L.\SCAH1S ET SES ENVOVÉS
Nous avons vu, dés les premières années du dix-septième siècle, des adeptes parcourir l’Europe, non plus, comme auparavant, pour y enseigner la composition de la pierre philosophale, mais pour démontrer, par des actions bien positivement merveilleuses , la réalité d’une science dont ils entendaient se réserver le principal secret. De cet œuf philosophique, si longuement couvé dans les laboratoires des siècles précédents, le poulet semblait à la fin éclos. Bien qu’en petit nombre, les souffleurs qui avaient réussi à parachever le grand œuvre auraient suffi pour enrichir ou pour ruiner le monde; mais la plupart ne voulaient que le convertir. Ils employaient pour cela les preuves de fait, plus puissantes sur les esprits que toute démonstration scientifique. S’ils réclamaient la foi, ils ne la demandaient ([u’aii nom des
L’AUJlllMIE ET LES ALEHIMISTES.
miracles qu’ils savaient accomplir ; et pour mieux convaincre les incrédules, ils faisaient, le plus souvent, opérer ces miracles par des mains étrangères ; puis ils s’éclipsaient au plus vite, après avoir toutefois distribué sur place le produit de ces démonstrations pratiques, signalant ainsi leur passage par une traînée d’or.
Ainsi s’étaient comportés Alexandre Sethon, Philalèthe et plusieurs autres adeptes moins célèbres, dont nous n’avons pas retracé les biographies, pour éviter de tomber dans des redites. Cet apostolat se continue dans le dix-huitième siècle, mais sous les auspices et par les ordres d’un seul homme, qui semble l’organiser, l’étendre et le diriger en maître souverain. Lui seul possède le grand secret de l’art; par ses mains, et non par d’autres, se distribuent les poudres ou teintures qui changent les métaux vils en métaux précieux ; et ces dons que nul n’obtient de lui qu’à titre de missionnaire de la science hermétique, il les.mesure, non aux désirs de quelque ambition ou de quelque cupidité privées, mais bien aux nécessités calculées et prévues de la propagande dont il est tout à la fois le surveillant suprême et l’invisible moteur.
Dans cet étonnant personnage, qui résume en lui l’histoire presque entière de l’alchimie au dix-huitième siècle, tout est problème et mystère : son nom, sa naissance, son éducation, sa personne. On ne voit que très-rarement sa figure, ([ui semble changer à ses différentes apparitions. On ignore sa demeure et s’il en est d’autres pour lui que les résidences passagères où ib est moins souvent aperçu que soupçonné. vSon âge même est impossible à fixer, car on ne connaît ni le premier ni le dernier terme de sa vie, qui se soutient ou paraît se soutenir, un siècle durant, dans un milieu toujours également éloigné de la jeunesse et de la vieillesse.
Cet inconnu fameux se faisait appeler Lascaris. Entre tous les noms qu’il prit dans sa vie errante, c’est du moins celui qui lui resta. Ce nom avait été illustré par plusieurs Grecs,
HISTOIRE DES TRANSMUTATIONS
et sans doute il l’avait choisi de préférence, comme propre à confirmer l’origine orientale qu’il s’attribuait. Lascaris se donnait pour l’archimandrite d’un couvent de l’île de Mitylène, et pour justifier de cette qualité, il produisait des lettres du patriarche grec de Constantinople. Mais ce qui décidait plutôt à lui attribuer cette origine, c’est qu’il parlait fort bien la langue grecque ; on a même été porté à trouver en lui un descendant de la famille royale des Lascaris. Il prétendait avoir reçu du patriarche de Constantinople la mission de recueillir des aumônes pour racheter les chrétiens prisonniers en Orient, mais il ne remplissait pas cette mission d’une manière sérieuse, car il ne quêtait que chez les pauvres, si toutefois il quêtait.
Lorsqu’il apparut pour la première fois en Allemagne, vers le commencement du dix-huitième siècle, Lascaris était un homme de quarante à cinquante ans, suivant l’appréciation du conseiller Dippel, le témoin le plus sérieux et le plus souvent cité entre ceux qui l’ont vu. Dippel est le seul qui semble s’attacher particulièrement à suivre Lascaris, et c’e.st cetjécrivain qui nous fournit les indications à l’aide desquelles on peut le surprendre de loin en loin dans ses fugitives apparitions. Schmieder nous parle aussi, mais sans citer aucun nom, de plusieurs autres personnes dignes de foi, qui déclaraient avoir vu et reconnu le grand adepte. De leur témoignage, d’accord avec celui de Dippel, il résulte que Lascaris était d’une humeur facile et même agréable, qu’il avait l’accent d’un homme du Midi et aimait beaucoup à parler, penchant d’autant plus facile à satisfaire pour lui, qu’il savait plusieurs langues et les parlait toutes aussi naturellement que le grec.
Une nature si communicative ne s’accordait guère avec les précautions extrêmes que notre philosophe devait prendre pour dissimuler sa présence partout où on pouvait le chercher. Il faut donc supposer qu’il n’avait cette agréable humeur que dans le cercle d’un petit nombre de personnes
dont il était sûr, et que d’ailleurs il savait la renfermer dans des sujets de conversation étrangers à l’alchimie. Sur ce dernier point, la discrétion lui était impérieusement commandée : il y allait de sa liberté et peut-être de sa vie. Les exemples de Gustenhover, de Kelley, d’Alexandre Sethon, de Sendivogius et de tant d’autres, avaient pour lui une triste éloquence, et si le sort de ces adeptes n’eût suffi à éclairer Lascaris sur la cupidité et la cruauté des princes, une aventure tragique, dans laquelle, a-t-on dit, il joua le rôle important, lui aurait enseigné la prudence.
Un individu, qui se disait gentilhomme , se présente un jour à Frédéric P’, roi de Prusse, et s’annonce comme possédant l’art secret de la transmutation des métaux.- Le roi ayant désiré le voir à l’œuvre, l’opération fut exécutée sous ses yeux, et elle réussit, car ce gentilhomme avait en sa possession un peu de poudre philosophale. Dans l’espoir de s’avancer à la cour, il eut la témérité de prétendre connaître la préparation de cette poudre. Quelques jours après, il recevait l’ordre d’en préparer dans l’intérêt de l’État, c’est-à-dire du roi. 11 y travailla à plusieurs reprises, mais toujours inutilement. Comme il n’avait pas craint d’offrir sa tête pour garant de ses promesses, le roi, qui avait accepté ce gage, la lui fit impitoyablement trancher. On feignit, à la vérité, de motiver cette exécution par un crime plus réel ; on alla rappeler un duel, déjà ancien, dans lequel cet aventurier avait tué son homme. Mais personne ne s’y trompa ; tout le monde comprit que, sans l’irritation d'un roi trompé dans ses espérances cupides, la justice n’eût pas d’elle même songé à réveiller une affaire du genre de celles qu’on oublie le plus volontiers.
La plupart des auteurs ont pensé que nul autre que Lascaris n’étant connu à cette époque en Allemagne, pour posséder le secret des philosophes, c’est de lui que \^enait cette poudre si imprudemment employée devant le roi Frédéric. Quoi qu’il en .soit, voici un second fait dans lequel la présence
HISTOIRE DES TRANSMUTATIONS. m
et l'action de Lascaris ne font aucun doute pour les auteurs allemands.
Dans l’année 1701, Lascaris, étant tomb('^ malade en passant à Berlin, fit demander unapotlucaire pour lui commander les remèdes dont il avait besoin. Maître Zorn, citez qui l’on envoya, ne se présenta pas lui-même ; il se fit remplacer par un élève entré depuis peu dans sa maison. Le soin avec lequel ce jeune homme exécuta ses prescriptions plut beaucoup à notre philosophe, dont la maladie, vraie ou feinte, eut bientôt disparu. Us s’entretinrent plusieurs fois ensemble , et de ces entretiens, il résulta entre eux une sorte d’amitié et même d’intimité. C’est que, pendant leur conversation, le jeune homme, sans se douter qu’il parlait à un adepte, lui avait confié qu’il s’occupait d’hermétique, qu’il avait lu tous les ouvrages de Basile Valentin, et qu’il travaillait d’après les écrits de ce maître. Cependant le jeune élève tenait ses travaux secrets, car l’alchimie n’était pas alors très en honneur dans la ville de Berlin, et l’on ne se gênaitguère, dans cette impertinente cité, pour traiter de fous les partisans du grand œuvre.
Sur le front du jeune apothicaire, Lascaris avait reconnu sans doute le sceau de l’apostolat. Au moment de quitter Berlin, il le prit à part et lui déclara ce qu’il était, ajoutant qu’il voulait lui laisser un témoignage de son amitié. 11 lui fit présent de deux onces de sa poudre, en lui recommandant de n’en pas indiquer origine, et surtout de n’en faire usage que longtemps après son départ. « Alors seulement, (( lui dit-il, vous pourrez essayer les vertus de cette poudre, « et, sachez-le bien, le résultatsera tel, que personne à Berlin « n’osera plus taxer les alchimistes d’insensés. »
Lascaris parti, le délai expiré, et sans doute même un peu abrégé par l’impatience du jeune élève, celui-ci procéda à l’essai de sa teinture philosophale. Le résultat en fut merveilleux et tel que Lascaris l’avait promis. Il fit de l’or, de l’or très-pur, qu’il montra avec orgueil, et ce fut à son tour
de se moquer de ses camarades, qui s’étaient si souvent moqués de lui et de Basile Valentin. Il leur annonça en même temps sa résolution de quitter la pharmacie pour aller étudier la médecine à Halle ; le même jour en effet il prit congé de son patron .
Ce jeune homme devait être l’apôtre le plus actif et le plus renommé de tous ceux que Lascaris lança, munis de sa poudre, à travers l’Allemagne. Il s’appelait Jean-Frédéric Bôtticher. Mais comme ses travaux , ses aventures , et par-dessus tout une découverte importante dont il a enrichi les arts chimiques, lui assignent un chapitre à part dans cette galerie des principaux personnages hermétiques, nous reprendrons plus loin son histoire, et nous le suivrons alors dans sa carrière avec tout l’intérêt qu’il doit inspirer.
D’après ses rapports avec Botticher, on voit que Lascaris, au début de sa propagande hermétiçjué, recrutait surtout dans les laboratoires ses confidèiiïs et émissaires. Eli même temps que Botticher, deux autres ‘élèves sortis des pharmacies voyageaient alors dans les villes de l’ouest de l’Allemagne, prêchant la vérité de l’alchimie. Or, comme à cette époque, le conseiller Dippel avait reconnu Lascaris à Darmstadt, on ne pouvait guère douter que ces jeunes adeptes n’eussent reçu de lui leurs instructions et leurs poudres philosophales. Toutefois ces missionnaires ne semblent pas avoir utilement servi la cause de la science hermétique; car ils ne savaient guère que ce qu’on leur avait montré, et ne pouvaient être éloquents que jusqu’à l’épuisement de leur provision. On ne cite d’eux aucune merveille qui réponde à la haute opinion que Botticher avait déjà donnée des gens de leur état.
Les garçons apothicaires eurent alors un fort beau moment en Allemagne, et tandis qu’en France les poètes comiques osaient continuer de les tourner en dérision, ils prenaient bien leur revanche de l’autre côté du Bhin. Cette courte période fut, on peut le dire, l’câge d’or de la pharmacie ; on crovait, en Allemagne, (jue tout le pi'rsonnel pharmacopole.
niSTOIRE DES TRANSMUTATIONS.
patrons, aides, apprentis ou garçons, étaient adeptes hermétiques ou sur le point de le devenir. Cependant les choses n’allèrent pas si loin. Il est vrai qu’à cette époque quelques élèves en pharmacie reçurent en présent un peu de teinture philosophale, mais, dit assez naïvement Schmieder, en nous parlant de ces aides apothicaires qui avaient reçu et non inventé la précieuse poudre, « dès qu’ils l’avaient employée, « ils avaient joué leur rôle et restaient tranquilles. »
On en cite cependant quelques-uns qui se laissèrent moins oublier; tel fut Godvvin Hermann Braun, d’Osnabruck. En 1701, l’année même de la première apparition de Lascaris, ce Braun, qui avait déjà exercé la profession d’apotbicaire à Stuttgart, fut placé dans la grande pharmacie de Francfortsur-le-Mein. A l’en croire, un de ses parents lui avait remis, à son lit de mort, la teinture transmutatoire qu'il avait en sa possession ; c’était une buile assez fluide et de couleur brune. Pour lui donner un caractère particulier, Braun l’avait mélangée avec du baume de copahu, ce qui ne lui ôtait rien de sa force. En présence de son patron, le docteur Eberhard, et de quelques autres personnes, il exécuta plusieurs projections, tantôt sur le mercure, tantôt sur le plomb ; il fit de l’or chaque fois, en versant une goutte de son huile sur le métal chaud ou fondu.
A Munster, Braun fit la même expérience sous les yeux du docteur Horlacher, qui publia le fait. Horlacher assure avoir pris ses précautions pour n’être pas trompé. 11 avait lui-même fourni le creuset, le mercure et le plomb. Braun versa quatre gouttes de son huile sur de la cire, et en fit une boulette qu’il jeta sur le mercure. 11 couvrit alors le creuset, qu’il chauffa fortement : dix minutes après, l’or avait pris la place du mercure.
Braun n’était pourtant qu’un adepte de hasard. 11 connaissait si peu la préparation de sa teinture, qu’il s’imaginait qu’elle provenait du phosphore, parce qu’on s’occupait beaucoup alors de cette substance. Après qu’il eut consommé
L’ALCHlMlE ET LES ALCHIMISTES.
tout son liquide, on ne parla plus de lui ; mais du rpoins il avait fait la propagande hermétique en bon lieu et avec un certain éclat.
Moins brillant dans ses actes, et aussi moins fidèle à son apostolat, fut cet autre élève en pharmacie que Schmieder nous désigne comme le troisième missionnaire de Lascaris. C’était un jeune Hessois, nommé Martin, né à Fritzlar, où il avait étudié la pharmacie.il prétendait tenir sa teinture d’un vieux médecin, lequel était adepte, et de plus, mari d’une femme jeune et jolie. Quand le bonhomme mourut, événement qui ne tarda guère à arriver, il ne laissa point sa teinture en héritage à sa femme, dont il avait toujours suspecté la fidélité ; il la légua au jeune élève. Schmieder, qui nous transmet ce récit, pense néanmoins que c’était là une pure fable de ce jeune bomme, qui, en réalité, avait reçu de Lascaris sa pierre philosophale, mais tenait le fait secret, conformément aux prescriptions de son maître. On ne peut qu’applaudira la discrétion de ce missionnaire docile. Ce qui est moins louable, dans son fait, c’est d’avoir altéré sa poudre par de maladroits mélanges, et de l’avoir ainsi tellement affaiblie, que, d’après le témoignage, de Dippel, elle ne changeait en or que soixante fois son poids de métal étranger. Mais le point capital où ce maître sot méconnut tout à fait et les instructions du grand adepte, et la dignité même de la science hermétique, c’est que, au lieu d’exécuter ses projections devant un public d’élite, qui leur eût donné tout le letentissement nécessaire, il se contenta d’opérer pour ses camarades, afin de se donner du relief parmi eux, et pour (juelques jeunes filles, dont il avait à cœur de se faire admi - » l'er. Passons vite à d’autres personnages et à d’autres faits, par lesquels se continue l’histoire de Lascaris.
Dans le mois de janvier 1704, le conseiller de Wertherbourg, Liebknecht, avait reçu une mission pour Vienne. En revenant, il eut pour compagnon de voyage un étranger qui parlait très-couramment le français, l’italien, le latin et
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le grec, et qui avait visité la plupart îles pays de l’Europe. Ils se trouvaient en Bohême, la conversation tomba donc tout naturellement sur l’alchimie. Le conseiller, homme fort entête dans ses opinions, niait la réalité de cette science, et ne voulait croire, disait-il, que lorsqu’il aurait vu de ses propres yeux.
Le 16 février, les deux voyageurs arrivèrent vers le soir à la petite ville d’Asch, située sur l’Éger. Le compagnon de Liebknecht le conduisit, sans rien dire, chez un forgeron, pour faire une expérience au feu de la forge; mais, vu l’heure avancée, l’expérience fut remise au lendemain. L’inconnu mit du mercure dans un creuset, puis il y jeta une poudre rouge, qu’il mêla rapidement avec le métal. Le mercure commença par se solidifier, il devint ensuite fluide, et, quand on le versa, c’était de l’or le plus beau qu’on pût voir.
Un second creuset avait été préparé, l’inconnu y plaça également du mercure, afin de répéter l’expérience précédente. « Cette fois, dit l’opérateur, l’or est moins beau que « tout à l’heure. » 11 promit de le purifier. Aussitôt, il le fit fondre dans un nouveau creuset, et jeta dans ce creuset une petite quantité d’une certaine poudre; presque au- même instant l’or perdit sa couleur et devint blanc. Quand on coula le métal, on trouva, à la place de l’or dont on avait fait usage, neuf onces d’argent de la plus grande pureté. L’orque l’on avait obtenu dans la première expérience avait une valeur de six ducats. L’étranger offrit en présent l’un et l’autre au conseiller Liebknecht, et le quitta pour continuer sa route vers la France.
La personne et l’époque s’accordent parfaitement avec les renseignements que Dippel donne sur le compte de Lascaris. D’un autre côté, cette double transmutation du mercure en or, et de l’or en argent, est une des plus remarquables dans l’histoire de l’alchimie, et selon les écrivains hermétiques, elle révèle manifestement un grand maître, peut-être le plus
grand de tous. Il est vrai que Lascaris s’abstenait d’ordinaire de faire lui-même les projections, mais il se pourrait qu’en cette circonstance il se fût départi de sa réserve habituelle pour convaincre un incrédule tel que le conseiller Liebknecht. On conserve encore, à Tuniversilé d’Iéna, les trois creusets qui servirent à ces transmutations *.
Au mois d’octobre de la même année 1704, Georges Stolle, orfèvre à Leipsick, reçut la visite d’un étranger, qui, après quelques instants d’entretien sur des objets indifférents, lui demanda s’il savait faire de l’or. A cette question, l’orfévre répondit avec simplicité qu’il savait seulement travailler ce métal tout fait. Mais son visiteur, insistant pour lui demander si, du moins, il croyait à la possibilité du fait : « J’y « crois sans aucun doute, répondit Stolle; mais, malgré tous « mes voyages et mes longues recherches, je n’ai jamais « eu l’occasion de rencontrer un artiste assez habile pour « m’en donner la preuve. » A ces mots, l’inconnu, tirant de sa poche un lingot métallique d’une couleur jaune grisâtre, et qui pesait environ demi-livre, le présenta à l’orfévre comme de l’or qu’il venait de fabriquer tout récemment. Il assura qu’il possédait chez lui quatorze livres du même métal. L’orfévre s’empressa d’essayer le lingot à la pierre de touche; c’était de l’or à vingt-deux carats. L’étranger l’invita alors à le traiter par l’antimoine, afin de le purifier. C’est ce que Stolle exécuta ; il fondit cet or impur avec cinq fois son poids d’antimoine, et, après trois traitements semblables, il obtint douze onces d’un or très-brillant.
L’étranger, étant revenu de bonne heure le lendemain, ordonna de laminer cet or et de le couper en sept pièces rondes. Il en laissa deux à Stolle, comme souvenir, en y ajoutant huit ducats.
Bien que cet événement n’eût rien présenté de très-merveilleux, il fit beaucoup de bruit à Leipsick, grâce aux com-
* Guldenfalk, Anecdotis alchimiques.
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mentaires dont l’orfévre sut l’embellir pour se donner de l’importance. Les pièces d’or qui lui étaient restées portaient cette inscription ;
O tu philosophorum.
Auguste, roi de Pologne, en reçut une en présent, l’autre lut déposée dans la collection des médailles de Leipsick.
Lascaris se trouvait alors en Saxe, dans les environs de Leipsick, et l’on ne voit pas d’autre adepte à qui le fait raconté par Stolle pourrait être plus convenablement attribué.
Il est beaucoup plus certain qu’un autre personnage, Scbmolz de Dierbach, qui vivait à la même époque, reçut de Lascaris sa poudre et sa mission. Scbmolz a raconté luimême les circonstances dans 'lesquelles il fut honoré de la confiance du grand adepte. Il était lieutenant-colonel au service de la Pologne. Se trouvant un jour, avec d’autres officiers, dans un café à Lissa, on vint à parler de l'alcbiraie et des alchimistes. Les camarades du jeune officier ne craignirent pas de tourner en ridicule et de blâmer son père, qui avait dépensé tous ses biens dans les travaux de cette vaine science, et par là réduit son fils à la nécessité d’embrasser le métier des armes. Dierbach défendit avec vivacité et l’alchimie et son père. Au nombre des assistants, se trouvait un étranger qui parut écouter cette discussion avec un vif intérêt. Quand tout le monde se fut retiré, il s’approcha de l’officier et lui exprima toute la peine qu’il avait ressentie du blâme infligé à la mémoire de son père et des mauvais compliments que le fils avait essuyés pour la défendre. C’est alors qu’il fit présent à Dierbach d’une certaine quantité de poudre de projection, mettant seulement cette condition à son cadeau, que le jeune officier n’en ferait usage que pour se procurer trois ducats par semaine pendant l’espace de sept ans.
On reconnaît idi Lascaris à sa libéralité ; mais Scbmolz dé Dierbach broda beaucoup de contes sur cette aventure fort
simple. Il voulait, par là, donner de la vogue à sa poudre, car il s’était empressé de quitter le service et se plaisait à étonner ses amis par ses transmutations.
Le conseiller Dippel, se trouvant à Francfort-sur-le-Mein, put examiner la teinture de Dierbach. La description qu’il en a faite nous permet de donner, une fois pour toutes, une explication raisonnable, selon nous, du moins, des prodiges deLascaris. Selon Dippel, la poudre de Dierbach était d’une couleur rougeâtre ; vue au microscope, elle laissait voir une multitude de petits grains ou cristaux rouges ou orangés. Pour un sceptique, ou plutôt pour un chimiste, ces cristaux rouge-orangé ressemblent singulièrement à du chlorure d’or, et si telle était réellement la composition de la teinture de Lascaris, elle pouvait prendre, à volonté, la forme liquide ou solide, puisque le chlorure d’or est très-soluble dans l’eau, et même déliquescent à l’air. Dippel ajoute, il est vrai, qu’une partie en poids de cette teinture changeait en or six cents parties d’argent, mais il détruit lui-même la confiance que l’on pourrait accordera ses assertions lorsqu’il ajoute; « Cette tein- « ture pouvait même produire une augmentation dans le « poids des métaux, car soixante grains d’argent où l’on mê- « lait un demi-grain de la poudre de Dierbach donnaient « cent soixante-douze grains d’or. « Ce dernier fait, qui aurait constitué une impossibilité physique, dépasse les prétentions de tous les alchimistes, qui n’ont jamais affirmé sérieusement pouvoir augmenter le poids absolu d’un corps sans addition d’aucune matière étrangère.
Un autre fait confirme encore l’opinion que la teinture remise à Dierbach par Lascaris n’était autre chose que du chlorure d’or, dont on faisait usage tantôt sous forme solide, tantôt en dissolution aqueuse concentrée ; Dippel ajoute qu’il suffisait de chauffer cette poudre pour obtenir le métal précieux; or, comme le savent tous les chimistes, le composé dont nous parlons, c’est-à-dire le chlorure d’or, laisse, ]»ar une simple calcination, de l’or pur.
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Sclimoiz de Dierbacli usa avec une grande générosité du présent de Lascaris. Il ne consacrait jamais à ses besoins personnels For provenant de l’expérience ; il le distribuait aux témoins de l’opération. Un tel désintéressement était d’autant plus noble chez lui, que, se trouvant à la tête d’une nombreuse maison, avec enfants et domestiques, et ayant été investi des fonctions de député, ses besoins augmentaient de jour en jour. Quand le terme des sept ans imposés par Fascaris fut expiré, et qu’il se vit à bout de sa poudre, il ne craignit pas de demander des secours à des personnes de haut rang qui connaissaient son aventure. Tant de vertu le fit admirer de ses contemporains ; on s’empressa de venir à son aide et de lui assurer une honnête existence; mais il va sans dire que, dès qu’il eut cessé d’opérer des transmutations, on cessa de parler de lui.
Du reste, à partir de ce moment, si l’on trouve encore beaucoup de traces d’un adepte distribuant de la teinture philosophale, avec condition de l’employer à la plus grande gloire de l’alchimie, ce qui révèle toujours Lascaris, on ne rencontre plus de personnage formé, instruit , et pour ainsi dire commissionné pour cette prédication. Sebmieder nous explique ainsi ce changement. Des jeunes gens, tels que Botticher, Braun, Martin et Dierbacb, avaient pu offrir à Las, caris le secours d’un grand zèle; mais la conduite de quelquesuns, et surtout leurs supercheries, pouvaient compromettre le grand adepte et faire naître des doutes sur sa bonne foi. C’est d’après ce motif qu’à dater de cette époque Lascaris, trouvant plus sage de supprimer les apôtres, se chargea seul de la propagande hermétique.
En 1715, le baron de Creuz, que l’on cite comme un alchimiste zélé, reçut, à Hambourg, la visite d’un étranger dont la conversation dénotait de profondes connaissances dans l’hermétique. Le baron, qui, depuis trente ans, cherchait sans avoir rien trouvé, avoua que son plus cher désir serait rempli s’il pouvait seulement obtenir de quelque
L’ ALCHIMIE E'r LES ALCHIMISTES.
adepte un peu de poudre philosophale, afin d’en éprouver la force et de convaincre son entourage de la vérité de l’alchimie. L’étranger ne répondit rien : seulement, quand il fut parti, on trouva, près de la place qu’il avait occupée dans l’appartement, une petite boîte renfermant une matière pulvérulente, avec un écrit indiquant la manière d’opérer les transmutations; la boîte renfermait encore une boucle d’argent, dont une partie seulement était d’or, sans doute pour prouver que, pour faire la transmutation avec cette poudre, il n’était pas nécessaire de mettre les métaux en fusion. Le baron, ayant alors convié à l’expérience ses amis et quelques personnes d’un rang élevé, opéra sous leurs yeux suivant les instructions que l’adepte avait laissées par écrit. L’expérience eut un plein succès, et la boucle d’or et d’argent fut conservée dans sa famille comme témoignage du fait L Un autre amateur, le landgrave Ernest-Louis de Hesse- Darmstadt, sentit son émulation éveillée par la transmutation faite chez le baron de Creuz. Il se livrait à beaucoup d’essais, mais n’obtenait rien de bon, lorsqu’on 1716 il reçut par la poste un petit paquet envoyé par le même étranger qui avait rendu visite au baron. Ce paquet renfermait les teintures rouge et blanche, avec une instruction sur la manière de les employer. Le landgrave se donna le plaisir de changer lui-même du plomb en or et en argent. Avec l’or il fit battre, en 1717, quelques centaines de ducats qui portaient d’un côté l’effigie et le nom du landgrave, de l’autre le lion de Hesse et les deux lettres E. L. Avec l’argent il fit frapper cent thalers portant aussi d’un côté son nom et son effigie, et del’autrelcs deux lettres E. L. entourées d’une quadruple couronne ; on voyait au milieu le lion de Hesse avec son soleil. Les thalers portaient cette inscription latine ;
Sic Deo placuit in tribulationibus . 1717.
Guklcnl'alck, Anecdotes alchimiques.
HISTOIRE DES TRANSMUTATIONS. 2!)1
Un inconnu se présenta un soir au cliâteau de Tankestein, situé dans la forêt d’Odenwald, branche de la forêt Noire; ce château était habité par la comtesse Anne-Sophie d’Erbach. L’inconnu'suppliait la châtelaine de le protéger contre les poursuites de l’électeur palatin. On refusa d’abord de le recevoir, car on le prenait pour un braconnier et peutêtre même pour un brigand de la forêt. Cependant, sur ses instances, la comtesse consentit à lui accorder une chambre dans une partie retirée des bâtiments, en recommandant toutefois aux gens de la maison d’avoir l’œil sur lui. L’étranger passa quelques jours au château. Au moment de partir, et pour reconnaître l’hospitalité qu’il avait reçue, il offrit à la comtesse de changer en or toute sa vaisselle d’argent.
Cette singulière proposition ne fit que confirmer davantage la comtesse d’Erbach dans ses soupçons; elle ne voyait dans son hôte qu’un hardi voleur qui méditait de la débarrasser de son argenterie. Cependant, comme il insistait beaucoup, elle se décida, à tout hasard, à lui confier un bassin d’argent, ordonnant d’ailleurs de redoubler de surveillance. Tant de soupçons étaient mal fondés, car l’inconnu ne tarda pas à reparaître tenant à la main un lingot d’or qu’il avait fait avec le bassin d’argent. Sur la demande de l’alchimiste, cet or fut essayé dans la ville voisine, où on le trouva du meilleur aloi. La comtesse d’Erbach consentit alors à livrer toute sa vaisselle à son hôte, qui s’engageait à la payer en cas d’insuccès. Mais l’opération réussit parfaitement; tout ce qu’on lui donna en argent il le rendit en or. Lorsque, au moment de partir, ce grand artiste se présenta pour prendre congé de la comtesse, cette dernière eut la naïveté de lui offrir une bourse contenant deux cents tbalers. 11 refusa avec un sourire, puis il s’en alla comme il était venu et sans avoir dit son nom.
Cette aventure eut une suite qui lui donna bientôt une authenticité parfaite. Le mari de la comtesse d’Erbach, le comte Frédéric-Charles, avec lequel la famille d’Erbach s’éteignit en 1731, vivait alors dans l’armée. Depuis long-
temps séparé de sa femme, il ne s’en inquiétait guère ; mais la mémoire lui revint dès qu’il fut informé des nouvelles richesses que la comtesse venait d’acquérir. Il réclama la moitié de la vaisselle d’or, parce que cette augmentation de valeur avait été réalisée pendant le mariage et sous le régime de la communauté. La comtesse ayant repoussé cette demande, il en saisit les tribunaux. Mais les jurisconsultes de Leipsick la rejetèrent et abandonnèrent cà la comtesse l’entière propriété de l’objet en litige, attendu, dit l’arrêt de la cour de Leipsick, que, « la vaisselle d’argent appartenant à « la femme, l’or devait aussi lui appartenir k »
Schmieder et d’autres auteurs allemands ne mettent pas en doute que Lascaris ne fût l’hête anonyme de la châtelaine de Tankestein
Mais le lecteur est sans doute désireux de trouver quelques renseignements plus précis sur les procédés que Lascaris mettait en œuvre pour exécuter ses transmutations. Nous les trouverons, autant qu’il est permis de l’espérer, dans les deux faits qui vont suivre :
* Piitonei, Enuncial'a et consilia juris ieipsix. 173.).
’ On a pensé également que c’est de Lascaris que parle le docteur Joch, dans la lettre suivante qu’il écrivait en latin au savant Wedel : « J’ai obtenu enfin ce que j’avais si longtemps souhaité. J’ai trouvé un adepte qui me cache son nom, mais qui, à trois reprises différentes, à fait très-facilement devant moi l’or le plus pur. Il ne se sert que de quelques petits grains et d’un creuset. Bientôt il reviendra chez moi, et il demeurera dans ma projire maison, car il aime ma société. Il possède des livres très-rares, qu’il tient toujours fort en ordre, qu’il lit et complète. Sa bonté m’a permis de me servir de quelques-uns de ces ouvrages. Je vous en envoie un écrit dans une langue qui m’est inconnue; il souhaite d’avoir votre opinion sur le sujet traité dans cet écrit, car il révère beaucoup votre nom. Adieu, homme savant, et que vos recherches ne soient pas sans succès.
«Jean-Georges docteur Joch.
« Dortmund, 17 juin 1720. »
(Guldenfalck. Anecdotes alcltimiques.)
HISTOIRE DES TRANSMUTATIOINS.
Le premier se rapporte à une transmutation racontée par Dippel, et qui eut lieu dans les Pays-Bas pendant l’automne de 1.707.
Se trouvant à Amsterdam, Dippel fit connaissance avec un adepte qui avait en sa possession les teintures rouge et blanche, mais qui avouait modestement ne pas savoir les préparer. 11 prétendait les tenir d’un grand maitre, avec ordre de faire des expériences publiques pour que chacun fût édifié sur la vérité de l’alchimie. Or voici comment Dippel le vil procéder.
L’opérateur prit une lame de cuivre ronde d’un pied de diamètre ; il la plaça sur un fourneau, en s’arrangeant pour ne chauffer qu’un cercle intérieur d’environ huit pouces, le reste du métal étant garanti de l’action du feu ; c’est alors que, l’adepte plaçant au milieu du disque de cuivre chauffé un peu de sa teinture blanche, ce cercle de huit pouces se trouva changé en argent. La même plaque de métal fut ensuite placée sur un fourneau plus petit, de telle sorte que le cercle chauffé n’avait plus que quatre pouces de diamètre, il déposa au milieu un petit grain de teinture rouge qui changea en or ce cercle d’argent.
Cette expérience ne [>résenterait rien de bien difficile à comprendre si Dippel n’ajoutait en terminant : « L’artiste, <( ne se bornait pas à montrer l’extérieur de la plaque, mais « il la coupait en morceaux pour faire voir aux amateurs de « l’alchimie que la teinture avait agi également à l’ini( térieur; il leur vendait ces morceaux à un prix très- « modéré. »
La première partie de cette expérience s’explique sans peine, si l’on admet que la teinture philosophale blanche ou rouge n’était qu’un composé d’argent ou d’or qui, par l’effet de la chaleur, recouvrait le cuivre d’une couche.de l’un ou l’autre métal. Mais, pour expliquer que les morceaux distribués par l’adepte fussent véritablement de l’argent ou de l’or massifs, il faut mettre sur son compte un
tour d’escamotagp. C’est ce que l’on peut d’ailleurs accorder sans faire injure à Lascaris, car ce n’est point lui-même qui exécuta cette expérience, mais bien l’un de ses envoyés. Dippel nous l’apprend, et son témoignage ne peut laisser aucun doute, puisqu’il connaissait le grand adepte.
Si dans le fait qui précède on ne trouve pas une description suffisamment précise des procédés mis en œuvre par les missionnaires de Lascaris, celui qui nous reste à faire connaître donne à cet égard toute satisfaction à la curiosité. Un procès-verbal minutieusement dressé par les témoins des opérations, et qui s’est conservé jusqu’à nos jours, permet de comprendre toutes les particularités des expériences qui furent exécutées.
Un des émissaires de Lascaris arriva à Vienne au mois de juillet 1716, et convoqua une assemblée des personnes les plus considérables de la ville, afin de convaincre l’incrédulité par une épreuve solennelle. La séance eut lieu dans le palais du commandant de Vienne. On eut le soin, pour Oter tout soupçon de fraude, de n’employer ni creusets, ni appareils d’aucun genre. On prit seulement une monnaie de cuivre, un pfennig, on la chauffa au rouge, et, après avoir projeté à sa surface une petite quantité de la teinture de Lascaris, on la plongea dans un certain liquide. On retira la pièce transformée en argent, et le métal résista à l’épreuve de la coupelle. La petite quantité de teinture employée était restée à la surface de la pièce sans avoir éprouvé d’altération apparente ; c’était une poudre blanche , assez semblable au sel marin. On constata, d’après le poids des matières employées, qu’une partie de teinture avait transmué dix mille fois son poids de cuivre.
Le procès-verbal de ces expériences, dressé par le conseiller Pantzer de Hesse, in memoriam et fidem rei, a été livré à l’impression d’après une copie authentique. Voici la traduction du texte original de ce singulier document, que Murr a reproduit dans ses Nouvelles littéraires :
HISTOIRE DES TRANSMUTATIONS
« Fait à Vienne, le 20 juillet 17'IG, le septième dimanche après la Trinité, dans l’appartement du conseiller du prince de Schwartzbourg, le seigneur Wolf-Philippe Pantzer, dans la maison appartenant au général impérial, commandant de la résidence de l’empereur et de la forteresse de Vienne, le seigneur comte Charles-Ernest de Rappach, en présence du vice-chancelier impérial et bohémien, commandant de l’expédition allemande. Son Excellence le comte Joseph de Würhen et de Freudenthal, en présence du seigneur Ernest, conseiller secret du roi de Prusse, et du seigneur Wolf, conseiller secret du prince de Brandehourg-Culmhach et Anspach, en présence des frères comte et baron de Mettcrnich, ainsi que du conseiller de Sclnvartzhourg, ci-dessus nommé, et de son fils Jean-Christophe-Philippe Pantzer.
« 1“ Vers dix heures du matin, les personnes précitées se sont rassemblées au lieu désigné. L’une d’elles apporta la poudre philosophale dans un papier relie élait en quantité infiniment petite, et avait l’aspect du sel marin ; on la posa, et on en trouva un Inth (demi-rmee) '.
« 2° Les personnes présentes pesèrent 2 pfennigs de cuivri', dont l’un avait été pris à l'asile des pauvres de VTenne, le poids du premier fut trouvé de 100 drachmes 8 j grains, celui du second, fait en 1607, en Hongrie, de 08 livres 10 loths.
« 3° On fit chauffer le premier, que le conseiller de Schwartzhourg retira avec une pince de fer; le seigneur Wolf, baron de Metteriiich, l’entoura d’un peu de cire et en recouvrit un côté du pfennig in superficie.
« 4° Le vice-chancelier bohémien, qui craignait que le pfennig ne fondît, le fit rougir, ensuite il \e ]et'à dans une certaine eau, et il le retira si promptement qu’il se brûla les doigts.
« 5° Tous virent que le pfennig, rouge quand il avait été plongé dans l’eau, était blanc quand on le retira, avec certaines marques qui prouvaient qu’il avait déjà commencé à fondre.
« 6“ On commença la même opération avec le deuxième pfennig,
* 8 Habcn die Antvesenden zvei kuplérne Pfennige gevogen, der oine von denen, so in dem Vinerisclien Armenhause ausgelheilt verden, ist nach obgedachten 'Probirgevicht hundert Qnentdien 8 P Gran, der andere aber, ein Ungrischen Poltura von 1607, aciitundsechsig Pfiind sechsen fotli schver gevesen.
L’ALCniMlE ET LES ALCniMISTES.
et le résultat fut le même que celui déjà obtenu par le seigneur Wolf, baron de Metternich.
« 7“ Mais on n’en resta pas là ; on fit aussi chauffer d’autres pfennigs plus petits, on les soumit à la même opération, et, après les avoir retirés, on remarqua que la couleur en était changée, mais qu’ils n’étaient pas tout à fait blancs. Les deux frères Metternich y firent grande attention.
« 8“ On prit un morceau de cuivre en forme de prisme, on le jeta dans la même eau après l’avoir chauffé, et on vit que, dans certaines parties, il avait changé de couleur, mais moins que les deux premiers pfennigs.
« 9° On coupa un morceau de ce cuivre, on fit la même opération, et il devint tout à fait blanc.
« 10° On l’essaya avec un autre morceau de cuivre, mais on remarqua qu’il était sorti de l’eau sans avoir changé de couleur.
« 11° On coupa en deux le plus grand des pfennigs de l’article 2, et on remarqua qu’il était hlanc à l’intérieur comme à l’extérieur ; Iq comte Ernest de Metternich en prit une moitié, et le baron Wolf de Metternich l’autre moitié.
« 12° De cette dernière moitié, on coupa un petit morceau pesant 2 livres, on le mit dans la coupelle, et on trouva par le calcul que le pfennig entier s’était changé en argent pesant 40 loths.
« 15° On mit le petit morceau de l’article 9 dans la coupelle, et on trouva 12 loths d’argent.
« 14“ On opéra de même avec un morceau de l’article 8, et on trouva que c’était de l’argent; mais, comme on ne l’avait pas préalablement pesé, on ne put savoir exactement dans quelle proportion il s’en était formé.
« 15“ Dès qu’il n’y eut plus à douter que le cuivre avait été changé en argent, on chercha le poids de l’argent ; on pesa les pfennigs de l’art. 2 ; le premier pesait 125 livres 8 loths, c’est à-dire 25 livres de plus qu’ auparavant ; le second pesait 79 livres 16 loths, c’est-àdire 11 livres de plus qu’auparavant, ce qui n’étonna pas moins les personnes présentes que la transmutation elle-même.
« 1 6° On ne peut pas calculer au juste comhien une partie de teinture anoblissait de cuivre, parce qu’on n’avait pas pesé le cuivre de l’art. 7 et de fart. 8. Cependant, si elle n’avait changé que les deux pfennigs, il en réslillerait qu’une partie de teinture aurait'changé
HISTOIRE DES TRANSMUTATIONS
5,400 parties ile cuivre en 0,552 parties d’argent, et, par conséquent, on ne se trompe pas de beaucoup en disant qu’une parlie lie teinture avait transmué 10,000 parties do métal U
« Actum loco in die ut supra, in mernoriam et fidem rei sic gestæ factæ quæ veræ transmutationis.
Il L. S. Jose[)h, comte de Würben et de Freudentlial.
« L. S. Wolf, baron de Mcttcrnich.
« L. S. Ernest, comte de Metternich.
« L. S. Wolf-Philippe Pantzer. »
Pour dissiper le merveilleux des expériences qui furent exécutées chez le seigneur Wolf-Philippe Pantzer, nous croyons qu’il suffit de porter son attention sur cetti' certaine eau dont parle le procès-verbal; elle dut jouer dans la transmutation un rôle beaucoup plus sérieux que ne semblent l’indiquer les termes indifférents sous lesquels on la désigne. Ce liquide ne pouvait être autre chose qu’une dissolution concentrée d'azotate d'arçfent, liqueur incolore . comme on le sait, et que rien ne distingue de l’eau par son apparence extérieure. Les objets de cuivre préalablement chauffés et trempés dans cette dissolution en sortaient recouverts d’une couche d’argent métallique. Ce qui prouve la vérité de l’explication que nous croyons pouvoir présenter des faits précédents, c’est que les objets de cuivre, en subissant iptte prétendue transmutation, augmentaient notablement de poids, comme l’article 151e constate; cette augmentation de poids ne pouvait provenir que de l’argent précipiti' à la surface du cuivre. On comprend d’aillenrs qu’après avoir subi cette prétendue transmutation, le métal résistât à l’action de la coupelle; dans cette opération, le cuivre du pfennig disparaissait dans la substance delà coupelle, et l’argent, qui
* Les évaluations numériques contenues dans ce procès-verbal renferment des non-sens qui auront frappé le lecteur. On est obligé d’admettre, pour les comprendre, que les auteurs de ces expériences n’accordaient pas à 1a livre [Pfund] la valeur qui appartient à la livre commerciale, médicale ou monétaire d'Autriche.
était resté en couche épaisse à la surface du métal, formait le bouton de retour. On peut se demander, il est vrai, comment les auteurs de cette expérience se méprirent à ce point sur la nature du liquide où les pièces étaient plongées, et n’eurent point l’idéè de le soumettre à l’analyse, avant de procéder à aucune opération. Mais c’est ppobablemçnt parce que les nobles personnages devant qui l’expérience fut exécutée, ces hauts barons et seigneurs, n’avaient pas, en chimie, d’aussi beaux grades.
Comme appendice à l’histoire de Lascaris, il nous reste à rappeler les aventures de trois adeptes en possession de sa teinture, qui ont laissé en Allemagne et en France des traces que l’histoire et la critique doivent s’attacher à conserver. Ces trois adeptes sont Bôtticher et Gaetano pour l’Allemagne, et pour la France le Provençal Delisle. L’importance du rôle que ces trois personnages jouent dans l’histoire de l’alchimie au dernier siècle nous oblige d’accorder à chacun d’eux un chapitre spécial,, comme pour marquer la place qu’ils occupent, non à côté, mais à la suité de leur maître.
Bôtlicher.
Nous avons déjà entrevu cet adepte au commencement de la carrière de Lascaris, nous l’avons vu recevoir du grand adepte l’investiture hermétique; nous le suivrons ici dans les phases principales de sa vie.
Jean -Frédéric Bôtticher était né le 4 février 1682 , à Schlaitz, dans le Voigtland, en Saxe*. Il fut en grande partie élevé à Magdebourg, auprès de son père, qui remplissait des
* On écrit tle manières très-différentes le nom de cet adepte. Engelhardt, son historien, l’appelle Buttger; Schraieder écrit Bu'uicher;, d’autres Botiger, Bœttger, Bottger et Bottcher. Nous adoptons l’orthographe de
HISTOIRE DES TRANSMUTATIONS
fonctions à la monnaie. Ce dernier, avait les idées manifestement tournées aux sciences occultes , et prétendait posséder le secret de la pierre philosophale. C’est probahlement à l’éducation qu’il reçut de son père que le jeune Bôtticher dut les prédilections qu’il manifesta de très-honne heure pour les sciences secrètes. Il avait une dose très-prononcée de superstition, et mettait une certaine importance à être né le dimanche, ce qui lui donnait, d’après un préjugé du temps, la faculté de lire dans l’avenir. Ayant eu le malheur de perdre son père, et sa mère s’étant mariée en secondes noces, il dut songer à embrasser une profession. 11 n’avait que dix-neuf ans lorsqu’il entra comme apprenti chez l’apothicaire Zorn, à Berlin. C’est en 1701, c’est-à-dire l’année même de son entrée en pharmacie, qu’eurentdieu le commencement de sa liaison avec Lascaris et ces conversations intimes dans lesquelles le jeune apprenti confiait au grand adepte ses études hermétiques et sa lecture assidue de Basile Valentin.
A peine eut-il reçu de Lascaris la haute mission dont ce grand maître l’avait jugé digne, a peine eut-il fait sa première projection, que le jeune initié jura de ne plus vivre que dans la société des alchimistes. On a vu comment il s’était emjiressé, tout aussitôt, de quitter le laboratoire de maître Zorn. Ce dernier néanmoins ne tarda pas à lui offrir une occasion d’y rentrer, avec l’espoir secret de l’y retenir. Il invita à dîner le jeune Bôttîcher, un jour qu’il recevait à sa table deux personnes étrangères, le prêtre Winkler, de Magdebourg et le prêtre Borst, de Malchon. Les convives de maître Zorn réunirent toute leur éloquence pour persuader au jeune homme de revenir à sa profession et de renoncer à un art chimérique. « Jamais, lui dit-on, vous ne rendrez possi-
Schmieder, dont l’autorité bibliographique est incontestable. Ajoutons que, suivant M. Klem, BoUicher serait né en 1685, et non en 1682, comme le dit Engelbardt.
(( ble l’impossible. » A ces mots, le jeune homme se levant ;
« Impossible ! » s’écria-t-il d’un ton furieux; et il se dirigea aussitôt vers le laboratoire, disant qu’il allait exécuter cette chose impossible.
Tous les convives l’ayant suivi dans le laboratoire, Bôtticher prit un creuset, et se disposa à y faire fondre du plomb, mais on l’en détourna, dans la crainte que le métal qu’il allait employer n’eût subi quelque préparation préalable. Ce fut donc de l'argent qu’il y plaça; il en prit un poids d’environ trois onces, qu’il chauffa fortement dans le creuset. Au bout de quelques instants, tirant de sa poche un petit flacon d’argent , il y prit un peu de pierre philosophale ; c’était, nous dit Schmieder, une substance ayant la forme d’un verre couleur rouge de feu. Bôtticher en jeta un petit grain sur l’argent fondu et chauffa plus fort. Enfin il coula le métal et le montra aux incrédules, qui furent forcés de reconnaître que c’était de l’or parfaitement pur.
Bôtticher vivait en grande intimité avec un certain Siebert, travailleur, comme les Allemands appellent celui qui dirige un Laboratoire de pharmacie. Il exécuta sous ses yeux une projection aussi remarquable que la précédente. Siebert mit dans un creuset huit onces de mercure, Bôtticher y jeta gros comme un grain de blé d’une poudre rouge mêlée à de la cire. Le mercure se transforma en une poudre brune qui fut mêlée avec huit onces de plomb tenu préalablement en l'usion. Un quart d’heure après, le tout était changé en or.
Par les transmutations précédentes, et par quelques autres qu’il exécuta pour convaincre d’autres amis incrédules, Bôtticher devint en peu de temps le lion de Berlin. Seulement, c’était le faux lion de la fable, car il n’en avait que la peau. Cet alchimiste par procuration assurait partout qu’il savait préparer la teinture philosophique qu’il employait, et on le croyait pour deux motifs : d’abord parce que Lascaris ne se montrait pas ; ensuite, parce que l’on savait que Bôtticher avait été élève chez maître Zorn, ce qui fait assez
IIISTOIIIE DES TiUNSMÜTATIOXS.
voir quelle grande opinion on avait alors des aides apothicaires. Il faut croire cependant qu’un peu de satire se mêlait à cette admiration, car, selon Schmieder, on se permettait, à Berlin, d’appeler notre alchimiste adeptiis ineptus.
Les bruits de la ville étant parvenus jusqu’à la cour, le roi Frédéric Guillaume 1" voulut assister à une transmutation, et ordonna, en conséquence, de s’assurer de la personne de Bôtticher. Déjà l’ordre était lancé de s’emparer de lui; mais, averti à temps, il sortit de Berlin pendant la nuit et s’achemina à pied vers la ville de Witteiiberg. Comme il venait de traverser l’Elbe, il aperçut, à une certaine distance derrière lui, un commandant prussien que l’on avait envoyé à sa poursuite. Il n’eut que le temps de se jeter dans un bois voisin pour lui échapper.
Bôtticher avait un oncle à Wittenberg; c’était le professeur Georges Gaspard Kirchmaier, que l’on cite parmi les écrivains alchimiques; il se réfugia chez lui. Mais le roi de Prusse voulait à toute force posséder ce trésor vivant; il le fit donc réclamer à la ville de Wittenberg, comme sujet prussien, car on croyait Bôtticher né à Magdebourg. De son côté, l’électeur de Saxe, Auguste II, roi de Pologne, le ré- (damait aussi comme son sujet. C’est au dernier de ces deux monarques que Bôtticher se rendit, mais sans doute dans un tout autre intérêt que celui de faiie trancher entre les deux cours la question de son origine.
A Dresde, l’adepte fut parfaitement accueilli, et l’électeur de Saxe, enchanté des preuves faites en sa présence, s’empressa de le nommer baron. Une fois parvenu aux honneurs, Bôtticher oublia tout; il ne songea plus à ses études médicales et ne fut occupé que de ses plaisirs; d’après le train de vie ' qu’il mena pendant deux ans dans la capitale de la Saxe, i on serait même tenté de croire qu’il avait perdu la tête. Il se fit bâtir une maison superbe où il donnait de s[dendides repas; ces repas étaient très-fréquentés, parce qu’il I ne manquait jamais de mettre une pièce d’or sous la serviette
i; ALCHIMIE ET LES ALCHIMISTES.
de chaque convive. Les dames surtout s’y montraient empressées. On aimait à jouer avec lui, parce qu’il ne cherchait qu’à perdre. En un mot, il était, dans la grande société, le cher ami de tout le monde.
Toutes ces dépenses, toutes ces prodigalités, rehaussaient beaucoup, sans doute, l’apostolat que le jeune adepte accomplissait avec tant de conscience et de zèle, mais elles faisaient aussi singulièrement baisser sa provision de poudre philosophale. 11 s’était fort gratuitement mis en tête qu’il pourrait, grâce aux talents que chacun lui reconnaissait, la renouveler sans recourir à Lascaris. Égaré par cette illusion, il continuait à en prodiguer les restes sans mesure. Il finit par l’épuiser jusqu’au dernier grain, essaya d’en composer d’autre et ne put y réussir.
Sa source d’or une fois tarie, les dépenses avaient cessé tout d’un coup chez l’alchimiste. Les courtisans de sa fortune, ses parasites ordinaires et extraordinaires, commencèrent naturellement par lui tourner le dos; ensuite, leur ressentiment s’étant accru avec le souvenir des jouissances qu’ils avaient perdues, ils le dénoncèrent comme un espion. Comme cette calomnie ne put trouver créance, on en chercha d’autres. Ses domestiques, mécontents parce qu’on ne les payait pas, se liguèrent avec ses ennemis et répandirent le bruit qu’il s’apprêtait à prendre la fuite. Dès ce moment, et sur l’ordre de l’électeur, sa maison fut entourée de soldats, et ses appartements occupés par des gardes qui le retinrent prisonnier dans son hôtel. Bôtticher comprit alors, un peu tard, sans doute, mais enlji^'.'il comprit que les rois ne donnent pas gratis des honneurgmt le titre de baron aux garçons apothicaires.
Cependant Lascaris, (jui voyageait encore en Allemagnej n’avait ])as perdu de vue son jeune ami. 11 avait appris son départ pour Dresde et ce qui lui était arrivé dans la capitale de la Saxe. A la mauvaise tournure que l’affaire semblait prendre, il regretta d’être la cause indirecte de la situation où se trou-
HISTOIRE DES TRANSMUTATIONS
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vait Bütticlicr, el résolut île n’épargner aucun sacrifice pour l’en tirer. C’est dans ce but qu’il se rendit à Berlin en 1705.
Pendant son séjour dans cette ville, Bôtticher avait noué une liaison étroite avec un jeune médecin nommé Pascli, homme d’un caractère décidé. Lascaris s’adressa à lui. Dans un long entretien qu’ils eurent ensemble, Lascaris lui fit une peinture émouvante de la triste position de leur ami et le persuada de se dévouer à sa délivrance. Pasch consentit à se rendre à Dresde pour certifier à Auguste II l’innocence de Bôtticher, et lui proposer en même temps une rançon de huit cent mille ducats. Cependant le docteur Pasch exprimait quelques doutes, ayant de la peine à croire que Lascaris pût disposer d’une somme aussi considérable. Alors le grand adepte, le prenant par la main, le fit entrer dans un appartement retiré, et lui découvrit toute sa provision de teinture philosophale. Elle pesait six livres. Il ajouta que, gi'càceà son ' art, cette masse changerait cent livres d’or en de nouvelle pierre philosophale, laquelle pourrait convertir en or trois ou quatre mille fois son poids d’un midal vil. Comme dernier argument, Lascaris fit devant le docteur Pasch une transmutation avec sa teinture, et finit par lui promettre de le rendre aussi riche que Bôtticher s’il parvenait à le délivrer.
Comment résister à cet éblouissant étalage de V argument irrésistible? Le docteur se mit en route. Il avait à Dresde deux parents, grands seigneurs et très-influents à la cour. Espérant obtenir par leur crédit une audience de l’électeur, il s’adressa à eux et leur comm.u niqua ses projets. Mais ses parents étaient gens expérimentés et très au fait des habitudes des cours. Ils jugèrent, avec beaucoup de raison, que l’offre faite au roi de Pologne d’une somme aussi [irodigieuse ne pourrait qu’assurer mieux la captivité de Bôtticher, attendu que l’on ne mettrait pas en doute que tout l’or en question ne dût être fabriqué par le prisonnier. Ils proposèrent donc de n’adresser au roi aucune ouverture et de travailler en silence à préparer l’évasion de l’alchimiste.
Pasch approuva ce plan; il s’installa dans une maison voisine de celle de Bôtticher, et commença par établir une correspondance par les fenêtres avec le prisonnier, qui fut ainsi mis au courant des préparatifs faits pour sa délivrance. On eut bientôt acheté ses domestiques, qui devinrent les intermédiaires d’une correspondance plus facile et plus détaillée. Tout alla bien jusqu’au moment où les gens du roi s’aperçurent qu’il se tramait quelque chose entre les deux amis. L’ordre arriva aussitôt de s’emparer du docteur Pasch, qui fut jeté dans la forteresse de Sonnenstein ; Bôtticher lui-même fut enfermé dans celle de Kœnigstein, et confié à la garde du comte de Tschirnhaus. Toutefois on mit à sa disposition un laboratoire pour lui permettre de continuer ses recherches d’alchimie.
Pasch était depuis deux ans et demi prisonnier de l’électeur de Saxe, lorsqu’un des soldats qui le gardaient se montra disposé à faciliter sa fuite. Tous les deux se laissèrent glisser le long d’une corde, qui, malheureusement, n’atteignait pas jusqu’à terre. Lesoldats’en tira sans accident, mais Pasch tomba sur les rochers et se brisa le sternum. Son compagnon le traîna comme il put jusqu’aux frontières de Bohême et de là à Berlin, où il arriva dans le plus triste étal. Comme il n’avait pas vu Lascaris depuis le jour de leur entrevue, Pasch se plaignait avec amertume des souffrances et des dangers auxquels il s’était inutilement exposé. Ses plaintes étant parvenues jusqu’à la cour, le roi Frédéric le fit venir et parut écouter avec intérêt le récit de ses infortunes. Bien sûr, dès ce moment, que Bôtticher n’était pas un véritable adepte, Frédéric ne le regrettait plus et se reprochait peut-être de l’avoir poursuivi avec un acharnement qui avait causé son malheur, et par contre-coup celui du pauvre Pasch, qui mourut six mois après son arrivée à Berlin. Les détails qui précèdent ont été transmis par le conseiller Dippel, qui les avait appris de Pasch lui-même pendant les derniers jours de la vi(' du pauvre jeune homme.
HISTOIRE DES TRANSMUTATIONS
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Cependant Bôtticher demeurait toujours enfermé dans la forteresse de Kœnigstein. Confié à la garde du comte de Tschirnhaus, il ne devait recouvrer sa liberté qu’après avoir refait la teinture philosophale, ou du moins indiqué ce qu’il employait pour la faire, deux conditions presque égales, et pour lui également impossibles à remplir. Mais la patience de l’électeur était à bout; il menaça l’artiste de toute sa colère. Dans ces conjonctures, Bütticher pouvait s’attendre au plus sinistre dénoûment, lorsqu’un bonheur imprévu vint le tirer de danger.
Depuis longtemps on s’occupait en Europe de chercher à reproduire la porcelaine, que la Chine et le Japon avaient le privilège exclusif de préparer et dont la fabrication était tenue fort secrète dans ces deux pays. Au dix-septième siècle, les princes faisaient entreprendre beaucoup de recherches pour trouver la manière de fabriquer ces précieuses poteries, qui étonnaient par leur éclat, leur dureté et leur translucidité. L’électeur de Saxe avait confié au comte Ehrenfried Walther de Tschirnhaus des recherches spéciales dans cette direction. Or, c’est sous la surveillance particulière du comte de Tschirnhaus que Bôtticher, comme on l’a vu, avait été placé, par l’ordre de l’électeur, dans la forteresse de Kœnigstein pour y continuer ses travaux alchimiques. Témoin des essais du comte relatifs à la fabrication de poteries analogues à la porcelaine de la Chine, notre adepte fut naturellement conduit à prendre part à ses travaux. Son talent de chimiste et ses connaissances en minéralogie lui donnèrent le moyen d’obtenir, dans ce genre de recherches, d’intéressants résultats. Lecomte de Tschirnhaus le décida alors à s’adonner entièrement à ce problème industriel plus sérieux et plus important que celui dont l’électeur attendait la solution. En 1704, Bôtticher découvrit la manière d’obtenir la porcelaine rouge, ou plutôt un grès-cérame, espèce de poterie qui ne diffère de la yjorcelaine que par son opacité. 11 paraît cependant que Bôtticher n’avait d’abord composé cette nouvelle poterie que
[jour en faire des creusets très-réfractaires en vue de ses opérations alchimiques.
Ce premier succès, ce premier pas dans l’imitation des porcelaines de la Chine, satisfit beaucoup l’électeur de Saxe, et c’est pour lui faciliter la continuation de ses doubles travaux, c’est-à-dire de ses recherches céramiques et de ses expériences d’alchimie, que, le 22 septembre 1707, ce prince fit transporter Bôtticher, de la forteresse de Kœnigstein,. à Dresde, ou plutôt dans les environs de cette ville, dans une maison pourvue d’un laboratoire céramique que l’élec- ' teur avait fait disposer sur le Jungferbastei. C’est là que Bôtticher reprit avec le comte de Tschirnhaus ses essais pour fabriquer la porcelaine blanche. On ne s'était néanmoins relâché en rien de la surveillance dont le chimiste était l’objet^ il était toujours gardé à vue. Il obtenait quelquefois la permission de se rendreà Dresde ; mais alorsle comte de Tschirnhaus, qui répondait de sa personne, l’accompagnait dans sa voiture.
Nous prions tes lecteurs qui seraient tentés de mettre en doute la véracité de ces détails, de vouloir bien se rappeler qu’au dix-septième siècle les nombreux essais que l’on fit en Europe pour la fabrication de la porcelaine furent partout environnés du secret le plus rigoureux; — que la première manufacture de porcelaine qui fut établie en Saxej celle d’Albrechtsburg , était une véritable forteresse avec herse et pont-levis , dont nul étranger ne pouvait franchir le seuil ; — que les ouvriers reconnus coupables d’indiscrétion étaient condamnés, comme criminels d’État, à une détention perpétuelle dans la forteresse de Kœnigstein, — et que, pour leur rappeler leur devoir, on écrivait chaque mois, sur la porte des ateliers, ces mots : Secret jusqu' au tombeau^. Ainsi, l’électeur de Saxe avait deux motifs de veiller avec vigilance sur la personne de Bôtticher, occupé, sous ses ordres, à la double recherche de la porcelaine et de la pierre philosophale.
‘ Brongniart, Traité des arts céramiques, I. II.
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Le comte île Tschirnhaus mourut en 1708; mais cet événement n’interrompit point les travaux de Botticher, qui réussit, l’année suivante, à fabriquer la véritable porcelaine blanche, en se servant du kaolin qu’il avait découvert à Aue, près de Schneeberg. C’est au milieu de l’étroite surveillance dont il continuait d’être entouré que notre chimiste fut forcé d’exécuter les essais si pénibles et si longs qui conduisirent à cette découverte importante. Mais sa gaieté naturelle ne s’alarmait point de ces obstacles. Il fallait passer des nuits entières autour des fours de porcelaine, et pendant des essais de cuisson qui duraient trois ou quatre jours non interrompus, Botticher ne quittait pas la place et savait tenir ses ouvriers éveillés par ses saillies et sa conversation piquante.
La fabrication de la porcelaine valait mieux pour la Saxe qu’une fabrique d’or. Fort de l’avantage qu’il venait d’obtenir, certain d’enrichir, par sa découverte, les États de son maître, Botticher osa avouer à l’électeur qu’il ne possédait point le secret de la pierre’ philosophale, et qu’il n’avait jamais travaillé qu’avec la teinture que Lascaris lui avait confiée. L’électeur de Saxe pardonna à Botticher. La fabrication de la porcelaine était pour son pays un trésor plus sérieux que celui qu’il avait tant convoité. Une première fabrique de porcelaine rouge avait été établie à Dresde en 1706, du vivant du comte de Tschirnhaus ; une autre de porcelaine blanche fut créée en 1710, dans le château d’Albert à Meissen, lorsque Botticher eut découvert l’heureux emploi du kaolin d’Aue. Botticher rentra dans tous ses honneurs et môme dans son titre de baron. Il reçut en outre la distinction bien méritée de directeur de la manufacture de porcelaine de Dresde. Mais, redevenu libre et ayant retrouvé sa position brillante, il perdit les habitudes de travail qu’il avait prises pendant sa captivité ; il ne mena plus, dès ce moment, qu’une vie de plaisirs et de luxe, et mourut en 1719, à l’âge de trente-sept ans.
L’ALCIllMIE ET LES ALCHIMISTES.
Dclisle.
On met au nombre des envoyés de Lascaris l’alchimiste provençal Delisle, dont les opérations ont fait beaucoup de bruit en France dans les dernières années du règne de Louis XIV. Mais cette opinion ne peut être acceptée qu’avec une rectification d’une nature assez grave, comme on va le voir.
Selon l’auteur de YHistoire de la philoso'phie hermétique, Lenglet du Fresnoy, qui avait recueilli des renseignements authentiques sur ce personnage, son contemporain, Delisle n’était autre chose que le domestique d’un philosophe qui passait pour posséder la poudre de projection. Il est permis d’admettre, avec Schmieder, que cet adepte tenait sa pierre philosophale, ou plutôt sa provision d’or, de Lascaris, car, vers l’année 469Ü, époque à laquelle ce philosophe, arrivant d’Italie, se montra dans le midi de la France, Lascaris parcourait la Péninsule. Quoi qu’il en soit, les opérations de cet adepte ayant excité quelque défiance, il fut obligé de quitter la France, sur un ordre émané du ministre Louvois. Il partit pour la Suisse, accompagné de Delisle, et c’est en traversant les gorges de la Savoie que Delisle aurait assassiné son maître pour lui voler la provision considérable de poudre de projection qu’il portait sur lui. Delisle rentra en France déguisé en ermite. Trouva-t-il dans les papiers de sa victime la description de certains procédés capables de simuler les transmutations? S’exerça-t-il de luimême aux pratiques de ce dangereux métier? Ou bien enfin, ce qui est plus probable, faisait-il simplement usage, pour ses opérations, de la teinture de Lascaris, qu’il avait trouvée renfermée dans la cassette de son maître? On l’ignore. Tout ce que l’on sait, c’est que, vers 1706, il se mit à courir le pays en faisant des transmutations, et qu’il excita, dans le Languedoc, le Dauphiné et la Provence, une émotion extraordinaire. 11 s’(fiait seulement arrêté trois an-
IIISTOIRE DES TRANSMUTATIONS. nU!»
nées environ dans le village de Cisleron, où il avait rencontré, dans Tun des cabarets de la route, la femme d’iin certain Aluys, dont il devint amoureux, et qui le retint près d’elle pendant cet intervalle. 11 en eut un lils, qui porta le nom d’Aluys, et qui, plus tard, à la faveur d’une petite quantité de teinture philosophale que sa mère lui avait laissée en héritage, parcourut, eu Italie et en Allemagne, la même carrière où son père avait brillé.
Les opérations de Delisle consistaient à transformer le plomb en or, selon le procédé commun des alchimistes; il avait en outre le talent particulier de changer en or lesohj(‘ts de fer ou d’acier, opération chimique fort simple en ellemême, mais qui, exécutée avec adresse et sous les yeux d(‘ gens ignorants, produisait l’effet d’une transmutation véritable. On recherchait avec curiosité, dans le pays, divm's objets, mi-partie d’or et d’acier, tels que clous, couteaux, anneaux, etc., sortis des mains de l’alchimistc de Cisteroii; ce n’étaient pourtant que des objets préparés à l’avance, qui, grâce à un tour d’escamotage, semblaient |)rovenir d’une transmutation partielle en argent ou en or.
Delisle s’était ainsi fait, dans la Provence, dans le Languedoc et le Dauphiné, une renommée prodigieuse. « On s’em- « pressait, nous dit Lenglet du Fresnoy, à être de ses amis, je Il dirai même de ses esclaves. » L’évêque de Senez et un grand nombre de personnages éminents, c[ui s’étaient constitués ses défenseurs, lui formaient une espèce de cour au château delà Palud. Un vieux gentilhomme, qui avait plusieurs filles à marier, lui avait offert dans ce château um‘ agréable retraite. C’est lâ que Delisle, véritable héros de la Provence, recevait chaque jour les visites des curieux du pays, qui s’en retournaient émerveillés de ses talents et ravis d’emporter en présent quelque objet singulier, fruit et témoignage visible de l’habileté d'e cet incomparable artiste.
Les lettres suivantes, rapportées par Lenglet du Fresnoy dans son Histoire delà philosophie hermétûpie, donne-
ront, mieux que tout récit, une idée exacte des opérations de l’alchimiste provençal ;
Lettre écrite par M. de Cerisy, prieur du Chateatmeuf, au diocèse
de Riez, en Provence, le iS novembre 1706, à M. le vicaire de Saint-Jacques du Haut-Pas, à Paris.
« Voici qui vous paraîtra curieux, mon cher cousin, et à vos amis. La pierre philosophale, que tant de personnes éclairées ont toujours tenue pour une chimère, est enfin trouvée. C’est un nommé M. Delisle, d’une paroisse appelée Sylanez, près Barjaïunont, et qui fait sa résidence ordinaire au château de la Palud, à un quart de lieue d’ici, qui a ce secret. 11 convertit le plomb en or et le fer en argent, en mettant sur le métal d’une huile et d’une poudre qu’il compose, et faisant rougir ce métal sur les charbons. Si bien, qu’il ne serait pas impossible à un homme de faire un million par jour, pourvu qu’il ait suffisamment d’huile et de poudre ; et autant ces deux drogues paraissent mystérieuses, autant et même plus la transmutation est simple et aisée. Il fait de l’or blanc, dont il a envoyé deux onces à Lyon, pour voir ce que les orfèvres en pensent. Il a vendu, depuis quelques mois, vingt livres pesant d’or à un marchand de Digne, nommé M. Taxis. L’or et l'argent de coupelle, de l'aveu de tous les orfèvres, n’ont jamais approché de la bonté de ceux-ci. Il fait des clous partie or, partie fer et partie argent. Il m’en a promis un de cette sorte, dans une conférence de près de deux heures que j’eus avec lui le mois passé, par ordre de M. l’évêque de Senez, qui a vu toutes choses de ses pi'opres yeux, et qui m’a fait l’honneur de m’en faire le récit; mais il n’est pas le seul. M. et madame la baronne de Reinvalds m’ont montré le lingot d’or qu’ils ont vu faire devant leurs yeux. Mon beau-frère Sauveur, qui perd son temps depuis cinquante ans à cette grande étude, m’a apporté depuis peu un clou qu’il a xti changer en or, et qui doit le persuader de son ignorance. Cet excellent ouvrier a reçu une lettre de M. l’intendant, que j’ai lue, aussi obligeante qu’il mérite. Il lui offre son crédit auprès des ministres, pour la sûreté de sa personne, à laquelle et à la liberté de laquelle on a déjà entrepris deux fois. On croit que cette huile dont il se sert est un or ou argent réduit en cèt état. Il la laisse longtemps au soleil. Il m’a dit qu’il lui fallait six mois pour ses préparatifs. Je lui dis qu’apparemment le roi voudrait le voir. Il me dit qu’il ne pouvait pas
HISTOIRE DES TRANSMUTATIONS
exercer sou ;irt partout, et qu’il lui fallait un certain climat. La vérité est que cet homme ne jiarait pas avoir d’ambition. 11 n’a que deux chevaux et deux valets. D’ailleurs, il aime beaucoup sa liberté, n’a presque point de politesse, et ne sait point s’énoncer en français , mais il parait avoir un jugement solide. 11 n’était qu’un serrurier qui excellait dans son métier, sans l’avoir jamais appris. Quoi qu’il en soit, tous les grands seigneurs qui peuvent le voir lui font la cour, jusqu’à faire régner presque Tidolàtrie. Heureuse la France, si ci t homme voulait se découvrir au roi, auquel M. l’intendant a envoyé des lingots ! Mais le bonheur serait trop grand pour pouvoir l’espérer, car j’appréhende fort que l’homme ne meure avec son secret. J’ai cru, mon cher cousin, qu’une telle nouvelle n’était pas indigne de vous être communiquée. Elle fera aussi plaisir à mon frère; envoyez-la lui, je vous prie. 11 y a apparence que cette découverte fera un grand bruit dans le royaume, à moins que le caractère de rhomnic que je viens de vous dépeindre ne l’empêche ; mais, à coup sùr, il sera parlé de lui dans les siècles à venir. Il ne faudra plus aller au trésor de Florence pour voir des clous partie d’un métal et partie d’un autre, j’en ai manié et j’en aurais déjà si l’incrédulité ne m’avait fait négliger cet homme jusqu’à présent. Mais il faut se rendre à la vérité, et j’espère voir cette transmutation dès que M. Delisle sera de retour à la Palud. H est présentement aux frontières de Piémont, dans un château où il trouve du goût. C’est dans le diocèse de Senez.
« Je suis, etc.
« Signé ; Ceeisy. »
Autre lettre dudit sieur de Cerisy au même, 27 janvier 1707.
« Ma dernière lettre vous parlait d’un fameux alchimiste provençal qui fait séjour à un quart de lieue d’ici, au château de la PahuL et qu’on nomme M. Delisle. Je no pouvais vous dire alors que ce qu’on m’aVait dit ; mais voici qüelquc chose de plus, mon cher cousin : j’ai un clou moitié fer et moitié argent, que j’ai fait moi-même, et ce grand et admirable ouvrier m’a voulu encore accorder un plaisir plus grand : ç’a été de faire moi-même un lingot d’or du plomb que j’avais apporté. Toute la province est attentive sur ce monsieur; les uns doutent, les autres sont incrédules; mais ceux qui ont vu sont contraints de céder à la vérité. J’ai lu le sauf-conduit que la cour lui a accordé? avec ordre, néanmoins, de s’y aller présenter le prin-
L’ALClllMlE ET LES ALCHIMISTES.
5 ri
temps prochain. Il y ira volontiers, à ce qu’il m’a dit, et il a demandé ce terme jiour faire ramasser en ce pays ce qui lui est nécessaire pour faire une épreuve devant le roi, digne de Sa Majesté, en changeant dans un moment une grande quantité de plomb en or. 11 revint ces jours passés de Digne, où il s’est donné un habit de 500 écus. Il y a travaillé publiquement et en secret, et il y a donné pour environ mille livres d’or eu clous ou en lingots, à ceux qui l’allaient voir par curiosité. Je souhaite bien que ce monsieur ne meure pas avec son secret, et qu’il le communique au roi. Comme j’eus l’honneur de diner avec lui jeudi dernier, 20 de ce mois, étant assis y son côté, je lui dis tout bas qu’il ne tenait qu’à lui d’bumilier les ennemis de la France; il ne dit pas que non, mais il sc mit à sourire. Enfin, cet homme est le miracle de l’art; tantôt il emploie l’huile et la poudre, et tantôt la poudre seule, mais en si petite quantité, que quand le lingot que je fis eu fut frotté, il n’y paraissait point du tout. Je m’en irai au Moutier au premier jour, pour faire travailler proprement à un couteau tout de fer ; M. Delisle m’a promis que, le tranchant de la lame demeurant fer, il changerait le reste en argent, et que la même curiosité se trouverait au manche. Voilà ce qui se passe chez nous.
« Signé : Cerisv. »
Lettre de M. de Lions, chantre de Grenoble, du 50 janvier 1707.
« Vous savez sans doute, monsieur, que M. de Givaudan, qui commande dans cette province depuis le départ de M. de la Feuillade, se porte un peu mieux. C’est un général des meilleurs que le roi ait, et cc serait assurément une perte s’il mourait.
M M. Mesnard, curé du Moutier, m’écrit qu’il y a un homme âgé de trente-cinq ans, nommé M. Delisle, qui convertit le plomb et le fer en or et en argent, et que cette transmutation est si véritable et si réelle, qne les orfèvres trouvent que son or ou son argent, métamorphosé de la sorte, est très-fin et très-pur, et cela avec la même facilité qu’on blanchit un denier avec du vif argent. On a pris cet homme pendant cinq ans pour un fou ou un fourbe; mais on vient d’en être désabusé ; car il a enrichi le gentilhomme chez ([ui il demeurait et faisait ses opérations. 11 est à présent chez M. de la Palud, qui n’est pas trop bien dans scs affaires, et qui aurait bien besoin qu’on lui dornùt de quoi marier ses filles déjà foi^ avancées en
IIISTOIHE DES TKAiNSMüTATlONS.
:ige, faute de dot. C’est ce qu’il a promis, propî'io molli, avant ([ue de s’en aller à la cour, où il a été mandé par un ordre qui lui a été communiqué de la part de M. l’intendant. 11 a demandé du temps pour amasser la quantité de poudre qu’il faut pour faire en présence du roi plusieurs quintaux d’or, dont il veut faire présent à Sa Majesté. La principale matière dont il se sert pour ses opérations sont des simples, dont les principaux sont la lunuvia major et minor. Il y en a beaucoup de la première sorte dans le jardin d(> la Palud, où il en a semé et planté. Pour la dernière, il y en a beaucoup dans les montagnes de la Palud, qui est un bourg à deux lieues de Mouticr. Ce (pie j’ai riionneur de vous dire ici, monsieur, n’est pas un coûte fait à plaisir; M. Mesnard cite pour témoin M. l’évèque do Senez, qui a vu faire de ces opérations surprenantes. M. de Cerisy, ipie bien vous connaissez, prieur de Chàteauneuf, avec de la pondre que ledit sieur Delisle avait donnée, de la grosseur d’une lentille, convertit un petit lingot du poids de quelques livres. Il fait l’opération en public. Il frotte le fer ou le plomb avec cette poudre et le met sur du charbon allumé, et en peu de temps on voit blancbir ou jaunir le métal, (pi’on trouve ensuite converti en or ou en argent, suivant la dose ou la matière du fer ou du plomb qu’on a frotté. C’est un homme sans lettres. M. de Saint-Auban lui a voulu apprendre à lire et à écrire, mais il on a peu profité. 11 est impoli, rêveur, fantasque, et n’agissant que par boutades. 11 n’osa pas même paraître devant .M. l'intendant, qui l’avait mandé ; il pria M. de Saint-Auban d’aller répondre pour lui en sa place.
« Je suis, etc.
« Signé : Lions. »
Extrait d'une lettre du 111 janvier 1710, écrite à ,¥. Iticard, genlillionime provençal, demeurant rue liourlibourg.
(( Le cher Ricard vous envoie un clou moitié argent, moitié fer ; celui qui l’a jirèté parle de tout pour l’avoir vu. 11 m’a montré un morceau d’or pesant environ deux onces, et dit qu’il a mis lui-même ce morceau, alors plomb, sur une pelle pleine de charbons; qu’il a soufflé ces charbons, mis sur le plomb une pincée de la poudre du charlatan; que dans le moment le plomb est devenu or. 11 dit qu’il a vu pour plus de soixante mille livres de lingots d’or à cet homme et qu’un heau-père du narrateur, nommé Taxis, jadis marchand <à Digne, présentement le plus riche bourgeois do cette contrée, (i un
autre Taxis, tous deux riches de plus de deux cent mille livres, ont vendu à Lyon pour des sommes considérables de lingots d’or faits par cet homme. 11 dit avoir envoyé acheter six gros clous; l’un des six est celui que je vous envoie : il fut transmué en argent de la tête jusqu’au milieu, de là en bas il resta fer. Les autres cinq furent tous convertis en argent, qu’il a encore en lingot et que j’ai vus. 11 a diverses épreuves d’or qu’il a vu faire. H dit que cet homme met une (juantité d’or dans un creuset, le fond, ['annihile, ce sont ses termes, il devient semblable à du charbon, et dans cet état on n’en tirerait plus d’or. Cela fait, il mêle ce charbon avec de la terre grasse; cette composition est détrempée avec une eau qu’il prépare longtemps d’avance, tirée d’une infinité d’herbes qui croissent sur nos montagnes ; cela fait sa poudre. On lui a volé une fois de cette eau de quoi transfornier pour vingt-cinq mille livres de matière. Cette poudre fait le dixième, c’est-à-dire que d’un louis d’or annihilé il en fait dix, et assure que, s’il avait le loisir de perfectionner son opération, il ferait, d’un, cinquante ou soixante. M. l’intendant a un clou de fer or et argent. Il y a dans la province pour plus de quatre ou cinq mille livres d’or ou d’argent, que cet homme a donné au tiers et au quart, de ses épreuves, clous, clefs, etc. H a demandé quinze mois pour préparer de la poudre, et prétend, arrivant à la cour, transmuer de la matière pour un million. Voilà ce que j’ai retenu de mille particidarités que cet homme m’a racontées. Au retour de M. l’irttendant, qui est à Marseille, je m’informerai de lui de ce qu’il en sait, et je lui demanderai son clou; s’il l’a encore, il ne me le refusera pas, et je vous l’enverrai. Adieu, mon cher oncle, j’aurais grand besoin de tenir cet homme en chambre pendant quelques mois. »
Le bruit des opérations de Delisle parvint jusqu’à Versailles, et la cour s’en émut. Comme on vient de le voir par les lettres précédentes, l’ordre avait été envoyé en 1707 à l’intendant de la province de faire venir Delisle à Paris; mais, sous divers prétextes, il avait éludé cet ordre. On voulut cependant pousser l’affaire jusqu'au bout. L’examen d’une telle question revenait de droit au contrôleur général des finances. Desmaretz, récemment appelé à ce poste, fut donc chargé de rechercher ce qu’il y avait de fondé dans les bruits qui couraient sur l’alchimiste de
riISTOIRE DES TRANSMÜTATIOINS.
Cistoron. Comme l’évêque de Senez s’était beaucoup mêlé à tout CO qui conceriiait Delisle, c’est à lui que Desmaretz s’adressa pour obtenir les renseignements demandés par la cour. L’évêque de Senez répondit à ses demandes par la lettre, ou si l’on veut, le rapport qui va suivre :
Lettre adressée -par réveque de Senez au contrôleur des finances Desnwretz, le avril 17Ü9.
« Monsieur, après vous avoir marqué il y a plus d’un an ma joie particulière au sujet de votre élévation, j’ai l’honneur de vous écrire aujourd’hui ce que je pense du sieur Delisle, qui a travaillé à la transmutation des métaux dans mon diocèse, et quoique je m’en sois expliqué plusieurs fois depuis deux mois à M. le comte de Pontchartrain, parce qu’il me le demandait, et que j’aie cru n’en devoir point parler à M. de Chamillart ou à vous, monsieur, tant que je n’ai point été interrogé ; néanmoins, sur l’assurance qu’on m’a donnée maintenant que vous voulez savoir mon sentiment, je vous le dirai avec sincérité pour les intérêts du roi et la gloire de votre ministèi'e.
« Il y a deux choses .sur le sieur Deli.sle qui, à mon avis, doivent être examinées sans prévention ; l’une est son secret, l’autre sa personne ; .si ses opérations sont véritables, si sa conduite a été régulière. Quant au secret de la transmutation, je l’ai jugé longtemps impossible, et tous mes principes m’ont rendu incrédule plus qu’aucun autre contre le sieur Delisle, pendant près de trois ans; pendant ce temps je l’ai négligé; j’ai même appuyé l’intention d’une personne qui le poursuivait, parce qu’elle m’était recommandée par une puissance de cette province. Mais cette personne ennemie m’ayant déclaré, dans son courroux contre lui, qu’elle avait porté plusieurs fois aux orfèvres d’Aix, de Nice et d’Avignon, le plomb ou le fer du sieur Delisle, changés devant elle en or, et qu’ils l’avaient trouvé très-bon, je crus alors devoir me délier un peu de ma prévention. Ensuite, r ayant rencontré dans ma visite épiscopale chez un de mes amis, on le pria d’opérer devant moi; il le fit, et lui ayant moi-même offert q uelques clous de fer, il les changea en argent dans le foyer de la
heminée, devant six ou sept témoins dignes de foi. Je pris les clous transmués et les envoyai par mon aumônier à Imbert, orfèvre d’Aix, qui, après les avoir fait passer par les épreuves, déclara qu’ils étaient
ÔIÜ
de ti’ès-bon argent. Je ne m’en suis pourtant pas tenu à cela; M. de Pontchartrain m’ayant témoigné, il y a deux ans, que je ferais chose agréable à Sa Majesté de le bien faire informer de ce fait, j’appelai le sieur Delisle à Castellane; il y vint; je le fis escorter de huit ou dix hommes très-attentifs, les avertissant de bien veiller sur ses mains, et devant nous tous il changea sur un réchaud deux pièces de plomb et deux pièces d’or en d’argent que j’envoyai à M. de Ponchartrain, et qu’il ht voir aux meilleurs orfèvres de Paris, qui les reconnurent d’un très-bon carat, comme sa réponse que j’ai en mains me l’apprend. Je commençai alors d’être fortement ébranlé ; mais je l’ai été bien davantage par cinq ou six opérations que je lui ai vu faire devant moi à Senez, dans le creuset, et encore plus par celles que lui-même m’a fait exécuter devant lui, sans qu’il touchât à rien. Vous avez vu encore, monsieur, la lettre de mon neveu, le P. Béraud, de l’Oratoire de Paris, sur l’opération qu’il avait faite lui-même à Castellane, dont je vous atteste la vérité. Enfin, mon neveu, le sieur Bourget, étant venu ici depuis trois semaines, a fait aussi la même opération, dont il aura l’honneur de vous faire le détail, monsieur, et ce que nous avons vu et fait, cent autres personnes de mon diocèse font vu et fait aussi. Je vous avoue, monsieur, qu’api'ès ce grand témoignage de spectateurs, de tant d’orfévres, de tant d’épreuves de toutes sortes, mes préventions ont été forcées de s’évanouir, ma raison a cédé à mes yeux, et mes fantômes d’impossibilité ont été dissipés par mes propres mains.
« Il s’agit maintenant de sa pei'sonne et de sa conduite, contre lacpielle on répand trois soupçons : le premier, sur ce qu’il est mêlé dans une procédure criminelle de Cistei’on pour les monnaies; le second, de ce qu’il a eu deux sauf-conduits sans effet,; et le troisième, de ce qu’aujourd’hui il tarde d’aller à la cour pour y opérer. Vous voyez, monsieur, que je ne cache ni n’évite rien. Sur la procédure de Cisteron, le sieur Delislé m’a soutenu qu’elle n’avait rien contre lui cjui puisse avec raison le faire blâmer de la justice, et qu’il n’avait jamais fait aucun négoce contraire au service du roi ; qu’à la vérité, ayant été il y a six ou sept ans à Cisteron pour, cueillir des herbes nécessaires à ses poudres, sur les montagnes voisines, il avait logé chez un nommé Pelons, cju’il croyait honnête homme; que, quelque temps après sa sortie, Pelous fut accusé d’avoir remarqué des louis d’or, et comme le sieur Delisle avait demeuré chez cet homme.
on soupçonna qu’il pouvait bien avoir été complice de Pelous; et cette simple idée, sans aucune preuve, le fit condamner par contumace, chose assez ordinaire aux juges, dont les sentences sont toutes rigoureuses contre les absents ; et l’on a su, pendant mon dernier séjour à Aix, que le nommé André Aluys n’avait répandu quelques soupçons contre lui que pour éviter de lui payer quarante louis qu’il lui avait prêtés. Mais permettez-moi, monsieur, d’aller plus loin et d’ajouter que, quand il y aurait quelques soupçons, je crois qu’un secret si utile à l’Etat, toi cju’est le sien, mérite des ménagements infinis.
« (Juant aux deux sauf-conduits sans effet, jepuis vous répondre certainement, monsieur, que ce n’est pas sa faute, car son année consistant proprement dans les quatre mois de l’été, quand on les lui ôte par quelque traverse, on l’empêche d’agir et on lui enlève une année entière. Ainsi, le premier sauf-conduit devint inutile par l’irruption du duc de Savoie en 1707, et le second fut à peine obtenu à la fin do juin 1708, que ledit sieur fut insulté par des gens armés, abusant du nom de M. le comte de Grignan, auquel ledit sieur eut beau écrire lettres sur lettres, il ne put jamais en recevoir aucune réponse pour sa sûreté.
« Ce que je viens de vous dire, monsieur, détruit déjà la troisième objection et fait voir pourquoi il ne peut aujourd’hui aller à la cour, nonobstant ses promesses de deux ans. C’est que les deux et même les trois étés lui ont été arrachés par des inquiétudes continuelles. Voilà d’où vient qu’il n’a point travaillé et que ses poudres et ses huiles ne sont point encore dans la quantité et dans la perfection nécessaires ; voilà pourquoi il n’a point de poudre parfaite, et n’a pu en donner au sieur du Bourget pour vous en envoyer; et si aujourd’hui il a fait changer du plomb en or avec très-peu de grains de sa poudre, c’était assurément tout son reste, comme il me l’avait dit Ionstemps avant qu’il sût que mon neveu dut venir ici, et quand même il aurait gardé ce peu de matière pour opérer devant le roi, jamais il ne se serait aventuré avec si peu de fonds, parce que les moindres obstacles de la part des métaux plus aigus ^u plus doux (ce qui ne se connaît qu’en opérant) le feraient passer trop facilement pour un mposteur, si, dans le cas d’inutilité de sa première j)Oudre, il n’en ;i vait pas assez d’autre pour surmonter tous ces accidents.
« Souffrez donc, nionsienir, que pour conclusion je vous répète
L’ALCniMIE ET LES ALCHIMISTES.
qu’un tel artisan ne doit pas être poussé à bout, ni forcé de chercher d’autres asiles qui lui sont offerts, et qu’il a méprisés par son inclination et par mes conseils ; qu’on ne risque rien en lui donnant du temps, et qu’on peut beaucoup perdre en le pressant trop; que la vérité de sou or ne peut plus être douteuse, après les épreuves de tant d’orfévres d’Aix, de Lyon et de Paris, et que, le peu d’effet des sauf-conduits précédents ne venant point de sa faute, il est important de lui on donner un autre, du succès duquel je me ferai fort, si vous voulez bien en confier les bornes et les clauses à mon expérience pour le secret, et à mon zèle pour Sa Majesté, à laquelle je vous supplie de vouloir communiquer cette lettre, pour m’épargner les justes reprocbes que le roi pourrait me faire un jour, s'il ne savait pas que JC vous ai écrit. Assurez-lc, s’il vous plaît, que si vous m’envoyez un tel sauf-conduit, j’obligerai le sieur Delisle à déposer chez moi de précieux gages de sa fidélité, qui m’en répondront pour en pouvoir répoudre moi-même au roi. Voilà mes sentiments que je soumets à vos lumières, par le respect singulier avec lequel j’ai l’honneur d’être, etc.
« -j- Jean, évêque de Senez. »
En même temps que l’évêque de Senez avait été chargé de faire une enquête sur Delisle, M. de Saint-Maurice, conseiller du roi et président de la monnaie à Lyon , avait reçu l’invitation de le faire opérer sous ses yeux. Conformément au désir du ministre, M. de Saint-Maurice fit travailler l’alchimiste en sa présence au château de Saint- Auhan. Le rapport qui suit expose la manière dont l’opérateur procéda pour exécuter deux transmutations en or, l’une sur du mercure, la seconde sur du plomb. Il faut savoir, pour comprendre les opérations qui vont être décrites, que Delisle préparait sa poudre de projection en laissant séjourner plusieurs mois les ingrédients au sein de la terre. .Avant de procéder aux opérations devant le président de la monnaie, il dut donc commencer par aller prendre dans le jardin du château sa poudre de projection, qui s’y trouvait enterrée dans le sol, et qui était censée y subir la préparation ou la coction considérée par lui comme nécessaire.
HISTOIRE DES TRANSMUTATIONS
Rapport de M. de Saint-Maurice, président de la Monnaie de Lxjon.
« Les épreuves et les expériences qui ont été laites par le président de Saint-Maurice au château de Saint-Auhan, dans le mois do mai 1710, au sujet do la mutation des métaux en or et en argent, sur l’invitation qui lui fut faite par le sieur Delisle, de se rendre audit château pour faire lesdites épreuves, sont en la manière suivante :
« Première expérience. — Le sieur de Saint-Maurice, conduit par le sieur Delisle et M. l’abbé de Saint-Auhan dans le jardin du château, fit, par leur ordre, ôter de la terre d’une plate-bande, sous laquelle était une planche en rond qui couvrait un grand panier d’osier enfoncé dans la terre, dans le milieu duquel était suspendu un fil de fer, au bout duquel était un morceau de linge contenant quelque chose. On fit prendre au sieur de Saint-Maurice ce morceau de linge,lequel ayant été apporté dans la salle du château, le sieur Delisle lui dit de l’ouvrir et d’exposer au soleil sur la fenêtre ce qui était dedans sur une fouille de papier ; ce qui ayant été, M. de Saint-Maurice reconnut que c’était une espèce de mâchefer ou terre noirâtre et grumeleuse, à peu près du poids d’une demi-livre. Cette terre resta exposée au soleil l’espace d’un quart d’heure ; après quoi le sieur de Saint-Maurice enferma le tout dans le même papier et monta avec ses hommes, le sieur Lenohle, son prévôt, et le sieur de Riousse, suhdélégué à Cannes, de M. le Bret, intendant do Provence, dans un grenier où il y avait un fourneau portatif.
« Le sieur Delisle dit au sieur de Saint-Maurice de mettre cette espèce de mâchefer dans une cornue de verre, à laquelle fut joint un récipient ; cette cornue étant sur le petit fourneau, les charbons qui furent mis autour de la cornue furent allumés par les valets do M. de Saint-Maurice. Quand la cornue fut échauffée, le sieur Delisle recommanda à M. de Saint-Maurice de bien observer lorsqu’il verrait précipiter dans le récipient une petite liqueur jaunâtre en forme de mercure, qui fut de la moitié d’un gros pois. 11 recommanda de prendre garde qu’une manière d’huile visqueuse qui coulait lentement ne tombât dans le récipient; à quoi le sieur de Saint-Maurice eut grande attention ; il sépara promptement le récipient d’avec la cornue, lorsqu’il s’aperçut que la première matière était précipi tée au fond do ce vaisseau. Ensuite, sans laisser refroidir cette matière, il la versa promptement sur trois onces du mercure ordinaire
qu’on avait mis dans un petit creuset ; sur quoi ayant jeté deux petites gouttes d’huile du soleil, qui lui fut présentée dans une petite bouteille par le sieur Delisle, il mit le tout sur le feu l’espace d’un miserere, et coula ensuite ce qui était dans le creuset dans une lingotière, et il vit naître un petit lingot d’or en long, du poids d’environ trois onces, qui est le même qu’il a présenté à M. Desmaretz. 11 faut remarquer que, lorsque ce mercure philosophique est refroidi et desséché, puis mis dans une bouteille de verre bien bouchée, il se réduit en poudre, qui s’appelle poudre de projection et qui est noire.
« Seconde expérience. — Elle fut faite avec environ trois onces (le balles de plomb à pistolet, qui étaient dans la gibecière du valet de M. de Saint-Maurice, lesquelles ayant été fondues dans un petit creuset et affinées par le moyen de l’alun et du salpêtre, le sieur Delisle présenta à M. de Saint-Maurice un petit papier et lui dit de prendre, de la poudre qui y était, environ la moitié d’une prise de tabac, laquelle fut jetée par le sieur de Saint-Mamâce dans le creuset où était le plomb fondu; il y versa aussi deux gouttes de l’huile du soleil de sa première bouteille, dont il a été parlé ci-dessus; ensuite il remplit ce creuset de salpêtre et laissa le tout sur le feu l’espace d’un quart d’heure , après quoi il versa toutes ces matières fondues et mêlées ensemble sur la moitié d’une cuirasse de fer, où elles formèrent la petite plaque d’or avec les autres morceaux qui ont été présentés à M. Desmaretz par M. de Saint-Maurice.
(( L’expéi’ience pour l’argent s’est faite de la même manière que cette dernière, à la réserve que la poudre métallique ou de projection, pour l’argent est blanchâtre, et que celle pourl’or est jaunâtre et noirâtre.
« Toutes lesdites expériences attestées être véritables et avoir été faites au château de Saint- Auban, par nous, conseiller du roi en ses conseils, président en la cour des Monnaies de Lyon et commissaire du Conseil, nommé, par arrêt du 5 décembre 1709, pour la recherche des fausses fabrications des espèces, tant en Provence, Dauphiné, que Comté de Nice et vallées de Barcelonnette. A Versailles, le 14 décembre 1710.
« Signé : de Saint-Maurice. »
Avec le rapport précédent, M. de Saint-Maurice envoya au ministre Desmaretz l’or provenant des deux transmutations opérées sous ses yeux par l’alcltiiniste de Cisteron. On avait
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essa3'(‘ à la monnaie de Lyon de frapper des médailles on pièces avec cet or pliilosophique; mais, le métal s’étant trouvé très-aigre, on y renonça, et l’on se contenta d’envoyer au ministre le lingot fabriqué [lar Delisie A Paris, ce métal fut soumis à l’affinage, et l’on en frappa trois médailles, dont une fut déposée au cabinet du roi : « Le carré en sub- « sisteencore au balancier, écrit Lenglet'du Fresnoy en 1762, « et l’inscription porte : Aunm arte factum . Le transport du « cabinet du roi, de Versailles à Paris, ayant mis ce précieux « dépôt dans un grand dérangement, je n’ai pu en donner « une empreinte; mais j’aurai quelque jour occasion de le « faire. «
Les deux rapports adressés au ministre Desmaretz par l’évêque de Senez et le président de la monnaie de Lyon confirmaient, en les précisant, les merveilles attribuées à ralchimiste du Midi. Louis XIV, à qui ces faits furent communiqués, fit commander à Delisie de se rendre, à Versailles. Mais, comme cet imposteur avait lieu de redouter un examen trop attentif, il opposa pendant deux ans toutes sortes de défaites pour se dispenser de paraître à la cour. A la
‘ Le monnayeur de Lyon à qui cet essai avait été confié montrait moins de confiance que son supérieur dans la validité de l’or philosophique. C’est ce que montre la réilexion qui termine son petit Rapport à M. de Saint- Maurice sur l’essai dont il fut chargé. Cette pièce est ainsi conçue :
« Rapport du monnaijeur de la Monnaie de Lyon. — Ou a voulu fondre a dans la Monnaie l’or remis par Monsieur (de Saint-Maurice), et le mettre « on état d’être monnayé : il s’est trouvé si aigre, qu’il n’a pas été possible (( de le travailler. En cet état, je demande à Monsieur (de Saint-Maurice) « s’il trouve à propos que je le fasse passer à l’aflinagc, c’est-à-diro au « départ de rcau-forte.
« A l’égard de l’argent, il s’est trouvé à 1 1 deniers 5 grains et a pro- « (luit 2 écus, 2 dcmi-écus, 5 quarts et 5 pièces de 10, que je me donne (( l’honneur de présenter à Monsieur (de Saint-Maurice).
« Je prends néanmoins la liberté de lui représenter, fondé sur l’expé- « rience et sans aucune prévention, que ces matières philosophiques me K sont extrêmement suspectes, et, cpiand il lui plaira, j’aurai riionnenr « d’en donner des démonstrations tani mécaniques que physiques. »
fin on perdit patience, et l’évêque de Senez sollicita lui-même une lettre de cachet contre son favori. En 1711 , l’alchimiste fut enlevé et dirigé sur Paris. Mais, dans le trajet, les archers chargés de le conduire, sachant à quel homme ils avaient affaire, résolurent de le tuer pour s’approprier la pierre philosophale qu’il portait sur lui. On feignit donc de se relâcher de la surveillance dont il était l’objet, on lui donna lieu de s’enfuir, et l’on tira sur lui au moment où il s’échappait. On fut assez maladroit j^our ne pas le tuer ; il eut seulement la cuisse cassée. En cet état il fut enfermé à la Bastille. Il y demeura un an, refusant toujours de travailler, et. déchirant, dans des accès de désespoir, les bandages de ses blessures. Il finit par s’empoisonner.
Manuel Gaëtano
Don Dominico Manuel Gaëtano, comte de Ruggiero, i\eapolitano, maréchal de camp du duc de Bavière, général, conseiller, colonel d'un régiment à pied, commandant de Munich et major général du roi de Prusse, était, au temps qui nous occupe, un des plus grands seigneurs de l’Europe. La pompe de son nom, la variété de ses titres, le faisaient considérer comme un homme universel. D’où s était levé cet astre ou plutôt cette comète à si longue queue qui, au commencement du dix-huitième siècle, apparut au firmament de la philosophie hermétique?
Dominico Manuel était né à Petrabianca, près de Naples, d’une famille honnête et d’un père maçon. Le nom que nous lui conservons ici est même problématique, car Gaëtano, comme Neapolitano, ne peut être qu’un surnom. Dans sa jeunesse il apprit le métier d’orfévre, ensuite il voyagea en Italie, et ce fut dans ce pays même que, d’après son propre témoignage, il fut initié, en 1695, au secret de l’art transmutatoire. Bien que Gaëtano n’ait point prononcé le nom de
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l’adepte qui l’instruisit, on croit avec assez de fondement que c’était ce même philosophe italien de qui le Provençal Delisle avait tiré sa poudre, c’est-à-dire Lascaris, qui parlait-si bien l’italien dans son voyage avec le conseiller Liebknecht, et qui ne s’était pas encore montré en Allemagne à l’époque indiquée par Gaëtano. Schmieder d’ailleurs nomme positivement ce dernier parmi les jeunes gens que Lascaris employait à sa propagande alchimique.
Ce qui est certain, c’est que Gaëtano avait entre les mains les deux teintures de Lascaris, la teinture blanche pour l’argent et la teinture rouge pour les transmutations en or. Seulement il ne possédait ces deux poudres qu’en très-petite quantité. Ne pouvant donc espérer s’enrichir parle produit direct de ses projections, il voulut atteindre son but par la ruse, le mensonge et l’escroquerie. 11 s’annoncait comme disposé à enrichir tout le monde au moyen des masses de poudre philosophale qu’il promettait de préparer. En attendant, il dépensait fort peu de la sienne, tout juste ce qu’il en fallait pour des expériences auxquelles on n’assistait pas sans payer fort cher. Longtemps il trouva d’illustres benêts qui, pour le voir opérer, lui apportaient beaucoup plus d’or qu’il n’en fabriquait devant eux; il disparaissait ensuite avec la recette.
En quittant l’Italie, le premier pays que Gaëtano visita fut l’Espagne. 11 demeura quatre mois à Madrid et y lit trèsbien ses affaires; car, plus tard, l’ambassadeur espagnol, marquis de Vasto, lui reprocha publiquement à Vienne d’avoir volé quinze mille piastres à son cousin. Cependant il avait donné de si belles preuves de son art dans la capitale de l’Espagne, que l’envoyé de Bavière, le baron de Bauingarten, l’engagea à se rendre à Bruxelles auprès de l’électeur, qui était alors gouverneur général des Pays-Bas. Il le présentait à son maître comme un véritable adepte : l’homme, au surplus, ne devait pas tarder à se recommander luimême par ses œuvres.
L’ALClllMlE ET LES ALCHIMISTES.
Une lois entré, à Bruxelles, chez l’électeur Maximilien-Emmanuel de Bavière, Gaëtano se signala par des transmutations en or et en argent, qui excitèrent l’admiration de la cour et lui valurent une confiance illimitée. Mais il ne se pressa pas d’exploiter ces sentiments ; il avait jeté ses vues sur l’électeur, au bénéfice duquel il voulait, disait-il, déployer le fort et le fin de son art. Il promettait de lui procurer des trésors immenses et de préparer en grand, pour son usage, la teinture rouge. Maximilien avait dans cet aventurier une confiance aveugle ;^il n’éprouvait qu’une crainte, c’était de le voir porter ailleurs sa bonne volonté et ses talents. Pour se l’attacher plus étroitement , il lui accorda les premières places d’honneur à sa cour, avec les titres les plus magnifiques et tout l’argent que le fabricant d’or lui demandait. Il paraît que, sur cedernier chapitre,. les besoins étaient fréquents et les requêtes souvent répétées ; car, en très-peu de temps, Gaëtano soutira à l’électeur une somme de six mille florins.
Pressé enfin de remplir ses promesses, il voulut recourir à la dernière ruse de son sac. Â trois reprises il essaya de fuir, mais il fut toujours rattrapé. Bien convaincu alors qu’il avait eu affaire à un fripon, Maximilien le fit conduire en Bavière et enfermer dans une tour du château de Grimerwald.
Gaëtano fut retenu dans cette prison pendant deux ans, au bout desquels il réussit à s’évader. Il se rendit alors à Vienne, où nous le trouvons en 170-4, sous le nom de comte de Ruggiero. Une projection qu’il fit en présence du prince Antoine de Lichtenstein et du comte de Harrach réussit à tel point, que toute la cour en resta saisie d’admiration. L’empereur Léopold le prit sur-le-champ à son service, et lui donna six mille llorins pour préparer la teinture qui avait servi à cette expérience. Mais, l’empereur étant mort sur ces entrefaites, personne ne réclama ni la teinture ni les six mille florins : tout fut donc cette fois profit sans danger pour ralchimiste.
Gaëtano venait d’ailleurs de trouver un nouveau protre-
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leur, et par conséquent une nouvelle dupe dans la personne de Jean-Guillaume, électeur du Palatinat, qui résidait alors à Vienne. Cet illustre personnage se laissa traiter comme tous les précédents : les mêmes preuves le convainquirent, les mêmes promesses l’aveuglèrent ; l’impératrice veuve se mit elle-même de moitié dans ses illusions. Ruggiero s’était engagé à leur livrer, dans six semaines, soixante-douze millions, offrant sa tête pour garant de ses promesses. Mais le jour même où ce terme expirait, il eut l’esprit de se sauver avec la fille d’un seigneur qu’il fit comtesse de Iluggiero.
En 1705, on le voit paraître à Berlin sous le nom de comte de Gaètano. 11 demandait au roi de Prusse de le protéger contre ses persécuteurs, promettant en retour de lui enseigner son art et d’enrichir le trésor royal. Frédéric I®", que la présence de Lascaris dans ses États avait ramené aux idées alchimiques, ne repoussa pas les propositions de Gaëtano, mais il voulut les soumettre à la décision de son conseil. Aucune opposition ne s’éleva au sein du conseil contre les projets du roi.
Le chancelier üippel, qui se trouvait alors à Berlin, éprouva le désir de faire connaissance plus intime avec le comte Gaëtano. Celui-ci, fort complaisant pour un tel connaisseur, lui montra ses deux teintures; il lui restait encore à peu près un gros de la blanche et un peu plus de la rouge. Sur la demande de Gaëtano, Dippel envoya chercher par son domestique sept livres de mercure. L’alchimiste plaça ce métal dans un flacon de verre qu'il chauffa au bain de sable. Quand le mercure se trouva porté à l’ébullition, il jeta sur le métal un grain de sa teinture blanche, et l’on entendit aussitôt un sifflement aigu. Dès que le bruit eut cessé, Gaëtano, retirant le flacon du feu, le laissa tomber à terre, et Dippel reconnut avec surprise, parmi ses débris, un gros culot d’argent pur. Cette opération, qui n'était qu’un tour d’adroit escamotage, fit du conseiller Dippel un des partisans les plus dévoués de l’adepte.
L’ALClllMlE ET LES ALCHIMISTES.