‹ L'alcoolismeChapitre 38 sur 55 · DES EEFETS DE L’ABUS DES BOISSONS SPIRITUEUSES SUR LA SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

DES EEFETS DE L’ABUS DES BOISSONS SPIRITUEUSES SUR LA SOCIÉTÉ

ARTICLE PREMIER

EFFETS GÉNÉRAUX

Arrêt dans l’accroissement de la population. —

L’ivrognerie, comme la prostitution, éteint la fécondité (1) et contribue beaucoup à l’arrêt qui se manifeste dans l’accroissement de la population (2).

Abaissement de la rie moyenne. — Dans les villes industrielles, où des influences multiples contribuent, du reste,, à miner la santé de l’homme, on est frappé de ce fait que, plus la consommation simultanée des spiritueux et du tabac augmente, plus la vie moyenne descend au-dessous du chiffre qu’elle atteint normalement dans des conditions plus favorables.

Vice et misère. — Plus la consommation des spiritueux augmente au milieu d’une population, plus on y voit se multiplier les unions illicites, les condamnations judiciaires, les ménages dissous, les pauvres, les mendiants, les vagabonds, les suicides, les homicides, etc.

(1) Voyez page 243.

(2) Voyez Discussion de l’Académie de médecine sur le mouvement de la population en France (Bull, de VAcad, de méd. 1866-67. Tome XXXII, p. 547 et suivi).

258 DANGERS POUR LA SOCIÉTÉ

Crimes et délits. — Combien d’actes criminels et délictueux, qui portent le désordre et la confusion dans la société, ne seraient pas commis si leurs auteurs, pour s’enhardir dans la voie du mal, n’avaient pas eu recours à l’excitation alcoolique! Que de fois on entend les hommes à qui l’on reproche un acte indélicat ou criminel s’écrier pour s’excuser i Ah! je ne Vaurais pas fait , si je navais pas trop bu!

Manie incendiaire! — L’alcoolisme peut conduire aux manies les plus dangereuses pour la société.

Observation CLV. Il y a peu d’années, des incendies éclatèrent coup sur coup dans un village de notre contrée. Ils n’étaient point l’effet de causes accidentelles. On ne pouvait douter, à certains indices, qu’une main criminelle fût armée d’une torche incendiaire. On organisa une garde de nuit. D’ailleurs, l’alarme était si grande que chacun se tenait en éveil. Enfin, on surprit un homme du village même jetant une allumette chimique dans un grenier rempli de fourrage. On s’empara de lui ; la justice vint l’interroger. Il avoua bien vite qu’il était l’auteur de lous les sinistres. Mais quel mobile secret avait pu l’y pousser? On ne découvrit rien, absolument rien que l’alcoolisme. Cet homme était continuellement dans l’ivresse; au milieu du vertige ébrieux, il avait été entraîné à mettre le feu aux maisons, comme d’autres ivrognes cherchent querelle irrésistiblement à ceux qu’ils rencontrent ou brisent les objets qui leur tombent sous la main.

Suicide. — La société, dit le docteur Issar-

effets généraux.

tie r (i), s’empoisonne en buvant mal de mauvaises boissons qui engendrent un grand nombre de maux. L’alcool en est la cause, et c’est son abus qui justifie cette parole de Flourens : L’homme ne meurt plus,

mais il se tue. .

Qu’un individu se suicide, c’est un fait regrettable et aui émeut tout le monde ; que des masses se détruisent par l’alcoolisme, c’est plus malheureux encore, et personne ne s’en occupe. Cependant, il meurt en France mille fois plus d’alcooliques que de suicidés.

Séduction. — Ne voit-on pas fréquemment 1 1 vresse faire de l’homme le plus réservé, le plus-timide, un séducteur entreprenant et audacieux !

Observation CLYI. Jeune homme qu’une coquette raffinée avait enchaîné, comme beaucoup d autres, par ostentation, pour élargir le cercle de ses adorateurs et mieux déguiser son jeu avec le préféré,, un soir que la dame s’était montrée avec lui plus piquante, plus agaçante que jamais, il se crut autorisé à lui faire une visite nocturne. Mais il fallait une grande hardiesse. Pour se donner de l’audace, il but de manière à s’exciter et, quand tout fut calme dans la maison, il dirigea ses pas vers l’appartement dont il désirait si vivement franchir le seuil. Mais, au bruit qu’il fit en entrant, un homme accourut se précipiter sur lui ; c’était 1 amant en pied. Une lutte terrible s’engagea, et les deux adversaires allaient s’égorger sous les yeux de la dame, si celle-ci ne

(1) Issartier, l’Alcoolisme moderne, étude sociale sur le poison en France. Paris, 1861.

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s’était jetée entre les deux combattants. Son émotion fut si vive, qu’on vint m’appeler de grand matin à son secours; elle avait des crises de nerfs d’une violence inouïe.

Tous ces détails m’ont été donnés par l’amoureux évincé qui m’a répété plusieurs fois : j’ai failli causer de grands malheurs ; voilà ce que c’est que de trop boire; je ne savais plus ce que je faisais.

Unions illicites. — L’ivrognerie conduit aux unions illicites entre les deux sexes. Une fille d’une conduite irréprochable ne veut pas épouser un ivrogne ; un homme qui se respecte n’ira pas demander en mariage une ivrognesse. Il résulte que l’ivrogne et l’ivrognesse, ne pouvant former des liens sérieux avec personne, s’associent irrégulièrement et tombent dans le çoncùbinage, qui a le triple inconvénient de jeter le trouble dans l’ordre social, de former des unions qui, le plus souvent, sont stériles, et, si elles sont fécondes, donnent naissance à des bâtards , c’est-à-dire a de malheureux enfants dont la position est tout à fait fausse au milieu de la société.

Prostitution. — C’est souvent l’ivrognerie qui conduit certaines femmes à ce degré d’abjection qui en fait les hideuses proxénètes, ces êtres dégradés que l’on rencontre dans les antres de la Vénus impudique, de la Vénus Callypige.

C’est encore parmi les vieilles ivrognesses que se recrutent les entremetteuses, ces intrigantes qui font métier de favoriser les amours de contrebande

EFFETS GÉNÉRAUX

et dont l’intervention sème le désordre dans la famille et dans la société (1).

Mauvais exemples. — L’alcoolisme se montre quelquefois parmi les personnes qui, par leur position, leurs fonctions même, doivent le bon exemple à la société.

Comment la jeunesse ne franchirait-elle pas les bornes de la modération, quand elle voit tomber dans des excès ceux qui devraient être pour elle des modèles de tempérance?

Pourra-t-elle avoir pour eux le respect qui leur est légitimement dû ? Quand on veut être respecté, il faut commencer par se respecter soi-même.

Et, si l’alcoolisme égare les personnes chargées de diriger les jeunes sujets, au point que l’excitation alcoolique dégénère parmi elles en scènes burlesques, en querelles, en rixes plus ou moins violentes, oh! alors, ce n’est plus seulement le manque de subordination qui éclatera parmi la jeunesse, c’est le mépris, et le mépris le mieux mérité, pour ceux qu’elle devrait vénérer.

La tempérance est donc une loi qui devrait être regardée comme inviolable par certains hommes que leur position met en évidence; ils sont cent fois

(1) Voyez Parent-Duchâtelet, De la Prostitution dans la ville

de Paris , considérée sous le rapport de l’hygiène publique, de la

morale et de l’administration , ouvrage appuyé de documents statistiques puisés dans les Archives de la préfecture de police. 3 e édition, Paris 1857, 2 vol. in-8. — J. Jeannel, De la Prostitution dans les grandes villes au XIX e siècle, et de Cextinction des maladies vénériennes. Paris, 1868, in-18 jésus.

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plus coupables que d’autres hommes de tomber dans les excès bachiques.

Responsabilité dans certaines fonctions. — L’alcoolisme peut être très-nuisible à la société et entraîner les désordres les plus graves, s’il jette le trouble dans l’esprit de certains hommes remplissant à son égard des fonctions très-délicates, qui exigent beaucoup de présence d’esprit, beaucoup de sangfroid et dans l’exercice desquelles la moindre distraction peut avoir de terribles conséquences.

Médecin et pharmacien. — • Telle est la position des médecins : il en est qui, malheureusement, je l’avoue avec douleur, au lieu de donner à leurs clients l’exemple de la frugalité, tombent dans une intempérance qui doit les rendre profondément ridicules, s’il leur arrive quelquefois de prêcher le régime et la diète à leurs malades.

Mais l’intempérance du médecin peut conduire à de plus graves conséquences. J’en veux citer quelques exemples, à l’imitation de l’apôtre saint Paul qui disait : Peccantes presbyteros coram, omnibus argue, ut cœteri timorem kabeant.

Observation CLVÜ. On va chercher dans un café, à une heure avancée du soir, un médecin qui vient, la tête avinée, visiter une malade en proie à des coliques. 11 donne une ordonnance pour le pharmacien et s'en va. Le lendemain, le pharmacien le voyant passer l’appelle et lui demande comment il se fait qu’il ait prescrit tO grains de morphine dans une potion. —-C’est impossible, dit le médecin. — Voyez votre formule, dit le phar-

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maC i en . — Le médecin regarde ; il avait mis un zéro de trop; cela faisait 10 grains au lieu de 1. — La malade est morte si elle a pris la potion, dit-il. — 11 court chez elle dans une affreuse perplexité. — Votre malade a-telle pris ma potion ? dit-il tout effaré à la garde. — Non, Monsieur, elle se trouvait mieux quand on l’a apportée, et je ne l’ai pas donnée. — Ah! quel bonheur ! dit le médecin ; elle était perdue !

Observation CLV1II. La femme d’un cultivateur avait besoin d’un médecin à presque toutes ses couches, parce que ses enfants étaient mal tournés. Déjà deux de ses accouchements avaient nécessité cette intervention, et il n’en était résulté aucun accident pour la femme. Une troisième fois, son médecin ordinaire étant absent, on lui amena, vers 10 heures du soir, un autre accoucheur qu’on avait trouvé dans un café, où il avait fait de copieuses libations. En le voyant dans un état très-prononcé d’ivresse, la femme fut saisie d’effroi et de funestes pressentiments. Il n’y avait pas de temps à perdre. L’opérateur se mit à l’œuvre : mais, quelles douleurs ! quels déchirements ! La malheureuse lui criait sans cesse : vous me tuez! Après des efforts prolongés, et sans résultat, le médecin abandonna la malade dans le plus pitoyable état ; elle mourut dans/ht nuit.

Observation CLIX. J’ai été requis par la justice pour aller visiter une femme qu’un médecin était accusé d’avoir violée dans les circonstances suivantes : cette femme avait une descente considérable de matrice qui l’incommodait fort; elle avait fait venir le médecin pour la lui remettre en place. Le mari, absent au moment de l’arrivée du médecin, le rencontra, en rentrant, sur la porte. Il sortait tout effaré, la figure en feu ; il n’en reçut qu’un salut rapide, tellement il paraissait pressé de s’éloigner.

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Arrivé près de la malade, il la trouve très-émue, trèsagitée. Ayant une confiance entière dans la vertu de sa femme, il conçoit sur le médecin un grave soupçon, et, dans sa colère, il va le communiquer immédiatement au maire. Celui-ci prévient le parquet, et je reçois la mission d’aller reconnaître si cette femme porte des traces de violences. Je n’en trouve aucune. La femme me raconta que le médecin était ivre, et que, pour lui remettre la matrice, il lui avait proposé un moyen étrange ; qu’elle s’était récriée, que le médecin avait insisté, s’était montré fort passionné, mais n’avait nullement usé de violence à son égard, et qu’en entendant le pas du mari il était sorti précipitamment. Elle attribuait entièrement son attitude à son état d’ivresse. L’affaire n’eut pas de suites ; nos codes n’ont pas de peine pour châtier une conduite aussi répréhensible.

L’alcoolisme a aussi de très-graves inconvénients pour les pharmaciens ; ils peuvent donner un remède pour un autre, un poison pour un calmant.

Observation CLX. Je prescris pour un enfant atteint de coqueluche une potion calmante comprenant de l’eau de fleur d’oranger.Le père porte l’ordonnance au pharmacien, et, en rentrant, donne une cuillère du remède à l’enfant. Mais à peine celui-ci en a-t-il une partie dans la bouche, qu’il se met à pousser des cris affreux, et l’on voit apparaître sur ses lèvres, ses gencives, au bout de sa langue, les traces évidentes d’un liquide corrosif. — On vient me chercher en toute hâte. Je verse une certaine quantité de la potion sur les dalles de la cuisine dont la surface devient effervescente ; le flacon renfermait évidemment un acide puissant. Je porte la potion au pharmacien et

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lui dis d’appliquer le bout de sa langue contre le bouchon simplement imprégné du liquide. Il fait une grimace affreuse en. s’écriant : Malheureux ! qu’ai-je donné ?• — Je lui demande de me montrer les flacons dans lesquels il avait puisé les éléments de la potion. A côté du flacon d’eau de fleur d’oranger se trouvait celui d’acide sulfurique; c’était de Y acide sulfurique, de l’huile de vitriol, le plus corrosif de tous les acides, qu’il avait mis dans une potion calmante à la place d’eau de fleur d’oranger! — L’enfant souffrit beaucoup de sa brûlure, mais il en guérit.

Chefs de gare. — 11 en est de même pour les employés de chemin de fer, chefs de gare, aiguilleurs, etc.

Observation CLXL Un chef de gare, qui avait trop bu dans une réunion gastronomique, reste endormi à l’heure où il devait signaler l’arrivée d’un train de marchandises exceptionnel ; celui-ci rencontre le train de voyageurs que le signal du chef de gare aurait dû garer ; choc terrible, des morts, des blessés, en grand nombre ; un désastre affreux; tout cela, parce qu’un homme s’est oublié à table.

Savants et artistes. — L’alcoolisme est nuisible à la société en arrêtant dans leur essor de jeunes savants, de jeunes artistes, bien doués de la nature, montrant un talent précoce, promettant pour l’avenir les fruits les plus heureux ; les misérables vont noyer dans les spiritueux leurs brillantes facultés L

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ARTICLE II

CAFÉS ET CABARETS

C’est principalement dans les cafés et les cabarets que l’abus des spiritueux porte les plus graves atteintes à la société. En effet, son existence morale et les lois éternelles qui lui servent de soutien sont sapées tous les jours impitoyablement dans ces établissements où l’ivrognerie trône en souveraine, et qu’a rendus si nombreux l’usage immodéré des boissons alcooliques.

Yoici la peinture que Balzac, le grand peintre de mœurs, fait des abords d’un cabaret :

« Quel est, dit-il, le flâneur qui n’a pas observé, aux environs de la grande halle, à Paris, cette tapisserie humaine que forment,- entre deux et cinq heures du matin, les habitués mâles et femelles des distillateurs dont les ignobles boutiques sont bien loin des palais construits à Londres pour les consommateurs qui viennent s’y consommer, mais où les résultats sont les mêmes ? Tapisserie est le mot. Les haillons et les visages sont si bien en harmonie, que vous ne savez où finit le haillon, où commence la chair, où est le bonnet, où se dresse le nez ; la figure est souvent plus sale que le lambeau de linge que vous apercevez en analysant ces monstrueux personnages, rabougris, creusés, étiolés, blanchis, bleuis, tordus par l’eau-de-vie. Nous devons à ces hommes ce frai ignoble qui dépérit ou qui produit l’effroyable gamin de Paris. De ces comptoirs procèdent ces êtres chétifs qui composent la population ouvrière. »

• CAFÉS ET CABARETS

On est vraiment effrayé quand on songe à la manière dont se sont multipliés, depuis un demi-siècle, ces lieux de corruption où vont s’engloutir les ressources et la considération des familles. En veut-on un exemple ? J’ai entendu maintes fois des vieillards raconter qu’à la fin du siècle dernier, dans la ville d’Arbois, dont la population est de 6 à 7,000 habitants, on ne connaissait qu’un seul café, qui même n’avait pas d’enseigne ; aujourd’hui, on en compte au moins une douzaine, sans parler des cabarets et des tavernes.

Tous nos villages, depuis quelques années, sont pourvus d’un ou deux cafés.

Honnêtes habitants des campagnes, ouvriers laborieux des villes, fuyez ces lieux où vous ruinez votre santé et dévorez le pain de vos enfants. L’air qu’on y respire est empesté; les paroles qui y frappent les oreilles vont corrompre l’esprit et endurcir le cœur.

Quelle société y rencontrez-vous? Vous y trouvez tous ces hommes qui engloutissent leur fortune dans la débauche et vont chercher dans les cafés des compagnons pour leurs dégoûtantes orgies.

Vous y trouvez d’habiles fripons qui vous attirent dans des parties de jeu pour vous piper les rares écus qui sont au fond de votre bourse.

Vous y trouverez des individus complètement ruinés, ou en voie de l’être, parce qu’ils n’ont pas su conduire leurs affaires personnelles et qui vous débitent de longs discours pour vous apprendre com-

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ment il faut diriger celles de l’État. Ils ont mis le désordre dans leur maison, et ils ont la prétention de vouloir réformer toutes les lois de la France dans l'intérêt du peuple. Youlez-vous savoir d’où vient ce zèle patriotique dont ils font un si pompeux étalage? Je vais vous le dire : ils ne seraient pas fâchés de gouverner eux-mêmes, pendant quelque temps, les deniers publics, parce que leur bourse est vide et qu’ils voudraient la remplir à vos dépens.

Vous y trouvez ces honnêtes débiteurs qui se gardent bien de s’acquitter de leurs obligations, parce qu’ils comptent sur quelque crise épouvantable.

Vous y rencontrez une autre espèce d’hommes qui, n’ayant jamais pu parvenir à rien, soit par leur propre faute, soit par l’effet de circonstances, s’en prennent à la société, fomentent les discordes civiles et poussent aux révolutions, au risque d’y engloutir la fortune nationale : c’est qu’ils veulent à tout prix posséder un emploi salarié ; qu’ils savent qu’au milieu des tempêtes sociales les ambitieux vont s’abattre, comme des oiseaux de proie, sur les charges publiques, et que les places les plus richement rétribuées tombent souvent entre les mains du premier occupant. Ces hommes, pour arriver plutôt à leurs fins, n hésiteraient pas à déchaîner sur le gouvernement de leur pays un de ces ouragans terribles qui jettent la France dans les plus grands périls, semblables à ces sauvages de l’Océanie qui poussent des hurlements de joie à l’aspect d’un navire que la tourmente va briser sur les récifs dont leur île est

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bordée, tout prêts qu’ils sont à s’élancer sur ses débris.

Vous trouvez, dans les cafés et les cabarets, ces hommes atrabilaires qui, par tempérament, ne sont jamais contents de rien, se plaignent de tout, ont la tête montée contre l’univers entier, organisations malheureuses qui promènent leurs sombres préoccupations au milieu de notre société, comme ces âmes en peine que Dante nous représente errant tristement, avec un regard éternellement inquiet, au milieu des solitudes lugubres de son enfer.

Vous voyez, dans les cafés et les cabarets, ces hommes désœuvrés qui, n’ayant pas su se créer une position honorable dans la société, par l’étude et le travail, souffrent, par amourp-ropre, -de l’obscurité de leur nom, et profitent des moments d’agitation politique, où la scène du monde est souvent envahie par les plus ineptes, pour se mettre à leur tour en évidence.

Vous y trouvez la plupart de ces sots orgueilleux qui, incapables eux-mêmes de faire le bien, passent leur vie à critiquer et à entraver le bien que font les autres.

Vous y voyez des hommes qui savent à peine lire et écrire, et qui tranchent, avec un aplomb imperturbable, des questions politiques d’une si. haute portée, qu’elles divisent les plus grands esprits de la France.

C’est là que vont tendre leurs pièges, pour y faire tomber les esprits ignorants, confiants et crédules, tous ces Tartuffes politiques, ces faux amis du peu-

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pie, qui se servent de lui comme d’un marchepied pour s élever aux positions d’où leur main avide va puiser un gros traitement dans les coffres du Budget.

C’est là que les fauteurs de désordre, ces hommes qui se vengent sur la société des vices et des imperfections de leur nature ou de leur position, c’est là, dis-je, que ces apôtres de la dissolution sociale vont enrôler sous leur drapeau tous les hommes criblés de dettes, les paresseux, les repris de justice et les vagabonds.

C est là que le nom de la liberté est à chaque instant souillé en passant par la bouche de certains hommes qui ne se sont jamais servis de la liberté que pour se plonger dans la licence.

C est là que d’absurdes niveleurs, rêvant une égalité chimérique et impossible, dans une société composée de forts et de faibles, d’hommes intelligents et de sots, de travailleurs et de paresseux, voudraient abaisser à leur niveau les supériorités qui offusquent leurs regards jaloux. Insensés qui veulent refaire l'œuvre de Dieu î

C’est là que se rendent habituellement, pour satisfaire leur ardeur de contradiction, ces hommes qui n’ont qu’un genre d’esprit, c’est de n’être jamais de l’avis des autres, funeste disposition qui evient pour eux la source de discussions fréquentes plorables ^ S ° UVent dé § énérer en querelles dé-

Vous trouvez dans les cafés et les cabarets ces

CAFÉS ET CABARETS

hommes qui proclament sans cesse les grands mots & humanité, de sociabilité, et qui, tyrans dans leur famille, maltraitent et rudoient sans pitié leur femme, leurs enfants, leurs domestiques, quelquefois même leurs vieux parents.

C’est là que vous rencontrez ces hommes dont la conduite offre une contradiction non moins singhlière avec leurs paroles : ceux-ci s’érigent en protecteurs des intérêts populaires, se proclament les amis fervents des ouvriers, aspirent à les diriger dans leur conduite politique, parlent beaucoup de Y organisation du travail ; et, en même temps, au lieu de s’appliquer à rendre eux-mêmes des services à la société, dans la mesure de leurs facultés et de leurs forces, en se livrant à quelque occupation utile, ils donnent au peuple l’exemple de la fainéan-, dise la plus absolue, accompagnée le plus souvent de quelques autres vices. Les cafés et les tabagies sont les lieux de prédilection où va dépenser la plus grande partie de ses fades et insipides loisirs cette variété assez nombreuse de l’espèce des faux amis du peuple. Travailleurs, ayez donc confiance dans ces hommes qui ne travaillent jamais, passent leur vie à boire et à fumer et croupissent dans la plus honteuse oisiveté. Ah! si quelqu’un de vous, imitant leurs pernicieux exemples, se plonge dans la misère par la paresse, la débauche, la fréquentation des cafés et des cabarets, ils iront encore, par des excitations perfides, des insinuations mensongères, envenimer le sentiment de ses souffrances pour le

dangers pour la société.

pousser a la révolté contre les lois, pareils au meurner qui tourne dans le sein de sa victime le fer oue vient d y plonger sa main criminelle.

C’est là que se réunissent tous ces hommes oui remplissent mal les devoirs de leur profession et trouvent plus commode de chercher dans le désordans les évolutions, un emploi et du pain qu ils n ont ni le courage ni l’honnêteté de demander nu travail.

C’est là que des hommes, qui n'ont rien sa amas- TJJf °,f re et I act tvité, vont demander le par- Îéfués vo “ P - dCS ' , ' gneS ’ d6S prés que T0US ont

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force d économies et de labeurs.

C’est là que vous entendrez des docteurs de vil-

de g dub s eS J redlCateurs de fau bourgs, des orateurs de clubs, de banquets patriotiques, de réunions électorales, blasphémer la religion de vos pères et fouler aux pieds les lois les plus sacrées.

Tous reconnaîtrez, parmis leurs auditeurs dociles un grand nombre de badauds, d’imbéciles, de peucom d t ? lfS ’ natUreS faibles et subalternes qui intrigants ^ babituel des ubarlatans et des

ent C end n rp StpaS ^ ** ^ 6tIeS caba étsque vous éterndlp 2 proc amer «es préceptes de la morale que votre mère murmurait chaque iour a votre ore,lie dans ies années de votre entoce '

vo^sïouvlf ‘ d6S CaféS et des cabarets

ous ces mauvais journaux dans lesquels

CAFÉS ET CABARETS

de perfides écrivains soulèvent les esprits contre l’autorité des lois et les pouvoirs chargés de les défendre, en présentant tous les maux qui affligent le peuple comme étant la conséquence des vices de nos institutions, du mauvais vouloir et de la tyrannie de nos gouvernants, tandis que la plupart des misères humaines dérivent de nos passions, des faiblesses et des imperfections inhérentes à notre nature et que jamais ne pourront effacer complètement tous les efforts des législateurs: philanthropie fausse et cruelle qui, sous prétexte de guérir les plaies de l’humanité, se plaît aies dépeindre sous les couleurs les plus hideuses et à verser sur elles le poison brûlant des plus amers ressentiments ou des convoitises les plus effrénées; criminel abus de l’inexpérience des classes populaires, exploitation abominable à laquelle je ne vois rien qu’on puisse comparer, si ce n"est l’affreuse industrie de ces charlatans de foire, qui spéculent sur la pitié naïve du peuple, en étalant au milieu de nos places publiques des êtres monstrueux, difformes, ou de malheureuses créatures atteintes d’infirmités dégoûtantes qu’ils ont eu souvent la barbarie de provoquer artificiellement pour assouvir leur exécrable cupidité. Vous ne rencontrez nulle part plus que dans les cabarets la-licence illimitée dans les paroles et le dévergondage sans frein dans les actions. Chaque habitué s’y croit tout permis pour son argent. Aussi les cabarets et les cafés sont pour la jeunesse de véritables écoles de démoralisation. Non-seulement la théorie du vice y est enseignée librement et

DANGERS POUR LA SOCIÉTÉ

s’y infiltre dans les jeunes cœurs par tous les pores, mais ne voit-on pas trop souvent, au mépris des règlements et des dispositions pénales, certains cafés ou cabarets se transformer en maisons de débauche, où d’infâmes spéculateurs, par l’appât de profits honteux, exploitant les ardentes passions d’une jeunesse légère et étourdie, attirent dans leurs repaires les mineurs inexpérimentés et les livrent ainsi à une corruption précoce, -qui non-seulement flétrit dans leur fleur les bons sentiments qu’ils ont reçus dans leur enfance, mais encore énerve leur tempérament à peine ébauché, et tarit dans leur source les forces naissantes de la virilité.

J’ai vu ainsi un café d’Arbois devenir un véritable lupanar d’où la maladie vénérienne se répandit tellement dans la villle et les villages voisins, que c'était comme une épidémie. Frappé de cette plaie sociale, je mis la police en demeure de fermer le cabaret, d’expulser de la contrée ces femmes infectées qui répandaient autour d’elle un venin si dangereux, et ces maladies disparurent insensiblement ; j’ai décrit en détail les maux que ce café répandit autour de lui(l).

C’est dans les cafés et les cabarets que prennent le plus souvent naissance toutes ces querelles et ces rixes qui se terminent par l’effusion du sang pour aller se dénouer sur les bancs de la police correctionnelle ou de la cour d’assises.

(1) Bergeret, La Prostitution et les maladies vénériennes dans les petites localités. (Annales d’hygiène et de médecine légale , 1866, deuxième série, t XXV, p. 343.)

CAFÉS ET CABARETS

S’il existe dans votre commune quelque mauvais sujet bien flétri dans l’opinion publique, un homme qui soit le fléau de sa famille et la terreur de ses voisins, c’est au café et au cabaret que vous le rencontrerez le plus souvent ; il s’y trouve mieux à l’aise que partout ailleurs ; il y commande en maître ; et tel, qui dresse insolemment la tête au milieu d’un café ou d’un cabaret, oserait à peine lever les yeux dans d’autres endroits.

Que le désordre éclate dans la rue, que l’autorité des magistrats soit méconnue ou insultée, tenez pour certain que, dix-huit fois sur vingt, les promoteurs de ces troubles seront des hommes sortant des cafés ou des cabarets.

Voyez cette commune qui se faisait remarquer jadis par l’honnêteté de ses habitants, la simplicité de leurs mœurs, l’aisance dont ils jouissaient, l’heureuse harmonie qui régnait dans les familles, 1 air de calme et de sérénité empreint sur tous les visages ; pourquoi donc, depuis quelques années, les querelles et les batailles y sont-elles si fréquentes ? D’où vient que les procès, les descentes de justice, les expropriations s’y multiplient- d’une manière effrayante? Pourquoi les huissiers et les gendarmes en prennentils si souvent le chemin ? La moitié de la commune est maintenant en guerre acharnée avec l’autre. Les pères se plaignent avec amertume de ce que leurs enfants méprisent leurs conseils et n’obéissent plus qu à leurs caprices. Vous y rencontrez à chaque pas, le soir des jours de fête principalement, des figures avinées.

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pleines d’insolence, et dont les traits menaçants sont horriblement décomposés par l’ivresse. Pendant la nuit, le repos des malades, des femmes et des enfants y est à chaque instant troublé par les cris sauvages de la rue. D’où viennent ces nouveaux changements ? Interrogez les anciens du village : ils vous diront qu’ils datent de l’époque où les cafés et les cabarets ont fait invasion dans la commune.

Combien ne voyez-vous pas de malheureux ouvriers, déjà gorgés devin, entrer dans les cafés pour y noyer ce qui leur reste de raison dans des flots de bière et de liqueurs fortes ! Savez-vous ce qu’ils gagnent au milieu de cet air impur, chargé d’une épaisse fumée de tabac, de vapeurs alcooliques, d’émanations de toutes sortes, où se croisent sans cesse mille paroles confuses mêlées à des apostrophes grossières et aux clameurs les plus incohérentes ? Ils y puisent, avec le germe d une foule de maladies, le dégoût du travail, la tiédeur envers leurs femmes et leurs enfants, dont ils cherchent plus tard à éviter la vue pour échapper au remords qu’elle éveille, et, insensiblement, vous les voyez s’éloigner, par le plus fatal égarement, du seul bonheur qui soit durable, celui de la famille, des joies vives et pures du foyer domestique, pour courir après des jouissances factices, passagères, mêlées de beaucoup d’amertumes et fécondes en .regrets.

Vous voyez dans les cafés et dans les cabarets des peres de famille qui se gorgent de boissons et d’aliments, tandis que leur femme et leurs enfants souf-

CAFÉS ET CABARETS

frent de la faim, sont assiégés de besoins pressants, quelquefois sont dénués de tout secours sur le grabat où la fièvre les consume.

Vous y trouvez des jeunes gens à qui rien ne coûte pour satisfaire leurs goûts sensuels, leurs grossiers appétits, tandis que des privations de toutes sortes vont assiéger la vieille mère qui les a portés dans son sein, nourris de son lait et élevés jusqu’à un âge avancé.

Pourquoi cet homme qui, pendant de nombreuses années, avait été un tendre père, un mari affectueux, a-t-il pris, depuis quelque temps, un air si farouche ? Pourquoi le voit-on maltraiter sa femme et ses enfants et rentrer chez lui si souvent avec la menace à la bouche ? C’est que les mauvaises compagnies l’ont entraîné dans les cafés et les cabarets.

D’où vient que l’on a vendu les meubles de ce marchand sur la place publique ? C’est qu’au lieu de surveiller son négoce il allait passer la plus grande partie de son temps au cabaret ou au café.

Savez-vous pour quel motif ce jeune homme, qui était appelé par sa naissance, sa fortune et son éducation, à occuper un rang distingué parmi ses concitoyens, en est réduit au triste rôle de nullité sociale ? C’est qu’il a trop fréquenté les estaminets et les tabagies.

Voyez-vous cet homme dont les vêtements sales et sordides conservent pourtant, dans leur coupe et la nature du tissu qui servit à leur confection, les Bergeret, Boissons. 1 6

DANGERS POUR LA SOCIÉTÉ

dernières traces d’une splendeur éclipsée? C’est un ex-propriétaire qui a fait du communisme pratique en dissipant tout ce qu’il possédait dans les cafés et les cabarets.

Savez-vous pourquoi ce médecin, cet avocat, cet homme de lettres, ce professeur, cet artiste, ne se sont pas élevés, dans l’estime publique, à la hauteur que paraissaient leur assigner leur éducation et les titres dont ils étaient revêtus ? C’est qu’ils ont flétri dans les temples de Cornus et de Bacchus les dons heureux que la nature et le destin leur avaient départis d’une main généreuse.

Vous croyez peut-être, bons habitants des campagnes, que ce gazettier, qui trouve moyen de faire arriver, jusque sous votre toit de chaume et sur votre table rustique, le journal dans lequel il affiche une si vive indignation contre ce qu’il appelle les abus du siècle, les iniquités de notre époque, les vices de nos lois, l’exploitation de l’homme par l’homme, la tyrannie du capital, et autres mots bien sonores et bien creux, vous croyez, dis-je, que cet homme est sans doute un sage à la morale austère, à la conduite irréprochable, vivant dans une modeste retraite où il donne l’exemple de toutes les vertus publiques et privées? Eh bien ! écoutez ceux qui ont vu les choses de plus près que vous : cet édifiant apôtre n’est souvent qu’un habitué de café et d’estaminet, plongé dans les jouissances les plus sensuelles, criblé de dettes et à bout d’expédients pour subvenir à ses folles prodigalités : ce vertueux philosophe n’est

CAFÉS ET CABARETS

communément qu’un spéculateur qui exploite la crédulité publique.

L’atmosphère des cafés et des cabarets est un milieu qui exalte à un point singulier la présomption individuelle. Vous y voyez les hommes les plus ignorants et les plus ineptes y pérorer avec une suffisance et une satisfaction d’eux-mêmes qu’on ne leur connaît point ailleurs. Ainsi, c’est dans ces lieux que, surtout dans les temps d’agitation populaire, vont perfectionner leur éducation politique et administrative les hommes qui aspirent à devenir des dignitaires. Ils y exercent leur éloquence au bruit des verres et des clameurs de l’ivresse ; quiconque sait lire et écrire y rêve un bon emploi bien salarié. Heureuse France, tu n’auras que l’embarras du choix!

C'est dans les tabagies, chez les marchands devins et de liqueurs, qu’en 1869, après les élections générales, des agitateurs stipendiés allaient ameuter une jeunesse frivole et étourdie pour la pousser dans la rue et provoquer ces attroupements qui, en d’autres temps, auraient pu aboutir à une révolution par surprise, tandis qu’aujourd hui ces mouvements irréfléchis conduisent leurs dupes à la Conciergerie, à Bicêtre et à la Roquette.

Et pourtant, si vous avez besoin d’un avis sage et éclairé pour diriger vos affaires personnelles, ce n’est pas, en général, vers les cafés et les cabarets que vous portez vos pas pour trouver l’homme capable de vous le donner et qui vous inspire le plus de confiance.

DANGERS POUR LA SOCIÉTÉ

Si l’adversité frappe à votre porte, si la détresse vient s’asseoir à votre foyer, irez-vous dans les cafés et les cabarets demander des secours, des conseils, des consolations? Non, ce n’est pas là que vous allez chercher les vrais amis du peuple, ceux qui s’empressent de lui tendre dans le malheur une main secourable.

Fuyez donc, je ne saurais trop vous le répéter, honnêtes villageois, artisans laborieux et rangés, fuyez les cafés et les cabarets, si vous avez à cœur de conserver sans tache le nom que vous ont transmis vos pères, si vous avez quelque souci de l’avenir de vos enfants !

ARTICLE III

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