‹ L'alcoolismeChapitre 30 sur 55 · PROFESSION, HABITUDES, POSITION SOCIALE · texte numérisé non relu

PROFESSION, HABITUDES, POSITION SOCIALE

Profession. — Je rappellerai ici la loi que fai déjà formulée (p. 49), à savoir, que l’action délétère des boissons spiritueuses exerce principalement son

action sur l’organe du corps humain qui, à raison du genre de vie particulier du sujet, se trouve le plus souvent en exercice et le plus fatigué.

Ainsi, les hommes de cabinet qui abusent des boissons enivrantes succombent à des maladies du cerveau, à des fièvres cérébrales, à des apoplexies, à des ramollissements.cérébraux. Les manœuvres, les hommes de peine, dont les occupations pénibles provoquent incessamment un surcroît d’action de la part du cœur, sont pris d’affections de cet organe ; les gastronomes meurentprématurément de maladies du foie, de l’estomac et des intestins ; les hommes dont les poumons fatiguent beaucoup, comme les avocats, les chanteurs, les grands discoureurs , les piétons, les crieurs publics, etc., seront atteints de • pneumonies, de pleurésies, de crachements de sang, et, plus tard, de phthisie pulmonaire.

L’artisan, qui endure de violentes fatigues, peut faire usage de vin à ses repas : dans nos pays vignobles, nos vignerons dépassent trop souvent la limite qui sépare l’usage de l’abus. On ne les voit que trop communément plongés dans un certain degré d’ivresse à la suite de ces longues journées d’été où l’action d’un soleil brûlant se joint à celle du vin pour troubler leur cerveau. Je les engage, dans l’intérêt de leur santé, à se défier de ces libations trop copieuses qui minent lentement leurs forces, au lieu de les augmenter. D’ailleurs, ce ne sont pas les vignerons qui boivent le plus dont la réputation est

profession, habitudes, etc.

la meilleure et qui sont connus pour être les ouvriers les plus habiles et les plus estimés.

Habitudes. — Les habitudes influent beaucoup sur les dispositions à l’alcoolisme. L’homme oisif, fainéant, sera entraîné facilement à boire pour tuer le temps, et cacher, dans les fumées de 1 ivresse, la confusion que tout homme de coeur doit éprouver lorsqu’il est inutile au monde et qu il trame une existence terne, monotone, au milieu de loisirs humiliants. . ' r

Très-rarement l’homme, serieusement occupe, ayant l’habitude et le goût du travail, deviendra un

alcoolâtre. ' . ., ..

Il est aussi des hommes qui, pour la distribution de leurs repas, se créent d'es habitudes capables de les conduire souvent à l’alcoolisme : ce sont ceux qui ne font qu’un repas sérieux par jour et le font alors extrêmement copieux. Il en résulte des digestions difficiles, pénibles, qu’ils sont entraînés à favoriser par Yusage d’abord, et, plus tard, insensiblement, par Yabus des liqueurs spiritueuses.

L’école de Salerme l’a dit :

Ex magnâ cœnâ siomacho fit maxima pœna.

Un superbe festin gâte les estomacs (1).

Ce repas ayant lieu le soir, les inconvénients sont encore plus grands. Aussi l’école de Salerne ajoute :

(I) École de Salerne , trad. Meaux-Saint-Mare. Paris, ÎSGI, p. 31.

Ut sis nocie levis , sit tibi cœna brevis.

Veux-tu que ton sommeil ne soit pas lourd,

Mange peu le soir.

Position sociale. — La position sociale modifie aussi les effets de l’alcoolisme. Les personnes aisées joignent ordinairement à Tahus des boissons spiritueuses une alimentation copieuse et succulente qui en atténue les effets. Dans la classe pauvre, au contraire, le vin et l’eâu-de-vie sont souvent avalés purs, sans aucun mélange d’aliment, ou avec une alimentation insuffisante; on fait le calcul fatal de boire davantage pour moins manger , et alors l’alcool exerce en toute liberté son action corrosive, sur l’estomac d’abord, où il se trouve souvent seul en présence de la muqueuse digestive, sur tous les organes ensuite, parce que les veines qui l’y portent n’ont pu puiser, dans des digestions réparatrices, un sang nouveau qui vienne délayer l’alcool et amortir son excitation.

ARTICLE VI

AGE, SEXE

J’ai démontré (chap. i, p. I) que Yusage des boissons fermentées n’était pas nécessaire à l’homme jouissant d’une bonne santé et qu’il ne lui est utile que dans des circonstances exceptionnelles (chap. n,

Enfance. — Cette vérité est encore bien plus ap-

ÂGE, SEXE

plicable à l’enfant chez lequel les forces vitales déploient tant de vivacité et d’énergie que les stimulants lui sont complètement inutiles. C’est pourtant un préjugé généralement répandu dans le monde, qu’il faut donner du vin aux enfants pour fortifier leur constitution. Croit-on que le feu fortifie le vase sous lequel il est allumé ? En l’échauffant, il le calcine et l’use insensiblement. C’est ainsi que le§ spiritueux agissent sur le corps de l’homme, et, à plus forte raison sur celui de l’enfant, dont les membranes sont beaucoup plus délicates et plus irritables. Combien d’inflammations graves de l’estomac et des intestins, de fièvres cérébrales mortelles, résultant de cette funeste habitude, j’ai eu à soigner, chez les enfants, dans le cours de ma carrière médicale ! J’ai même remarqué que les enfants des cafetiers, des cabaretiers, des maîtres d’hôtel, présentaient les maladies de ce genre les plus nombreuses et les plus meurtrières, parce qu’ils ont, plus souvent que les autres enfants, l’occasion d’user immodérément des boissons spiritueuses.

Lorsqu’une épidémie de rougeole, de fièvre rouge, vient à éclater dans une localité, je suis frappé souvent de la manière dont ces maladies sévissent plus cruellement sur les' enfants auxquels on fait boire habituellement beaucoup de vin. — En 1826, la scarlatine enleva trente-trois enfants dans un village du canton d’Arbois. Je me suis informé de la manière dont ils avaient été traités, et j ai appris qu’on leur avait donné à boire du vin chaud, sous

prétexte de faire pousser l’éruption à la peau. Alors j’ai compris d’où venait cette effrayante mortalité.

Que les parents en soient bien convaincus, la santé des enfants bien constitués n’exige pas l’usage du vin. Elle se trouve fort mai d’en user sans mesure. Les cas où le vin peut être utile à des enfants débiles sont assez rares, et je les ai fait connaître (page 40).

Mais, dira-t-on, les enfants peuvent-ils prendre réellement le goût des boissons alcooliques, de manière à ce que ce goût devienne chez eux une habitude pernicieuse? Oui, que les parents y prennent garde, j’ai connu des enfants .qui avaient une propension irrésistible à aller visiter la bouteille. Ce sont surtout les enfants qui n’ont aucune régularité dans leur régime alimentaire, qui mangent toute la journée et éprouvent continuellement, dans la bouche et l’estomac, un échauffement qui les excite à boire.

Il n’est pas pour l’ivrognerie, comme pour les autres passions, un âge où elle exerce spécialement son empire; elle peut s’emparer de l’homme dès l’enfance, et, tandis que les autres passions s’amortissent à la longue et finissent même par disparaître avec le progrès des ans, l’alcoolisme va toujours en augmentant et en s’aggravant.

«Il n’y a plus d’enfants, dit le docteur Issartier (4), je donne fréquemment des soins à de très-jeunes

(0 Issartier, F Alcoolisme moderne, p. 15.

ÂGE, SEXE

gens chez lesquels l’alcoolisme est survenu avant la barbe et les dernières dents. Tristes sujets qui vont au pas de course vers les sous-sols des cimetières par les mauvais chemins de la société. ».

Jeunesse. — On observe assez souvent l’ivresse chez les jeunes gens, mais plus rarement l’ivrognerie. C’est à cet âge que l’on supporte le mieux les excès de table : néanmoins, lorsqu’on s’y livre un peu fréquemment, et, surtout, s’ils deviennent une habitude, ils flétrissent rapidement la jeunesse la plus florissante, en préparant à la vieillesse, quand l’alcooliste y parvient, les plus tristes infirmités. La plupart des hommes, a dit la Bruyère, emploient la première moitié de leur vie à rendre l’autre moitié misérable.

Vieillesse. — On a dit souvent que le vin était le lait des vieillards, et cette maxime absurde a fait un certain nombre de victimes en portant quelques personnes âgées à en abuser. J’ai dit, au chapitre II, de quelle manière un usage modéré des boissons spiritueuses peut quelquefois être utile aux vieillards pour se soutenir. L’eau la plus salubre ne suffit pas à l’homme comme boisson. Jusqu’à trente ans, l’estomac conserve en général assez d’énergie pour pouvoir se passer de tout excitant. Chez quelques personnes, cette faculté persiste toute la vie : ce n est pas la règle, c’est une exception. Mais je peux affirmer hautement que ceux qui en abusent ne font que consumer un peu plus rapidement ce qui leur reste de feu vital.

L’ivrognerie fait tomber les vieillards dans un état de démence tellement stupide, que quelquefois ils finissent x par ne plus reconnaître leurs amis et leurs proches. J’en ai vu un qui avait oublié jusqu’à son propre nom.

Observation CXXIII. C’était un ancien militaire, lorsque, l’appelant par son nom, on lui disait : Bonjour, père François, on voyait une expression de sourire niais se peindre sur son visage : il avait l’air de recueillir un instant ses souvenirs, puis il vous répondait : Pourquoi m’appelezvous père François, il y a longtemps que le père François est mort à Waterloo.

Les exemples d’ivrognerie sont assez rares, du reste, dans la vieillesse, par ce motif que l’homme conserve en général, à un âge avancé, les habitudes de son âge mûr, et qu’il n’y a guère que les hommes sobres qui arrivent à la vieillesse.

Femmes. — Les femmes qu’abrutit la passion des boissons enivrantes sont loin d’être rares.

Le chiffre des femmes aliénées par l’ivrognerie, dans la maison de Cbarenton, est à célui des hommes comme 4 est à 4. M. Leudet, en comparant la fréquence des accidents dus aux alcooliques dans les deux sexes, à Rouen, a trouvé que presque le quart s’observait chez les femmes.

Cette funeste habitude se rencontre surtout chez celles de la classe la plus abjecte de la société, où elle devient un nouveau danger, ajouté à tant d’autres pour la partie de la population qui la fréquente,

AGE, SEXE

J’en ai vu les exemples les plus déplorables. Ges excès ont plus d’inconvénients encore pour la femme que pour l’homme. Ils émoussent en elle le sens moral et la mettent à la merci des passions corruptriées.

« Les femmes, dans le Nord de l’Europe, a dit je ne sais quel auteur, ont cédé généralement aux spiritueux, et les hommes, partout, au tabac; deux déserts, deux solitudes ; des nations, des races vont s y engloutir. » -

Observation CXX1V. J’ai connu une jeune fille qui, jusqu’à l’âge de 20 ans, avait réuni au plus haut degré tous les charmes physiques de son âge : formes élégantes et arrondies, teint frais et rose, œil vif et limpide, lèvres de l’incarna t le plus vif. A 20 ans, elle contracta l’habitude de boire du vin et des liqueurs, jusqu’à tomber souvent dans le premier degré de l’ivresse et rarement dans le second. A 22 ans, les roses de ses joues s’étaient fanées, son regard était languissant et morne, ses lèvres avaient pâli, ses traits étaient tirés, ses chairs flasques, et. tout son être semblait avoir été flétri par une vieillessê anticipée. Elle avait une sœur, plus âgée qu elle de plusieurs années : celle-ci, n’étant pas tombée dans les mêmes écarts, paraissait beaucoup plus jeune que sa cadette.

Il est un état de souffrance très-commun chez les jeunes filles et qui les dispose quelquefois à abuser des alcooliques : c’est la maladie connue sous le nom de chlorose ou pâles couleurs. Celles qui en sont affectées recherchent les aliments et les boissons de

haut goût; leur cœur est affadi; elles n’aiment, comme elles le disent souvent, que ce qui est fort . Cette disposition de l’estomac peut les entraîner à faire un usage immodéré des liqueurs fortes, et il est essentiel d’exercer sur elles, à cet égard, une surveillance attentive.

Il est rare, néanmoins, que les jeunes filles tombent dans l’alcoolisme. «On n’arrose pas les fleurs, dit l’auteur de Y Émile, avec le vin ni avec les spiritueux, elles seraient bientôt fanées et frappées de mort. »

Beaucoup de jeunes filles, sans avoir lu Jean-Jacques, ne s’y trompent guère, éclairées qu’elles sont par l’exemple ou par le seul instinct qui les inspire.

La femme, à l’âge critique, est reprise de ces bizarreries du goût qui, à l’époque de la puberté, surtout si l’évolution sexuelle se complique de chlorose, la conduisent à abuser des boissons spiritueuses.

J’ai connu un grand nombre de femmes qui n’onl commencé à violer les règles de la tempérance qu’à l’occasion de leur âge critique. Les médecins qui s’occupent spécialement des maladies mentales ont remarqué que la dipsomanie ou monomanie d’ivresse (1) se manifeste assez souvent chez la femme au moment de la ménopause. La malade cache ordinairement avec soin sa honteuse passion; sa famille peut ignorer la cause de son dérangement mental, et le médecin appelé à la soigner éprouve quelque-

(l) Voyez p. 69.

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