’autre, avec un égal succès. L’un de ces trois délégués, Glaser, conseiller de Strasbourg, qui vint à Paris en 1647, montra un morceau de cet or, fabriqué chez Gustenhover, au docteur Jacob lleilman, de qui l’on tient tous ces détails et ce qui va suivre *.

L’empereur Rodolphe ne perdit pas son temps à expédier des commissaires à l’adepte; il ordonna qu’on lui amenât l’orfévre en personne. Admis en présence de VHermes allemand, Gustenhover fut bien forcé de convenir qu’il n’avait pas lui-même préparé cette poudre merveilleuse, et qu’il ignorait absolument la manière de l’obtenir. Mais cet aveu ne fit qu’irriter contre lui l’avide souverain. Le pauvre orfèvre réitéra ses protestations sans être davantage écouté. Il se vit condamner à fabriquer de l’or quand toute sa provision de poudre était épuisée. Cette poudre, présent de son bote, et qui n’était sans doute qu’un composé aurifère, lui aurait fourni les moyens de satisfaire pour quelque temps le désir impérial ; mais il l’avait dissipée tout entière en vains essais, et se trouvait ainsi réduit à l’impuissance. Pour échapper à la colère de l’empereur, le malheureux artiste n’avait donc plus qu’à prendre la fuite; mais, pour-, suivi et ramené, il fut enfermé dans la tour Rlancbe, où l’empereur Rodolphe, toujours convaincu que l’alchimiste .s’obstinait à lui cacher son secret, le retint prisonnier toute sa vie.

1 Theairum chemicum Mangeti.

Cet adepte inconnu, cet Hirschborgen, qui fit à l’orlevre de Strasbourg un présent si funeste, n’était autre, sans doute, ainsi que dous l’avons dit, qu’Alexandre Sethon. Depuis son entrée en Allemagne, il avait toujours soin de se cacher. Arrivé à Francfortsur-le-Mein, où il exécuta des projections» il chercha d’abord un gîte, non dans la ville môme, mais à Offenbach, bourg populeux du voisinage. A Francfort, il logeait, sous un faux nom, chez un marchand nommé Coch, homme assez instruit et pour lequel il conçut autant de sympathie que pour le pilote Haussen. Cet honnête marchand raconte ainsi lui-même, dans une lettre à Théobald de Hoghelande, comment il fut honoré de la confiance du philosophe :

« A Offenbach . demeurait depuis quelque temps un adepte qui, sous le nom d’un comte français, acheta chez moi beaucoup de choses. Avant son départ de Francfort, il voulut m’enseigner l’art de la transmutation des métaux ; il ne mit pas la main à l’œuvre et me laissa tout faire. H me donna une poudre d’un gris rougeâtre, qui pesait à peu près trois grains. Je la jetai sur deux demi-onces mercurii vivi placé dans un creuset. Je remplis ensuite le creuset de potasse à peu près jusqu’à la moitié, et nous chauffâmes lentement. Aprèsquoi je remplis le fourneau de charbon jusqu’au haut du creuset, en sorte qu’il était tout en entier dans un feu très-fort, ce qui dura à peu près une demi-heure. Quand le creuset fut tout rouge, il m’ordonna d’y jeter un peu de cire jaune. Après quelques instants, je pris le creuset et le cassai ; je trouvai au fond un petit morceau d’or qui pesait six onces trois grains. Il fut fondu en ma présence et soumis à la coupellation, et on en retira vingt-trois karats, quinze grains, d’or et six d’argent, tous deux d’une couleur très-brillante. Avec une partie du morceau d’or je me suis fait faire un bouton de chemise. Il me semble que le mercure n’est pas nécessaire pour l’opération*. »

Les particularités de cette projection autorisent suffisamment à penser que Sethon en fut l’auteur, et que ce fut là l’un des essais que notre alchimiste rappelait plus tard à

* Th. (le Hoghelande, prc'face du livre intitulé Bistoriæ aUquot transrmitntinnis metaUicæ.

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Cologne. Elle est, en effet, conforme à sa manière d’agir. Partout il donne de sa poudre sans en enseigner la composition ; partout il opère par la main de son hôte ou de quelque personnage qu’il veut convaincre de la réalité de son art. Enfin, partout il n’emploie qu’une très-faible quantité de sa précieuse pierre, calculée pour obtenir un petit morceau d’or, qu’il abandonne ensuite aux assistants, à titre de récompense ou de pièce de conviction ; après quoi il s’esquive discrètement. Heureux s’il avait toujours usé de la même prudence!

11 en manqua à Cologne pour la première fois. Là, sans doute, les souvenirs de Zacbaire, de Thurneysser et d’Albert le Grand avaient exalté son esprit et porté au plus haut degré de ferveur son zèle apostolique. A peine arrivé dans celte ville, il commença par s’enquérir des personnes qui s’occupaient d’alchimie. Son domestique William Hamilton, cette bonne tête si remarquée à Bâle par le docteur Dienheim , se mit en campagne et ne découvrit d’abord qu’un distillateur. Cet industriel leur désigna , comme alchimiste amateur, un certain Anton Bordemann, chez lequel Sethon alla sur-le-champ s’établir. 11 y demeura un mois, et dans cet intervalle, Bordemann put lui fournir toutes les indications nécessaires pour se mettre en rapport avec les autres alchimistes de la ville. Mais ces amateurs qui se laissaient chercher par un philosophe tel qu’Alexandre Sethon, ne valaient guère la peine qu’il se donna pour les trouver. 11 est permis de porter sur eux ce jugement, d’après le profond discrédit où l’art, par leur fait, était tombé à Cologne. Dans cette ville savante, la noble science de l’alchimie était devenue un objet de risée, non-seulement pour les gens éclairés, mais pour les ignorants et les sots, ce servum 'pecus, toujours empressé de mêler sa voix à l’expression du blâme ou de l’éloge public. Sethon avait donc à lutter, dans la ville de Cologne, contre de très-fortes préventions; aussi jugeat-il nécessaire d’employer un détour pour commencer ses essais.

Le 5 août 1635, un étranger entra chez l’apothicaire Marshishor, et demanda du lapis-lazuli. Les pierres qu’on lui présenta ne lui ayant pas convenu, on promit de lui en montrer de plus belles le lendemain. Plusieurs autres personnes se trouvaient en ce moment dans la boutique, entre autres un vieux apothicaire nommé Raymond et un ecclésiastique, qui entrèrent, à ce propos, en conversation avec l’acheteur. L’un d’eux prétendit que l’on avait déjà essayé en vain de faire de l‘or avec le lapis-lazuli. L’autre ajouta que l’on s’occupait beaucoup d’alchimie dans la ville de Cologne , mais qu’au surplus personne, n’avait jamais découvert le prétendu secret de cette science. Chacun partageait cet avis; l’étranger seul soutint que tout n’était pas mensonge dans les faits consignés dans les livres hermétiques, et qu’il se pourrait bien qu’il existât certains artistes capables de le prouver. Tous les assistants ayant éclaté de rire à cette affirmation, l’étranger, qui parut vivement blessé, sortit brusquement de la boutique.

Cet acheteur inconnu n’était autre que le philosophe Sethon, qui rentra furieux chez son hôte. L’excellent Bordemann le consola de son mieux, et le décida à se venger le plus tôt possible par un succès qui fît taire les moqueurs.

Le lendemain, Sethon retourne chez l’apothicaire, il paye les nouvelles pierres de lazuli qu’on lui montre, et demande du verre d’antimoine. Elevant des doutes sur la qualité de ce produit, il exprime le désir de s’assurer lui-même par expérience que ce verre d’antimoine résistera à l’action d’un feu violent. Pour procéder à cet essai, l’apothicaire fit conduire Sethon par son fils dans l’atelier de l’orfévre Jean Lohndorf, situé prés de l’église Sainte-Laurence. L’orfévre plaça le verre d’antimoine dans un creuset rougi au feu. Pendant ce temps, Sethon tire de sa poche un papier contenant une poudre dont il fait deux parts avec la pointe d’un couteau ; il ordonne à l’orfévre d’en jeter une moitié sur le verre d’antimoine fondu. Au bout de quelques instants, on

mSTOIRE UES TRANSMUTATIONS.

retire le creuset du feu, et l’on trouve au fond un beau globule d’or. Le fils de l’apotbicaire, deux ouvriers de l’atelier et un voisin furent témoins de cette transmutation, qui parut d’autant plus merveilleuse que l’étranger n’avait pas meme toucbé au creuset.

Cependant l’orfëvre ne voulut pas s’avouer convaincu. Maître Lobndorf était un de ces incrédules de parti pris qui se trouvent trop bien d’un tel état pour ne pas conspirer un peu contre le succès des preuves qu’ils demandent. 11 proposa de faire avec le reste de la poudre un second essai où le plomb fût employé au lieu du verre d’antimoine: en même temps le malicieux artiste glissait furtivement dans le creuset un morceau de zinc, métal qui rend l’or cassant et difficile à travailler. Se croyant bien sûr d’avoir compromis d’avance l’opération, notre homme se préparait à jouir de la confusion de l’adepte. Mais son attente fut trompée, car cette fois encore, on ne trouva dans le creuset que de l’or parfaitement malléable et ductile.

Dans ce moment, il n’y avait pas dans tout Cologne un homme plus fier, plus triomphant que Bordemann. Il n’était pas, à la vérité, l’artiste vengeur qui couvrait de honte les incrédules, mais c’est lui qui l’hébergeait. Alchimiste luimême, et sans doute aussi avancé qu’aucun autre de la ville, il avait eu sa part des quolibets et des railleries du vulgaire avant l’arrivée du savant étranger. 11 avait donc le droit de s’enorgueillir de cette hospitalité donnée à l’homme dont les victofieuses expériences, en réhabilitant l’art, réhabilitaient tous les adeptes. Aussi ce fut sans doute à l’instigation de son hôte que, peu de jours après, Séthon alla s’attaquer à un incrédule plus sérieux qüe tous ceux à (]ui il avait eu encore affaire en Allemagne.

Dans la vallée de Katmenbacb, habitait un chirul’gieii nommé Meister George, homme savant dont l’opinion faisait autorité sur beaucoup de matières, et qui, depuis longtemps, s’était posé devant le public en adversaire outré de l’alcbi-

mie. Four n’être ni sottes ni déloyales, comme celles de l’orfévre Lohndorf, ses préventions contre cette science n'étaient guère plus traitables; notre philosophe jugea donc nécessaire de prendre un détour pour arriver à ses fins.

Le 11 août 1603, Meister George et l’alchimiste Sethon eurent ensemble une entrevue sous l’artificieux prétexte d’une conférence hippocratique. Il n’y fut question, en effet, que de médecine et d’anatomie. Entre autres choses, Sethon demanda au chirurgien s’il connaissait la manière de mortifier la viande sauvage, assurant que, pour lui, il savait enlever la viande jusqu’aux os sans déranger les nerfs. Meister George témoigne son désir de voir exécuter cette opération. « Rien de plus simple, dit le philosophe. Procu- « rez-moi seulement du plomb, du soufre et un creuset. » Le barbier de Meister George va quérir ces trois objets. Mais il faut encore à l’opérateur un soufflet et un fourneau. On n’a pas ces objets sous la main, et Sethon propose d’aller opérer chez un orfèvre qui demeure près de là. Le barbier les suit, portant le creuset et les ingrédients.

Voilà donc l’incrédule médecin adroitement attiré dans le laboratoire de l’orfévre Hams de Kempen, à Maret. L’orfévre n’était pas chez lui, mais son fils y travaillait avec quatre ouvriers et un apprenti. Pendant que le barbier arrive avec le soufre et le plomb, l’étranger entre en conversation avec les ouvriers, et s’offre à leur enseigner le moyen de changer du fer en acier. Pour éprouver ce secret, un ouvrier va chercher dans un coin de vieilles tenailles cassées, qu’il place, sur l’ordre de Sethon, dans un creuset rougi au feu. Le barbier, arrivé sur ces entrefaites, a déjà mis le soufre et le plomb dans un autre creuset. Tous deux travaillent simultanément : ils soufflent, ils chauffent, suivant les prescriptions de l’étranger. Celui-ci tire alors de sa poche un petit papier renfermant une poudre rouge qu’il divise en deux parties; au moment qui lui paraît propice, il fait jeter dans chaque creuset une moitié de cette poudre, ordonnant en même

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temps d’ajouter du charbon et de chauffer plus fort. Au bout de quelques instants, on enlève les couvercles, et le barbier s’écrie: « — Le plomb est changé en or! » tandis que l’ouvrier dit presque en même temps : « — 11 y a de l’or dans mon creuset ! » On s’empresse de retirer le métal des deux creusets ; martelé, laminé, chauffé, l’or conserve toujours son premier aspect. L’apprenti appelle la femme de l’orfévre, experte dans les essais des alliages précieux, et qui constate par toutes les épreuves ordinaires la pureté de l’or, elle offre môme de le payer huit tbalers. Cependant l’événement fait du bruit au dehors, la maison commence cà se remplir de voisins, et l’adepte, qui croit prudent de se retirer, s’esquive, emmenant avec lui le chirurgien fort déconcerté.

— Ainsi ! dit Meister George une fois dans la rue, c’étai l donc là ce que vous vouliez me montrer?

— Sans doute, dit l’adepte. J’avais appris par mon hôte que vous étiez un ennemi déclaré de l’alchimie, et j’ai voulu vous convaincre par une preuve sans réplique. C’est ainsi que j’ai procédé à Rotterdam, à Amsterdam, à Francfort, à Strasbourg et à Bâle.

— Mais, cher gentilhomme, remarqua George, je vous trouve bien imprudent d’agir d’une manière si ouverte. Si jamais les princes entendent parler de vos opérations, ils vous feront rechercher et vous retiendront captif pour s’emparer de votre secret.

— Je ne l’ignore point, dit Sethon ; mais Cologne, où nous sommes, est une ville libre où je n’ai rien à redouter des souverains. D’ailleurs, s’il arrivait jamais qu’un prince se saisît de ma personne, je souffrirais mille morts plutôt que de lui rien révéler.

Ici le philosophe demeura un moment silencieux et rêveur, comme s’il entrevoyait par la pensée les barbares traitements dont un prince d’Allemagne devait le rendre victime. Mais, chassant aussitôt cette impression pénible, il reprit avec chaleur :

— Que l’on me demande des preuves de mon art! j’en donne à qui les désire. Et, si l’on veut que je fabrique des masses d’or, j’y consens encore; j’en ferais volontiers pour cinquante ou soixante mille ducats.

Depuis ce jour, le chirurgien Meister George fut tout à fait converti à l’alchimie, et fit profession d’y croire, malgré les railleries de ses amis et les imputations de quelques esprits malveillants. Aux premiers, qui le plaignaient de s’être laissé surprendre par un charlatan habile, il répondait en ces termes :

— Ce que j’ai vu, je l’ai bien vu. Ce que les ouvriers de maître Hams de Kempen ont fait eux-mêmes en présence de témoins n’est point un rêve. L’or dont ils peuvent encore montrer une partie n’est pas une chimère. J’en croirai toujours mes yeux plutôt que vos bavardages.

Quant à ceux qui l’accusaient d’avoir reçu de l’argent pour témoigner en faveur de l’alchimie, il dédaigna toujours de leur répondre; sa réputation d’homme d’honneur leur ôtait d’avance tout crédit *.

En quittant Cologne, l’illustre adepte se rendit à Hambourg, où il fit encore des projections remarquables que mentionne un écrivain que nous avons déjà cité Il est probable que c’est en sortant de cette dernière ville que le Cosmopolite se rendit à Munich. Ici, toutefois. Tardent prédicateur de la noble science laisse apercevoir une interruption dans sa croisade contre les préventions de l’incrédulité. Pendant tout soit séjour à Munich, on ne le voit accomplir aucune projection ni expérience hermétique. A quelle raison attribuer cette lacune' dans son apostolat?

Bien qu’il n’eût fait aucune projection dans la capitale de la Bavière, on raconte qu’Alexandre Sethon disparut de .Munich, comme il avait disparu de Cologne, et comme il dis-

* Lelti-e de Théobald de tioghelande à son frère : Üisloriæ aliquot transmulalionis metallicæ, pro defensione alchemiœ conira hoslium rabiefn. Colohiæ, 1604.

* George Morhof, Epistola de melallorum Iransmutatione.

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paraissait de toutes les villes où s’étaient accomplies ses merveilles hermétiques. Mais sa fuite précipitée avait cette fois un autre motif. En s’esquivant de Munich, le philosophe emmenait avec lui, ou plutôt enlevait une jeune et jolie fille d’un bourgeois de la ville qui s’était attachée à lui pendant son séjour. Les préludes de cet événement nous rendent suffisamment compte de l’inaction prolongée du Cosmopolite à Munich ; un philosophe ne peut pas toujours travailler pour son idée.

Ce qui est certain, c’est qu’à partir de ce moment nous trouvons Sethon marié. Quelle est cependant cette femme pour laquelle le Cosmopolite a quelque temps oublié l’objet de sa mission glorieuse, et qui va désormais appartenir aux chroniques de l’alchimie? L’histoire nous dit qu’elle était jolie; voilà tout ce que nous savons sur elle. Il est vrai que le bavarois Adam Rockosch la revendiquait comme sa parente , mais tout cela est bien peu de chose pour la postérité.

Cette jeune femme paraissait d’ailleurs absorber en entier notre philosophe. C’est ce que prouve suffisamment la conduite qu’il tint à Crossen, où se trouvait alors la cour du duc de Saxe. Dans l’automne de cette même année 1603, déjà remplie par tant d’événements singuliers, le prince de Saxe, ayant entendu parler de l’habileté du Cosmopolite, désira en obtenir une prenve. Mais celui-ci était tellement occupé de son mariage, qu’il en oubliait plus que jamais le but de sa mission. Il ne jugea pas à propos de se déranger ponr le prince, et se borna à envoyer son domestique Hamilton pour opérer chez Son Altesse.

La projection faite en présence de toute la cour eut un plein succès; l’or du souffleur résista à toutes les épreuves*. Mais, quelques jours après, soit qu’il fût effrayé pour lui-même d’avoir si bien réussi, soit qu’il comprît que ses services devenaient inutiles à l'adepte marié, Hamilton se sé-

' Guldenfalk.

para de son maître ou de son ami, car personne n’a su exactement la nature des rapports qui ont existé entre eux. Ce digne compagnon du Cosmopolite retourna en Angleterre par la Hollande, et, à dater de ce moment, son nom ne reparaît plus dans l’histoire.

Cependant Sethon s’oubliait dans une position dangereuse. Christian II, électeur de Saxe, n’avait guère plus de vingt ans, et plusieurs de ses actions avaient déjà révélé en lui un caractère cruel. Comme la plupart des princes allemands, il était avide de richesses. 11 avait fait jusque-là profession de mépriser les alchimistes, non qu’il fût assez instruit pour se faire par lui-même une opinion raisonnée sur leur science, mais par la seule raison que son père les avait estimés. Cependant la preuve qui fut mise sous ses yeux à Crossen par le serviteur du Cosmopolite, avait changé ses sentiments à leur égard. Il attira Sethon à la cour et affecta d’abord de lui être favorable. Une petite quantité de pierre philosophale dont l’adepte lui fit cadeau ne suffit pas à satisfaire le prince ; ce qu’il lui fallait, c’était le secret de l’opérateur : or le Cosmopolite refusa opiniâtrément jusqu’à 1 promesse de le livrer,

Après avoir épuisé en vain les moyens de douceur, les menaces n’ayant pas mieux réussi, le prince Christian en vint aux actions. On fit endurer au malheureux adepte tous les supplices que peut imaginer la cruauté stimulée par la soif de l’or. On le perçait avec des fers aigus, on le brûlait avec du plomb fondu ; après quelques instants de relâche, il était battu de verges. Le corps disloqué, les membres déchirés, le philosophe persista dans ses refus.

Une cruauté plus réfléchie fit trouver, pour cet infortuné, un autre genre de martyre. On comprit qu’en revenant à la torture on ne réussirait qu’à le tuer, et que l’on perdrait ainsi toute chance d’acquérir son secret. Une longue et dure captivité parut un moyen plus sûr de vaincre son obstination. On enferma le Cosmopolite dans un cachot obscur

HISTOIRE DES TRANSMUTATIONS. 253

dont l’entrée fut interdite à tous, et dont la garde fut confiée à quarante hommes qui se relevaient alternativement.

En ce temps-là, habitait à Dresde un gentilhomme de la Moravie, connu sous le nom latin de Michael Sendivogius, homme savant en plusieurs matières. Comme il se mêlait d’hermétique, il s’intéressa vivement au sort du Cosmopolite et désira le voir dans sa prison. Cette permission lui ayant été accordée, grâce au crédit de ses amis auprès de l’électeur, il eut plusieurs entrevues avec le prisonnier et lui parla de chimie, sujet sur lequel Sethon ne lui répondait qu’avec une réserve extrême. Un jour, se trouvant seul avec lui, il lui proposa de l’arracher à sa captivité. Le malheureux, languissant dans ses plaies, protesta de toute sa reconnaissance et fit les plus riches promesses à son futur libérateur. Un plan d’évasion fut alors concerté entre eux. Sendivogius se hâte d’aller à Cracovie réaliser sa fortune, il vend une maison qu’il y possédait et revient à Dresde muni d’argent. Il obtient la permission de s’établir auprès du prisonnier, et par ses largesses calculées, gagne peu à peu la confiance des soldats commis à sa garde.

Le jour pris pour l’exécution de son projet, il régala si bien la compagnie de soldats, qu’à la nuit ils étaient tous ivres jusqu’au dernier. Aussitôt il emporte Sethon, qui ne pouvait marcher des suites de ses tortures, et sort de la tour avec son fardeau. Ils ne prennent que le temps d’aller chercher, à la demeure de l’alchimiste, sa provision de pierre philosophale. Ils montent ensuite dans un chariot de poste où la femme de Sethon prend place avec eux, et gagnent la frontière en toute hâte pour se rendre en Pologne.

Ils ne s’arrêtèrent qu’à Cracovie, Là, Sendivogius somma* le philosophe de tenir sa promesse; mais celui-ci refusa de l’exécuter ; « Voyez, lui dit-il, dans quel état j’ai été réduit « pour n’avoir pas voulu livrer mon secret. Ces membres « brisés, ce corps demi-pourri, vous disent assez quelle ré- « serve je dois m’imposer à l’avenir. »

Entre autres promesses faites dans la prison de Dresde, Sethon s’était engagé à donnera son libérateur de quoi être content toute sa vie avec sa famille \ ce que Sendivogius avait naturellement entendu de la révélation du secret hermétique. Mais Sethon ne pouvait l’entendre ainsi. Il ajouta qu’il croirait commettre un grand péché en découvrant ce mystère, et lui conseilla finalement de le demander à Dieu.

Sethon ne jouit pas longtemps de sa délivrance. Il mourut peu de temps après, disant toutefois que, si son mal eût été naturel et interne, sa poudre l’aurait guéri, mais que ses nerfs coupés et ses membres brisés par la torture ne pouvaient, par aucun moyen, être rétablis. En mourant, il donna à son libérateur ce qui lui restait de sa provision de pierre philosophale.

C’est au mois de janvier 1604, ou, selon d’autres, en décembre 1605, que mourut cet homme illustre. On se souvient que le premier essai hermétique que l’on connaisse de lui avait eu lieu à Enkhuysen, le 13 mars 1602. C’est donc en moins de deux ans que se seraient accomplis tous les faits que nous venons de rapporter.

Telle que les contemporains nous l’ont tracée, l’histoire d’Alexandre Sethon offre aujourd’hui à la critique un problème bien singulier. Faut-il prononcer, en effet, que cette mission philosophique, à laquelle le Cosmopolite consacra son existence, n’avait pour but que la propagation du mensonge, et pour mobile que la gloire personnelle de cet apôtre spontané de l’erreur? Nous laissons cette question à l’appréciation de nos lecteurs, qui trouveront dans leurs souvenirs historiques quelques faits analogues propres à fixer leur opinion sur ce point délicat.

Sethon a laissé un ouvrage hermétique, le Livre des douze chapitres, dont nous parlerons au sujet des altérations que

* Lettre de Desnoyers, secrétaire de la princesse Marie de Gonzague, reine de Pologne, publiée dans VBistoire de la philosophie hermétique de Lenglet Dufresnoy.

HISTOIRE DES TRAiNSMUTATIOlNS.

Sendivogius y apporta, dans l’espérance que la postérité lui attribuerait ce traité. Ce même ouvrage, comme pour aider à la confusion, a été souvent désigné sous ce titre ; le Cosmopolite, surnom de Sethon également usurpé par Sendivogius. Mais il est temps de passer à l’histoire de ce dernier personnage.

Michel Sendivogius.

Nous laissons à ce philosophe le nom latin sous lequel il est le plus généralement connu, et que les historiens français ont traduit à tort par Sendivoge. Les Allemands, qui l’appellent Sendivog, ne se rapprochent pas davantage de son nom véritable, qui était Sensophax. Il naquit, l’an 1666, en Moravie. Mais une maison qu’il possédait à Cracovie, et qui lui venait de la succession d’un gentilhomme, Jacob Sandimir, dont il était fils naturel, a causé l’erreur de ses contemporains, qui, presque tous, le font naître en Pologne, et celle d’un auteur de ce pays qui l’a compris dans un catalogue de la noblesse polonaise. D’ailleurs, Sendivogius lui-même ne réclama jamais contre l’épithète de Polonus, qui, de son vivant, fut partout ajoutée à son nom.

S’il restait quelque doute sur ce point, ce ne serait que la première et la moindre des difficultés qui se rencontrent dans l’histoire de Sendivogius. Cette histoire, en effet, semble avoir été embrouillée comme à plaisir par un anonyme allemand, auteur d’une biographie de Sendivogius, qu’il prétend avoir composée d’après la relation verbale de Jean Bodowski, maître d’hôtel du philosophe

L’auteur anonyme, à qui sa qualité d’avocat de Sendivogius paraît si importante à prendre devant la postérité, qu’il

■* Vita Sendivogii, Poloni nohilis baronis, breviler descripta à quodam Germano, olim ejus oratore, patrono vel causidico.

L’ALCHlMlE ET LES ALCHIMISTES.

nous la décline par trois fois, avec les variantes que la langue latine, dans laquelle il écrit, peut lui fournir commence son récit en reproduisant l’erreur commune à la plupart de ses compatriotes sur l’origine de son client : « C’était, nous dit- « il, un baron polonais dont la maison était à Gravarne, sur « les frontières de la Pologne et de la Silésie, à quelques « lieues de Breslau. » Puis, sans avoir dit un mot de sa fortune, il ajoute que « son revenu était augmenté par des mi- « nés de plomb, situées dans le territoire de la Cracovie, ca- « pitale de la Haute-Pologne. »

Cette première erreur du biographe allemand montre avec quelle confiance il faut accepter l’explication qu’il nous donne de l’origine des connaissances hermétiques de son héros. S’il faut l’en croire, ayant été envoyé en Orient par l’empereur Rodolphe 11, avec ce que nous nommerions aujourd’hui une mission scientifique, Sendivogius aurait reçu d’un patriarche grec la révélation du mystère de la science hermétique, c’est-à-dire la manière de composer la pierre des philosophes.

Ce qu’il y a de vrai, c’est que Michel Sendivogius, qui avait très-studieusement employé le temps de sa jeunesse, avait acquis une juste réputation dans l’art, utile à son pays, de l’exploitation des mines. Quant à ses connaissances hermétiques, il est établi historiquement qu’il n’avait rien produit de remarquable sous ce rapport avant sa résidence à Dresde, et sa liaison avec le Cosmopolite, prisonnier de Christian II. Pour ne pas répéter ici les détails de l’aventure que nous venons de raconter, nous rappellerons seulement les cruelles tortures que le malheureux Sethon se résigne à endurer plutôt que de livrer à l’avare Christian le secret de la pierre des sages,, sa captivité douloureuse, sa délivrance par Sendivogius qui l’amène en Pologne et reçoit de lui, pour récompense, la précieuse poudre qui, entre

* Oratore, patrono, causiiico, oraleur, défenseur, avocat,

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les mains et pendant l’apostolat d’Alexandre Sethon, avait opéré tant de merveilles en différents pays.

L’ambition de Sendivogius n’était point satisfaite du don , qu’il avait reçu de son ami. 11 avait alors trente-Iiuit ans; il aimait la bonne chère et se plaisait à continuer le train de vie et la grande existence qu’il avait commencés à Dresde, lorsque, pour se recommander par ses largesses aux jeunes nobles du pays, et séduire les gardes de la prison de Sethon, il dépensait si lestement le prix de sa maison de Cracovie. Pour suffire à des dépenses sans calcul, il faut des richesses sans limites. Sendivogius rêvait donc, en ce genre, une sorte d’infini que la pierre philosophale aurait sans doute réalisé; mais il ignorait l’art de la composer, car Séthon, mourant, avait refusé de le lui révéler. Espérant en savoir quelque chose par la veuve de l’adepte, Sendivogius l’épousa, mais il ne devait trouver là qu’une autre déception. Après son enlèvement, la jeune bourgeoise de Munich n’était devenue l’épouse du Cosmopolite que pour assister en quelques mois à son emprisonnement et à sa mort; elle ne savait rien et n’avait fait aucune remarque propre à éclairer son nouvel époux. Elle ne put que lui livrer le manuscrit de •Sethon accompagné d’un reste de la poudre philosophale de l’adepte. De ces deux objets, Sendivogius, comme on va le voir, sut tirer néanmoins un assez bon parti.

Le manuscrit composé par Sethon avait pour titre ; les Douze traités, ou le Cosmopolite, avec le dialogue de Mercure et de Valchimiste. En étudiant ce traité, Sendivogius eut d’abord une assez mauvaise inspiration. En l’interprétant à sa manière, il crut y avoir découvert, non la manière de préparer de nouvelle pierre philosophale, mais le moyen d’augmenter, de multiplier celle qu’il avait reçue de son ami. Mais il ne réussit qu’à la diminuer considérablement.

Il eut mieux fait de l’employer directement à fabriquer de l’or.

Cette ressource lui aurait été bien nécessaire pour subve-

nir aux exigences de la vie somptueuse qu’il continuait de mener. Il voulait à tout prix passer pour adepte, et afin de donner de lui cette opinion, il ne ménageait rien, faisant ses projections en public, et prodiguant sa teinture comme s’il avait possédé le moyen de la renouveler. On remarquait toutefois qu’il s’en montrait plus économe quand il n’était pas excité par l’intérêt de produire un grand effet public. En voyage, il la renfermait dans une boîte d’or, qu’il ne portait point lui-même, mais qu’il confiait à son maître d'bütel; ce dernier la tenait cachée sous ses habits, suspendue à son cou par une chaîne d’or. Mais la plus grande partie en était renfermée dans un compartiment secret du marchepied de sa voiture.

Par ses nombreuses projections, Sendivogius n’avait pas tardé à acquérir une grande célébrité. Toutes les cours de l’Allemagne étaient impatientes de recevoir sa visite. L’empereur Rodolphe II, VHermes allemand, avait tous les titres à en être honoré le premier : Sendivogius se fendit au château de Prague. Très-bien reçu par l’empereur, il reconnut ce bon accueil en donnant au monarque une petite quantité de sa poudre avec laquelle Rodolphe exécuta lui-même une transmutation en or. Pour immortaliser le souvenir du succès de cette expérience, Rodolphe II fit enchâsser dans le mur de l’appartement où elle avait été exécutée, une table de marbre portant cette inscription latine de sa composition :

Facial hoc quispiam alius,

Quod fecit Sendivogius Folonus l

En 1740, cette inscription se voyait encore à la même place dans le château de Prague. Pour qu’il ne manquât rien à l’éclat de cette grande journée des fastes hermétiques, le poète cyclique des souffleurs, Mardochée de Belle, la célébra dans des vers moins précieux que le marbre, mais tout

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aussi poétiques que le latin de son impérial maître. Enlin l’empereur donna à Sendivogius le titre de son conseiller, et lui lit présent de sa médaille, que le philosophe porta dès lors glorieusement et ostensiblement en tous lieux.

Cet empereur, qui récompensait si bien un philosophe en possession du secret hermétique, était cependant le même qui retenait sous les verrous de la tour Blanche le pauvre orfèvre de Strasbourg Gustenhover, suspect seulement de lui cacher le même secret. Cette différence provenait-elle, comme on l’a prétendu, ce que de Sendivogius avait eu la prudence de protester qu’il ignorait le procédé de la préparation de la pierre philosophale, assurant qu’il ne la tenait que de l’héritage d’un adepte? 11 est probable plutôt que ce qui arrêtait ici l’empereur, c’était la qualité de Sendivogius: le titre de Polonais, que tout le monde lui donnait, empêchait Rodolphe d’en user avec ce gentilhomme comme avec un simple bourgeois de sa bonne ville de Strasbourg.

Continuant sa tournée dans les résidences princières, Sendivogius quitta la Bohême pour se rendre à la cour de Pologne, où l’on manifestait une vive curiosité de le voir. Mais une mésaventure, assez fâcheuse pour lui, vint signaler son voyage. Comme il traversait la Moravie, un seigneur de la contrée, instruit de son passage, s’embusque sur son chechemin, se saisit de lui et le retient prisonnier, mettant pour prix à sa délivrance le secret de la pierre philosophale. La fin sinistre d’Alexandre Setlion revint sans doute alors à l’esprit de notre philosophe, et pour peu qu’il eût voulu être martyr comme son illustre maître, l’occasion était belle. 11 préféra tenter une évasion. Avec une lime qu’il put se procurer, il coupa les barreaux de sa fenêtre, il fabriqua une corde avec ses vêtements et se sauva tout nu à travers la campagne. Une fois libre, il fit citer le perfide comte devant l’empereur. Ce dernier porta dans cette affaire un jugement destiné à faire comprendre à tous les grands de l’empire qu’un homme honoré du titre de son conseiller

n’était pas une capture de bonne prise. Outre une amende considérable imposée au comte, il le condamna à donner à Sendivogius une de ses terres; c’était précisément celle de Gravarne, dont il est question dans les premières lignes de la biographie anonyme, qui la lui attribue en se trompant sur son origine. Ce qui est certain, c’est que, depuis Tépoque où cette terre lui fut accordée comme dédommagement de sa fâcheuse aventure, Sendivogius en fit sa résidence préférée, et la donna plus tard en dot à une fille unique qu’il avait eue de son mariage.

Sendivogius fit plusieurs transmutations à Varsovie, mais aucune n’eut l’éclat de celle de Prague. Sa poudre commençait à s’épuiser, et il était réduit à s’en montrer économe. Toutefois sa réputation suivait une progression inverse, car elle augmentait tous les jours. Le duc Frédéric de \Vurtemberg désira le connaître, et écrivit au roi de Pologne Sigismond, pour le prier de lui envoyger le philosophe. Celui-ci se miten route, marchant à petites journées, accompagné de son maître d’hôtel, Jean Bodowski, qui portait toujours, cachée sous ses habits, la provision de pierre philosophale. Quand la caisse de voyage se trouvait à sec, on s’arrêtait pour fabriquer de l’or, puis on reprenait sa marche. Ils arrivèrent ainsi à Stuttgart , où Sendivogius, sous le nom de maréchal de Seriskau, passa tout l’été de 1605. Cette date étant bien établie, on doit placer dans l’année 1604 presque tous les faits qui précèdent.

Frédéric accueillit l’alchimiste avec une bienveillance extraordinaire. Aussi, au lieu d’une projection qui avait été demandée, Sendivogius en fit-il deux. Le duc émerveillé redoubla pour lui d’égards et de considération : afin de le mettre, à sa cour, sur le pied d’un prince du sang, il lui accorda, comme une sorte d’apanage, la terre de Neidlingen.

L’orgueil du philosophe avait enfin trouvé son entière satisfaction. Sendivogius savourait donc avec délices les

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trésors si longtemps enviés de la renommée et de la grandeur; il ignorait qu’à l’ombre de ces apparences brillantes s’ourdissait une trame perfide.

Fort curieux, de tout temps, de science hermétique, le duc Frédéric n’avait pas attendu Sendivogius pour s’adonner à ce genre de travaux. Il tenait à «a solde un aventurier de l’espèce de ceux que la maladie dominante du siècle avait mis en crédit à la cour des princes, où ils occupaient une sorte de position officielle. A côté ou à la place de son fou ou de son poëte en titre, chaque monarque avait alors son alchimiste entretenu. Celui qui occupait cet office à la cour de Stuttgart avait commencé par être barbier de l’empereur. Devenu depuis domestique de l’adepte Daniel Rappolt, il avait pris avec lui quelque teinture d’hermétique, et plus tard, complété son éducation en courant le pays avec des alchimistes ambulants pour apprendre les tours d’escamotage et les ruses des charlatans souffleurs. Il n’avait pas craint d’aller se présenter à l’empereur Rodolphe, qui l’admit à exécuter quelques opérations, non devant sa personne, mais dans le laboratoire de son valet de chambre Jean Frank. L’empereur, qui s’était un moment diverti de ses transmutations suspectes,

I l’avait nommé comte de Midlenfels, et l’avait ensuite laissé I partir. C'est avec ce titre qu’il s’élait présenté à la cour de

: Stuttgart pour y déployer des talents qui, en l’absence de

toute comparaison, étaient tenus dans une certaine estime. Cet alchimiste était donc, à la cour du duc Frédéric, sur un pied convenable. Mais les succès de Sendivogius faisaient sensiblement pâlir l’astre de sou crédit; Mullenfels résolut j donc de se venger et de s’approprier en même temps l’heureux instrument de la fortune de son confrère.

Mullenfels ne commit point la maladresse de dénigrer son rival. Il se montrait, au contraire, aussi enthousiaste que le reste de la cour des mérites du nouvel adepte, et on le trouvait toujours empressé à exalter ses talents. S’il s’exprimait sur le compte du sire de Neidlingen, s’il lui parlait à lui-même,

ce n’était jamais que pour le louer avec toute l’exagération d’hyperboles que sa haine pouvait lui fournir. La vanité du personnage à qui il s’adressait assurait par avance que liul excès de flatterie ne semblerait suspect. Une fois insinué de cette manière dans l’esprit de Scndivogius, et en possession de toute sa confiance, il put mettre à exécution le plan qu’il avait conçu. 11 persuade donc à l’adepte que le duc Frédéric médite de s’emparer de sa personne pour lui arracher son secret. Toute la faveur qui l’environne, tous les honneurs qu’on lui prodigue, ne sont qu’autant de chaînes par lesquelles on veut le lier, et qui se changeront bientôt en chaînes plus pesantes. Un avare tyran menace sa liberté; nul moyen ne coûtera au prince pour arracher au malheureux adepte le tfésor qu’il lui envie... Tout ceci ressemblait singulièrement aux infortunes du Cosmopolite, pour lesquelles Sendivogius ne ressentait aucune ferveur imitative. Il eut peur; il crut tout et ne songea qu’à fuir. Mullenfels lui indique alors le chemin le plus court pour gagner la frontière ; mais à peine le philosophe s’est-il mis en route aux premières heures de la nuit, que son traître confrère s’élance à sa poursuite avec douze hommes à cheval et armés. On arrête, au nom du prince, le fugitif, on s’empare de sa poudre philosophale, de la médaille de Rodolphe, qu’il portait sur lui, et d’autres objets précieux, parmi lesquels un cordon de diamants de cent mille rixdales, qui entourait son chapeau.

Après cet exploit, Mullenfels redevint le premier alchi^ miste de la cour de Stuttgart; il faisait des projections raeivcilleuses avec la poudre volée. Quant à Sendivogius, on perd sa trace durant un an et demi après cette triste aventure; il resta sans doute, pendant cet intervalle, détenu dans quelque prison du Wurtemberg.

Dès qu’il fut bruit de cette affaire en Allemagne, l’opiniuii publique n’hésita pas. A tort ou à raison, on admit que le duc de Wurtemberg était complice de ce guet-apens, qu’il

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aurait ordonné ou autorisé. C’était l’opinion du roi de Pologne, dont la femme de Sendivogius, alla réclamer la protection ; ce fut encore celle de l’empereur Rodolphe, lorsque Sendivogius, libre enfin, vint lui demander justice.

Prenant en main la cause de l’adepte, l’empereur Rodolphe envoya un exprès au duc Frédéric pour le sommer de lui livrer Mullenfels. Devant l’envoyé de l’empereur, le duc ressentit ou simula une grande colère de l’imputation dont il était l’objet. Il fit remise de la médaille de Rodolphe avec sa chaîne d’or, et du cordon de diamants enlevés au fugitif; quant à la poudre, il assura n’en avoir jamais eu connaissance. Enfin Mullenfels, condamné à mort par son ordre, fut pendu suivant le cérémonial suivi en Allemagne pour le supplice des alchimistes. On les couvrait, des pieds à la tète, d’un vêtement d’or de clinquant, et on les pendait à un gibet doré. Seulement le duc Frédéric renchérit encore sur la mise en scène ordinaire ; car, cette fois, le patient fut hissé au plus haut de trois gibets dressés à cet effet. Par cette exécution, disent les biographes de notre philosophe, il appaisa l’empereur sans prouver sa propre innocence h Ces derniers événements eurent lieu en 1607.

Cette affaire parut donc terminée conformément à la justice, et à la satisfaction de tous. Sendivogius seul fut mécontent, car son inestimable trésor, sa poudre philosophale, ne lui fut jamais rendu. Sa gloire et sou talent s’étaient envolés avec elle. Son histoire active ne reprend, en effet, qu’environ dix-huit ans après. Mais quelle histoire maintenant et quelle déchéance!

C’est à Varsovie qu’on le retrouve en 1625, continuant ses opérations ordinaires. Il n’y fait plus qu’une bien triste figure. L’héritage de Sethon s’était réduit à si peu de chose, que force était de bien ménqger ces minces reliefs. C’est ce que

• Vie de Sendivogius, tirée de la Relation verbale de Jean Rodoioski. — Biographie de Sendivogius, par Jean Lange. Hambourg, 1683.

faisait Sendivogius, s’y prenant d’ailleurs de différentes manières plus ou moins honnêtes. Devenu une sorte de charlatan, il vendait une prétendue pierre philosophale comme remède universel. Desnoyers, l’auteur de la lettre ou plutôt du mémoire qui nous a fourni les renseignements les plus précis sur son histoire, nous apprend le fait en ces termes :

« Enfin, dit Desnoyers, voyant qu’il n’avait plus guère de cette poudre, il s’avisa de prendre de l’esprit-de-vin, qu’il rectifia, et mit le reste de sa poudre dedans ; et il fit le médecin, faisant honte à tous les autres par les cures merveilleuses qu’il faisait. C’est dans cette même liqueur qu’ayant fait rougir la médaille que j’ai, qui est une rixdale de Rodolphe, il la transmua; et cela, il le fit devant Sigismond III, lequel encore il guérit d’un très-fàcheux accident avec le même élixir. Ainsi Sendivogius usa toute sa poudre et sa liqueur, et pour cela il disait au grand maréchal du royaume, M. Wolski, que, s’il avait eu les moyens de ti’availler, il aurait fait de semblable poudre.

« M. Wolski, qui était un grand souffleur, le crut, et lui donna six mille francs pour travailler. 11 les dépensa et ne fit rien. Le grand maréchal, qui se vit attrapé de six mille francs , dit à Sendivogius qu’il était un affronteur, et qu’il pourrait, s’il voulait, le faire pendre; mais qu’il lui pardonnait, à la charge qu’il chercherait les moyens de lui rendre son argent. Mais comme cet homme avait beaucoup de renom, étant savant, il fut appelé de M. Mniszok, palatin de Sandomir, qui lui donna aussi six mille francs pour travailler ; de ces six mille francs, il en donna trois mille au maréchal, et travailla des trois autres, mais toujours inutilement.

Enfin, n’ayant plus rien, il se fit charlatan. 11 faisait souder bien proprement une pièce d’or avec une d’argent, qu’il faisait ensuite marquera la monnaie, et puis, il la blanchissait toute de mercure ; et feignant d’avoir encore son élixir, il faisait rougir cette pièce au feu, où le mercure s’en allait, et trempant toute rouge la partie qui était d’or, il faisait croire qu’il l’avait transmuée; par là, il se conservait toujours quelque sorte de crédit auprès des ignorants, auxquels il vendait la pièce plus qu’elle ne lui coûtait; mais les clairvoyants s’apercevaient aisément qu’il n’avait pas le secret qu’il voulait faire croire. »

Un écrivain allemand nous fait connaître une des opérations pratiquées par Sendivogius à son déclin. C’est la pré-

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tendue transmutation d’une pièce de monnaie d’argent. Sendivogius y figura, avec un pinceau, certaines lignes, au moyen d’une poudre très-fine, qui n’était sans doute qu’un composé d’or ; il mit ensuite des charbons par-dessus. Les lignes tracées par la poudre furent changées en or, c’est-à-dire dorées. « Tout le monde, ajoute l’auteur, n’était pas dupe « de cet artifice, mais on laissa faire le charlatan jusqu’à ce « qu’il mourût *. » Enfin le biographe anonyme qui défend avec tant de chaleur Sendivogius et veut le faire passer pour le vrai Cosmopolite, rapporte des faits du même genre, encore aggravés par un détail beaucoup plus hardi, et dont les autres écrivains ne parlent pas ; c’est que son héros faisait et vendait de l’argent faux. Mais notre auteur trouve dans ce fait la démonstration la plus frappante que Sendivogius a réellement possédé le secret de la pierre philosophale. S’il commettait un crime, nous dit-il, ce n’était que pour dissimuler sa science et prévenir les dangers auxquels elle l’eût exposé au milieu du vulgaire. Citons ce curieux passage:

« 11 feignit donc d’être fort pauvre selon les occurrences ; et souvent il se mettait au lit comme goutteux, ou attaqué d’une maladie qu’il ne savait guérir ; et quelquefois il faisait de faux argent , qu'il vendait aux juifs de Pologne; et enfin, par diverses ruses, il ôta l’opinion qu’on avait qu’il eût la pierre des philosophes, de sorte qu’il passait plutôt pour un trompeur que pour un philosophe chimique. »

II est à craindre, pour la mémoire de Sendivogius, que cette dernière opinion ne soit la vraie.

Terminons ce récit par quelques lignes sur les ouvrages publiés sous le nom du Cosmopolite.

Nous avons déjà dit que le livre des Dotale Traités, ou le Traité de la Nature, a été composé par Alexandre Sethon et livré par sa veuve à Sendivogius '. Dés l’an-

' Morhof, Epistola ad Lengelottum.

° Le Traité de la nature, qui ne se distingue par aucune qualité particulière du reste des ouvrages hermétiques, renferme repcndanl, sous le

née 1604, c’est-à-dire quelques mois seulement après la mort de l’Ecossais, Sendivogius fit imprimer ce manuscrit à Cracovie, avec cette épigraphe : üivi leschi genus amo. A quelque temps de là , il publia ün Traité du soufre, dont on le croit le véritable auteur, avec cette autre épigraphe latine ; Angélus doce mihi jus. Or, ces deux épigraphes étant l’anagramme de Michael Sendivogius, on devait naturellement en inférer que les deux traités émanaient du même auteur. C’est, en effet, l’opinion qui s’établit et qui subsista longtemps; elle consommait et consacrait, pour ainsi dire, la confusion que d’autres circonstances avaient déjà fait naître entre ces deux hommes, et au milieu de laquelle le nom du véritable adepte avait fini par disparaître historiquement sous celui du charlatan. Sendivogius ne s’était pas borné à cette ruse de l’anagramme pour absorber à son profit la renommée de son prédécesseur. Ayant remarqué des contradictions entre les deux traités, notamment sur ce point important que, dans le premier, l’auteur assure avoir fait la pierre des philosophes, tandis que, dans le second, il déclare seulement l’avoir reçue de l’amitié d’un adepte, Sendivogius altéra le texte du Traité de la Nature, et le fit réimprimer à Prague et à Francfort avec les changements de sa façon. Mais l’édition de Cracovie restait, et ces réimpressions devinrent de nouveaux témoignages de sa perfidie.

Indépendamment du Traité du soufre, on a attribué à Sendivogius plusieurs ouvrages hermétiques, entre autres le Traité du sel, troisième ■principe des choses minérales, et la Lampe du sel des philosophes. Mais le premier de ces ouvrages, imprimé en 1651, est de Nuysement; le second, imprimé en 1658, est d’Harprecht. Il paraît, du reste, que Sendivogius avait composé un Traité du sel des philosophes, qui

litre de Dialogue de Mercure, de la nature et de l’alchimiste, un morceau nrt curieux à lire. La suite de ce dialogue instructif se trouve dans le i’raité du soufre. ^

mSTOIRE DES TRANSMUTATIONS.

resta, après sa mort, entre les plains de sa fille, et n’a jamais été imprimé.

Avec ces explications , on peut se rendre compte des matières renfermées dans l’ouvrage français , où l’on a réuni les traités attribués au Cosmopolite*. Quant aux cinquante-cinq lettres publiées, en français en 1672, sous le titre de Lettres du Cosmopolite, et datées de Bruxelles, février et mars 1646, elles ne peuvent être ni d’Alexandre Setlion, mort en 1604, ni de Sendivogius, qui, en cette même année 1646, mourait à Cracovieà l’àge de quatre-vingts ans.

CÎIAPITRE V

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