REMÈDES CONTRE L" ALCOOLISME
La prohibition.
Après avoir montré les ravages causés par Talcoolisme, nous devons maintenant examiner quels sont les meilleurs remèdes à proposer pour arrêter les progrès du mal.
Les moralistes et les philosophes ont passé en revue toutes le» mesures fiscales» les actes législatifs, les œuvres de propagande et d'enseignement populaire auxquelles on peut avoir recours* Mais il est des espritis simplistes qui vont nous arrêter au seuil de notre étude. A quoi bon, diront-ils. se mettre Tesprit à la torture pour chercher des solutions incertaines, quand il est facile de résoudre le problème par un moyen radical, la prohibition ?
Voici, en effet, comment raisonnent les partisans de ce système.
L'alcool, disent-ils, est un toxique. Son nom, tiré de la kngue arabe (al-cohol), veut dire subtil.
Poison subtil en effet, qui ne révèle pas à l'analyse cliimique de germes directement mortels, maïs qui cause dans l'orgam'sme humain des perturbations profondes .
Il est donc, en réalité, beaucoup plus bacilUcole qu'on ne le croit généralement; il constitue une substance éminemment nuisible. Donc il faut prohiber ïa fabrication de cette liqueur malfaisante, eu interdire la circulation et la vente en dehors des usages industriels et des prescriptions médicales.
Aux grands maux C faut opposer les remèdes héroïques ; et si les pharmaciens ne peuvent débiter librement Topium , Tarsenic ou Téther, on ne voit pas pourquoi il serait loisible à tous de répandre à flots Tabsinthe, le curaçao, le vermouth, et toute la gamme des poisons spiritueux.
Les sociétés de tempérance américaines ont organisé un vaste pétitionnement pour obtenir des loisproliibitives. Ce desideratum constitue, dans beaucoup de régions, une vraie plate- forme électorale : le candidat inscrit sur son programme la suppression absolue de la fa-
EBMliDBS CONTRE L'ALCOOLISME
hricatioij, de la vente, de l'importation, de Texportation de toutes les lioissons alcooliques.
Le parti probibitionniste, fondé le 1®^ septembre 1869 dans une réunion que tinrent h Chicago cinq cents délégués des sociétés de tempérance j présente son candidtit depuis 1872 dans tontes les élec* lions présidentielïes ; et le nombre des voix obtenues parce candidat a toujours été en s'accroissant : il était de 5.608 en 187^, montait lentement à 9.o22 en 1876 et à 10.305 en 1880, atteignait en 1884 le chiffre de 151,809, s'élevait encore en 1888 k 249.907, pour arriver ensuite à près de 280.000.
Si Ion objecte que c'est peu sur 12 ou 13 millions de suffrages, nous ferons remarquer que le proj^ramme des prohibitionnistes comprend d'autres articles qui peuvent n'être pas approuvés par des électeurs très hostiles k Falcoolisme.
La lutte contre le fléau se poursuit d'une manière plus tangible dans les élections législatives.
Divers États ont inscrit dans leur statut fondaraental, ou introduit dans leur législation, le principe de la prohibition. L'Etat du Maine a été le premier et est resté le plus fidèle adhérent du système. En lHâ7, le général Appleton, président d'un comité législatif chargé d'examiner une pétition sur la loi des licences dans cet Etat, ht un rapport dans le sens de la prohibition totale. Ce tut seulement après une lonj^ue agitation politique et un travail infatigable de propa^^ande que la prohibition fut introduite dans cet Etat, par la loi du 2 juin 1851, dite loi du Maine, Depuis, afin de perpétuer la nouvelle législation, on Fincorpora à la Constitution de l'État. L'exemple du Maine a été suivi par 7 États : le New-Hampshire,le Vcrniont,riowa, le Kansas, le South et le North Dakota. Ces trois derniers ont inscrit la loi prohibitive dans leur Constitution,
A rheure actuelle, les principales dispositions du système du Maine ou de la prohibition totale par référendum^ sont les suivants:
Défense absolue de fabriquer et de vendre aucune espèce de boissons distillées ou fermenlées^ sous peine de mille dollars d'amende et de â mois de prison pour le fabricant, de trente dollars d'amende et d'un mois de prison pour le négociant. Les pharmaciens ont seuls le droit de délivrer de rolcool et seulement sur prescription du médecin. La vente de Falcool pour les besoins scientifiques se fait sous la surveillance de fonctionnaires officiels, salariés et responsables vis-à-vis de TEtat. Les liquides sont expertisés par un agents donl le bénéfice ne doit pas dépassserO 0/0.
L'alcool industriel ne peut circuler qu après dénaturation. L*iraportation est autorisée pour les particuliers, la législation de TUnion comportant ia hier té du transit entre Etats.
LA PHOBlBITtON
f Uivresse est punie, d^ime amende de dix dollars et de trente jours de prison* II y a remise de la peine pour le délincjuant s'il dénonce le débitant clandestin qui îui a vendu ù boire. Lorsqu^un liomme ivre a lésé dans leur personne, leurs biens ou de toute autre manière, sa femme, ses enfants ou ses parents, ceux-ci ont le droit de poursuivre en dommages-intérêts ceux qui ont encouragée le délinquant à boire, ainsi que le propriétaire de la maison où Tivresse s*est produite.
La prohibition locale est en vigueur dans seize États de l'Union. Comme son nom Tindique, cette forme de prohibition n'est appliquée qu'aux subdivisions territoriales, comtés et communes, chacune de ces subdivisions ayant le droit d'adopter ou non, après référendum, la prohibition totale sur son territoire.
L'application de ces règles sévères n'est pas facile à réaliser.
Un ironiste bien connu, Mark Twain, racontait un jour Tanecdote suivante : « Il y a quelques années, un brave homme de chez nous débarquait dans une ville pri^/iï'^^f?^, II demande une auberge, mais on lui dit : k Vous ne trouverez à boire que chez le K pharmacien >». Le brave homme se rendit alorechez le pharmacien et lui exposa sa demande ; il reçut cette réponse : « Je ne puis rien donner à boire sans une ordonnance du médecin ». Le malheureux insista : « Je meurs de soif, je n'ai pas le temps d'aller voir un médecin. — Cher monsieur, je ne puis servir h boire d'urgence qu'aux infortunés qui ont été mordus par un serpent ». Alors l'homme altéré demanda: « Où est le serpent? » Et le pharmacien lui donna l'adresse do serpent, et le brave homme y courut. Mais il revint au bout d'un instant, plus altéré que jamais, murmurant dans un râle : « Pour Tamour de Dieu, à boire ! à boire îîî Le serpent est retenu pour six mois à ravance. »
Il est toutefois possible de tourner la loi sans recourir à des expédients aussi étranges.
Les Etats prohibitionnistes sont entourés d'Etats où Ton fabrique et où l'on vend des boissons alcooliques. Or il n'est pas permis à un Etat de s'opposer à Firaportation des produits d'un Etat voisin*
Comment concilier cette règle de constitution fédérale avec le droit, revendiqué par chaque Parlement, de légiférer en toute liberté sur son terrifoire, et d'adopter telles lois de tempérance qu^il juge nécessaires ?
Jusqu'en 1890, la Cour fédérale conciliait ces intérêts opposés en décidant qu'aucun Etat ne pouvait refuser l'entrée aux boissons fabriquées, mais que, les frontières franchies, ces boissons devaient subir la même réglementation que les boissons fabriquées dans l'Etat
hkmedbs contre lalcooltsme
lui-jnônie ,. Au mois d^avril 1890, un changeroent de cette jurisprudence, dans une espèce qui passiouna le public, viût menacer la prohibition de devenir tout k lait illusoire.
Des brasseurs de rillinois avaient expédié dans FEtat d*Iowa d tonnelets de bière soigneusement cachetés. Ces barils étaient reçus par un de leurs agents, qui les vendait sans briser les cachets ni les mettre en perce. L'Etat d'Iowa est probibilionniste ; on n'y peut vendre de boissons alcoolisées. Un constable saisit les barils. Procès s"" en suivit devant la Cour d'Iowa, qui donna tort aux brasseurs ; mais la Cour suprême, devant laquelle fut évoquée l'affaire, rendit après beaucoup d'hésitations un arrêt, lequel déclarait inconstitutionnel le statut de TEtat d'iowa, en tant qu'il prohibait la vente des boissons alcooliques par un étranger dans Remballage même de VexpédUion — contrairement à l'article de la Constitution qui réserve au Congrès la réglementation du commerce international.
C'est en invoquant cette décision que les brasseurs purent expédier en masse leurs fûts et leurs bouteilles dans les États prohibilionnistes. Un vit aussi des tavernes qui portaient pour enseigne : original pakage ou Suprême court saloo7is.,, D'où protestation solennelle d^ sociétés de tempérance, qui s'adressent au Congrès, et obtiennent, 8 août 1890, une loi fédérale qui règle la queslion en ces termes;
Toute boisson alcoolique, transportée dans un État ou un territoire, ou placée pour Tusage, la consommation, la vente, sera, dès son arrivée dans cet État ou dans ce territoire, assujettie aux lois de l'^Etatou du territoire, et soumise aux dispositions de police, au même titre et dans la même mesure que si elle avait été fabriquée à Tin-térieur de l'État ou du territoire, sans qu'il faille avoir égard à la manière dont elle a été introduite, à remballage, ou à toute autre circonstance {!),
Bien que cette règle paraisse absolue, on l'interprète dans ce sei qu'elle n'enlève pas au citoyen de FÉtat prohibitionistc le droit de fournir, oii il lai plaît, des boissons nécessaires à sa consommation et à celle de sa famille ; qu'en conséquence, it lui reste permis d'acheter dans un autre État les boissons alcooliques, de les faire transpor ter dans son domicile et de les y consorajner,
A la faveur de cette réserve, les débits clandestins ont pu se fonde] et se multiplient chaque jour, dans les États où la vente de Talcoi est interdite.
Un fait, en tout cas, n'a pas été contesté, c'est que les « permis fé^ déraux » délivrés aux pharmaciens et pseudo-pharmaciens, ont servi
se~
(1) Annuaire de tégUlalion éirangère^ 1890» p, 195 el suiv.
LA PROHiDlTIOH
k couvrir des débits clandestins, lesquels, dans certaines villes prohîbitioanîstes, sont proportionnellement plus nombreux que les débits à licence des États non prohiliitionnistes.
L'idée de la prohibition locale, acbeniineraent vers la prohibition nationale, a fait de grands progès en Angleterre, où elle fut soutenue par Gladstone sous le nom d'option locale, Elle est défendue par une puîssaute société, The nnited kingdom allumée for the legidative suppression of the Uquor traffic, fondée en 1853. Son champion au Parlement a été Finfatigable sir Wilfrid Lawson, qui, de i864 h 1879, chaque année, présenta toujours sans découragement et toujours sans succès, un bill de prohibition. Elle a été reprise par William Harcourt, dans son bill du veto local.
L'option locale a été la cause d'une vive agitation politique et, comme en Amérique, est devenue une plate- forme électorale, Le premier pas dans la voie de la prohibition a été fait en Angleterre k l'occasion du procès « Sharp contre Wakcfield ». Dans ce pays, les concessions de débit ne valent que pour un an, et le pouvoir de les renouveler appartient k des magistrats spéciaux, lesquels, de tout temps, laissaient les licences se renouveler tacitement. La tenancière d'un cabaret de village, Susannah Sharp,s' étant vu refuser le renouvellement de sa licence par un magistrat acquis à la cause de la prohibition, lui intenta un procès qu'elle perdit devant toutes les juridictions du Royaume-Uni (1891), malgré finfluence du puissant parti des « liquors lords ».
En Hollande, le débit au détail des boissons spiritueuses est soumis à Tautorisation préalable des autorités communales ; mais il y existe encore de nombreuses licences à vie.
L'option locale a été adoptée par la Nouvelle-Zélande et elle a triomphé dans la votation populaire (femmes comprises) du 29 septembre 1898, par 20XW0 voix de majorité.
Le système de la prohibition est évidemment, en théorie du moins ^ des plus aptes à satisfaire aux desiderata de rhygiène et de la morale. Quant à rexacte estimation des résultats qu'il a produits aux Etats- Unis, le seul pays qui en ait fait une expérience suffisamment étendue et prolongée, les données manquent pour la fixer.
Nous savons, par exemple, que récemment le régime de la prohibition obtenait îa major! lé des suffrages au Canada, sauf en la province de Québec. Mais, pas plus dans cette partie de TAmérique qu'aux Etats-Unis, l'essai n'a jamais été fort heureux. Partout où ce système était mis en vigueur, la fraude atteignait des proportions iBOuïes, et les débits clandestins se multipliaient. Sur dix-sept Etats, dix ont dû renoncer à la proscription de l'alcool ; et, dans les autres,
REMEDES CONTRE t*ALC00Lt9ME
on consomme à peu près autant de spiritueux qu'auparavant.
On doit reconnaître que la prohibition, cet idéal des teetotalers, n'a que peu de chances de succès dans nos contrées, où, par tempéramment, I on penche vers les solutions moyennes.
On a imaginé aussi d'employer la prohibition comme un moyen d'astreindre les débiteurs réfractai res à payer leurs impôts. C'est ce qu on pourrait appeler la contrainte par abstinence. Ceux qui s*y exposent sont trop doucement traités, puisque leur mauvais vouloir trouve une véritable récompense au lieu d'une punition. Mais ils n'en jugent pas ainsi ^ malheureusement pour leur santé.
Au mois de mars 1906, la municipalité d'Orlamude (Suisse) a dé* cidé que fenlrée des cafés et des débits de schmaps sera désormais interdite à tout contribuable qui n'aura pas payé ses impositions dans le délai légal. C'est une mesure qui existe depuis de nombreuses années dans le canton de Berne, où elle a produit d'excellents résultats,
L*état de nos mœurs et la nécessité d'équilibrer notre budget rendraient impossible en France Tostracisme absolu qui a pu être exceptionnellement imposé par certaines législations. Mais ce qui est praticable^ c'est de préférer la santé publique aux excédents de recettes.
Pour conclure, on doit reconnaître qu'en France la prohibition de Talcool resterait lettre morte et soulèverait malheureusement un toile formidable.
L'industrie des boissons alcooliques a pris chez nous une telle extension, intéresse un si grand nonibre de personnes qu'il faut engager contre elle une lutte prudeute et ne pas craindre d'employer la guerre des tarifs.