DE LA COMBUSTIBILITÉ DU CORPS CHEZ LES BUVEURS D’EAU DE-VIE
Voilà un accident aussi redoutable que singulier dont le corps de certains buveurs est quelquefois atteint. Je veux parler de la manière dont on l’a vu se consumer rapidement à la façon des matières inflammables.
Deux conditions paraissent favoriser particulièrement cette disposition du corps à être ainsi dévoré par la flamme.
Il faut que le sujet soit buveur d’eau-de-vie ou de liqueurs fortes, et que son corps soit chargé de graisse, double circonstance qui se rencontre souvent chez les femmes d’un certain âge, surtout dans les grandes villes.
Ce phénomène bizarre est connu sous le nom de combustion spontanée, expression impropre, attendu que, s’il est démontré que le corps, des buveurs d’eaude-vie peut brûler facilement lorsque le feu y a été mis, les cas où l’on prétend qu’il se serait enflammé tout seul , par une ignition spontanée, ces cas ne
(1) Velpeau, Union médicale, 21 octobre 18G5.
sont pas regardés comme aussi authentiques (1).
On doit donc distinguer deux sortes de combustion : celle où le contact d’un objet enflammé allume le corps comme une mèche imbibée d’esprit-devin, et celle où le corps puiserait en lui-même le principe de son embrasement.
Il n’y a rien de surprenant dans cette combustibilité de certains buveurs d’eau-de-vie. A quelques exceptions près, on n’a observé des faits de cette nature que chez des sujets déjà avancés en âge, surtout chez des femmes chargées d’embonpoint, et buvant habituellement de l’eau-de-vie. Dans de pareilles conditions, le corps humain, constamment imprégné d’alcool mêlé à une quantité énorme de matière grasse, doit prendre feu avec la plus grande facilité, les éléments inflammables y étant en excès et dominant tous les autres.
J’ai eu occasion d’observer.un exemple de combustion de la première espèce, pendant que j’étais étudiant en médecine à Paris.
Observation CXV. Une petite vieille, aimant beaucoup l’eau de vie, douée d’un embonpoint très-prononcé, retournait seule chez elle, à une heure avancée de la nuit, après avoir passé la soirée chez des connaissances. Elle cheminait dans une rue déserte, écartée et obscure du faubourg Saint-Marceau. Comme elle" était boiteuse et marchait péniblement, elle était obligée de s’appuyer sur deux bâtons. Ses deux mains étant occupées de ce côté, elle avait accroché à sa ceinture la petite lanterne (1) Voyez Journal de Verdun, juin 1*49.
dont la lueur dirigeait ses pas. Tout à coup, elle fait une chute, sa lanterne se brise et met le feu à ses vêtements. Quelques instants après, des individus passant à l’extrémité de la rue aperçurent de loin une flamme bleuâtre : c’était le corps de cette malheureuse qui brûlait. Ils en apportèrent les restes à l’Hôtel Dieu : ils ne consistaient que dans quelques fragments des extrémités, de la colonne vertébrale et du crâne : toutes les parties molles avaient été consumées et s’étaient réduites en une sorte de cambouis fétide et noirâtre.
Quelquefois le corps n’est brûlé que partiellement, et cette forme de combustion a été observée surtout chez des sujets dont le corps offrait peu d embonpoint, peu d’aliment à la flamme.
J’ai dit que la seconde espèce de combustion humaine, celle qui s’opérait spontanément au sein du corps, sans aucune participation des agents extérieurs, était encore le sujet de graves controverses.
Cependant des observateurs du plus grand mérite en ont rapporté des exemples, et des savants, qui font autorité dans la science, en ont admis la possibilité. — Ils citent à l’appui de leur opinion les incendies spontanés qui éclatent au sein de certains amas de matières combustibles, comme des tas de foin, de houille, de fumier de cheval, etc. Une foule de matières végétales et animales entassées peuvent spontanément prendre feu.
Le corps humain ne peut-il pas se trouver dans une situation électrique telle qu’une étincelle jaillisse sur quelque point du corps? On a vu des femmes
qui, en se peignant, faisaient sortir des étincelles de leurs cheveux. Daniel Horstin parle d’un goutteux qui, après des accès violents de sa maladie, rendait par le frottement ses jambes resplendissantes de lumière.
Pourquoi de pareilles circonstances, jointes à l’imbibition par l’alcool d’un corps fortement chargé de graisse, ne suffiraient-elles pas pour provoquer et entretenir la combustion humaine ?
Les faits de ce genre sont si rares, qu’il est difficile de confirmer les données théoriques par les preuves tirées de l’expérience. — Un de ceux qui ont fait la plus vive sensation, dans les derniers temps, est, sans contredit, l’assassina t de la comtesse de Gœrlitz.
Observation CXYI. Celte femme, dont on avait trouvé le corps brûlé, avait-elle pris feu spontanément ? ou bien, des assassins, après lui avoir donné la mort, n’avaient-ils pas mis le feu- à ses vêtements de manière à carboniser le corps pour faire disparaître les traces de leur crime ? Tel était le problème ardu qu’avaient à résoudre les experts commis par la justice et qui impliquait la grave question delà combustion spontanée.
Après une longue et savante discussion, MM. Amb. Tardieu et Rota (t) finirent par cette conclusion: «Malgré les autorités sur lesquelles s’est appuyé M. le docteur de Siebold, après M. Devergie, èt auxquelles il faut ajouter les noms de MM. H. Royer-Collard (2) et Rœsch (3), il nous
(1) A. Tardieu et X. Rota, Relation de Vassassinat de la comtesse de Gœrlitz,, pour servir à l'histoire de là combustion humaine spontanée (Ann. d'hyg. 1850, tome LIV, p. 191).
(2) Royer-Collard, Thèse de concours , p. 23.
(3) Rœsch, De l’abus des boissons spiritueuses (Ann. dhyg.,
paraît impossible que l’opinion du monde savant ne soit ÎL nrofondément modifiée par les intéressants travaux L e nous venons de faire connaître. MM. Bischoff et Liebi°- dans la critique si vive et si puissante quils en ont faite, au nom de la presque unanimité des experts, sont arrivés à cette conclusion, que les faits prétendus de combustion humainespontanée, dont pas un seul na ete constaté par l’observation directe de témoins competents, avaient en quelque sorte usurpé droit de domicile dans la science. Si l’on remarque enfin l’heureux concours que vient prêter aux savants allemands qui 1 ont invoque le témoignage si net et si précis de nos célébrés compatriotes, Magendie, Pelouze et Régnault, on conviendra qu’il n’y a rien à ajouter a cette discussion pleine de verve sur laquelle le professeur de Giessen s’appuie pour repousser d’une manière absolue, comme une fable inventée à plaisir, l’hypothèse de la combustion humaine
spontanée (1). » , . .
Pourtant M. Devergie(2), après avoir discute de nouveau les faits recueillis par l’observation, termine ainsi sa dissertation : « Tels sont les détails dans lesquels je tenais à entrer pour démontrer que, malgré le mémoire de MM. Bischoff et Liebig, la question de la combustion humainespontanée, avec cause déterminante, est encore
pendante, et qu’il appartient aux médecins de se livrer a de
nouvelles recherches avant de se permettre de rayer de la science des faits qui peuvent être inexplicables, maigre les lumières de la physique et de la chimie, jusqu a ce que l’on démontre que ces faits sont de pure invention. »
(!) A. Tardieu et X. Rota, Annales d'hyg. et de méd. légale,
(2) Devergie, Mémoire sur la combustion humaine spontanée (Annales d'hygiène et de médecine légale , 1851, t. -XL\ l, P-