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LES CHAUFFEURS

Sous ce titre, nous comprenons l’étude d’une catégorie assez vaste d'ouvriers travaillant dans Îles chaufferies des usines ou des grandes entreprises nécessitant des appareils moteurs, quel que soit d’ailleurs l’objet de cette fabrication. Aussi étrange que cela puisse paraître, ‘tes grands magasins,tels que le Bon-Marché, le Louvre exigent pour le fonctionnement de leur éclairage, de leurs ascenseurs une force de plus de 1.500 H. P., dont ils produisent la plus grande partie eux-mêmes. Ils emploient donc des chauffeurs tout aussi bien que les usines à gaz de Paris et qu’une fabrique d'automobiles. C’est donc cette classe d'ouvriers que nous allons étudier maintenant ici.

Voyons ce qui se passe, par exemple, aux usines à gaz de Paris.

Le personnel de cette vaste entreprise se divise en deux grandes équipes formées l’une par les casseurs de coke, l’autre par les chauffeurs proprement dits. Toutes deux faisant huit heures de travail pour un salaire de 8 à 10 francs.

DE LA RÉGION PARISIENNE | sil

La majorité des ouvriers du gaz sont d'assez forts buveurs et ceci de leur propre aveu.

Ils travaillent dans la poussière de charbon, exposés à une assez grande chaleur. Le chargement des cornues où s’opère la distillation de la houille, des foyers dont la chaleur opère cette distillation, nécessite en outre une certaine dépense musculaire. Ces inconvénients, vont, dit-on disparaître et on prépare une installation nouvelle, ultra-moderne qui aura pour résultat de supprimer la chaleur, la poussière et d'exécuter toutes les manœuvres automatiquement avec la plus grande facilité. L'ouvrier du gaz pourra alors « travailler en faux col » suivant l'expression imagée de l’un deux.

Cette transformation aura-t-elle pour résultat de faire diminuer l’alcoolisation en faisant disparaître les causes qui, tout au moins, lui servent d’excuses plus ou moins valables! Grâce à des mesures d’hygiène déjà exécutées (aération, ventilation) la quantité d’alcool prise durant le travail serait devenue moins forte, mais le chauffeur se rattrape à la sortie de l'usine, de teile sorte que la somme de boissons alcooliques est demeurée à peu près indentique.

Car notre chanffeur boit suffisamment. Les plus modérés prennent 2 litres de vin par jour, mais la moyenne boit couramment ses 3 litres, quelquesuns atteignent 5 et 6. Tout ceci pendant le travail. 11 faut y ajouter 1 marc en entrant à l'usine, l’absinthe à midi, le raccord à 3 heures, l'apéritif le soir. Sur 10 ouvriers, 5; prennent une ou deux absinthes

Un modéré dépense donc 5osous parjour rien qu’en boisson. Il est bien interdit à l’usine d’introduire de l'alcool, mais les louageurs, les camionneurs sont là pour aider les camarades dans leur fraude. Au besoin, on entre les litres dans les pantalons, peutétre bien aussi que la surveillance n’est pas des plus attentives.

Beaucoup des accidents sont dus à cette trop forte ‘alcoolisation.Les ouvriersle reconnaissentetse taisent pour ne pas nuire aux camarades accidentés. La Compagnie fait cependant distribuer des boissons hygiéniques, notamment du café, remède bien insuffisant.

Cette proportion de 3 litres de vin, en moyenne, accompagnésd'un petit verreet de deux apéritifs,nous l’avons retrouvée chez beaucoup de chauffeurs en même temps que l’inébranlable conviction que cette dose d’alcool leur était pour travailler aussi indispensable que leurs bras. (Oui monsieur, nous buvons pas mal,mais voyez-vous, nous travaillons beaucoup, le thermomètre marque 35 degrés dans les chaufferies et cela fait que nous supportons bien la boisson... » Nous n’avons jamais trouvé une profession où les buveurs ne nous aient dit que leur alcoolisation était imposée par le métier lui-même. Pour les uns, c’est la chaleur, la poussière ; pour les autres, la fatigue, la clientèle, etc.

Cette fâcheuse propension des chauffeurs à s’alcooliser, nous l’avons retrouvée partout, jusque chez les mécaniciens de tramways à vapeur, profession en

voie de disparaître.

Pour achever de le démontrer, nous ne résistons pas de donner ici le tableau d’alcoolisation d’une ‘importante cartoucherie située dans la banlieue. Cela forme une échelle intéressante. Nous trouverons, là “encore, nos chauffeurs en toute première ligne :

Chauffeurs au gaz, 5 litres de vin ;

Chauffeurs aux machines à vapeur, 4 litres, moins de chaleur que chez les précédents ; |

‘Hommes travaillant à la fonderie au plomb, 2/2;

Hommes travaillant aux machines à fouler, fabrication des bourres de cartouches, beaucoup de pous. sières, 3 litres:

Forgerons, 3 litres de vin, 2 apéritifs (absinthe):

Bain de déroche pour le cuivre, exigeant une manipulation d’acide de l’action néfaste duquel l'ouvrier esi persuadé qu'il faut se préserver en buvant, 3 litres ;

Lisseurs de douilles, 2 litres ;

Polisseurs de douilles de cuivre, 4 litres. À cause de la poussière de cuivre, l’administration fait distribuer gratuitement du lait. Nous retrouvons là le tenace préjugé qui veut que les poussières de cuivre soient toxiques. L’ouvrier juge aussi que le vin est un contrepoison encore plus actif que le lait. :

Nos chauffeurs ont pourtant sous les yeux, quelques-uns tout au moins, l'exemple et la preuve vivante que l’aicool n’est pas indispensable à leur profession. Nous voulons parler ici des quelques abstinenis totaux qu'il nous a été donné de rencon-

trer au cours de nos enquêtes, et dont les réflexions et les observations nous ont été des plus précieuses, Nos buveurs devraient cependant s’apercevoir que leurs camarades abstinents se portent mieux qu'eux, font leur travail tout aussi bien, n’ont pas d’accidents, jouissent d’une santé parfaite et à tous ces avantages joignent celui, fort appréciable à notre avis, de retrouver à la fin de leur journée 2 francs ou 2 fr. 5o de plus dans leur poche. Sans y paraître, cela fait tout de même 75 francs à la fin du mois, 900 francs au bout d’une année, 9.000 au bout de dix ans! On peut parler ici de l’éioquence des. chiffres.

Il est un mal sur lequel nous n’avons pas encore eu l’occasion de nous étendre, et c’est le mal de l'entrainement, L'ouvrier, en compagnie de ses camarades, s’excite à boire, surtout si ces derniers sont des buveurs, et plusieurs fois nous avons relevé le fait, que l’embauchage dans un atelier d’un com-. pagnon porté sur la boisson, suffisait à faire augmenter, dans des proportions notables, l’alcoolisation de ses collègues. Le mauvais exemple, l'entraînement mutuel avaient suffi à obtenir ce déplorable résultat.

Mais nous nous hâterons d’ajouter que le bon exemple est lui-même contagieux, peut-être pas dans la mesure du mauvais, mais enfin il l’est indubitablement. La présence d’un abstinent dans une chaufferie suffit souvent à faire diminuer la quantité d'alcool absorbée par l’équipe. Nous avons pu relever cette coïncidence dans diverses professions.

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