L IVRESSE ET L ALCOOLISME
eiïets de sa passion. Mais rabnitissement suivra toujours sa marche graduelle, jusqu'à ce qu'il aboutisse au gâtisme et à la mort,
Le monstre alcool règne dans tout Tunivers, Pareil à un conquérant insatiable, il soumet à sa domination les régions les plus opposées. Ni les glaces du Pôle, ni les rayons ardents de l'Equateur n'arrêtent son invasion.
Eau-de-vie en France, whisky en Angleterre, brandy en Amérique, tafia aux Indes, vodki en Russie, Talcool affirme sa puissance et défie ses agresseurs.
Il précipite à l'abîme ceux qui se sont laissés prendre à ses trompeuses séductions. Il est la clef qui ouvre les hôpitaux et les prisons ; chaque année il fait dans le monde civilisé plus de deux millions de victimes, sans compter celles que renferment les asiles d'aliénés et les maisons de santé.
Chez les individus qu'il ne voue pas encore à la maladie, ralcool engendre un vice irrésistible : la paresse.
Déprimé par des excès sans cesse renouvelés, le buveur, dès Tâge de Ao ou 50 ans, ne peut se livrer à un exercice musculaire sans être essoufflé. Il est déjà trop vieux pour se livrer à un travail suivi. C'est alors qu'il s'accoutume aux chômages, aux longues stations dans les cabarets, et au gaspillage du temps ; d'où indolence naturelle qui lui rend difficile tout travail sérieux et rémunérateur : d'où habitudes de paresse qui le rendent à charge k la société.
Cette disposition à la paresse accompagne Tenvie, la haine, et le goût des doctrines anarchistes. Aussi les patrons ne tardent pas à évincer les buveurs, parce qu'ils n'accomplissent plus leur tâche et sèment autour d'eux le désordre.
On dit que les abeilles soumises au régime du miel alcoolisé prennent vite goût à cette nourriture ; mais elles perdent rinstinct du travail et deviennent paresseuses. L'ivrogne s^alourdit de môme pourle travail, et bientôt les jours de chômage se multiplient. Les portes de l'atelier lui sont fermées, et la misère et les privations sont la suite de sa paresse alcoolique.
Non seulement le buveur est paresseux, mais il est triste,
La mélancolie le tient, noire et implacable. L'alcool qu'il prenait pour s'égayer a produitdans sou être un effet diamétralement contraire.
Cet éclair de gaieté initiale n a pu avoir de prix que pour un homme dégénéré» incapable d'apprécier la vraie joie, et obligé d'assaisonner de condiments les naturelles félicités de la vie !
Enfin le buveur est presque toujours égoïste et méchant. Son caractère est altéré par l'alcool : c'est ainsi que dans le peuple on dit familièrement que l'un a le vin bon, et que l'autre Ta mauvais.
Mais c'est Vautvfi qu on rencontre le plus souvent, car ie vice ne produit que très exceptioEBcllenient ud semblant de bienveiUauce, môme fugitive. L'ivrogne perd en général les notions de bonté, de gratitude, de douceur, d'affection, d indulgence, d'humanité. Ne demandez pas à un alcoolique un acte charitable ; son cœur est fermé ù tout jamais à ce sentiment. La passion de Talcool Tabsorbe tout entier '. elle a développé en lui un égoïsme féroce qui le laisse indifférent aux souffrances et aux intérêts les plus sacrés de ses semblables.
Après avoir altéré les muqueuses et vicié toute réconomie, Talcool modifie chez Tétre humain les phénomènes de la pensée.
Si le terrible fléau pénètre les tissus, s'il dévore incessarament les organe^s, il n*e9t point surprenant qu'il s'attaque au cerveau. It le ronge en eft'et, lentement, mais jusqu'au bout.
Tous les médecins qui ont étudié la question sont d'accord pour constater que l'abus de Takool entraîne, à la longue, une véritable déchéance intellectuelle. Elle est peu sensible, évidemment, quand Tabus n'est pas considérable. Elle arrive à son apogée quand l'excès prend des proportions inusitées.
Nous étudierons plus loin la folie i\\\ point de vue social ; mais nous devions mentionner ici cet effet si terrible de l'alcool sur l'individu auquel il ravit ses plus nobles prérogatives, le libre arbitre et le raisoanement.
Il ne reste plus dans Talcoolique qu'un misérable débris humain exposé à succomber à toutes les causes de destruction, proie facile offerte à la paralysie et à la consomption.
Les compagnies d'assurances anglaises calculent cette influence de Falcool sur la résistance organique ; elles accordent à ceux de leurs assurés qui pratiquent l'abstinence absolue de toutes boissons alcooliques, — les teeiolalers^ — des tarifs plus avantageux. Un hygiéniste a eu ridée de compulser leurs registres, et il a pu constater que, sur 1.000 assurés leelotakrs, o90 avaient atteint Tâge de soixante-cinq ans, tandis que 453 seulement pour i*OQO assurés ordinaires étaient parvenus à cet âge : soit 137 vies pour 1.000 abrégées par Tusage de ralcool.
On sait d'autre part que les compagnies anglaises d'assurance* sur la vie accordent aux abstinents une réduction de prix qui va jusqu'à 15 0/0.
Ce sont encore les compagnies d'assurances qui nous fournissent des statistiques prouvant que les personnes qui s'abstiennent com-
LIVRES8II £T L ÀLCOUSME
plèteraent de boissons alcooliques vivent plus longtemps que celles qni en font un usage modéré (1).
Ainsi, par exemple, dans la United kingdom Tempérance and gênerai provideni histituiion, étant donnée la composition par âge des clients non abstinents,. mais faisant des boissons alcooliques un usage modéré, la tabîe de mortalité usitée dans les compagnies anglaises (dite Table 2, H. M.) faisait prévoir 11.293 décès ; on en îi observé 10.850» soit un nombre à peu près égal (96 0/0).
D'autre part, étant donnée la composition par âge des clients s' abstenant de toute boisson alcoolique, laTable2,H. M, faisait prévoir 8»442 décès et on n'en a observé que 6.028, soit beaucoup moins (71 0/0),
Les grandes mutualités anglaises confirment ces résultats. L'espérance mathématique de vie (ou vie moyenne scientifiquement calculée) à 18 ans, est
Four Tordre des Bechabites . 50 ans 62 ^J
— — Foreslers ......... 44, 74 ^|
— — Odd fullows .<.,..,, 42,
Or, Tordre des Rechabites, fondé en 1835, exige que ses membres — presque tous ouvriers — s'abstiennent de toute boisson alcoolique, tandis que Tordre des Foresters — fondé en 1834j et également recruté parmi les ouvriers — se contente d'exiger que Tusagc de ces boissons soit modéré. Les Odd felloios ont une liberté encore plus étendue.
Nous pouvons maintenant tirer les conclusions de tous ces faits ; Talcool affaiblit le corps, le prédispose à toutes les maladies, abrège la durée de Texistence chez ceux qui en font usage Comme la goutte d'eau, en tombant sans cesse, finit par creuser la pierre, Talcoolisme chronique vient à bout de Torganisme humain.
Nous allons maintenant étudier ses effets désastreux au point de vue de la famille, de la race, et delà Société,
(If Matli Helenius d^KelslngfsorSj Die atkoholfrage, Bertillon. p* 41.
vn
:iOOOLISME DANS LA FAMILLE
A. — Ouvriers,
Qui n'admire Tintérieur d 'un ouv rier hoimètc et temjpérant ? Tout dans son modeste logis,T^êsptre Tordre, Ta paix, l'harmonie familiale, le culte du devoir.
La femme et les enfants sont décemment vêtus ; la table est frugale, mais saine et suffisante. Point de propos violents, de plaintes amères, de disputes scandaleuses.
Le travail, auquel petits et grands se consacrent avec ardeur, ne procure pas seulement le pain de la famille ; il est une source de joie et de douces expansions ; des éclats de rire s échappent des lèvres enfantines, et la gaieté fait oublier aux parents les fatigues du jour.
Voilà un artisan qui gagnait sa vie ; son salaire était de 7 on H francs par jour. Toute la famille jouissait d'un vrai bien-ûtre. Le dimanche, la femme mettait ses rubans neufs, les enfants leurs beaux souliers à lacets, et Ton emportait â midi le panier des provisions pour déjeuner dans un bois voisin.
Pendant cette journée de repos, les poumons s'emplissaient d'air pur. Chacun faisait provision de courage et de forces pour la semaine entière ; le soir venu» on regagnait le gite en chantant de joyeux refrains.
C'était le beau temps ; mais, un jour, à râtelier, un camarade plaisante « la dînette du bois de Clamart ». Il faut, pour arrêter les sarcasmes, dépenser sapa^e sur le comptoir du marchand de vin.
L'ouvrier reçoit alors un brevet d'indépendance ; mais cette « réhabilitation » lui coûte son bonheur et celui des siens. L'expérience démontre que pour l'ouvrier, surtout pour l'ouvrier des villes, l'alcool est un fléau particulièrement redoutable.
L'homme vigoureux et sain aura souvent la ferme résolution de conserver sa santé en s'abstenant de recourir à des excitants nuisibles. Au contraire, il arrivera fréquemment que l'ouvrier débile, croyant avoir besoin d'un supplément de force pour exécuter son travail, sera tenté de chercher dans Talcool ime apparente augmenta-
L ALCOOLISME DAMH LA FAMÎLLG
lion de vigueur. Ce sera la station matinale à l*auberge, avant de commencer sa journée ; ce sera encore la « tournée » du soir, après la fin du labeur quotidien.
11 a vidé sa bourse et ruiné son estomac. 11 n*a ni préparé, ni réparé ses forces.
Pour la famille est-il un ennemi plus implacable que le cabaret louche où se tient en permanence le débitant^ semblable à l'araignée qui tend sa toile pour prendre les mouches et les sucer jusqu'à complet épuisement?
Chaque verre que boit l'ouvrier sur le comptoir de zinc représente 10 centimes, et Ton sait par expérience qu'un verre en appelle facilement un autre. Une bouteille de vin, sortant du laboratoire de Tarrière boutique, revient à 40 centimes environ, même depuis la suppression des octrois.
Le Play avait calculé, il y a 30 ans, que certains ouvriers des grandes villes laissaient, par an-f jusqu'à 7^0 francs au cabaret ; de quoi nourrir la femme et plusieurs enfants I Aujourd'hui Userait au dessous de la vérité*
/ ïl y a des ouvriers qui gagnent 10 et 15 francs par jour et qui n'ont r pas de quoi vivre, môme s'ils n'ont ni femme ni enfants. C'est souvent le quart, le tiers, quelquefois la moite et plus de son salaire que Touvrier laisse chez le marchand d'alcooL
De statistiques anglaises évaluent au chiffre fabuleux de deux miUiards et demi la somme des salaires dépensés amiuelleraent au cabaret par les ouvriers des lies Britanniques. C'est peut-être exagéré ; mais, dans tous les cas, dix petits verres k 10 centimes font I franc par jour et 1 franc fait près de 400 francs par an, somme énorme pour le budget d'un ouvrier.
Quel triste spectacle ofl're le ménage d un artisan atteint par l'alcoolisme I Dans son logement régnent le désordre et la confusion. Pendant que l'ivrogne reste au cabaret, les ressources de la maison se restreignent de plus en plus, et bientôt la gône et la misère si tallent au foyer domestique : huche sans pain, chambres sans fed enfants mal vêtus et grelotlanls, saisie des meubles, vente à la criôô de la dernière armoire du ménage, violentes querelles, meurtres,] suicide 1
Il est nuit : la femme n'a pas encore ramassé les débris de sièg et de vaisselle répandus sur le sol ; c'est la scène de la veille qui a fait ces ravages, et la scène de demain anéantira le reste du mobilier commun.
Pour s'abandonner h ces- excès de fureur, l'ivrogne n'a besoin d'^iH
liuvrufiits
^™cun prétexte. Il voit rouge comme l'assassin, et se jette en aveugle L sur les ôtres vivants et les objets inanimés.
^K Sa cruauté trouve des rafllnenients contre ceux qui devraient lui ^"étre les plus chers. Les enfants martyrs^ dont on lît la navrante histoire dans les chroniques, doivent ordinairement leurs tortures A des I parents ivrognes.
^^ Il n'y a pas longtemps, les journaux annonçaient qu'une mère dé» ^Krorait son enfant à la mamelle. Et le petit frère avertissait le commis- ^Kaire de police en lui disant ces simples mots : « Venez vite, maman ^^kst en train de manger bébé, n
^B Sans atteindre ces sommets de faherration sanglante, fouvrier ^intempérant, voit par une loi fatale, la misère élire domicile dans son j foyer.
j Comme le brigand qui arrête le voyageur sur la route, le vice a
' mis sa main pesante sur Tépauledu chef de famille ; et cet attouche- I ment ^^lacé a tué dans son âme ce qui restait de dignité et d'énergie. ( Pour assurer Tentretien de la famille et rétablir l'équilibre du bud-
get, il faudrait que l'ouvrier tentitt un effort surhumain qui doublerait les produits de son travail ; mais ses membres épuisés lui refu- I seraient le service.
Aussi, cherchant à se donner le moins de peine possible, il ne va plus à l'atelier que pour y gagner le prix de Talcool. Etranger sous son propre toit, il laisse à sa femme toutes les charges ; il la contraint à placer ses enfants dans les crèches et à trouver dans les usines l'argent qui fait défaut.
Et quand elle rentre le soir, il lui faut trop souvent défendre contre d^insatiables exigences le morceau de pain péniblement gagné ! Faut it s'étonner si elle succombe aux privations et au chagrin, ou bien si, courbant le front sous une inexorable fatalité, elle devient Témule de son triste mari, et s'enivre à son tour pour oublier ses douleurs ?
Dans le ménage où l'homme et la femme se livrent tous deux à l'intempérance, on voit arriver très vite la dégradation puis la mendicité sur les chemins publics.
Après les dernières amertumes et les malédictions haineuses,
^^hacun prend de son cAté le chemin de rbôpita!» Que deviennent
^^s pauvres enfants moralement abandonnés qui ont grandi dans
' cette atmosphère ? Plus malheureux que les orphelins, ils ont un
père et une mère pour lesquels ils éprouvent moins d'affection que de
mépris.
Depuis que Takoolisme a souillé la maison, ces pauvres petits ^tres n'ont plus entendu de paroles tendres, de conseils nffectueux.
L ÂLCOOLrSA^IK DAKS LA FAMILLE
Les injures, les mots orduriers, les violences déforment leur sens moral et favorisent chex eux le développement des pires iDstincts. Ignorants des vertus deTadolescence, ils ont !a science précoce de la débauche. Avides de quitter l'enfer domestique où ils étoufTent, on les voit de bonne heure vagabonder sur les places publiques et mériter le nom « d'Arabes des rues ».
Ils ne savent pas le chemin de fécole, et ils n'apprendront pas celui de F atelier,
D autres considérations prouvent que l'alcool est le ver rongeur de la famille.
Jamais les salaires n'ont été plus élevés qu*aujourd'hui ; et tous les ouvriers se plaignent des difficultés de rexistence. Ce serait une erreur d'attribuer cette pêne à Faugmentation des loyers, à la cherté plus grande du pain, de la viande, de tout ce qui est nécessaire à la vie. Elle n'est pas davantage le résultat du confort chaque jour plus grand qui tend à régner dans les ménages ouvriers. Les statisticiens ont répondu à ces paradoxes en établissant la proportion entre le salaire et le prix de la vie. Cette gène est due uniquement à la funeste habitude de Talcool,
Si les gains de Partisan sont engloutis au cabaret, comment veuton que la paix, Tunion et le respect de Fautorité existent dans la famille ?
Dans un miiieu ouvrier contaminé par le fléau de lalcool, il n'est point d'augmentation de salaire qui suffise à ramener l'aisance ; on aura beau y créer les institutions d'épargne et de secours mutuel les plus ingénieuses, elles n'auront pas d'objet, et les économies de Touvrier seront englouties dans le poison des petits verres. Enfin, au lieu du rétablissement de la vie familiale, indispensable au bon fonctîonnement de la société, Fon verra la plupart des foyers détruits par le désordre et la corruption.
Le^ moralistes qui dénoncent Falcoolisme comme un des plus terribles fléaux de la classe ouvrière n'agitent pas seulement une queS' tion physiologique ; ils défendent Fhygiène des âmes, plus préci euse que celle des corps.
L'ouvrier qui boit se précipite dans un gouffre sans fond.
En remontant quelques degrés dans l'échelle sociale, et en nant, par exemple, au lieu d'un simple ouvrier manuel, un petit commerçant, qui se trouve à la tôte d'un établissement prospère, dont les bénéfices sont assez élevés pour le faire vivre.
QuUl survienne un accident imprévu, deuil de famille, faillite d'un correspondant, perte de marchandises, et que le commerçant veuille s'étourdir en s* adonnant à l'ivresse ? Les conséquences désastreuses
prcM