HISTOIRE ET STATISTIQUE
La préparation des boissons spiritueuses est un des premiers arts de la civilisation, et les habitudes d’intempérance sont presque aussi anciennes que le monde.
iiydie. — L’historien Justin raconte que les Lydiens étaient une nation très-active, très-puissante par son industrie, et que Cyrus ne parvint à soumettre complètement à sa domination, que lorsqu’il l’eut énervée par l’oisiveté des cabarets, les jeux et la débauche.
«rèce. — A Sparte, le législateur Lycurgue faisait
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enivrer les Ilotes ou esclaves pour inspirer à ses concitoyens le dégoût de l’ivresse. Au dire d’Aristote, Denys le Tyran se livrait sans réserve à l’ivrognerie. Alexandre le Grand, qui vainquit tant de peuples, ne savait pas davantage commander à ses passions, car il tua dans une orgie Clitus, son ami d’en-
Rome. — Avant de connaître le vin, les Romains étaient sobres et frugaux; mais, quand Yarrus eut introduit la vigne en Italie, ils sacrifièrent largement au culte de Bacchus. Aussi, le poète .Lucrèce et Senèque le philosophe ont-ils laissé des descriptions de l’ivresse, que ne répudieraient pas les médecins de notre époque.
« Éclairée par l’histoire politique des peuples, dit M Jolly, l’expérience pourrait nous dire aussi que ce n’est pas seulement pour le sort de l’individu et de la famille qu’il faut redouter les effets de l’intempérance, mais aussi pour la destinée des nations. Toute nation qui s’abrutit dans des habitudes d’ivresse est une nation qui marche vers sa décadence, et Rome est un exemple : Rome n’eut besoin, ni de vin, ni d’alcool, pour s’élever à la hauteur de la plus grande nation des temps antiques. Ses fondateurs, ses consuls, ses premiers empereurs, ses généraux, ses armées, n’eurent, pendant plusieurs siècles, ni vin, ni eau-de-vie, ni absinthe, ni meme de tabac, pour étendre leur puissance dans le monde entier. La sobriété était dans leurs mœurs, comme une des principales vertus civiques, comme la première condition aux faveurs pubhques, aux honneurs du sénat. Mais Rome vit toute sa puissance décroître, toute sa grandeur
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s évanouir, sous les coups de l’intempérance et de la corruption (1). »
Plutarque nous apprend que le fils de l’empereur Tibère avait soin de manger quelques amandes amères pour tenir tête aux plus intrépides buveurs.
Notons, en passant, cette singularité du caractère de l'homme, qui semble s’être fait de tout temps un point d’honneur de ressentir moins vite que les autres l’effet enivrant des boissons alcooliques.
Marc-Antoine a fait l’éloge de l’ivrognerie comme Erasme fera celui de la folie.
Arabes. — Mahomet, l’apôtre de l’Islamisme, trouva l’abus du vin tellement répandu en Arabie' qu’il en proscrivit l’usage à ses sectaires.
Moyen A§re. — Le moyen âge n’échappa pas à ce fléau : l’empereur Charlemagne défendit par un édit de provoquer à boire et à trinquer.
La découverte de l’alcool, par l’alchimiste Raymond Lulle, au treizième siècle, rendit plus fréquent l’abus des liqueurs fermentées. Considéré d’abord comme un poison, puis' comme un remède, l’alcool passa bientôt pour un cordial propre à réparer les forces affaiblies, d’ou le nom d’eau-de-vie donné au mélange de ce liquide avec une certaine quantité d’eau.
L’usage de cette liqueur (l’eau-de-vie) ne tarda
l’Académie rf* wj’ %1 '^ wes et médicales (Bull, de
i Académie dt -médecine. Pans, J865-66, tome XXXI, p. 490 ).
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pas à se répandre, et, dès 4678, la vente en devint publique en France. C’est surtout au commencement du dix-neuvième siècle, que l’usage immodéré des liqueurs fortes se propagea sur tous les points du globe, aussi bien chez les nations civilisées que chez
les peuples sauvages (1).
En Europe, la consommation est plus forte dans les pays septentrionaux que dans les régions méridionales.
Suède. — « Il se fabrique en Suède, d’après les « chiffres les plus modérés, 40 à 50 millions de can- « nés d’eau-de-vie ou près de 200 millions de litres ;
« il est prouvé qu’il ne s’en exporte qu’une très-faible « quantité et que la presque totalité est consommée « dans le pays même ; or, il est facile d établir mainte tenant la répartition : la Suède renferme 3 mil- « lions d’habitants ; si on défalque de ce nombre « les enfants, une grande quantité de femmes et « ceux enfin qui, par raison sociale ou par devoir, « se maintiennent dans les bornes de la modération, « on aura une population de 1,500,000 individus « qui consomme annuellement 80 à 100 litres d eau- « de-vie, par personne (2). »
Le tableau navrant des ravages causés dans ses États par l’ivrognerie faisait dire à un roi de Suède Oscar, qu’il donnerait le plus beau fleuron de sa couronne pour délivrer son royaume de 1 alcool.
(1) Complétez cet historique par ce que nous avons dit spécialement de l’alcool, p. 185 et suiv.
(2) Racle, De rAlcoolisme. Paris, 1860.
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Russie. En Russie, où le gouvernement exploitç à son profit les distilleries, la consommation de l’alcool est plus énorme encore. M. Tourguenef porte à plus de 100,000 le nombre des décès dus exclusivement à l’eau-de-vie. Et rien n’est plus commun que de voir dans les villes et dans les campagnes les paysans russes dans un état d’ivresse abrutissant.
La Poste du Nord , organe du ministre de l’intérieur, cité par le Viest, de Saint-Pétersbourg, dans son numéro du 11/23 mars 1869, donne les renseignements suivants :
La consommation de l’alcool a augmenté depuis 1863 de 101 p. 100.
On compte chaque jour sept cas de mort par l’ivrognerie, ce qui en donne 2,748 par an. Dans le seul gouvernement de Riazan, le nombre de décès amenés par là même cause était :
En 1854 de 17
1855 de 24
1856 de 26
1857 de 28
En 1858 de 23 1859 de 23
1863 de
1864 de 117
Angleterre. — En Angleterre, les excès de boisson tuent chaque année une moyenne de 100,000 personnes, dont 24,000 femmes.
Voici quelques chiffres curieux sur les cas d’ivresse à Londres.
En 1863 94,745 cas.
En 1866 104,368 cas.
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Dans la discussion qui a eu lieu au Paiement anglais au sujet d’une restriction considérable a apporter dans les autorisations pour ouvrir des cabarets et débits de boissons, il a ete constate que l’ivrognerie fait, de l’autre côté delà Manche, presque autant de progrès qu’en Russie; il s y de P®^ par an près de 100 millions de livres sterlmgs (deux milliards et demi de francs) pour des spiritueux. Les crimes et la misère augmentent en raison inverse des efforts faits par les philanthropes pour diminuer ces maux. .
En outre, la moitié des aliénés et les trois quarts des malfaiteurs se rencontrent dans cette contrée parmi les buveurs d’eau-de-vie. Les moralistes et les législateurs ont été émus d’un tel état de chose. Une enquête a été ordonnée, et il a été constate qu a Londres les quatre principaux débitants d’eau-devie de grains recevaient chaque année :
Hommes. 1*5,000
Femmes. 110,000
Adolescents. 20,000
Total . 275,000
Il faut ajouter qu’il se vend Sous le nom de vins français et vins espagnols une quantité considérable de boissons abominables qui n’ont aucune communauté d’origine avec les produits de la vigne.
Londres est la ville du monde qui consomme le plus de bière.
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Allemagne. — En Allemagne, les victimes de l’ivrognerie ne sont que de 40,000 par an.
Le roi de Prusse, Frédéric Guillaume, disait que l’événement le plus heureux dont le ciel pourrait favoriser son règne serait la réduction à 0 de l’usage des spiritueux dans ses États.
Dans le Zollverein allemand, la consommation annuelle de l’eau-de-vie est de plus de 400 millions de litres, soit une moyenne de 10 litres par individu.
Le goût de l’eau-de-vie et des liqueurs est tellement répandu à Berlin que, d’après la statistique de Casper, il existerait, dans cette ville, un débit pour quatre habitations.
France. — La passion des boissons alcooliques n’est pas moindre en France, et l’on peut constater que chaque année le vice de l’ivrognerie prend une extension plus grande. En 1788, on ne consommait pas 200,000 hectolitres d’alcool; en 1840, ce chiffre s’élevait à 1 million; il atteignait 3 millions en 1863. Un Parisien buvait annuellement, en 1840, 8 litres d’eau-de-vie, il en boit 30 aujourd’hui, et, selon M. Joly, 300,000 habitants de la grande ville se livrent aux douceurs du petit verre.
Aucune ville ne consomme plus d’absinthe que Paris.
D’après le relevé des octrois, il y a vingt ans, dit M. Delamarre (1), il entrait dans Paris, annuellement, un peu plus de 1 million d’hectolitres de
(1) Delamarre, La vie à bon marché. Paris, 1851, page 115.
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vin et cependant on estime que la consommation ne s’élève pas à moins d’un million 500 mille hectolitres* c’est-à-dire que l’on consomme 500 mille hectolitres de plus qu’il n’en entre. Ce miracle de la multiplication du vin s’explique par cette circonstance bien connue que l’eau de la Seine ne paie pas de droits à son entrée dans Paris.
Il se consomme à Paris par tête et par jour 2 a 3 litres de vin. Quand on songe au nombre de ceux qui n’en boivent pas, ou presque pas, on est effraye des excès de ceux qui en boivent.
En 1867, année de l’Exposition universelle, Pans a consommé (1) :
Vins en cercles.
Vins en bouteilles.
Alcool pur et liqueurs....
Cidre...
Bière à l’entrée.
Bière à la fabrication.
3,553,581 hectolitres.
289,314 kil.
61,629 kil.
Yoici une curieuse statistique, c’est 1 état numérique des débits de boissons dans Paris et la banlieue, d’après les recensements opérés depuis 1 annexion des communes suburbaines (2) :
(1) Annuaire du Bureau des Longitudes 1868.
12> Nous en devons communication a 1 obbgeance de M. Las nier, chef du Bureau de la Police sanitaire a la Préfecture de Police et secrétaire du Conseil d’hygiène et de eatatate duji parlement de la Seine. - 11 n’a pas ete fait de recensement pour les années 1861, 1863 et 1865.
M. Villermé a constaté, que, sur 45,609 morts accidentelles, dans une période de six années (1834-41), il y en avait 1,622 causées par l’abus des boissons spiritueuses.
C’est surtout dans les villes de fabrique, dit M E. Nicolle, que la consommation des liqueurs enivrantes fait d’inquiétants progrès.
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A Amiens, dit M. Jules Simon, il se débite par jour 80 000 petits verres ; on a calculé que c’était une valeur de 4,000 francs, représentant 3,500 kilogrammes de viande ou 12,121 kilogrammes de pain. A Rouen, il est consommé, selon le même écrivain, dans l’espace d’une année, 5 millions de litres d’eau-de-vie.
11 suffira: . ,
1° De jeter un coup d’œil sur le tableau suivant, qui présente les quantités d’alcool, à 100 p. 100 introduites à Rouen, de 1861 à 1867.
186 1 . 9,633 hectol., 44 déeal.
2° De faire la part de ce qui entre en fraude ;
3° De constater que beaucoup d’ouvriers de la ville vont s’enivrer dans les débits qui pullulent hors barrières, où ils peuvent consommer d’autant plus de liquide, qu’on peut le leur offrir à meilleur compte, vu l’exemption du droit d’entrée, pour ne pas taxer d’exagération les chiffres de l’éminent philanthrope que nous venons de citer.
Amériaue. — La nation qui l’emporte sur toutes les autres pour l’abus des boissons alcooliques , c’est l’Amérique. Voici quelques chiffres cités par M. Everett, qui fut d’abord ambassadeur des États- Unis auprès de la cour d’Angleterre, puis ministre des affaires étrangères à Washington.
Bergeret, Boissons. 12
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« Pendant les dix années qui viennentde s’écouler, l’esprit-de-vin 1° a imposé à la nation une dépense directe de 600,000,000 de dollars (3 milliards) ; 2° a causé une dépense indirecte de 600,000,000; 3° a détruit 300,000 vies ; 4° a envoyé 100,000 enfants aux maisons des pauvres ; 5° a consigné au moins 150,000 personnes dans les prisons et les pénitenciers ; 6° a fait au moins 1,000 fous ; T a poussé à la perpétration d’au moins 1,500 assassinats ; 8° a déterminé au moins 2,000 suicides ; 9° a incendié ou détruit par violence pour 10,000,000 de dollars (50,000,000 de francs); 10° a fait 200,000 veuves et 1,000,000 d’orphelins. »
Nulle part il ne se boit autant de whisky qu’à New-York.
Il est vrai que l’honnêteté commerciale n est pas le fort des cabaretiers, même en Amérique.
Un Écossais, qui habite Chicago, prépare de l’alcool avec des balayures et ordures des rues, les restes pourris de toute provenance, les rats morts et autres horreurs. Tous ces débris sont soumis à une cuisson, qui permet de recueillir d’abord une bonne quantité de graisse ; le reste se distille et fournit un alcool fort limpide. Avec dix charrettes de saletés on obtient, en moyenne, 39 livres de graisse pour la savonnerie et 40 gallons d’alcool à 90 degrés.
TRAITEMENT DE L’IVRESSE