L. Bonnet
est plus facile au tailleur de dissimuler l'alcool dont l'introduction dans l’usine est réglementée. Assis à sa table, devant son tour, entouré d’une multitude de fioles et de récipients, il pourra aisément cacher entre ceux-ci de petites bouteilles d’eau-de-vie que l'œil vigilant du contre-maître ne saura découvrir. Secondement, et c’est un maître de verrerie qui nous a donné ce motif, l’ouvrier tailleur est exposé à recevoir des goutelettes d'eau projetées par la rotation extrêmement rapide des meules à émeri. Alors que ses collègues verriers rôtissent devant les fours, lui, au contraire, est mouillé, voit ses vêtements humides et se trouve encore exposé au léger courant d’air déterminé par cette perpétuelle rotation des appareils. Tout cela déterminerait chez l’ouvrier une sensation de froid contre laquelle, naturellement, il s’efforcerait de réagir en absorbant de l’alcool. C’est bien le cas de dire que le remède est pire que le mal. Quant à la troisième raison, elle est, faut-il l'avouer, assez terre à terre. Ce sont cependant des ouvriers qui nous l'ont répétée et nous la transcrivons. Le tailleur gagne sensiblement plus que ls simple verrier, de 80 à 85 francs par semaine ; d’aucuns veulent voir dans la différence de salaires la cause principale de cette alcoolisation plus accentuée. Ne donnons cette raison que pour ce qu’elle peut valoir. Si elle élait exacte, elle indiquerait péremptoirement à elle seule que la lutte contre l'alcoolisme est principalement une question d’éducation morale de l'individu et non pas uniquement,
DE ‘LA RÉGION” PARISIENNE Tai
ainsi que plusieurs le prétendent, une question dé bien-être matériel. Grosse erreur que de soutenir que l'amélioration du sort. de l’homine se répercute sur tous les actes de sa vie morale. ]1 y a là un problème infiniment plus complexe et nous garderons la méfiance des solutions par trop simplistes.
Qu'est-ce qui a pu jusqu’à présent enrayer dans une cerlaine mesure l’alcoolisation des ouvriers de verreries ? Une seule chose, une seule, la discipline des usines. Dans la verrerie ouvrière que nous citions plus haut pour l'avoir visitée, cette contrainte ne pouvait exister et nous en avons vu les résultats lamentables. Dans les usines patronales, chez celles tout au moins où la surveillance s'exerce, où des règlements sévères prohibent l'introduction de l'alcool, ce fléau est beaucoup plus restreint. Nous avons dans l’esprit à l'heure actuelle une usine, une cristallerie où les ouvriers gagnent de 200 à 400 francs par mois. Aucun alcool concentré, eau-de-vie, absinthe, ne peut y pénétrer, ceci sousaucun préléxte; on tolère un peu de vin, la bière même ne doit être introduite qu’en quantité limitée et avec une autorisation expresse.Dans cette usine, l'alcoolisme n’existe pas, et privés d’alcool, les ouvriers se portent mieux, travaillent mieux, se fatiguent moins. Ils ont remplacé l’absinthe par l’eau caféiée.
[l'est vrai que dans certains cas la passion de l'alcool est si tenace, que l’on invente des fraudes inimaginables pour introduire dans l'usine les substances interdites. Cela confine à la véritable
ingéniosité. N’a-t-on pas vu mettre de l'extrait de café dans des bouteilles d’eau-de-vie afin de la teinter et de la faire passer aux yeux des surveillants pour de l’inoffensif café noir. On nous a cité une localité où les verriers faisaient mélanger l'absinthe à la bière. Il faut croire que c'était un record, car le débitant lui-même refusa à la fin de préparer cette mixture. Cela finissait par le dégoûter !
Le plus regrettable est que les enfants servent d'intermédiaires entre le cabaret et l’usine et pour leur peine reçoivent une part de l’infâme boisson qu’absorbent leurs aînés.
Remarquons, en passant, qu'ils boivent tous à la même bouteille, alors qu’ils protestèrent contre l'emploi des cannes à souffler qui, indistinctement passent de bouche en bouche.
Protester ainsi, ils avaient droit de le faire et tous les hygiénistes seront d'accord avec les ouvriers de la verrerie pour exiger la création de l’'embout individuel qui ferait disparaître le risque d’une contamination possible. Encore faudrait-il que cette précaution ne se limitât pas à la canne et ne fût mise en défaut toutes les fois qu’il s’agirait de donner une accolade à la bouteille tentatrice du voisin.
Y a-t-il chez les verriers une échelle d’alcoolisaüon basée sur la spécialité de la fabrication ? Peutêtre. La confection de la bouteille et du verre à vitre obligeaut à un soufflage pénible et prolongé, favo-
rise une plus grande propension à l’alcool., Dans la
DE LA RÉGION PARISIENNE pr
cristallerie fine on boit moins. En plus petite quantité encore dans la verrerie d’optique.
Il est vrai que dans cette spécialité, le métier diffère du tout au tout avec ce que nous avons pu voir tout à l'heure. Le verrier d'optique ne fabrique de la pâte de verre qu’en petite quantité, la chaleur n’est donc pas comparable à celle que dégagent les gigantesques fours des grandes usines, Il ne souffle pas,il moule. Les conditions detravail sont donc complètement différentes et ne permettent pas d’établir une comparaison. Ces ouvriers sont en outre des spécialistes en nombre assez restreint, très sélectionnés,
chez lesquels on ne tolèrerait aucune tendance à l'alcoolisme.
A considérer de haut l’alcoolisation chez les verricrs, il faut avouer que ceux-ci forment à cet égard ur des corps de métiers les plus intoxiqués. Cette passion malheureuse leur a joué deux mauvais tours : en même temps qu'elle détruisait leur santé au détriment de leur bourse et de leur bien-être, elle faisait avorter. des tentalives intéressantes dont le programme a été résumé en cette parole: «La verrerie aux verriers. » Nous en avons un exemple dans l’échec de la verrerie ouvrière fondée, il y a quelques temps, dans la région parisienne, insuccès dans lequel le manque de discipline et une alcoolisation
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outrée sont pour une large part. En aurions-nous un autre dans les difficultés au milieu desquelles se débat la verrerie ouvrière d'Albi ? L’article suivant extrait de l’Acenir du peuple (Epinal, novembre 1912) permettrait de le présumer.
«Il n’est pas dans notre intention de discuter les causes de la crise qui sévit actuellement à la verrerie ouvrière, mais il nous appartient de noter que la consommation de l'alcool n’est. pas étrangère à cette crise. » Nous recueillons ce fait cité par Pouget dans la Guerre sociale : Il y a à côté de la verrerie ouvrière une coopérative de consommation pour les ouvriers de l'usine. Lorsque le nouvean directeur Spinetta eut constaté combien était grande la consommation de l’absinthe en plein travail dans l'usine même, il demanda la suppression de la vente de l’absinthe à la coopérative. Ce fut rejeté d'emblée. Et nous notons ce palliatif, préconisé par l'ingénieur Spinetta pour la crise des salaires : « Au surplus, il y a dans notre budget à tous une large part de coulage, une part donnée à l’alcool, supprimons-la. »
On pourra nous faire le reproche de citer là un document vieux de quinze mois. Nous affirmerait-on que le mal, contre lequel s'élevait avec tant d’énergle l'ingénieur Spinetta, à disparu en un si court laps de temps ? Nous nous permettrons de rester sceptique à cet égard. Que lalcoolisme soit à l'heure actuelle un des malheurs de la verrerie, c’est ià un fait que personne ne peut songer à nier. Ce n'est pas
encore une fois,en dissimulant un mal que l’on par-
vient à le guérir, mais bien en le clamant sans détours. ;
Il y a la un état de choses auquelil est urgent d’ap= porter remède et il nous paraît à première vue que ces remèdes seront de deux sortes. £
Les premiers consisteraient, et nous faisons ici une redite, à &« humaniser la profession » en ellemême. Nous avons vu que des procédés modernes permettaient dans une large mesure de réduire la chaleur dégagée par les fours, de remplacer le soufflage à la canne par le soufflage mécanique. 11 faudrait également instituer dans les usines une discipline inflexible pour ce qui touche à l'introduction de l'alcool. Il est des heures ou au risque de soulever les réprobations ét de s’attirer des anathèmes, il faut savoir imposer aux hommes les mesures indispensables à leur propre sauvegarde et ceci malgré les récriminationsles moins modérées et les plus injustes.
Mais ces dispositions,une fois prises, demeureéraient faiblement palliatives, si l’on ne travaillaiten même temps à transformer la mentalité du verrier, à lui inculquer les principes qui forment la base de son véritable intérêt, à lui apprendre cette vérité si.évidente et cependant si ignorée, à savoir : que l’alcool me soutient pas, ne nourrit pas, qu’il empoisonne et que, bien loin d’être indispensable au travail, il en
est l'ennemi.