CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES
La guerre déclarée par le xm* siècle aux fléaux dont soutîre l'hulanité se poursuit sans relâche et sollicite, h l'heure présente, le zèle Me tous ceux qui ont au cœur l'amour du bien public. A Taction malfaisante des infinenient petits, Pasteur et ses disciples ont opposé la résistance des inoculations ; et, pendant que Tanesthésie triomphe ie la douleur, les dangers de Tinter vention chirurgicale sont conjués par Tantisepsie qui réduit à leur minimum les probabilités mortelles.
C'est surtout dans les temps modernes que la misère et la souffrance ont été attaquées par une vigoureuse offensive. Des lutteurs ont surgi qni, voulant contribuer à la raarche ascendante du progrès, i*oi^t pas songé, pendant leur passage sur la terre^ h dresser une [lente pour le sommeiL Ces hommes ont eu foi dans Tidéal ; ils ont lentrepris la bataille contre les dépravations qui compromettent le [bien-être moral et matériel des individus en mèrae temps que la dilité des peuples. Ils ont ainsi accompli un devoir d'ordre social et de sauvegarde réciproque.
Nos derniers Congrès ont fait retentir un cri d'alarme contre le terrible fléau de l'Alcoolisme, vrai suicide collectif, dont les ravages préoccupent ajuste titre les économistes et les philosophes.
Le Moyen âge avait la peste noire, la lèpre, la famine. Nos pères |' ont combattu ces fléaux redoutés en leur opposant la force d'une vo-i lontc tenace. It^»-^*^
Aujourd'hui la France ne subit plus les mômes épreuves, mais
CONSmiftATIONS GéN^.nALES
ello est minée par la tubeioilose qui, dans ragglornération malsaine de nos cités, terrasse chaque année 150.000 victimes dont les trois quarts succombent h Taction dii'ecte ou indirecte des liqu€Ui*s spirilueuses.
De là cette lamenlaLIe stagnation de la population française qui atteint le Pa^s dans ses forées vives.
Ainsi trois fléaux se donnent la main pour flétrir la jeunesse dans sa Heur et menacer même l'existence de notre Patrie en diminuant à la fois le nombre et la valeur de ses enfants.
Les guerres, les révolutions, les épidémies sont des calamités temporaires ; après les hécatomlies^ la paix se conclut, la mortalité revient au chiûVe normal. Les générations nouvelles comblent les vides ; et, des maux passés, il reste à peine une trace dans la mémoire des survivants. f^^i^lL. "f^H-* - - J,^^ ^->yjK, ^lo^,'
Il n'en est pas de mémo pour l'alcoolisme, plus dangereux cent fois par son infiltration continxie.
ÏAin statistiques nous a|iprenn€nt qu'on a passé en France d'un lilre de consommation annuelle par tète à 8, 10, 1^, même 14 litres dans certains départements. Notre pays absorbe encore près d'un million et demi d'hectolitres par an ; et si, dans ces derniers lejups, on a pu constater une sensible réduction dans ce cbifi're, nous dirons plus loin la pari prépondérante qu'il faut attribuer dans cet heureux résultat à la propagande organisée par d'infatigables atbiètes. Nous mentionnerons spécialement le Congrès tenu k TEcole de médecine en 1Î103 avec les plus bautes notabilités du monde parisien. C'est à ce Congrès que fut votée rexcellente résolution de fédérer ensemble les différentes Ligues, tout en laissant à chacune d'elles son autonomie.
L^alcoolisme proprement dit n'était pas connu de nos aïeux. Il ne ressemble pas à l'ivrognerie, dont les manifestations dégradantes éloignaient tous ceux qui avaient le respect d'eux-mêmes. Mais il s'est introduit comme subrepticement» dans toutes les classes du corps social, une habitude des boissons distillées imposée par le mauvais exemple, les usages re(.;us, la sérénité des gens qui se croient sobres alors qu'ils se sont imprégnés deux fois par jour , sans d'ailleurs s'enivrer jamais, du poison qui brtile leurs veines et celles de leurs enfants !
Nous n'attaquerons pas, dans cette étude, l'usage modéré du vin ; loin de nous la pensée d'enlever au travailleur cette satisfaction anodine. Sans doute l'alcool, sous toutes ses formes, est essentielleraent nocif; mais le vin, surtout lorsqu'il est coupé d'eau, a été supporté par de nombreuses générations sans dommage appréciable.
CONSlDilRATlOieS oi»iiaALKS
Toutefois il importe de ne jamais franchir la limite qui sépare Vnsage de Texcès.
On ne peut nier au surplus que, dans tous les temps, Tabus des boissons ferra entées a été un élément de corruption et de ruine.
Ce vice s'est incarné dans des êtres réels ou mythologiques ; Noé, Bacchus, en restent les types consacrés, mais la gaieté bruyante de nos ancêtres, lorsqu'ils se livraient à des libations excessives et qu'ils s'écriaient avec Horace ; « Nunc est bibendum ! » n'avait rien de commun avec cet empoisonnement morne dont la science a décrit les ravages à la suite de nombreuses observations. Il a fallu les constatations précises des médecins pour établir cette vérité queTal- GOol.au lieudejirpcurer un accroissemeiU^dj^vigueur, inTùse dans le sang des buveurs la faiblesse et la décrépitude précoce.
Bien des égarés croient encore se donner des forces en absorbant Teau-de-vie ; ils sonl presque de bonne foi en attribuant un olTet salutaire à cette chaleur factice qui les trompe ; ils pensent exciter leur énergie, et ils détruisent en eux le ressort vital. Il semble que Juvénal ait écrit pour eux ce vers célèbre :
Etpropfer viktm dvendi perdere causas.
L'envahissement du mal, le degré dlntensité auquel il est parvenu dans ces derniers temps, les abus de rindustrialisine^ qui a trouvé dans Talcool de grains une source inépuisable de bénélîces^ont enfin ouvert les yeux des moins clairvoyants et appelé la sollicitude des savants et des moralistes.
Quand on voit un .sixième des suicides et des accidents, un tiers des cas d'aliénation mentale, deux tiers des crimes et des délits, un nombre infini de maladies, de décès, de chômages, de ruines dans les ménages ouvriers aussi bien que dans les familles aisées, une dégénérescence générale physique et morale, causés par ce fléau, il faudrait être bien aveugle pour représenter les anti-alcooîistes comme des « monomanes n poursuivant une chimère.
L*alcoolîsme est au contraire une des principales questions d actualité dont Tétude se hc intimement à nos destinées nationales,
Nous avons tous, au nom de la Religion, de la Morale, et du Patriotisme, le devoir supérieur de combattre ce virus mortel qui étend de plus en plus sa gangrène dans l'organisme des nations civilisées, et surtout, hélas I dans la nôtre. La plupart des publications savantes et des grandes revues out traité, depuis peu, cet important sujet. Partout Ton est d'accord pour en signaler l'urgence et la gravité.
Le fléau de Talcoolisme, entrevu par les économistes au commencement du XIX* siècle, fut dénoncé en quelque sorte d*une \xx%r
CONSIDÉRATIONS QÉNlhBALES
nîère oi'ficieUe {rav le rapport présenté eii^lôIS h T Académie de médecine de Paris. *^
Après les désastres de la guerre franco-allemande» il était uatnrei que la patrie blessée fît un retour sur elle même pour découvrir et cicatricer ses plaies. C'est surtout aux nations éprouvées par la défaite qu'il appartient de combattre le matérialisme et Tamour des' îouissances grossières, source dVffaiblissement et de léthargie.
L'idéal eût été de constituer uneSparte chrétienne aux mœurs sobres et austères, uniquement occupée de se préparer aux combats futurs. Mais, sans entrer dans le domaine de rutopie, nous ne pouvons qu'approuver les efforts d'une vigilance éclairée ; car pour rendre à une nation sa place dans le monde, il faut la préserver avant tout des maux qui ont pour clTet d'abâtardir la race. Quelques polémistes à courte vue essaient de tourner en dérision ces angoisses patriotiques. « Voulez- vous, disent-ils, faire de la France une Thébaide ? empècherez-vous la jeunesse de rire et de s'enivrer à ses heures ? qu'importe, si elle se retrouve au jour du péril sous les pHs du drapeau ? » Une méditation sérieuse et la leçon ders faits suffisent à réfuter ces appréciations optimistes. La vérité, c'est qu'il faut voir le mal tel qu'il est, et l'atteindre par Telfort individuel, la lutte corps à corps, pour ainsi dire, de rhomme contre Talcool par la réforme des mœurs aussi bien que par la légalité. C'est maintenant la science qui parle, et l'opinion commence à s'émouvoir de ses révélations.
La voix des hygiénistes a été entendue dansles assemblées délihérantes, et le D' Lannelongue s'est fait Tinterprète de la France alarmée en décrivant méthodiquement la marche du fléau (1).
Bergeron, Lunier, Mottet, Dujardin-Beaumetï, Magnan, Legrain, Laborde, Lancereaux, Poitou, Jacquet, Tri boulet, Roumowski, Petit, et d'autres maîtres de la science, ont signalé la marche du fléau et la nécessité de lui barrer ia route.
Le Parlement a nommé des commissions qui ont procédé aux enquêtes les plus consciencieuses pom* tracer en quelque sorte les cartes géographiques de l'invasion. — Dans la session de 1887, M. Claude, sénateur, a déposé un rapport auquel est annexé un atlas de statistique dressé par M. Turqnan. Ce document expose avec détail l'état de la consommation de l'alcool en France (2). Les yeux du lecteur se fixent avec effroi sur les larges espaces teintés d'un rouge vif signalant les régions particulièrement contaminées, l Comme la pieuvre, falcool jette ses tentacules sur tout être,
.(1) V. Cbambre des députés, Ûjuiii 1SQ5, Jaurtml officiel du 7. (2) Session de lë87, aoaexe 42.
CONSIDICRATIOK'S niCN^nALES
enfant ou adulte, qui respire et qui pense, et par une étreinte avide, ébranle dans son âme et dans sa chair féquilibre de la vie.
Les méfaits de Talcool éclatent aux yeux de tous ; et chacun peut voir, en parcourant les voies publiques, combien nombreux sont les repaires où il attend sa proie. Depuis cinquante ans le nombre des cabarets a triplé, et ils sont rarement déserts. Dès le matin, ils s'ouvrent à une clientèle qui se renouvelle durant le cours de la journée. /Le soir surtout, à l'heure où devrait se faire sentir, après le travail quotidien, le désir de goûter en paix les joies de la famille, les ouvriers vont s'entasser dans des bouges où la vapeur des punchs se mêle à TÛcre parfum du tabac. C'est là qu'ils oublient le foyer où la femme et les enfants attendent, en grelottant peut-èlre do misère et de froid. C'est dans ces lieux de perdition que les retient le culte de Valcool sous le toit du temple fumeux où le grave débitant pontifie au comptoir en distribuant d une main le poison, et en recevant de Tau- ^^ trc ce salaire dont sera privée la famille î ^H D^ailleurs ce ne sont pas seulement les ouvriers qui subissent les ^^ atteintes du mal : les classes dirigeantes payent aussi leur tribut aux ^^ pntraineraents de Talcoolisme.
^H A la tempérance désertée pour Tesclavai^e de la boisson, on serait ^^L^enté de dire, comme Boileau parlant de Thonneur, que c'est
... " Une île escarpée et sans bords :
On n*y peut plus rentrer quand on en est dehors, i
Mais il importe, dans cette question vitale, d'éviter avant tout le découragement, La lutte est possible, elle est organisée, ses résultats peuvent et doivent être féconds.
Que tous ceux qui s'intéressent à Favenir et à la prospérité de la France joignent leurs efforts k ceux des Sociétés dont les rangs s'élargissent chaque jour pour y recevoir les adversaires du tléau !
Nous allons essayer de montrer les périls de Talcoolisme, cause de misère physique et morale, et nous chercherons ensuite les remèdes les plus sûrs et les plus pratiques qui peuvent être provoqués pour arrêter sa marche.
Les verdicts de la science, par ordre des autorités, ont revêtu des formules saisissantes ; partout des affiches les ont fait connaître dans nos cités et nos villages. Les instituteurs ont été chargés d'organiser das cours dans les écoles ; on a crié aux masses populaires : Talcool abrutit, l'alcool ruine, l'alcool tue ! Le législateur s'est mis à l'œuvre, 11 a réprimé l'ivresse manifeste ; nous nous demanderons s'il n'a pas le devoir de prendre des mesures plus efficaces,
Jusqu'ici les lois en vigueur n'ont pas produit tout reflet qu'on
COàNSlDÉRATIONS O^^siltAlEâ
pouvait enatleudre. Le torrent, surmontant les obstacles, brisant lea digues, répand sur son parcours une écume empoisonnée. Ceux qui ne songent pas à fuir ses atteintes sont voués à une déchéance qui les laissera désarmés pour les luttes de rexistencc ; bien plus, le virus se retrouvera dans les veines de leurs descendants ; des générations innocentes seront infectées par un vice héréditaire. Comme le dit FEcriture sainte, « les pères ont mangé des fruits verls, et les Il 1 s ont eu les dents agacées i>*
Si l'on n'arrive pas h préserver du péril Touvrier, le laboureur et disous-le sans hésiter, le bourgeois dont I lotempérauce, poor être plus raffinée, n*en est pas moins condamnable, le paupérisme et la criminalité atteindront des proportions effroyables ; les prisons, les hôpitaux, les asiles d'aliénés, seront trop étroits pour recevoir les victimes de Talcool ; et les budgets^ malgré leur élasticité, cesseront de fournir les ressources nécessaires à rentretien de tantjje malades, — malades, bêlas ! qu on peut appeler volontaires.
Dans tous les pays éprouvés par le fléau de Talcoolisme, il se créera progressivement, parla force des choses, une sélection d1nteilîgence et de force intacte, << une véritable aristocratie de sobres t» en face du troupeau dégradé des alcoobques, qui s'empoisonnent comme ces nègres inconscients prêts à échanger leurs esclaves et leurs ricliesses contre un bidon d'eau de feu.
Après avoir analysé la nature et les dangers de lalcoot, nous proposerons trois sortes de remèdes pour enrayer le mal ; remèdes fiscaux, — dégrèvement des boissons dites hygiéniques, taxes sur l'alcool, étude du monopole ; — remèdes légaux — refonte de la législation sur rivresse, fermeture des cabarets ou réduction de leur nombre, internement des alcoobques etc. ; — remèdes moraux — propagande et enseignement anti-alcoolique, au point de vue moral et religieux; développement des sociétés de tempérance, organisation des Congrès, affiches, tracts et réunions publiques ou privées, moyens de favoriser les efforts individuels de ceux qui veulent, indépendamment de toute organisation extérieure, se vaincre eux-mêmes pour écarter les suggestions d'un penchant fatab
L'étude des mœurs et des législations étrangères fera l objet de plusieurs chapitres de cette étude.
APERÇ0 HISTORIQUE
A toutes les époques, et sous les latitudes les plus diverses, riionima a cherché à se créer une vie cérébrale artificielle. Les historiens de Tantiquité nous apprennent que dès les temps les plus reculés on avait recours non seulement au vin. mnh i d'autres agents d'excitation.
Hérodote raconte (1) que fes Scythes, lorsqu'ils voulaient s'enivrer, y parvenaient en aspirant la ruméc de certaines plantes, aussi bien qu'ils l'eussent fait en buvant du vin à l'excès. Les Babyloniens faisaient de même, en brûlant des fruits de leurs vergers.
Du temps d'Aristote (2), on fabriquait des sortes de bières qui renfermaient des substances hypnotiques.
C'est ainsi que plus tard les Séides du Vieux de la Montagne s'étourdissaient par des boissons enivrantes pour se donner le courafçe d'exécuter ses ordres.
L'abus des spiritueux remonte aux origines du monde et se retrouve à chaque page de l'histoire des nations.
Les Indiens et les Chinois pratiquaient Tart de la distillation lon^emps avant tous les autres peuples.
Dès les temps les plus reculés aussi, lusage immodéré des boissons éveilla rattention des législateurs- A Lacédémone, Lycurgue, au dire de Plutarque, faisait enivrer les Ilotes pour inspirer aux citoyens le dégoût de l'ivresse. A Athènes, Dracou punissait de mort 1 les ivrognes. ^'^^^^^ ^^^ ^ if-^ v-- , k -,- J
Rome, à sa naissance, était frugale et sobre ; il n'en fut pas de même plus tard, lorsque Varron et Gaton le Sévère eurent répandu ta vigne et le vin ; alors Tivrognerie devint fréquente ; mais dès cette époque aussi on punit sévèrement les délits commis dans l'ivresse. Enfin, selon César et Tacite, les peuples que soumit Rome ne se montraient pas beaucoup plus sobres que les Romains eux-mêmes ;
(1) Hist., liv, 1 et IL
(2) Le^and du Saulle, Etud4 sur fiurewf .
APERÇU H13T0UIQUE
les Germains, entre autres, n'étaient point un nioflùle de tempérance (1).
Si Mahomet défendit le vin à ses sectateurs, c'est que le vice de Pivro^oerie faisait, au mît" siènle, de grands ravages en Arabie.
GhaHeraapfne, dans ses édits^ déplore l usa^je des liqueurs fermentées, et cherche à en arrêter la diffusion parmi les laboureurs.
Le vin, la bière, le cidre et quelques autres liqueurs enivrantes provenant de la fermentation du suc d un petit nombre de plantes, étaient alors les seuïes boissons spiritueuses connues. Le xt" siècle vit naître une nouvelle liqueur de la distillation du vin. Fabriquée dans rorigine par les Arabes, elle reçut le nom à'akohol, et fut regardée d'abord comme un poison, plus tard comme un remède (aqua vitœ). De très bonne heure on en distribua aux ouvriers employés dans les mines de Hongrie, En France, Louis XII accorda à la communauté des vinaii^riers de distiller les eaux-de-vie, et dl^s 1678, leur vente, au lieu d'être réservée comme autrefois aux pharmaciens, se fit publiquement.
Au XTiif« siècle, Tabus de reau-de vie s'accroît encore ; mais c'est surtout dans le nord de l'Europe que cette boisson va exercer ses ravages. Il fat constaté qu'en 1764 Saint-Pétersbourg perdait annuellement six cent trente-cinq individus par Teau-de-vie, En Suède, le privilège de la vente des îtqueurs, établi par Gustave III, vers Tannée 1783, y multiplia tellement le vice de rivrognerie, qu'il fallut bientôt renoncer à cette branche de revenu. La bière fut la boisson ordinaire des classes laborieuses en Angleterre jusqu'au rèçne de Guillaume et de Marie ; mais Tusage des boissons spiritueuses ayant été introduit dans les habitudes du peuple anglais, par un acte du Parlement pour Tencouragement de la distiîlntion, on vit bientôt, en 1744, toutes les boutiques de la capitale vendre de Teande-vie. Les médecins, cette fois^ firent remarquer qu*un grand nombre de personnes étaient victimes de cet abus, et de U\ la loi qui le défendit.
L'introduction des liqueurs spiritueuses aux Etats-Unis d'Amérique date des premiers établissements des colonies anglaises dans ce pays ; mais pendant longtemps la consommation en fut excessivement limitée ; Tabus de 1 alcool ne se répandit qu'après la guerre de Tlndépendance.
Au commencement du xrv* siècle un auteur en vogue^ Armand de Villeneuve, composa un livre ayant pour sujet « La conservation
(î) L. F. Maury, Croyances de r antiquité ] Hue, l'Empire chinois, t. Il, p. 389 ; Morahead, On ebriating Liquorif p. 107, in R. Bald» Histoire des soùiétés de tempérance.
ArERÇir irisTOHigui:
^kui
de îa jeunesse ^*. A défaut de la fontaine de Jouvence, il proposîiit ralcoot, que déjà Ton commençait h connaître et dont on vantait outre mesure les eiTels prétendus merveilleux.
Voici comment Villeneuve parlait de cette liqueur en la représentant comme une sorte de panacée, nouvelle arme destinée h enrichir Tarsenal de la médecine : *t Le vin ardent^ extrait par la distillation du vin ou de sa lie, est la portion la plus subtile du vin. Quelques-uns rappellent eau-de-vie, et elle mérite ce nom parce qu^elle prolonge la vie... Quand on lui a communiqué les vertus du romarin, elle exerce une influence favorable sur les nerfs.,. Elle a pour effetde retarder la vieillesse et de nourrir la jeunesse, etc. n
Ainsi l'eau-de-vie a commencé par guérir l'hornrae avant de Tem- i poisonner, (^^ K-ti^*^'V '
En France, du xv* au xvm" siècle, l'alcool ne se trouvait que dans les flacons des apothicaires ; — îes ordonnances de police défendaient aux particuliers d'en fabriquer et d'en vendre. Il existait
e corporation de distillateurs dont Tindustrie consistait surtout h procurer de l'alcool de consommation aux Anglais qui en avaient contracté le goût dans la guerre de Hollande, où ils exigeaient d'abondantes distributions de brandwine (1), t»vUS'^^
A la fin du règne de Louis XIV, la-iioblesse et la bourgeoisie commencèrent à se faire servir, enTraénie temps que le café, Teau-dc-vie obtenue par la disliïlation du fruit de la vigne. Il fut interdit alors de fabriquer et de vendre « les eaux de-vie de lies, baissiôres, marcs de raisin, cidres» poiré, et autres liqueurs que le via » (â). Il était alors généralement admis que Talcool provenant d'une autre source que le jus du raisin était un produit mal faisant -
Aujourd'hui Talcool de vin, réputé longtemps le seul potable, ne représente plus, chaque année, qu'une production inférieure à iOO.OOO hectolitres : l'alcool de mélasses, Talcool de substances farineuses, Talcool de betteraves, — tous ces alcools qu*on nomme communément alcools d' indus trifl, par opposition aux eaux-de-vie naiureiles, et parce qae leur fabrication nécessite une main-d'œuvre compliquée, ont rélégué au dernier plan Talcool-type, celui qui est tiré de la distillation des marcs de raisin.
Il y a cinquante ans, sur 900 000 hectolitres d'alcool bu en France, plus des neuf dizièmes étaient de l'aïcool de vin : en 1875, la proportion était déjà renversée et, sur une production totale de l.GOO.OOO hectolitres» l'alcool de raisin n'atteignait pas plus d'un tiers.
(!) Annalex de Campden^ iS81, (2) Ordonnance du 24 janTÎer 1713.
APERt^U UISTOHIQUK
Aujourd'hui la France consomme annuelïemeiit le chiffre effrayant de 3.256.600 hectolitres deau-de- vie pour sa population de 38J33.000 habitants. Ce chiffre, pour les 1.391.700 hommes de plus de quinze ans qui sont seuls en eause^ représente 23 litres par tôte. L'alcool de vin n'en est que la 32' partie 1
Vers 1824» la culture de la betterave et la fabrication du sucre indigène amenèrent une révolution dans l'industrie des départements dn Nord. On eut Fidée de distiller le résidu gluant qui reste après la cristallisation du sucre et qui renferme, dans la proportion de 12 à 17 litres pour 1Û() kiiogrammes^ de Takool : 40.000 hectolitres d'alcool proveaaient. en 1840, de la distillation des mélasses ; 136,000, en 1860 ; 350,000, en 1870 ; près de 600,000 en 1875 ; plus de 700.000, en 1885 ; BiO 403 hectolitres, en 1895 ; à peu près un million aujourd'hui, La môme quantité est extraite directement des betteraves.
L'alcool de grains et de substances farineuses, connu depuis plusieurs siècles en Hollande sous le nom de schiedam, et, en Ecosse, sous le nom de whisky, dont la distillation n*a été introduite en France que postérieurement k Talcool de mélasses, a pris un développement considérable, et sa production, qui était de 40.000 hectolitres en 1819, est maintenant de 400.000 hectolitres environ. Au milieu du XIX* siècle, Marcel avait prédit que les alcools « d'industrie » ne tarderaient pas à prendre la place des alcools naturels*
Vers 1854. le phénomène annoncé par cet économiste se produisit avec une étonnante précision : Talcool de vin manqua sur le marché,^ et fut, pour ainsi dire, relégué dans les pharmacies.
A son défaut, une fabrication presque inconnue en France, celle des alcools de substances farineuses, de mélasses et de betteraves, prit naissance et grandit avec une étonnante rapidité.
On croit généralement que le phylloxéra, en détruisant les vignes, ^ provoqué la fabrication d'alcool d'industrie. Nous ne pensons pas que cette opinion soit justifiée par les faits ; le développement de la fabrication de Talcool d'industrie résulte simplement du bas prix de la matière première. Il y a quelques années, le prix de rhectolitre de vin dans certaines régions du Midi était tombé à 7 fr. 50 ; même à ce prix, extrémemeni inférieur à celui de la période antérieure à tapparUion du phylloxéra^ La lutte entre les deux alcools était impossible. Etant donné que le prix d'un hectolitre d'alcool à 90 degrés oscille actuellement entre 30 et 3â francs, rhectolitre de vin dosant 10 degrés devrait tomber à moins de 2 francs pour que des eaux-devie bon marcfté puissent être faites avec du vin*
Le phylloxéra n est donc pas la cause de lasubatitulion de I alcool
APKBÇU HtaTOHlQU»
d'industrie à Talcooide vin ; la vérité est que rélévation du prix du vin a été Torigine de la substitution d'un alcool bon marché à un vin cher. Aussi quand le vin baisse de prix, l'augroentation progressive de la vf^nte de falcool subil-elle un leraps d'arrêt, ou même un recul comme en 1895. En outre, dans ces conditions, il y a diminution de lacpiantité d'alcool employé au vinage.
Lorsque la consommation se bornait à l'eau-de-vie produite par la distillation du vin, avec ou sans addition de noyaux ou de baies, Pintoxication alcoolique était un fait exceptionnel ; d une part, la quantité des liquides en circulation ne dépassait pas un chiffre assez restreint, et, d*autre part, la cherté des spiritueux constituait le meilleur préservatif contre les abus.
Dans la première moitié du dernier siècle, lorsque les médecins rencontraient dans leur pratique un cas d'intoxication par Teau-devis, ils étudiaient avec curiosité ces exemples « d'alcoolisme ai^u «, presque aussi rares qye les attaques de choléra sporadique, Orfila signale dans un de ses mémoires h l'Académie de médecine, deux soldats morts dans l'espace de quelques heures pour avoir bu quatre litres d'alcooL Quant k Talcoolisme chronique, Trousseau et Calmeil s'en étaient occupés.
Ces savantsconstataient les troubles intellectuels causés par Tabus des spiritueux.
Ils se rendaient compte des effets de Talcool surTéconomie, et décrivaient les phénomènes du delirium iremens. On négligeait alors Jivresse ordinaire, pourtant assez fréquente, en la considérant comme une excitation momentanée. Elle était même quelquefois utile, disaient les indulgents ; ils rééditaient les préceptes de 1 école de Salem e qui conseillail: une débauche d'ébriété mensuelle.
Cette morale relâchée a fait son temps, et les ravages de Talcoolisnie moderne vont nous ramener, par une réaction salutaire, à une sévérité de principes exempte de toute compromission.