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Ruggiero ne tarda pas à recevoir l’ordre d’opérer devant le roi. Le prince Frédéric-Guillaume, le comte de Wartenberg, maréclial de cour, et le maiécbal de camp, comte de Wartensleben, furent les témoins des essais. Le jeune prince Frédéric, naturellement très-soupçonneux, surveillait de près Falchimiste. Gaëtano commença par la transmutation du mercure en or. On mit du mercure dans un creuset et l’on chauffa; Ruggiero versa dessus quelques gouttes d’une huile rouge et agita le contenu du creuset. Au bout d’une demiheure, on retira le creuset du feu et on le laissa refroidir. Des orfèvres et des essayeurs de monnaies, que l’on avait fait venir d’avance, examinèrent alors le métal, qui pesait près d’une livre, et reconnurent qu’il consistait en or d’assez bon aloi.

Dans une seconde opération, on changea en argent la même quantité de mercure. Ruggiero opéra ensuite sur une lame de cuivre, dont il convertit en or la moitié. Pour terminer, il lit présent au roi de quinze grains de teinture blanche et de quatre grains de teinture rouge, l’assurant que la première lui fournirait quatre-vingt-dix livres d’argent, et la seconde vingt livres d’or.

Mais, où Ruggiero acheva véritablement de fasciner le roi, ce fut lorsqu’il lui promit de préparer en deux mois huit onces de teinture rouge et sept de teinture blanche; quantités qui devaient produire en tout une somme de six millions dethalers. A partir de ce moment, Ruggiero fut vénéré à la cour comme un envoyé du ciel ; il n’eut point d’autre demeure que le palais du prince royal et fut nourri de la cuisine du roi. Frédéric lui donna solennellement sa parole de l’honorer entre tous s’il tenait sa promesse *.

Gaëtano ne négligeait rien pour se donner toutes les a[iparences d’un adepte en train de procéder à l’opération sur [irème de la préparatiomde la pierre des sages. Il multipliait

Mémoires du baron de VûIIhi'z.

HISTOIRE DES TRANSMUTATIONS

.■^es projections, ayant toujours soin d’opérer en présence de nombreux témoins, afin qu’on [larlât beaucoup de lui. Quelques-unes de ses transmutations étaient fort singulières et témoignaient de sa part d’une merveilleuse habileté de main. Un jour, il changeait en or des florins d’argent sans en altérer ni l’inscription ni l’effigie. Un autre jour, à l’imitation de Delisle, il transformait à volonté des objets de fer en argent ou en or. Mais, de toutes ses expériences, à cette époque, voici l’une des plus curieuses.

Il avait fait la connaissance d’un jeune Berlinois, et avait reconnu que la discrétion n’était point la vertu dominante de son ami. Il le fit entrer un jour dans son laboratoire, afin de le rendre témoin d’une opération sur laquelle il lui r<v commandait le silence, bien certain, d'ailleurs, que ce confident n’aurait rien de plus pressé que d’aller publier en tous lieux ce qu’il aurait vu. Gaëtauo lui exhiba d’abord sa pierre philosophale; c’était une poudre rouge comme du vermillon, nous dit un témoin qui l’avait vue. Sur la main du jeune homme il posa alors une feuille de papier recouverte d’un peu de sable; à côté de ce sable, il mit deux petits grains à peine visibles de sa teinture rouge. Il prit ensuite un llorin qu’il fit chauffer et qu’il plaça, encore chaud, sur la feuille d(‘ papier. Il ordonna alors au jeune homme de fermer la main, de telle sorte i|ue le sable vint recouvrir le florin. Aussitôt, on vit de la fumée s’échapper de la main, rôdeur du soufri' se fit sentir, et le florin se trouva changé en or.

Tous ces tours étaient fort jolis, sans doute, mais ils ne remplissaient pas l’attente du roi, ni l’imporlanti^ piomesse que Ruggiero lui avait faite. De son côté, ce dernier se montrait fort mécontent. 11 avait espéré des présmits consid(‘rables, et, jusque-là, toute la générosité du roi s^tail réduite à l’envoi de douze bouteilles de vieux vin de France. Humilié d’un pareil cadeau, l’artiste se retira une première fois à llildesbeim, et une seconde fois à Stettin. Cependant, des letln‘s de grâce, tin portrait enrichi de diamants et une nomina-

lion au grade de major général l’eurent bientôt ramené. Un jour, le roi lui paraissant en humeur de donner, Gaëtano crut le moment venu d’exploiter ses illusions, et fit la demande catégorique d’une somme de cinquante mil'e thalers pour continuer ses travaux. Un autre jour, §e décidant à céder son secret pour une somme ronde, il demanda mille ducats pour un voyage en Italie.

Tant d'inconséquence éveilla les soupçons. Dans le même temps, le roi recevait de l’électeur palatin le conseil de se méfier de son homme, et une lettre, envoyée de Vienne, lui donnait le même avis. Gaëtano fut pressé plus vivement de tenir sa promesse. 11 tenta alors de s’échapper une troisième fois pour gagner Hambourg; mais on le rattrapa, et il fut enfermé dans la forteresse de Custrin.

Usant de l’excuse traditionnelle des artistes hermétiques placés sous les verrous, Gaëtano se plaignit de ne pouvoir travailler en prison. Pour lui ôter tout prétexte, on le ramena à Berlin. Mais, bien qu’il eût promis de s’occuper immédiatement de préparer sa teinture, il ne fit qu’exécuter quelquesunes de ses projections ordinaires afin de gagner du temps. Tout son but était de trouver une occasion de s’enfuir. Cette occasion se présenta en effet, et Buggiero, s’échappant de Berlin, alla chercher un refuge à Francfort-sur-le-Mein. Mais, le roi de Prusse ayant demandé son extradition, le fugitif fut livré et ramené dans la forteresse de Custrin. Sommé une dernière fois de remplir ses engagements, il paya encore par de belles promesses ou par des essais insignifiants, qui ne laissèrent plus douter qu’il n’eût pris le roi pour sa dupe. Enfin, ayant épuisé toute sa provision de poudre, il devint même incapable de recommencer ses transmutations ordinaires : son crime de lèse-majesté fut ainsi prouvé jusqu’à l’évidence. Aussi Gaëtano était-il déjà perdu lorsqu’on lui fit son procès pour la forme. Beconnu coupable du crime de lèsemajesté, le 29 août 1709, il fut pendu à Berlin. Selon un usage allemand, il fut conduit au supplice covivert d’un ha-

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bit de clinquant d’or, et l’on avait doré le gibet où son corps fut attaché.

La sentence des juges de Berlin a été taxée de sévérité et même de barbarie. Le roi lui-même, qui en avait permis l’exécution, l’apprécia sans doute ainsi lorsque le temps lui eut permis de réfléchir sur cette triste affaire, car il défendit à toute la cour de prononcer jamais devant lui le nom de Gaëtano.

Avec l’histoire de cet aventurier se terminent les récits des principales transmutations métalliques dont nous voulions présenter les particularités intéressantes ou peu connues. 11 serait superflu, nous le croyons, de développer longuement les conclusions à tirer de ces faits. Dans les événements singuliers dont nous avons raconté les détails, il y avait sans doute des motifs suffisants pour établir la vérité de l’alcbimie tà une époque où l’ignorance des phénomènes chimiques livrait forcément les témoins de ces expériences à toutes sortes de surprises et d’erreurs. Mais les connaissances scientifiques de notre époque permettent d’éclaircir le sens de ces faits. Nous avons cru inutile, et il aurait été fastidieux de montrer à chaque fois en quoi ont consisté les ruses ou les fraudes que les adeptes accomplissaient pour faire croire à leur science. Si, dans quelques-uns des événements que nous avons eu occasion de rapporter, la critique demeure un instant hésitante, c’est qu’elle manque de renseignements exacts sur le détail des opérations qui furent accomplies. Mais ces particularités secondaires n’enlèvent rien à la conclusion générale qu’il nous reste à formuler. Le mensonge et la ruse ayant pour mobile le désir de s’élever à la fortune et aux honneurs, cette jouissance singulière que l’homme, en dehors même de tout intérêt, éprouve à trom- • per ses semblables, et qu’il faut bien reconnaître quand riiistoire morale de l’humanité nous en offre de si nombreux et de si étonnants exemples, enfin quelqties erreurs involon-

taires commises de bonne foi, et provenant de l’imperfection de la science de cette époque, c’est'ainsi qu’il convient, selon nous, d’expliquer les prétendus faits de transmutation métallique dont on vient de lire les récits.

L’ALCHIMiE

Atl niX-NEUVlÊMK SIÈCLE

L’ALCIHMIE

AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE

Les vieilles croyances à la pierre philosophale et à la transmutation des métaux sont loin d’avoir disparu, comme on le croit, aux lueurs des premières vérités de la chimie moderne. En dépit des raisonnements et des faits contraires accumulés par la science de notre époque, malgré les tristes et innombrahles déceptions apportées depuis dix siècles aux espérances des faiseurs d’or, les opinions alchimiques sont encore professées de nos jours. Dans plusieurs contrées d(‘ l’Europe, quelques déhris ignorés de la tourbe des philosophes hermétiques continuent à poursuivre dans l’ombre la réalisation du grand œuvre, et parmi les modernes adeptes, il en est plus d’un qui n’hésite pas à trouver dans les principes mêmes de la chimie actuelle, la confirmation de ses doctrines. C’est principalement dans la rêveuse Allemagne que s’est conservée cette race opiniâtre. On a déjà vu qu’une vaste association d’alchimistes, fondée en 1790, a existé en Westphalie jusqu'à l’année 1819, sous le nom de Société hermétiqtie. En 1837, un alchimiste de la Thuringe présenta à la Société industrielle de Weimar une prétendue teinture propre à la transmutation des métaux. On a pu lire à la même époque, dans les journaux français, Uannnnce d’un cours

public de philosophie hermétique, par le professeur B..., de Munich. Enfin aujourd’hui même, on cite dans le Hanovre et dans la Bavière des familles entières qui se livrent en commun à la recherche du grand œuvre.

Mais l’Allemagne n’est pas leseul pays de l’Europe où l’alchimie continue d’être cultivée. Dans plusieurs villes de l’Italie et dans la plupart des grandes villes de la France, on trouve encore des alchimistes. De loin en loin, nous voyons paraître dans la bibliographie française, quelques écrits où les prétendus mystères de l’art sont exposés dans un langage d’une obscurité impénétrable et avec le cortège des symboles traditionnels. Ces livres, dérobés habituellement à la connaissance du public, ne se voient guère qu’entre tes mains des initiés. Les curieux et les amateurs des souvenirs du vieux temps y retrouvent avec délices un arrière-parfum des rêveries du moyen âge.

Entre les villes de la France, on a coutume de citer Paris comme particulièrement riche en alchimistes. Cette observation n’a rien d’exagéré : on peut dire qu’il existe à Paris des alchimistes théoriciens et des adeptes empiriques. Les premiers se bornent à reconnaître pour vraie la donnée scientifique de l’alchimie, les autres s’adonnent aux recherchés expérimentales qui se rattachent à la transmutation des métaux. Un savant assez connu, M. B..., professeur de l’une de nos facultés de province, a pris, dans son Traité de chimie, publié à Paris en 1844, la défense des opi nions herméti- (pies, et il y dit en propres termes qu’il « a quelque espoir de voir réussir l’opération du grand œuvre. » Quant aux chercheurs empiriques, ils ne sont pas rares dans les basfonds de la science, et l’on ne vit pas longtemps dans b^ monde chimique sans se trouver plus d’une fois en rapport avec eux. Pour mou compte, je me suis trouvé assez souvent en contact avec des alchimistes de tout parage, et peut-être trouvera-t-on quelque intérêt au récit des souv(mivsqui m’en sont restés.

L’ALCHIMIE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE

J(‘ l'miueiitais, en 184..., le laboratoire de M. L. .. C’était le rendez-vous et comme le cénacle des alchimistes de Paris. Quand les élèves avaient abandonné les salles après le travail de la journée, on voyait, aux premières ombres du soir, entrei' un à un les modernes adeptes. Rien de plus singulier (jue l’aspect, les habitudes et jusqu’au costume de ces hommes étranges. Je les renconirais (juelquel'ois, dans le jour, aux bibliothèques publiques, courbés sur de vastes in-1'olio; le soir, dans les lieux écartés, près des ponts solitaires, les \ eux lixés, dans une vague contemplation', sur la voûte res]deiidissante d’un ciel étoilé. Us se ressemblaient [)resque tous. Vieux ou Hétris avant l’àge, un méchant habit noir, ou une longue houppelande d’une nuance indélinissable, couvi'ait leurs membres amaigris. Une barbe inculte cachait à demi leurs traits, creusés de rides ]jrol'ondes, où se lisaient les traces des longs travaux, des veilles, des inquiétudes dévorantes. Dans leur parole lente, mesurée, solennelle, il y avait ((uelque chose de l’accent que nous prêtons au langage des illuminés des derniers siècles. Leur contenance, abattue et lière tout ensemble, révélait les angoisses d’espérances ardentes mille lois perdues et mille fois ressaisies avec désespoir.

Parmi les adeptes qui se réunissaient dans le laboratoire de M. L.,., j’avais remarqué un homme jeune encore et dont les dehors m’avaient frappé. Rien, dans ses habitudes ni dans son langage, ne roqq)elait ses mystérieux compagnons. Loin de combattre comme eux, ou de rejeter avec mépris les principes de la chimie moderne, il les invoquait sans cesse, car il avait trouvé le germe de ses convictions alchimiques dans l’étude même des vérités de cette science. Dans les discussions fréquentes qu’il soutenait avec nous sur la certitude des dogmes hermétiques, il ne prenait ses arguments que dans les découvertes des savants de nos jours. Aucun fait scientifique ne lui était étranger, car il avait suivi longtemps les leçons des plus célèbres de nos maîtres; mais la science, cette saine nourriture des esprits, s’était tournée

L’ALCHlMlE ET LES ALCHIMISTES.

chez lui en un poison amer qui altérait les sources des primitives notions. Ces sortes de conférences avaient pour moi un attrait tout particulier, et j’avoue à ma honte que souvent je les prolongeais avec intention, séduit par la singularité de ces discours, où les inspirations de l’illuminé et les raisonnements du savant se confondaient de la plus étrange manière.

C’est vers cette époque que j’eus à soutenir avec mon adepte une discussion étendue sur les principes de la science hermétique. 11 me fit à cette occasion une exposition générale des doctrines de l’alchimie, et passa en revue toutes les preuves historiques que l’on invoque pour les justifier. Cet entretien est encore tout entier présent à ma mémoire, et je le rapporterai ici, car il pourra faire connaître bien des faits négligés ou même à peine soupçonnés aujourd’hui.

Je me promenais vers la fin de la journée au Luxembourg, dans l’allée de l’Observatoire, quand je vis par hasard mon philosophe arrêté près de la grille du jardin. Dès qu’il m’eut aperçu, il vint à moi.

— Eh bien, docteur, dit-il en m’abordant, avez-vous bien médité sur le sujet de notre dernière conférence, et puis-je enfin espérer offrir l’hommage d’une conversion nouvelle à l’ombre du grand Hermès?

— Mon cher philosophe, lui répondis-je, depuis cet entretien, je n’ai eu d’autre pensée que de déplorer qu’un homme de votre talent et de votre âge puisse consumer ses forces à la poursuite d’une semblable chimère.

Il s’arrêta pensif, réfiéchit pendant quelques instants, puis tout à coup il saisit mon bras, m’entraîna rapidement sans rien dire, et me fit descendre dans les allées de la pépinière ; nous nous dirigeâmes vers un banc des bas-côtés de la promenade.

(( —Écoutez, inedit-il, depuis longtempsje forme le projet de développer devant vous toute la série des preuves sur les-

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quelles reposent les croyances alchimiques, et de vous démontrer que nos doctrines, loin d’ètre ruinées par les découvertes de la science du jour, y puisent au contraire leurs plus sérieux arguments. Je vous ai choisi pour le confident officieux de cette profession de foi, car vous m’écoutez habituellement sans laisser paraître ces sentiments de défiance ou de pitié que vos camarades n’essayent pas môme de dissimuler avec nous. Laissez-moi donc, ajouta-t-il en s’animant, laissez-moi vous prouver que ralchimie n’est pas le rêve de quelques cerveaux dérangés, mais qu’elle trouve dans l’essence des choses des fondements inébranlables, et que le jour n’est pas éloigné où la réalisation de son œuvre sublime amènera en même temps avec elle la découverte des secrets les plus élevés de la nature. »

Il était debout, il parlait avec feu. Je compris qu’il était impossible d’éviter la dissertation; je m’assis résigné et il commença.

« Pcrmettez-moi d’abord, me dit-il, de bien marquer le sujet précis des travaux des alcbimistes modernes, et de fixer la limite de leurs rechercbes. Les efforts des adeptes de tous les temps ont eu pour but la découverte du secret agent, connu sous le nom de pierre philosophale. Or, selon les auteurs anciens, la pierre pbilosopbale devait jouir de trois propriétés distinctes. Dans son premier état de pureté, elle réalisait la transmutation des métaux, changeait les métaux vils en métaux nobles, le plomb on argent, le mercure en or, et d’une manière générale transformait les unes en les autres toutes les substances cbimiques. A un degré supérieur de perfection, elle pouvait guérir les maladies qui aflligent l’bumanité, et prolonger la vie bien au delà de ses bornes naturelles; elle portait alors le nom àe panacée universelle. Enfin, à son degré le plus élevé d’exaltation, et prenant alors le nom à’ âme du monde, spirihis mundi, la pierre philosophale transportait les hommes dans le commerce in-

lime des êtres spirituels; elle brisait les barrières qui dél'eiident l’entrée des mondes supérieurs, et nous révélait, dans une contemplation sublime, les mystères de l’existence immatérielle. Telles sont les trois propriétés que les premiers hermétiques ont attribuées à la pierre philosophale.

« Les alchimistes d’aujourd’hui rejettent la plus grande partie de ces idées. Us accordent à la pierre philosophale la vertu de transmuer les métaux, mais ils ne vont pas plus loin. Il est facile de comprendre d’ailleurs comment les anciens spagyriques ont été conduits à prêter ainsi à l’agent des transmutations, des qualités occultes, puisées en quelque sorte aux sources immatérielles. Cette pensée porte l’empreinte et n’est que le reflet des croyances philosophiques de l’époque qui la vit naître. Ce n’est qu’au treizième siècle que l’on a commencé d’attribuer à la pierre des sages la puissance de guérir des maladies et de spiritualiser les êtres physiques. Or vous savez quelles doctrines régnaient alors dans les écoles. L’antiquité philosophique renaissait. On combinait avec la logique d’Aristote les principes de l’école contemplative. Comme aux beaux temps de Pythagore, les mystères des nombres appliqués aux phénomènes physiques, formaient, au mépris du témoignage des sens, le seul fondement des sciences. L’univers se peuplait d’êtres métaphysiques, établissant des liaisons secrètes et de mystérieuses sympathies avec les objets du monde visible. 11 est donc tout simple qu’à cette époque les alchimistes aient enrichi de quelques propriétés surnaturelles l’agent merveilleux, objet de leurs travaux. Mais pour nous, éclairés des lumières de la philosophie moderne, nous condamnons ces aberrations mystiques des anciens âges. Nous répudions la chimère de \w 'panacée universelle, à plus forte raison celle de l’ame du monde, dont la notion est d’ailleurs fort obscure dans le petit nombre de philosophes qui l’ont conçue et développée.

« Tout le dogme alchimique se réduit donc aujourd’hui à admettre qu’il existe une substance portant en elle la se-

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crête vertu de transformer les unes dans les autres toutes les espèces chimiques, ou, pour raisonner sur un objet plus accessible à l’expérience, d’opérer la transmutation des métaux. L’objet de l’alchimie, c’est la découverte de cet agent, que bien des adeptes ont possédé, mais qui maintenant est perdu pour nous. Voilà la question dans toute sa simplicité. Je tenais à bien limiter, en commençant, le terrain de notre discussion, afin d’empêcher qu’elle ne s’égare dès le début sur des chimères abandonnées. Maintenant, en me renfermant dans le cercle des découvertes de la chimie moderne, je vais vous prouver que la transmutation des métaux est un phénomène parfaitement réalisable, et que plusieurs faits de la science actuelle en justifient la donnée. »

En cet endroit, l’adepte s’assit à mes côtés, puis il reprit en ces termes :

i( Avez-vous jamais réfli'cbi à une inconséquence bien singulière, dans laquelle sont tombés les savants de nos jours? Ils reconnaissent que quatre substances simples, l’oxygène, l’hydrogène, le carbone et l’azote, entrent seules dans la composition des corps d’origine organique; mais ils ajoutent que plus de soixante éléments sont nécessaires pour former les combinaisons minérales. Ainsi quatre corps simples suffiraient pour constituer l’atmosphère qui nous environne, l’eau qui couvre les trois quarts de notre globe, toute la création animée qui s’agite à sa surface; et plus de soixante corps devraient se réunir pour composer la masse solide de notre planète. En vérité, c’est mettre bien gratuitement sur le compte de la nature une inconséquence grossière. Ne serait-il pas plus simple de penser à jiriori que ces quatre éléments qui suffisent aux actions moléculaires des produits organiques, suffisent également aux besoins des combinaisons minérales, et qu’à eux seuls ils constituent le fonds des re.v sources matérielles mises en jeu dans notre univers? Nous

arriverions ainsi à ce fameux nombre quatre, au Tetractis de Pythagore, ou Tetragramme. qui jouait un si grand rôle dans les mystères de la Chaldée et de l’ancienne Égypte. Nous serions conduits à retrouver sous d’autres noms les quatre éléments des anciens alchimistes, les quatre éléments des chimistes du dix-septième siècle. Mais, sans aller aussi loin, tenons-nous-en à constater ici cette contradiction choquante qui dépare, de nos jours, la philosophie naturelle. Voilà une .première difficulté, elle est grave, elle est au moins de nature à faire suspendre votre jugement.

« J’arrive à quelques considérations plus précises, parce qu’elles peuvent se passer de toute induction étrangère, et qu’elles sont uniquement empruntées aux découvertes de la chimie moderne.

■« Jusqu’à ces derniers temps on avait pensé que pour dé‘finir un corps et le séparer de tous les autres, il suffit d’indiquer sa composition et ses propriétés ; on admettait que deux substances présentant la même composition chimique sont, par cela même, identiques. Mais si les premiers chimistes avaient posé ce fait comme une vérité fondamentale, de leur côté les alchimistes n’avaient pas cessé de le combattre. La théorie alchimique sur la composition des métaux, professée depuis le huitième siècle, posait en principe que les produits naturels peuvent offrir les plus grandes différences dans leurs caractères extérieurs, bien qu’au fond leur composition soit la môme. Cette théorie établissait en effet que tous les métaux sont identiques dans leur composition, qu’ils sont tous formés de deux éléments communs, le soufre et le mercure, et que la différence de leurs propriétés ne tient qu’aux proportions variables de mercure et de soufre qui les constituent. L’or, par exemple, était formé, selon les alchimistes, de beaucoup de mercure très-pur et d’une petite quantité de .soufre; l’étain, de beaucoup de soufre mal fixé uni à une petite quantité de.mercure impur. En ce qu’elle a de général, cette théorie posait donc en principe que plusieurs substances.

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tout en se confondant par leur composition, peuvent cependant différer entre elles extérieurement et par tout l’ensemble de leurs réactions. A côté d’elle s’élevait la théorie des chimistes, défendant la proposition contraire. Vous savez comment s’est terminé le débat. Les progrès de la science ont apporté à notre époque un éclatant triomphe aux opinions alchimiques. Le perfectionnement de l’analyse des chimistes a permis de reconnaître que les produits minéraux ou organiques peuvent présenter une identité complète dans leur composition, tout en affectant au dehors les propriétés les plus opposées. Ainsi l’acide fulminique qui fait partie des fulminates et des poudres fulminantes, contient rigoureusement les mêmes quantités de carbone, d’oxygène et d’azote, que l’acide cyanique, et il renferme ces éléments unis suivant le même mode de condensation. Cependant les fulminates soumis à la plus faible élévation de température détonnent avec violence, tandis que les cyanates résistent à la chaleur rouge. L’urée, qui fait partie de plusieurs liquides de l’économie animale, présente la même composition chimique que le cyanate d’ammoniaque, et rien n’est plus dissemblable que les caractères de ces deux produits. L’acide cyanhydrique, poison redoutable, ne diffère en rien, par sa composition, du formiate d’ammoniaque, sel des plus inoffensifs. La chimie fournit une foule d’exemples pareils. C’est cette propriété nouvelle de la matière que l’on a décorée du nom élégant à'isomérie.

« Mais cette isomérie que les chimistes accordent aujourd’hui aux corps composés, peut-elle atteindre les corps simples? Les substances réputées élémentaires, les métaux, par exemple, peuvent-ils présenter des cas d’isomérie? Vous voyez tout de suite à quel point avancé nous amène cette question en apparence si simple. Résolue affirmativement, elle lèverait toutes les difficultés théoriques que l’on oppose à la transmutation des métaux. Car, s’il était démontré que les métaux sont isomères, que solis le voile des caractères

L’ALCHlMlE ET LES ALCHIMISTES.

extérieurs les plus dissemblables ils cacbent des éléments identiques dans leur nature, le dogme alcbimique serait justifié, et la transformation moléculaire qui doit s’opérer dans la transmutation d’un métal n’aurait plus rien qui pût nous surprendre. Le fait mérite donc d’être examiné de près.

« Pour établir l’isomérie de deux composés, on les analyse ebimiquement, et l’on constate ainsi l’identité, en nombre et en naturo, de leurs parties constituantes. Mais pour le cas particulier des métaux, ce moyen nous manque, puisque ces corps sont considérés comme simples, précisément parce qu'ils résistent à tous nos procédés d’analyse. Cependantune autre voie nous reste. On peut comparer les propriétés générales des corps isomériques aux propriétés des métaux, et recbercber si les métaux ne reproduiraient point quelquesuns des caractères qui appartiennent aux substances isomériques. Cette comparaison a été faite par le chef éminent de la chimie française, par M. Dumas, et voici le résultat auquel elle a conduit.

« On a remarqué que dans toutes les substances présentant un cas d’isoçaérie, on ti’ouve babituellement des équivalents égaux, ou bien des équivalents multiples ou sousmultiples les uns des autres *. Or ce caractère se retrouve chez plusieurs métaux. L’or et l’osmium ont un équivalent presque identique. Il est rigoureusement le même pour le platine et l’iridium ; et Berzélius a trouvé, ajoute M. Dumas, que les quantités pondérables de ces deux métaux sont absolument les mêmes dans leurs composés correspondants pris à poids égaux. L’équivalent du cobalt diffère à peine de celui du nickel, et le demi-équivalent de l’étain est très-sensiblement égal à l’équivalent entier des deux métaux précédents; le zinc, l’yttrium et le tellure offrent, sous les' mêmes rapports, des différences si faibles, qu’il est permis de les attri-

* On désigne en chimie, sous le nom ^équivalent ou de nombre proportionnel d’un corps simple ou composé, la quantité en poids de ce corps qui doit s’unir à un autre pour former une combinaison.

L’ALCHIMIE AU DIX-NEUVIEME SIECLE

biier à une légère erreur dans l’expérience *. M. Dumas, qui a récemment traité de nouveau cette curieuse question devant X Association britannique, a montré de plus que lorsque trois corps simples sont liés entre eux par de grandes analogies de propriétés, tels, par exemple, que le chlore, le brome et l’iode, le baryum, le strontium et le calcium, l’équivalent chimique du corps intermédiaire est toujours représenté par la moyenne arithmétique entre les équivalents des deux autres.

« Ces rapprochements remarquables ont produit, en Angleterre, une grande impression sur l’esprit des .savants. Us constituent, en effet, une démonstration suffisante de l’isomérie des corps simples. Us prouvent que les métaux, quoi- ([ue dissemblables par leurs qualités extérieures, ne proviennent que d’une seule et même matière différemment arrangée ou condensée. Ur, s’il est vrai que les métaux soient isomères, la première conséquence à tirer de ce fait, c’est qu’il est possible de les changer les uns dans les autres, c’est-à-dire de réaliser les transmutations métalliques.

« La considération des équivalents amène à une autre présomption en faveur de la transmutation des métaux. Un chimiste anglais, le docteur Prout, a fait le premier cettu observation que les équivalents chimiques de presque tous les corps simples sont des multiples exacts du poids de l’équivalent de l’un d’entre eux. Si l’on prend comme unité l’équivalent de l’hydrogène, le plus faible de tous, on reconnaît que les équivalents de tous les autres corps simples renferment celui-ci un nombre exact de fois. Ainsi, l’équivalent chimique de l’hydrogène étant considéré comme l’unité, celui du carbone est représenté par six, celui de l’azote par quatorze, celui de l’oxygène par seize, celui du zinc par trente-deux, etc. Mais si les masses moléculaires qui entrent en action dans les combinaisons chimiques offrent

[)iimas, PliUosophip chimique, pafto. 519.

entre elles des rapports aussi simples, si l’équivalent du carbone est exactenient six fois plus pesant que celui de l’hydrogène, l’équivalent de l’azote quatorze fois supérieur, etc., n’est-ce point là une preuve que tous les .corps de la nature sont formés d’un même principe, et qu’une seule matière diversement condensée produit tous les composés que nous connaissons? Si cette conclusion était admise, elle justifierait le principe de l’isomérie des métaux et donnerait à la transmutation un appui théorique incontestable.

U Le phénomène de la transmutation des métaux n’a donc rien qui soit en opposition avec les faits et les théories qui ont cours dans la science à notre époque. Passons maintenant à l’examen du moyen pratique qui permet d’exécuter l’opération. C’est ici que naissent en foule les objections de nos adversaires ; mais il suffira, pour les détruire, de rectifier l’opinion très-inexacte que l’on se fait universellement de la nature et du rôle chimique de la pierre philosophale.

« Les personnes étrangères à notre art supposent en effet que nous accordons à cet agent précieux un mode d’action tout à fait occulte et en opposition avec les phénomènes habituels. Nous n’admettons rien de semblable. La pierre philosophale ne possède, suivant nous, aucune propriété surnaturelle, et son mode d'action n’a rien qui ne trouve une analogie complète dans les faits ordinaires de la chimie. Portez un instant votre attention sur les phénomènes que l’on réunit sous le nom commun de fermentations. La fermentation, en général, est une opération chimique opérée au sein des produits organiques, par une substance d’une nature inconnue nommée ferment. Ces fermentations, si bien étudiées aujourd’hui dans leurs principaux effets, permettent de comprendre sans peine les transmutations métalliques. En effet, la transformation qui s’opère dans les matières organiques, sous l’influence du ferment, est à nos yeux la parfaite image des changemenis qui peuvent se produire dans les métaux, quand la pierre philosophale est

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mise en contact avec eux. La pierre philosophale, c’est le ferment des métaux ; la transmutation métallique, c’est la fermentation transportée du domaine des corps organiques dans le monde minéral, et accommodée aux conditions propres à ces matières. Dans les métaux fondus et portés à la chaleur rouge, il peut se produire une transformation moléculaire entièrement analogue cà celle que subissent les produits organiques fermentescibles. De même que le sucre, sous l’influence du ferment, se change en acide lactique sans varier de composition, de même qu’il se transforme en alcool et en acide carbonique, les(iuels reproduisent intégralement sa composition : ainsi les métaux, tous identiques dans leur nature, peuvent passer de l’un à l’autre sous l’influence de la pierre philosophale, leur ferment spécial. Si vous rapprochez les phénomènes généraux de la fermentation du fait de la transmutation métallique, vous serez étonné des analogies que présentent entre eux ces deux ordres d’action chimique. Sans doute , il est difficile de se rendre compte de ce qui peut se passer dans l’intimité des métaux sous l’influence de la pierre philosophale; mais l’explication théorique de la fermentation rencontre auprès des chimistes les mêmes difficultés. Personne n’ignore que la fermentation se dérobe à toute théorie scientifique ; dans les réactions ordinaires ; en effet, un corps se combine à un autre, un élément déplace un autre élément et s’y substitue en vertu d’une attraction supérieure; et dans tous ces cas les lois de l’affinité rendent facilement compte du fait. Mais dans les fermentations rien de pareil ne s’observe. Le ferment ne prend lui-même aucune part aux altérations chimiques qu’il provoque, et l’on ne peut trouver, ni dans les lois de l’affinité, ni dans les forces de l’électricité, de la lumière ou de la chaleur, aucune source légitime d’explication de ses effets. On s’étonne de voir les alchimistes accorder à la pierre philosophale la propriété d’agir sur les métaux à des doses infiniment faibles, et assurer, par exemple,

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qu’un grain de pierre philosophale peut convertir en or huit onces de mercure; mais la fermentation nous présente une particularité toute semblable. Le ferment agit sur les matières organiques à dose infinitésimale suivant le terme adopté ; la diastase, par exemple, transforme en sucre deux mille fois son poids d’amidon. Et quand on a vu de ses yeux quelle faible quantité de ferment est nécessaire pour provo- (|uer dans certains cas l’altération d’une masse énorme de matière organique, on trouve un peu moins extravagante l’exclamation de Raymond Lulle : Mare tingerem si mercurius esset.

(( Il n’y a donc rien de mystérieux dans le rôle chimique de la pierre philosophale, et la transformation qu’elle peut provoquer dans les métaux s’explique sans difficulté, quand on la compare à des faits du même ordre, dont nous sommes tous les jours les témoins.

« Ainsi, dans les vérités reconnues parla chimie moderne le dogme alchimique trouve une confirmation satisfaisante. Les hommes qui pendant dix siècles ont appliqué l’effort de leur génie à cette oeuvre admirable n’étaient donc ni des imposteurs ni des fous. Geber, Avicenne, Rhasès, Arnauld de Villeneuve, saint Thomas, Raymond Lulle, Albert le Grand, Rasile Valentin, Paracelse, Van-Helmont, Glauber, Kunckel, Becher, qui ont propagé ces doctrines, et la plupart des grands |)hilosophes du moyen âge, qui les confessaient à l’envi, ne furent point les aveugles jouets de la même folie; ils ne formèrent pas une ligue de mensonges pour tromper l’univers et bercer les hommes d’une chimérique espérance. Tous, ils poursuivaient avec passion un principe aussi clair, aussi irrécusable pour eux, que peut l’être la vérité la plus simple aux yeux d’un savant de nos jours. Quant aux erreurs qui leur sont reprochées avec tant d’amertume, elles furent la conséquence de la philosophie de leur temps. Il me serait bien facile, en effet, de vous montrer, en considérant quelques-uns des prineipi's g(‘U(‘rau\

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de ralcliiinic, que ses longs éeurls ne furent que la suite inévitable des doctriiïes philosophiques du moyen âge.

« Les alchimistes accordaient, par exemple, une certaine im[)ortance à la considération des influences surnaturelles pour l’interprétation des ])hénomènes physi([ues. Selon eux, les [danètes sympathisaient avec les nndaux; les objets exti'rieurs trouvaient dans nos organes de mysti'rieuses correspondances; les êtres matériels nourrissaient des affections morales ; un esprit invisible réglait à la fois les rapports physiques, intellectuels et moraux de toutes les substances créées. Mais au moyen âge, où est le philosophe qui ait aùirement raisonné'? Remontez, pour un instant, les sentiers dù passé philosophique, vous verrez les conceptions aristotéliennes, imprimant leur empreinte sur toutes les branches des connaissances humaines. La médecine, les sciences naturelles et physiques, s’enveloppaient à l’envi de voiles dérobés à l’obscurité de ces doctrines. Comment les médecins au quinzième siècle expliquaient-ils les propriétés des médicaments et, pour prendre un exemple, les vertus nnidicinales du plomb? En considérant que le ()lomh purilie l’or, cl (jue, puisqu’il corrige et guérit les impuretés de l’or, il est propre à chasser les impuretés du corps humain. L’argent était regardé comme le spécifi(iue des maladies du cerveau, parce que l’argent était consacré â la lune, et (|ue le cerveau entretenait, disait-on, des sympathies avec cet astre. C’est â peine si au commencement du dix-septième siècle la pliysi- (|ue ('lle-mème s’est dégagée de ces entraves. N’est-il pas vrai ({u’encore à cette époque les physiciens agitaient avec Boerhaavedes questions comme celle-ci ; « Les images des objets « naturels réfléchis au foyer des miroirs concaves ont-elles « une âme? » Comment doncl’alchimieaurail-elle pusemettre à l’abri des rêveries qui assiégeaient alors toutes les sciences?

« Un des fondements principaux des théories alchimiqu('s consistait dans ce princi[)e que les minéraux ensevelis dans le sein de la terre nais.sent et s(‘ développent comme les

êtres organises. Mais tous les naturalistes, au moyen âge, ont accordé aux fossiles la propriété de s’accroître. « Le soleil engendre les minéraux dans le sein du globe» est un axiome de l’école. Les conséquences tirées de cette loi doivent sembler assez légitimes. Les alchimistes, considérant que l’or est le plus parfait des métaux, étaient convaincus que la nature, en produisant les substances minérales, tend toujours à produire de l’or, \’ enfant de ses désirs. Quand les circon- ’ i stances favorables à la formation de ce métal venaient à manquer, il se produisait des avortons, c’est à-dire les métaux vils. Mais les philosophes ajoutaient qu’il est possible de surprendre les secrets procédés de la nature, de découvrir la matrice cachée qui nourrit, conserve, élabore la semence des métaux, et qu’il est permis, par une chaleur et des aliments convenables, de faire en un clin d’œil ce qui s’exécute dans le sein du globe avec le secours du temps et du feu souterrain. Ce n’étaient là assurément que des spéculations; mais, en les condamnant, on ne frappe que les conceptions philosophiques du moyen âge. Elles respirent là tout entières, car leur caractère essentiel a précisément consisté dans cette perpétuelle tendance à mêler les faits de l’ordre moral à ceux de l’ordre physique, à prêter des affections aux corps bruts, comme à souiller de quelque qualité matérielle la pure essence des êtres abstraits.

« Mon ami, suspendons le blâme, arrêtons sur nos lèvres les paroles de condamnation ou de mépris. Ces hommes tant décriés ont rendu des services que la postérité méconnaît. Leurs travaux ont fourni les premières et les plus solides bases au monument glorieux des sciences que le dix-septième siècle vit s’élever et grandir. Leurs recherches innombrables, leur patience infatigable, l’heureuse loi qu’ils s’étaient imposée de publier les faits qui ne pouvaient servir à l’avancement particulier de leurs vues, ont seules amené ce grand résultat.

« Je ne veux pas entreprendre de justifier tous les actes,

L’ALCHlMlE AU UIX-NEUVIÈMK SIÈCLE.

toutes les pensées des alcliimistes ; cependant il est impossible de ne pas rendre hommage, dans quelques cas, à la justesse de leurs méthodes scientifiques Ils ajoutaient, vous le savez, une extrême importance à appeler au secours de leurs travaux l’intervention du temps. Leurs opérations se prolongeaient des années entières, et quelquefois une expérience inachevée était léguée par un adepte en héritage à son fils. Cette considération du temps, élément si négligé de nos jours, était de la part des alchimistes le signe évident d’une observation exacte et profonde. Il est bien reconnu que la nature réalise, avec le secours du temps , d’innombrables combinaisons que nous sommes impuissants à reproduire dans nos laboratoires, et de nos jours, il a été permis d’imiter quelques-uns de ces produits en faisant intervenir, avec la lenteur des actions, le concours artificiel de l’éleçtricité. Un alchimiste conduisit un jour Cadet Gassicourt dans son laboratoire, et lui montra une petite pierre poreuse et légère, offrant la couleur de l’or. Il avait obtenu ce curieux produit en abandonnant, pendant des années entières, l’eau de la pluie à l’évaporation spontanée, et recueillant la pellicule irisée qui se forme alors à sa surface. Quelle était la nature de cette substance? Utait-ce, comme le pensait l’adepte, un commencement de végétation de l’or par le spiritus mundi qui se concentre dans l’eau exposée longtemps à l’action atmosphérique? Je l’ignore, mais ce que je sais fort bien, c’es que nos chimistes d’aujourd’hui, avec leur manière expéditive de conduire les recherches, n’auraient jamais trouvé ce corps. Dans la célèbre expérience de Lavoisier, suivie avec tant de persévérance, et qui, en fixant la composition de l’air, donna carrière à la plus brillante série de découvertes dont les sciences aient gardé la mémoire, il y avait, croyez-le bien, comme un dernier souvenir des vieilles habitudes et des traditions alchimiques.

« Sous l’empire de la philosophie de notre époque, nous condamnons les tendances mystiques de l’ancienne alchimie

L’ALClIlMIlî: ET LES ALEHIMISTES.

et ses continuelles préoccupations inétapliysiques. Je u’oserais m’élever ouvertement contre cet appel aux lumières de la raison ; cependant j’aperçois encore dans nos sciences bien des faits qui ne s’interprètent que par un recours à des considérations de ce genre. Il est reconnu, en physique, que la force d’un aimant s’accroît d’une manière sensible quand on augmente graduellement sa charge. Quand un barreau aimanté supporte un certain poids de fer, on peut tous les jours augmenter ce poids d’une petite quantiuL jusqu’à une certaine limite, au delà de laquelle toute la masse se détache et tombe. L’aimant éprouve' alors, comme le disent les physiciens, une faiblesse singulière, il ne peut supporter les poids qu’il supportait d’abord, et, pour lui rendre sa force primitive, il faut le charger chaque jour de nouveaux poids ajoutés graduellement et par petites quantités. N’est-ce pas là comme le signe d’une obscure affection morale dans l’une des forces du monde physique?

« Placez un métal oxydable, le cuivre par exemple, en présence de l’eau et de l’air, très-purs tous deux, le métal ne s’oxydera nullement ; mais ajoutez une trace d’un acide quelconque, ou bien faites intervenir l’acide carbonique de l’air, et l’oxydation marchera avec rapidité. C’est cette catégorie très-nombreuse de phénomènes qui porte en chimie le nom A'actio7îs par V affinité de prédisposition. On explique ce fait en disant que l’acide j)rovoque l’oxydation du métal, parce qiCil a de l’affinité pour l'oxyde epii tend « se former. Voilà donc un fait matériel presque métaphysique datis sa production, et que l’on ne peut expliquer que par une théorie métaphysique.

« Il serait facile de multiplier des citations de ce genre, mais je ne veux pas m’égarer au milieu de la subtilité de ces vues. J’ai voulu seulement vous montrer, par ces exemples, combien une condamnation absolue des doctrines de nos [irédécesseurs serait injuste et peu philosophique, et quelle réserve il est sage de s’imposer dans ce jugement.

L’ALCHIMIE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE

« On présenta un jour à Socrate un ouvrage d’IIéraclite d’un style très-profond, mais très-obscur. 11 le lut avec soin, et comme on lui demandait son avis sur cet écrit : « Je le « trouve admirable, dit-il, dans les endroits où je l’entends;

« je crois qu’il en est ainsi pour les parties que je n’ai pu pé- « nétrer, mais il me faudrait plus d’babileté que je n’en ai « pour prononcer sur ces dernières. » Imitez, mon ami, imitez la réserve de Socrate *. »

Ayant ainsi parlé, le philosophe par le feu s’arrêta, fatigué de sa longue harangue. Je profitai de son silence pour répondre brièvement à son apologie de la science hermétique.

« Je vous ai écouté, lui dis-je, avec recueillement, bien que je n’aie entendu aucune considération que vous ne m’ayez déjà présentée bien des fois, aucun argument auquel je n’aie amplement répondu en d’autres occasions. Cependant puisque vous avez voulu instituer ici une sorte de t/Èsjmte, j’essayerai de vous répondre.

« En premier lieu, vous pensez surprendre nos chimistes dans une flagrante contradiction, parce qu’ils admettent que quatre corps simples suffisent pour former tous les produits organiques, tandis ([ue les combinaisons minérales en exigent plus de soixante. Mais la contradiction n’est qu’apparente. Examinez la série de nos soixante corps simples, vous reconnaîtrez que fort peu d’entre eux prennent un rôle actif dans les grandes actions physiques de notre, globe. La liste des substances reconnues élémentaires est longue assun*-

' A titre de oonfirmation de ce qui procède, nous rapportons à la fin du volume (Note IV) une sorte de manifeste hermétique, publié en 1855 par un chimiste, M. Théodore Tiffereau, de Nantes, qui n'a pas craint de soumettre, cette année, à l’Académie des sciences de Paris, ses opinions scientifiques sur la transmutation des métaux et les moyens qui, selon lui, permettent de la réaliser. G’est un document qui nous a paru utile à enregislrer pour l'hisloire scienliliqne de notre époque.

ment, mais le nombre de celles que la nature met en jeu est en réalité fort restreint. Aux éléments qui appartiennent d’une manière plus spéciale aux êtres .organisés ajoutez seulement le chlore, le soufre, le phosphore, le silicium, l’aluminium, le calcium et le fer, vous aurez la série à peu prés complète des corps qui forment le domaine des réactions minérales. Tout porte à penser que l’ordre habituel des grands phénomènes du monde ne serait en aucune façon troublé, si les faibles quantités de platine, d’arsenic ou de zinc, par exemple, que l’on trouve disséminées dans le globe, ne s’y rencontraient pas. Le petit nombre d’éléments qui entrent dans la constitution des composés organiques n’a rien d’ailleurs qui doive nous surprendre. A l’exception du carbone, ces quatre corps sont gazeux; l’équilibre de leur combinaison doit être en conséquence très-facilement détruit, et ils peuvent ainsi suffire à provoquer les mutations, les transformations continuelles qui sont la condition de la vie. Les combinaisons minérales résistent avec plus d’énergie aux influences extérieures, leur stabilité chimique est plus grande, ce qui nécessite le concours d’un plus grand nombre d’éléments; mais en définitive cette différence est assez faible et ne peut à aucun titre être invoquée comme argument.

« Vous prétendez rapprocher des faits chimiques habituels le mode d’action de la pierre philosophale, en nous montrant dans la fermentation un phénomène qui offre quelque analogie avec la transmutation des métaux. On peut, il est vrai, dépouiller ainsi la pierre philosophale des propriétés surnaturelles qu’on lui prête généralement. Mais tout l’avantage s’arrête là. Il n’est permis de voir dans ce rapprochement qu’une belle comparaison, qui d’ailleurs e.st fort ancienne, puisqu’elle remonte à Hortulanus. Car, pour démontrer que l’agent des transmutations participe, en quelque chose, des propriétés des ferments ; pour faire admettre que dans les métaux fondus et portés à la chaleur rouge il peut s’accomplir une modification moléculaire comparable

L’ALCHIMIE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE. 555

à une fermentation, il faudrait commencer par établir l’identité de composition des métaux. Or la théorie alchimique sur l’isomérie des métaux est encore au moins contestable.

« Les arguments que vous invoquez en faveur de la transmutation métallique ne reposent donc sur aucun fondement bien sérieux. Mais je vais plus loin, j’admets un instant avec vous que toutes ces considérations ont une valeur certaine; j’admets^, en particulier, que ces rapprochements remarquables faits par M. Dumas entre les équivalents des corps simples d’une même famille, et cet autre rapport si singulier trouvé par le docteur Prout entre l’équivalent de l’hydrogène et les équivalents de tous les autres corps simples, peuvent autoriser la conséquence que vous ne craignez pas d’en tirer sur l’isomérie des métaux, je dis que, tout cela accordé, la question serait encore bien loin d’être tranchée en votre faveur. En acceptant, en effet, toutes ces. données comme valables, nous serions conduits à la conclusion que voici : « Dans « l’état présent de nos connaissances, on ne peut prouver (( d’une manière absolument rigoureuse que la transmuta- « tion des métaux soit impossible : quelques circonstances « s’opposent à ce que l’opinion alchimique soit rejetée, « comme une absurdité en opposition avec les faits. » Voilà, dans son expression la plus étendue, le seul bénéfice de raisonnement auquel vous puissiez prétendre. Mais, de ce qu’un fait est reconnu ne pas être impossible, il ne résulte nullement que ce fait existe. Nous ne saurions prouver que le plomb ne se changera jamais en or, mais il ne suit point de là que l’on puisse effectuer la mutation réciproque de ces métaux. J’insiste sur cette dernière réflexion, parce qu'elb' me paraît devoir trancher à elle seule le nœud de votre argumentation tout entière. »

« — Ce que vous m’accordez, répliqua alors l’alcbimiste, suffit à la cause que je défends, car si vous reconnaissez que nos théories n’ont rien en définitive qui offense trop le sentiment des chimistes, il suffira, pour que la victoire nous

.soit acquise, de faire voir que des transmutations métalliques ont été exécutées, et que plusieurs personnes ont découvert et possédé la pierre philosophale. Un seul cas de cette espèce suffirait à la rigueur pour cette démonstration. Or les écrits hermétiques sont remplis de ces faits; les narrations qu’on y trouve sont entourées d’ailleurs d’un tel cortège d’impo- •sants témoignages, qu’un auteur moderne, Schmieder, n’hésite pas à déclarer que les preuves historiques suffisent à elles seules pour établir la réalité de notre science et l’existence de la pierre philosophale. Vous partagerez, je l’espère, cette conviction, si vous voulez bien maintenant écouter le récit de ces faits. »

Vous savez, ami lecteur, que, dans l’histoire de l’alchimie, les transmutations métalliques forment un chapitre fort étendu. Aussi, envoyant mon interlocuteur se disposer à entreprendre la longue histoire des exploits des faiseurs d’or, je fus effrayé des proportions qu’allait recevoir notre entretien. J’essayai de réclamer.

— Il est un peu tard, objectai-je timidement.

— Non, dit mon obstiné discoureur, le soleil se couche à peine; je vois encore ses derniers rayons dorer les tours de Saint-Sulpice. Écoutez donc ma démonstration; je ne vous laisserai que converti.

Ici l’adepte entama le récit des transmutations métalli- ((ues. Parcourant successivement les faits de ce genre dont les deux derniers siècles furent les témoins, il me rappela les événements singuliers rapportés par Van Helmont, Helvétius, Bérigard de Pise et le pasteur Gros. Vinrent ensuite les transmutations opérées en 1648 par l’empereur Ferdinand III avec la poudre de Richtausen. Les aventures d’Alexandre Sethon et celles de Michel Sendivogius, son héritier et son élève, furent longuement racontées. Passant de là au dix-huitième siècle, mon alchimiste cita d’abord la transmutation attribuée au Suédois Payküll. 11 aborda en-

L’ALCHIMIE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE

suite la vie mystérieuse de Lascaris. Les merveilles que l’on attribue aux émissaires de cet adepte ne furent point oubliées; Bôtticher, Delisle, furent ici cités avec honneur. En un mot, mon interlocuteur n’oublia rien dans cette revue de.'< hauts faits de la science transmutatoire.

« Voilà donc, reprit l’adepte terminant enfin sa longue exposition historique, une série d’événements qui démontrent qu’à différentes époques plusieurs personnes ont possédé le secret de la transmutation. Mais il existe une autre catégorie de preuves qui n’est pas à négliger ici, et que je vous présenterai en terminant. Je veux parler des richesses considérables que l’on a toujours vues entre les mains des personnes qui ont possédé la pierre philosophale. L’histoire nous fournit sous ce rapport des faits contre lesquels il serait difficile d’élever des objections raisonnables.

« Tous les écrivains hermétiques assurent que Raymond Lulle, prisonnier d’Edouard 111 à la Tour de Londres, y fabriqua pour six millions d’or qui servirent à frapper les nobles à la Rose. En France, Nicolas Flamel trouva en 1382 le secret de la projection, et cet homme, jusque-là pauvre copiste, vivant à grand’peinedu produitdeson travail, se montn' tout à coup à la tête d’immenses richesses. Il fonde à Paris quatorze hôpitaux, bâtit trois chapelles, relève sept églises qu’il dote magnifiquement. A Pontoise, lieu de sa naissance, il fait tout autant de fondations pieuses. En 1742 on distribuait encore aux pauvres de Paris les aumônes qu’il avait instituées par son testament. On s’est beaucoup occupé de trouver l’origine des richesses de Flamel ; mais les écrivains qui ont élevé ces doutes, tels que Gabriel Naudé et l’abbi' Villain, n’ont entrepris leurs recherches que deux ou trois siècles après sa mort. Or il est bon de savoir que du vivant de Nicolas Flamel, l’origine de sa fortune ayant paru suspecte, le roi Charles VI fit dresser à ce sujet une enquête par un maître des requêtes, le sieur Cramoisi. Nul ne peut dire

ce qui en résulta ; mais dès ce moment Flamel ne fut plus inquiété.

« L’alchimiste anglais George Ripley fit présent de cent mille livres d’or aux chevaliers de Rhodes, lorsque l’île fut attaquée par les Turcs en 1460.

(( Gustave-Adolphe, roi de Suède, en traversant laPoméramie, reçut, à Lubek, d’un prétendu marchand, cent livres d’or qui furent converties en ducats portant les signes de leur origine hermétique. A la mort de cet inconnu, on trouva chez lui une fortune de plus d’un million sept cent mille écus.

« On ne peut regarder que comme des productions alchimiques les dix-sept millions de rixdales que laissa l’électeur Auguste de Saxe, en 1580, car ce prince est connu pour avoir fait plusieurs fois la projection de ses propres mains.

« Les quatre-vingt-quatre quintaux d’or et les soixante quintaux d’argent que l’on a trouvés, en 1612, dans le trésor de l’empereur d’Allemagne, Rodolphe II, avaient aussi la même origine. Parmi les princes de l’Empire, Rodolphe II a été le partisan le plus outré de la science hermétique. Vers la fin de son règne, la plupart de ses actes furent inspirés par ses prédilections pour l’alchimie. Tout son entourage était spagyrique. Ses laquais mêmes n’étaient que des alchimistes, compagnons de ses travaux. La maison de son médecin, Thaddœus dellayec, était ouverte à tous les artistes ambulants qui, avant d’être admis en sa présence, venaient, par des épreuves convenables, se faire reconnaître et accréditer comme adeptes ; et le poète de la cour, l’Italien Mardochée de Relie, n’avait d’autre occupation que de célébrer en rimes allemandes les exploits des artistes qui fréquentaient la cour de Prague.

« J’ajouterai enfin, pour clore dignement cette liste, que les richesses que le pape Jean XXII a laissées à sa mort en 1 334 ne peuvent être que le résultat de ses pratiques alchimiques. Le comté d’Avignon, où résidait le saint-siège, n’avait avant cette époque qu’un revenu assez modique, et les papes pré-

L’ALCHIMIE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE

cédents n’avaient pas brillé par leur opulence. Dans le trésor de Jean XXII on trouva vingt-cinq millions de florins. La source de cette fortune s’explique aisément quand on sait que ce pape est compté parmi les écrivains alchimiques, et que, dans la préface de son Ars transmutatoria, on indique qu’il a fait travailler à Avignon à la pierre philosophale, et qu’il a fabriqué deux cents lingots d’or pesant chacun un quintal *. En vain vous m’objecteriez que le pape Jean XXII est lui-même l’auteur de la bulle : Spondent pariter quas non exibent, fulminée par le saint-siège contre les alchimistes. Cet argument n’aurait guère plus de valeur que celui qui consiste à dire que les préceptes que le pape a donnés dans son Ars transmutatoria, pour fabriquer de l’or, sont dépourvus de bon sens. C’était là autant de moyens que le pape imaginait pour détourner de sa tête pontificale lesoupçon d’hermétisme. C’était la ruse du larron qui crie ; Au voleur!

« Je m'arrête. Il m’eût été facile d’étendre davantage la série de ces preuves historiques ; mais j’ai voulu m’en tenir aux faits le plus généralement connus, à ceux qui se justifient par des documents authentiques. » ^

Tel fut le discours de mon alchimiste, et l’on comprendra qu’après une exhibition historique de cette force, on ne pouvait sans déshonneur rester muet. J’essayai donc une courte réplique.

« Vous venez, répondis-je, de rappeler la plupart des événements que l’on a coutumè d’invoquer en faveur de la réalité de l’alchimie. Je ne ferai nulle difficulté d’avouer qu’il y ait là plus d’une circonstance de nature à déconcerter un moment l’esprit. Mais je ne dirai certes rien de bien merveilleux, en affirmant que tous ces faits manquent absolument

* Ars transmutatoria, ouvrage apocryphe traduit en français en 1557. et que les alchimistes ne craignirent pas d’attribuer au pape, pour se venger des mesures sévères que Jean XXII avait dirigées contre eux.

des moyens de' contrôle que la critique philosophique est en droit d’exiger en pareille matière. Si l’autorité du témoignage humain est acceptable sans réserve pour les faits communs qui ne demandent, pour être constatés, qu’un esprit libre et des sens fidèles, il en est tout autrement quand il s’agit d’établir la certitude d’un fait physique ou d’un résultat scientifique. Un semblable sujet réclame des vérifications d’une autre nature et qui, dans l’espèce, font absolument défaut. En admettant d’ailleurs tous ces événements comme avérés, il resterait à comprendre comment une découverte semblable, si elle a été faite une fois, a pu jamais être perdue. Laissez-moi ajouter cependant que la véritable réponse à vos arguments historiques, la raison victorieuse n’est pas là ; elle se trouve très-clairement contenue dans deux ou trois ouvrages, que les adversaires de l’alchimie n’ont cessé d’opposer à ses progrès. Dans V Explicatio , de Th. Éraste, dans le Mundus siibterraneus, du père Kircher, et dans la dissertation de l’académicien Geoffroy, sur les supercheries concernant la pierre philosophale, présentée en 1722 à l’Académie des sciences de Paris, on trouve la clef de tous ces prétendus mystères. Ces écrits nous donnent une explication très-rassurante des événements étranges qui, jusqu’au milieu du siècle dernier, ont entretenu les croyances aux opérations hermétiques. On y voit par quelle incroyable série de fraudes, de supercheries, de tours d’adresse de tout genre, les souffleurs ont su tromper pendant dix siècles la créduliL' de leurs contemporains.

« Il faut prendre garde, dit Geoffroy, à tout ce qui passe « entre les mains de ces sortes de gens. » En effet, les alchimistes opérateursontpoussé jusqu’à ses dernières limites l’art de tromper les hommes. Le mercure qui se transformait en or sous les yeux d’une assemblée ébahie était déjà chargé d’une certaine quantité du métal précieux; au lieu de mercure pur, on employait un amalgame d’or qui diffère très-peu par son aspect physique du mercure ordinaire. Le métal vo-

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latil placé dans le creuset disparaissait par l’action de la chaleur, et laissait apparaître l’or. Le plomb qui se changeait en argent ou en or n’était souvent autre chose qu’un lingot d’argent ou d’or enveloppé de plomb. Les creusets dans lesquels les opérations s’exécutaient étaient presque toujours préparés d’avance. Dans un double fond, on plaçait de l’or ou une composition aurifère décomposahle par la chaleur; ©3 double fond était adroitement dissimulé par une pâte faite de gomme et de terre de creuset. La chaleur détruisait la matière organique, et le métal précieux venait ainsi se mêler aux matières mises en expérience. Quelquefois on introduisait de l’or ou de l’argent dans les creusets, en agitant les métaux fondus avec une baguette de bois creuse qui renfermait, dans sa cavité intérieure, de la poudre d’or ou d’argent ; le bois, en brûlant, déposait la poudre d’or dans le creuset. D’autres fois on remplissait de poudre d’or ou d’argent une petite cavité creusée dans du charbon et cachée par de la cire noire. Ce charbon servait à recouvrir le creuset, et la cire, venant à fondre, laissait tomber la poudre d’or ; ou bien on imbibait de dissolutions d’or et d’argent du charbon pulvérisé que l’on jetait dans le creuset comme un ingrédient nécessaire. Tl y avait d’ailleurs mille manières de mêler les métaux précieux à l’état d’oxydes ou de chaux, suivant le terme de l’époque, et n’offrant dès lors aucun aspect métallique, avec les différentes substances einplovées dans l’opération. S’il s’agissait enfin de changer en or une médaille d’argent ou de plomb, on la blanchissait au mercure, on la présentait dès lors comme de l’argent ou du plomb, et, en l’exposant à l’action de la chaleur, le mercure, en s’évaporant, laissait apparaître l’or. Il est bien entendu que dans ces dernières opérations, un peu d’escamotage venait à propos, et qu’il n’était pas mal de substituer une médaille ainsi préparée à une autre médaille de plomb ou d’argent que l’assemblée avait examinée tout à son aise.

« Ce sont là, assurément, des tours fort grossiers et en ap-

parence faciles à démasquer. Mais ce qui fait coinpi : ndre la très-longue impunité de ces manœuvres, c’est la profonde ignorance dans laquelle on a vécu jusqu’au dix-septième siècle sur l’interprétation des phénomènes chimiques. La métallurgie était assez imparfaite à celte époque, pour que l’on fût inhabile à reconnaître dans un métal vil des traces d’un métal précieux, et il y a dans l’histoire de la chimie plus d’un exemple curieux de semblables erreurs. Ce n’est qu’au commencement du dix-septième siècle que tous les chimistes ont bien connu le faitde la dissolution des métaux dans les acides. Ainsi, avant Tannée 1600, fort peu de personnes ont soupçonné que le cuivre existât dans le vitriol bleu, et souvent les alchimistes ont présenté comme une transmutation du fer en cuivre la précipitation du sulfate de cuivre par une lame de fer. Paracelse et Libavius citent ces transmutations en toute confiance. Aussi les teintures pbilosopbales des alchimistes n’étaient-elles souvent que des dissolutions d’or ou d’argent dans des liqueurs acides ; et Ton présentait les dorures superficielles ainsi produites comme un acheminement à une transformation plus complète.

« 11 serait donc facile, en rapprochant de la plupart de vos narrations les faits rapportés par Thomas Éraste , le Père Kircher et Geoffroy, de montrer par quels artifices précis furent exécutées, dans ces divers cas, les transmutations dont vous avez rapporté les détails. Cependant ce moyen avan cerait peut-être assez mal la question, entre nous, car tout pourrait se réduire à une affirmation d’une part et à une négation de l’autre. Il est une voie plus courte. Elle consiste à rappeler les événements si nombreux dans lesquels la fraude a été dévoilée par Taveu des adeptes eux-mêmes. Bien souvent, en effet, les charlatans alchimistes, après avoir mené à bien quelque tour de leur métier, se hâtaient de se mettre en sûreté, et, une fois certains de l’impunité, procla»maient hautement leur fourberie en riant à leur aise de la crédulité de leurs victimes.

L’ALCHlMiE AU DIX-NEUVIEME SIEULE. ÔGl

« L'a certain Daniel, de Transylvanie, mystifia de cette manière le grand-duc de Toscane, Cosme I". Ce charlatan, qui joignait à son titre d’alchimiste la qualité de médecin, vendait aux apothicaires de Florence une poudre appelée us^ifur, qui était connue comme remède universel. Il fahriquait laimôme ce médicament, dans lequel il faisait entrer une certaine ([uantité d’or. Seulement, pour ne pas se ruiner dans la spéculation ([u’il méditait, il avait soin, parmi les médicaments qu’il faisait prendre chez les apothicaires par ses malades, de prescrire toujours Vtisufii7\ et comme il préparait ensuite lui-même les médicaments à l’aide des drogues qu’on lui apportait, il avait soin de garder pour lui le précieux usufur, ce qui était une manière ingénieuse de rentrer peu à peu dans ses avances. Quand sa réputation fut bien établie à Florence, il alla trouver le grand-duc, et s’offrit à lui enseigner l’art de faire de l’or. C’est avec le fameux usufur qu’il opérait. Le grand-duc envoya lui-même prendre ce médicament chez les apothicaires de la ville, et l’opération réussit comme on le devine. Cosme 1“ paya cette belle invention vingt mille ducats. Mais bientôt le médecin fut pris d’un vif désir de voyager ; il demanda la permission d’aller parcourir la France. Une fois à l’abri, il écrivit sans plus de façon au grand-ducpourrinformerdu mauvais tour qu’il lui avait joué.

(( L’aventurier Delisle, dont vous avez parlé, se servait de procédés moins compliqués. 11 transformait en or de petites masses de plomb ou des médailles d’argent, en faisant usage du procédé bien connu du blanchiment par le mercure. Mais l’opération qui lui servait surtout à émerveiller la Provence consistait à changer en or des clous de fer. Pour jouer ce jeu, il fahri(juait un clou d’or et le recouvrait d’une légère couche de fer, de manière à le faire passer pour un clou ordinaire. En plongeant ensuite l’objet, ainsi préparé, dans sa prétendue teinture, qui ii’était auti'e chose qu’une liqueur acide, il dissolvait la couche superficielle de fer, et l’or apparaissait. La triste fin de cet aventurier ne montra

5t)2 L’ALCHIMIE ET LES ALCHIMISTES.

que trop d’ailleurs qu’il avait pris pour dupes la province ri la cour.

« La fin tragique de Delisle n’est pas la seule ([ui ait dévoilé les coupables manœuvres des souflleurs.

« Sous Louis Xlll, un nommé Dubois faisait grand bruil à Paris par ses transmutations. C’était un aventurier qui, après avoir longtemps voyagé comme médecin dans le Levant, se fit capucin et se rendit en Allemagne, où il jeta le froc pour embrasser la religion réformée. De retour en France, il se maria sous le nom de sieur de la Meülerie. Il assurait que la pierre pbilosopbale dont il faisait usage provenait de Nicolas Flamel ; il prétendait l’avoir trouvée dans l’héritage de son oncle, arrière petit-fils du médecin Perrier, neveu lui-même de Pernelle, femme de Nicolas Flamel. Dubois se vantait, de plus, de connaître la manière de préparer cette poudre. Ces faits arrivèrent à l’oreille de Richelieu, qui fit arrêter ralchimiste, et lui intima l’ordre de répéter ses expériences devant le roi. En présence de Louis Xlll et du cardinal, Dubois changea en or une balle de mousquet que l’on alla prendre dans la giberne d’une sentinelle. Le roi s’empressa d’anoblir cet habile homme; il fit plus, il le nomma président des trésoreries. Mais Richelieu se montra plus exigeant ; il commanda à Dubois de lui communiquer son secret. Sursoit refus, le nouveau président fut jeté en prison, et l’on instruisit son procès. Comme il refusait encore de s’expliquer, on lui donna la question. Ainsi pressé, le malheureux dicta quelques procédés qui, immédiatement essayés, furent reconnus faux. N’obtenant rien de plus, le cardinal furieux le renvoya au tribunal, qui le condamna comme magicien et le fit pendre.

« On a beaucoup parlé en Angleterre, à fa fin du siècle dernier, des circonstances qui amenèrent le suicide de Price. James Price était un chimiste distingué, mais il eut le malheur de s’occuper d’alchimie, et se vanta bientôt de posséder la pierre philosophale. A Londres, il fit sept ou huit fois des

L’ALClllMIE AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE. 56.’^

tran?;mutatio)is pubru[u<'s. Il fit imprimer les procès-verbaux lie ses expérienc(‘s, et le roi d’Augleterre fut curieux de possi'der les lingots d’argeut que ralcbimiste avait fabriqués. Mais la Société' royale de Londres, dont l'rice faisait partie, >’('mut de cette affaire. Le chimiste fut sommé de répéter ses expériences devant une commission prise dans la sociéti' royale. Il refusa longtemps de comparaître, alléguant que sa provision de piei're pbilo.sopliale était épuisée, et qu’il fallait beancoiqi de temps pour en préparer d’autre. Cependant il finit par se mettre à l’œuvre, et manrpia l’opi'ratiou. Renié de ses amis, poussé à bout de toutes manières, il s’empoisonna.

« Assez longtemps avant ce dernier événement, l’alchimiste Honnaüer n’avait pas été plus heureux. II avait réussi à tromper le duc de Wurtemberg ]iar un procédé fort simjile, comme vous allez le voir. Le duc faisait lui-même l’opération avec les matières indiquées par Honnaüer; quand le creuset était chargé et l’expérience disposée, pour éviter tout soupçon de fraude, il faisait sortir tout le monde du laboratoire et emportait la clef. Mais l’alchimiste avait eu la précatition ingénieuse de faire cacher un petit garçon dans une caisse. Quand le laboratoire était dé.sert, l’enfant allait tout bonnement mettre de l’or dans le creuset, puis il regagnait sa cachette. Le prince était d’autant plus impatient de voir réussir ces expériences (ju’il avait déjà dépensé plus de .soixante mille livres avec son alchimiste. Par malheur, un curieux éventa la ruse. Comme vous le savez, les princes allemands n’entendaient pas raillerie sur ce chapitre. Le philosophe par le feu fut pendu au gibet doré. »

Pendant cette dernière partie de no’tre conversation, mon interlocuteur était distrait et agité ; il laissait paraître des signes visibles d’impatience. Enfin il se leva :

— Écoutez, me dit-il, vous avez lu peut-être quelques écrits alchimiques, mais seulement, je le crois, en curieux

empressé de recueillir quelques faits qui vous semblaient piquants. Ce n’est pas ainsi que l’on arrive à la vérité ; on ne la trouve qu’avec la volonté sérieuse de la chercher.

En disant ces mots il tira de sa poche, avec toutes les marques de respect imaginables, un vieux livre qu’il me pr(>senta ;

— Tenez, dit-il, je vous confie cet écrit; il renferme les vérités de notre art, exposées avec la plus grande simplicité. Lisez-leavec soin, et surtout, ajouta-t-il, en posant le doigt sur la première page du livre, méditez bien la sentence qui orne le’ frontiscipe.

Ayant dit, mon philosophe se retira à pas lents. Pendant qu’il s’éloignait je me Inâtai d’examiner le précieux ouvrage qu’il m’avait remis. C’était l’un de ces innombrables écrits que nous ont laissés les alchimistes, et il n’était ni plus clair ni plus raisonnable que les autres. Mes yeux se portèrent sur la fameuse sentence qu’il avait recommandée à mon attention. C’idait la maxime du Liber mntus :

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