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CHAPITRE III

PREUVES INVOQUÉES PAR LES ALCHIMISTES A l’aPPUI DE LEURS DOCTRINES.

Passons à l’exposition des preuves que les alchimistes invoquaient en faveur de leurs doctrines. Ces preuves étaient déduites de la théorie, tirées des faits d’expérience, ou empruntées à des témoignages historiques.

Le principe établi depuis Geher sur la composition des métaux, l’opinion généralement admise sur leur mode de génération, sont le fondement théorique de l’alchimie. Si les métaux sont d’une composition uniforme , on peut, comme nous l’avons dit, espérer, à l’aide d’actions convenables, les transformer les uns dans les autres. Beaucoup d’auteurs comparent ce phénomène à la fermentation organique; la pierre philosophale jouant, selon eux, le rôle d’un ferment, provoque dans les métaux une modification analogue à celle que le ferment excite lui-même dans les produits organiques. La comparaison est belle et l’idée plausible. Plusieurs procédés donnés par divers auteurs pour la préparation de la pierre philosophale se règlent sur cette sorte de fermentation des métaux , et c’est encore là l’argument qu’invoquent de préférence les partisans que l’alchimie conserve de nos jours.

Les faits d’expérience que les alchimistes présentaient à l’appui de leurs opinions étaient fort nombreux. Ils étaient vrais presque tous, l’interprétation seule en était vicieuse. Ces faits varièrent d’ailleurs aux diverses époques de la .■science.

Dans l’origine, les modifications que subit la couleur des inétaux sous l’influence d’un grand nombre d’actions chi-

miques, furent considérées comme des indices de transmutation. Le cuivre exposé à l’action des vapeurs d’arsenic, prend une couleur blanche; traité par l’oxyde de zinc ou la cadmie, il revêt une belle teinte jaune d’or. Ces altérations de couleur furent longtemps regardées comme une transmutation partielle. Au treizième siècle, par exemple, saint Thomas d’Aquin nous dit dans son Traité de l'essence des minéraux : « Si vous projetez sur du cuivre de l’arsenic blanc sublimé, vous verrez le cuivre blanchir ; si vous ajoutez alors moitié d’argent pur, vous transformerez tout le cuivre en véritable argent. » Par cette opération, le cuivre prend en effet une couleur d’un blanc éclatant, mais cette modification est due à la formation d’un alliage d’arsenic, d’argent et de cuivre, et non à une transmutation.

On reconnut plus tard que le changement de couleur d’iin métal n’est point l’effet d’une transmutation ; mais on découvrit en même temps d’autres phénomènes qui, à leur tour, mal interprétés, vinrent fournir un appui nouveau aux espérances des faiseurs d’or. Parmi ces faits, on doit citer surtout les précipitations métalliques. Quand on plonge une lame de cuivre dans la dissolution d’un sel d’argent, le cuivre se recouvre aussitôt d’une couche d’argent; dans une dissolution d’un sel de cuivre, le fer est immédiatement revêtu d’une couche de cuivre; les dissolutions de mercure blanchissent un grand nombre de métaux et leur donnent un aspect argenté, etc. Or, les chimistes ont ignoré jusqu'au commencement du dix-septième siècle que les sels renferment souvent des métaux parmi leurs éléments. On ne soupçonnait pas alors que les substances métalliques peuvent exister en dissolution dans un liquide. Les précipitations métalliques étaient donc regardées comme de véritables transmutations, ou comme des transmutations partielles que l’art pouvait perfectionner. Personne, par exemple, n’a compris, jusqu’aux premières années du dix-septième siècle, que le vitriol bleu est un composé de cuivre, et qu’une dis-

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solution de ce sel n’est, à proprement parler, que du cuivre dissous. Aussi le dépôt de cuivre que l’on obtient en plongeant une lame de fer dans une semblable liqueur, est-il donné comme une preuve sans réplique de la transmutation du fer en cuivre par Paracelse et Libavius.

Une circonstance qui a pu contribuer beaucoup à accréditer les croyances aux faits de transmutation, et à faire considérer comme à l’abri de tous les doutes les opérations au moyen desquelles les artistes hermétiques savaient produire de l’or, c’est l’imperfection des procédés employés à cette époque pour l’analyse des alliages précieux. Jusqu'au milieu du seizième siècle, on s’est borné, dans les hôtels monétaires, <à ' analyser les alliages d’or et d’argent par l’ancien procédé du cément royal ou par le sulfure d’antimoine*. Le cément royal était un mélange de sel commun , de vitriol (sulfate de fer ou de cuivre), de nitre et de briques pilées'^. Ce mélange, par une suite de réactions que l’on peut analyser sans peine, donnait naissance à de l’acide chlorhydrique et à du chlore qui formait avec l’argent un chlorure fusible, tandis que l’or demeurait inaltéré. Le sulfure d’antimoine, qui fut presque exclusivement en usage au moyen âge, effectuait la séparation de l’or en formant avec l’argent un composé fusible et qui résistait à la chaleur, tandis que l’or restait à l’état métallique. L’or devait ensuite être soumis à une calcination dans un creuset, afin de le débarrasser de l’anti-

1 Recherches sur la métallurgie des anciens, par L. Savot, chap. vin dans le Recueil des anciens minéralogistes de France, par Gobet, 1779, l. II.

® Ce cément royal était déjà connu des Romains. Pline nous dit, en elfet, en parlant de l’exploitation des mines d’or en Espagne: « On place l’or avec deux parties de sel commun, trois parties demysi (sulfate de fer ou de cuivre), et, de nouveau, deux parties d’un autre sel (sans doute le nitre) et une partie d’une pierre appelée scliisle (terre argileuse) : alors le mélange s’empare de tout ce qui est étranger à l'or, et celui-ci demeure pur ; Torretur aurum cum salis gemino pondéré, triplici myseo, et rursum cum duohus salis portionibus et una lapidis quem schiston rocant. »

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moine qui s’était en partie combiné avec lui pendant la première opération. Pour cela, on dirigeait, à l’aide d’un soufflet, un courant d’air à la surface du métal fondu, afin d’en chasser l’oxyde d’antimoine à mesure qu’il prenait naissance. Or, ces deux moyens d’analyse étaient fort imparfaits, et il dut arriver bien des fois que l’or alchimique, c’est-à-dire l’or obtenu pendant les opérations des artistes hermétiques, fut considéré par les essayeurs publics et les maîtres de monnaie comme de l’or pur, bien qu’il fût altéré par la présence d’une quantité notable d’argent. Si, en effet, dans un alliage d'or et d’argent, la quantité de ce dernier métal n’est pas trop élevée, on conçoit que la présence de l’or en excès puisse défendre l’argent de l’action chimique des réactifs employés pour faire reconnaître sa présence. Nous n’hésitons pas à croire qu’une partie des transmutations de l’argent en or qui furent exécutées avant le seizième siècle, et que les auteurs de ces expériences présentaient souvent de bonne foi, peuvent s’expliquer par la formation d’un alliage d’or et d’argent, imitant par sa couleur l’aspect de l’or, et résistant comme lui à l’action des procédés docimastiques alors en usage.

Au commencement ou au milieu du seizième siècle, on substitua l’eau forte (acide azotique) au sulfure d’antimoine pour l’analyse des alliages d’or et d’argent. Mais ce procédé, bien que de beaucoup supérieur aux deux précédents, a pu encore donner prise à certaines erreurs. Tous les chimistes savent que l’acide azotique n’attaque pas un alliage d’or et d’argent, lorsque l’or y figure dans une proportion un peu élevée. Aussi, dans l’analyse des alliages du commerce, eston obligé, pour éviter toute erreur, d’augmenter artificiellement la quantité d’argent existant dans l’alliage : on ajoute à l’or examiné trois fois son poids d’argent ; de là le nom d'inquartation , pour cette partie des opérations du départ. Si l’on négligeait cette précaution, l’acide azotique resterait sans action dissolvante sur l’argent con-

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tenu dans l’alliage, ou ne produirait qu’une action incomplète. A une époque où ce l'ait remarquable était encore ignoré, on a pu commettre un grand nombre d’erreurs dans l’analyse des alliages précieux, et souvent considérer comme de l’or pur des lingots d’or alchimique qui contenaient cependant une quantité notable d’argent.

Une autre catégorie de faits a encore servi à entretenir longtemps les croyances alchimiques. Dans un grand nombre d’opérations sur les métaux vils, on croyait voir se former de toutes pièces de l’argent ou de l’or. L’erreur provenait de ce que les matières employées renfermaient de petites quantités de ces métaux précieux, que l’état actuel des connaissances chimiques n’avait pas permis de déceler. On trouve dans la Somme de perfection de Geber, un exemple assez curieux de cette erreur :

« J’ai vu, dit Geber, des mines de cuivre dans lesquelles de petites parcelles de ce métal furent entraînées par un courant d’eau qui parcourait la mine. Cette eau ayant tari, les parcelles de cuivre denieui’èrent trois ans dans du sable sec. Je reconnus, au bout de ce temps, qu’elles avaient été cuites et digérées par la chaleur du soleil et changées en paillettes d’or pur... En imitant la nature, nous faisons la même altération. »

Quand on sait que tous les sables renferment de très-petites quantités d’or, on se rend aisément compte du phénomène rapporté par Geber. Les paillettes de cuivre, longtemps abandonnées au contact de l’air et de l’éau, avaient peu à peu disparu en passant à l’état de carbonate, grâce à l’oxygène et à l’acide carbonique contenus dans l’eau; plus tard, les sables, sans cesse lavés par le courant, avaient été entraînés à leur tour, et avaient fini par laisser à découvert, par Cette sorte de lévigation naturelle, les petites parcelles d’or qu’ils retenaient. Mais on ignorait au temps de Geber la présence de l’or dans les sables; l’explication que le chimiste arabe nous donne de ce phénomène était donc parfaitement naturelle. Une expérience du célèbre Boyle a été fort long-^

temps citée comme une démonstration sans réplique du fait de la transmutation des métaux. En dissolvant de l’or dans une eau régale contenant du chlorure d’antimoine, Boyle obtint une quantité d'argent assez notable. Ce métal provenait du chlorure d’antimoine qui retenait une certaine quantité d'argent. En 1669, Becher proposa aux états généraux de la Hollande de transformer en or le sable des dunes*. Cette proposition, qui fut examinée par des chimistes habiles, sur l’ordre du gouvernement hollandais, ne fut rejetée que par la considération du mauvais état des finances du royaume, qui ne permettait point de consacrer aux opérations les dépenses nécessaires. Or les divers traitements chimiques auxquels Becher proposait de soumettre les sables marins, n’avaientd’autre résultat que de mettre à nu la quantité d’or infiniment petite renfermée dans les sables. Becher prétendait également, en calcinant les argiles avec de l’huile, les changer en fer : c’est l’opération qu’il nomme Minera arenaria perpétua. Le métal que l’on obtenait ainsi provenait de l’oxyde de fer que contiennent les argiles, la matière organique réduisant l’oxyde à l’état métallique. Enfin, dans un nombre infini de cas, on a cru avoir fabriqué artificiellement du mercure. Valerius, Grove et Teichmeyer rapporportent un grand nombre d’exemples de cette prétendue mercurification. Juncker, dans son Conspectus chemise, les résume avec beaucoup de clarté.

Ces erreurs, fondées sur l’imperfection de la chimie analytique, se sont maintenues pendant toute la durée du siècle dernier; elles ont dû contribuer beaucoup à retarder la disparition de l’alchimie. En 1709, Homberg assurait que l’argent pur fondu avec le sulfure d’antimoine se change en or. On ne reconnut que longtemps après que l’or provenait du sulfure d’antimoine qui en retient toujours une certaine quantité. En 1786, Guyton de Morveau, confirmant l’assertion

' • Ph".sicci sublerranea Becherii,

TllAVAUX DES ALCHIMISTES.

d’un médecin de Cassel, annonça que rargent l'ondu avec l’arsenic se change en or. 11 fut démontré ensuite que l’arsenic de Salzbourg, que l’on avait employé, était aurifère.

Ainsi les faits présentés aux diverses époques de l’alchimie, pour justifier le principe de la transmutation, étaient tous réels; leur explication seule était erronée. A une époque où aucune théorie ne pouvait rendre un compte exact de la véritable nature des altérations intimes des corps, rien n’était plus naturel que de prendre pour des métaux certains com[)osés qui offrent avec eux une ressemblance d’aspect. Les chimistes de notre époque n’ont-ils pas, pendant vingtsix ans, considéré comme des métaux un oxyde, le protoxyde d’urane, et une combinaison azotée, l’azoture de titane'? Ajoutons que l’idée de la composition des métaux n’avait encore rien que de plausible en elle-même. En présence de mille transformations, des modifications incessantes que subit la matière, cette pensée de la composition des métaux est la seule qui ait dû se présenter aux premiers observateurs. D’ailleurs, par un revirement étrange et bien de nature à nous inspirer de la réserve dans l’appréciation des vues scientifiques du passé, la chimie de nos jours, après avoir pendant cinquante ans considéré comme inattaquable le principe de la simplicité des métaux, incline aujourd’hui à l’abandonner. L’existence, dans les sels ammoniacaux, d’un métal composé d’bydrogène et d’azote, qui porte le nom à'ammonium, est aujourd’hui admise d’une manière unanime. On a réussi depuis quelques années à produire toute une série de composés renfermant un véritable métal, et ce métal est constitué par la réunion de trois ou quatre corps différents. Le nombre des combinaisons de ce genre s’accroît cbaque jour et tend de plus en plus à jeter des doutes sur la simplicité des métaux. Concluons de cet examen que les faits empruntés à l’expérience offraient des caractères suffisants de probabilité pour donner le change à l’esprit des observateurs

L’ALCHlMlE ET LES ALCHIMISTES.

et autoriser ainsi leurs croyances au grand phénomène dont ils poursuivaient la réalisation.

Le dernier et le plus puissant argument que les partisans de l’alchimie présentaient à l’appui de leurs doctrines était fourni par des faits historiques. La théorie et l’expérience justifiaient dans l’esprit des savants le dogme de la transmutation des métaux ; mais si l’alchimie n’eût appelé à son aide que l’autorité scientifique dont le témoignage, toujours contestable, n’est accessible qu’à un petit nombre d’esprits, il est certain que son règne n’aurait joui que d’une durée éphémère. Après quelques siècles d’infructueux efforts, elle eût disparu pour faire place à des conceptions plus utiles à l’avancement et au bonheur de l’humanité. Si, au contraire, dès le seizième siècle, l’alchimie pénétra au cœur des sociétés, si elle trouva dans toutes les classes et dans tous les rangs des prosélytes innombrables, si elle devint enfin la religion scientifique du vulgaire, c’est que, vers cette époque, des événements étranges vinrent étonner au plus haut degré l’imagination des hommes. A la fin du seizième siècle et au commencement du siècle suivant, se montrèrent à la fois sur divers points de l’Europe un certain nombre d’individus se vantant d’avoir découvert le secret tant cherché de la science hermétique, et prouvant par des faits, en apparence irrécusables, la réalité de cette opération du grand œuvre dont la science acceptait la donnée et légitimait l’espoir.

On trouvera, dans la troisième partie de cet ouvrage, le récit des événements singuliers qui ont excité en Europe une si longue émotion, et ont contribué à entretenir si longtemps la croyance aux théories et à la pratique de la transmutation des métaux. Il nous suffit, pour le moment, de nous en rapporter aux souvenirs de nos lecteurs. Bornons-nous à dire que les témoignages historiques invoqués par les alchimistes pour établir l’existence de la pierre philosophale, constituaient à leurs yeux la démonstration plus éclatante de la certitude du grand œuvre. Pour les partisans que l’alchimie

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continue do conserver de nos jours, ce genre de preuve est encore sans réplique. Schmieder, professeur de philosopliie à Halle, qui a réuni avec le plus grand soin tous les faits de transmutation ^ n’hésite pas à déclarer qu’à moins de récuser dans tous les cas l’autorité du témoignage des hommes, il faut reconnaître qu’au dix-septième et au dix-huitième siècle, le secret de faire de l’or a ét(‘ trouvé. Il fait remarquer que les transmutations les plus étonnantes ont été exécutées, non par des alchimistes de profession, mais par des personnes étrangères qui reçurent d’une main inconnue de petites quantités de pierre philosophale. En rapprochant les dates, Schmieder s’efforce de prouver que trois adeptes, qui se transmirent successivement leur secret, ont été les seuls auteurs des transmutations qui, au dix-septième et au dix-huitième siècle, ont étonné l’Allemagne.

Il serait puéril de prendre cette argumentation au sérieux et d’en faire une réfutation en règle. Bornons-nous à une réflexion qu’ont faite d’avance tous nos lecteurs. L’imposture et la fraude furent tout le secret des héros alchimiques. C’est en trompant avec art la confiance des spectateurs que les adeptes réussissaient à émerveiller la foule. Ils profitaient de l’ignorance ou de la confiance de leur auditoire pour glisser, parmi les ingrédients nécessaires aux opérations chimiques, des composés aurifères qui, détruits par faction du feu, laissaient apparaître l’or. Nous ne rappellerons pas les mille manœuvres employées par ces artistes émérites pour assurer le succès de cette fraude, l’enumération en serait superflue. On connaît suffisamment aujourd’hui les merveilles de l’art prestidigitatoire, et les tours de Robert Houdin nous ont dévoilé la nature de bien des mystères qui étonnaient nos aïeux. Les nombreux faits de transmutation qui ont tant agité les esprits pendant les deux derniers siècles appartiennent, selon nous, à cette catégorie. Eu admettant, d’ailleurs.

Gesc.hic.hte âer Alchemic. Halle, 1832.

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ces événements comme avérés, il resterait à expliquer comment la découverte de la pierre philosophale, si elle a été faite une fois, a pu tomber dans l’oubli ; comment, depuis un siècle, elle ne s’est plus reproduite; comment enfin la perte de ce secret a précisément coïncidé avec le perfectionnement de la chimie.

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