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l ne pareille idée était trop accablante pour la pauvre fille : elle tomba sans force sur une chaise, le front dans ses mains, et demeura longtemps comme absorbée dans une rêverie douloureuse.
Elle relève soudainement la tête : on vient de frapper à sa porte.
— Entrez, dit-elle d'une voix faible et découragée.
Dubreuil parait.
— Ah ! c'est vous, monsieur Dubreuil ! que je suis heureuse de vous voir ! Dites, dites, où est Théodore?
— Daphné, ma bonne Daphné... répond Dubreuil avec trouble, je croyais trouver Théodore chez vous. . .
— Il n'y est pas, Monsieur! Depuis hier soir il est absent.. . et moi je suis à l'attendre avec une inquiétude...
— Depuis hier soir ! pense Dubreuil. Quoi! serait-il donc vrai !
— Je vous en conjure, monsieur Dubreuil,
8 LES FOLLES NUITS i
avez pitié de moi! ne me cachez rien... que je sache où il peut être... Oui, fût-ce un malheur, je veux tout savoir. Dites, est-il arrête ?
— Non, non, ma chère enfant, non... Vous songez tout de suite aux dernières catastrophes ! Théodore n'est pas arrêté, j'en suis sûr, je vous en réponds !
— Monsieur Dubreuil, mais alors vous savez le motif de son absence : de grâce, soyez franc avec moi... je suis d'une tristesse à mourir!.. Oh! si vous savez quelque chose, dites!
— Mon Dieu ! comme vous êtes pâle, ma pauvre Daphné ! Quelle agitation ! De grâce, ne vous alarmez pas... Une pareille absence n'a rien d'inquiétant. .. Vous connaissez Théodore : il est très original ; et souvent, sans rien dire à personne, il va se promener des nuits entières dans les rues, sur les quais, comme un poète qui rumine... C'est une bizarrerie inconcevable dont j'ai voulu cent
fois le corriger; mais jusqu'ici mou éloquence n'a pas eu de bons résultats. Tout ce que je crains, c'est qu'une belle nuit Théodore ne fasse quelque mauvaise rencontre. . .
— Oh! oui, monsieur Dubreuil, il sera, comme vous dites, assassiné... Théodore a tant d'ennemis !
— C'est vrai, ma petite ; mais heureusement Théodore a de fortes épaules et de bons poings ! c'est un gaillard à ne pas craindre une demi-douzaine d'adversaires! La seule chose que je redoute pour lui, c'est un coup de pistolet... encore est-il capable de parer une balle en faisant le moulinet avec sa canne. Je vous jure qu'il n'y a pas à Paris un plus habile joueur de bâton !
Daphné ne fit aucune réponse et soupira.
— Aimable enfant ! dit tout bas Dubreuil avec tristesse : elle méritait d'être plus heureuse !
— Allons, poursuivit-il en serrant une
main de Daphné clans les siennes avec affection. Je vous laisse, mon joli petit ange, et je reviendrai probablement ce soir passer une heure ou deux avec vous ; d'Angle ville sera rentré, j'en suis sûr, et nous ferons, à nous trois, une bonne causerie au coin du feu.
Daphné regardait Dubreuil d'un air pensif et mélancolique ; elle ne disait rien.
— Adieu, chère Daphné. Je vais chez un de nos amis communs, qui pourra peut-être me donner quelques nouvelles de Théodore ; si j'en avais tout a l'heure, je reviendrais tout de suite vous en faire part.
— Ah ! monsieur Dubreuil, vous partez... et moi, je vais rester seule avec ma frayeur, mon chagrin!... Voyez- vous, j'ai la mort dans l'âme 1 Cette fois-ci, j'ai comme un pressentiment... Théodore co'irt un grand péril! J'en suis sûre, je le devine... il y a quelque chose dans mon cœur qui souffre trop ; je ne puis me tromper !
— Bah 1 ce ^ont des enfantillages... Vous avez l'imagination trop vive, Dapliné ! Allons, du calme... je vous répète que Théodore est un original, qu'il a jugé à propos de faire quelque promenade nocturne. . . Tout à l'heure, j'en suis persuadé , il sera auprès de vous...
— Dieu le veuille ! murmura Daphné.
Dubreuil affectait un calme, une quiétude
d'esprit, qu'il était bien loin d'avoir. Seulement, il jugeait inutile d'accroître l'anxiété de cette pauvre fille : elle était déjà bien assez à plaindre.
Lorsque Daphné fut seule, elle retomba dans ses pensées lugubres. Dubreuil, sans doute, avait voulu la tromper : Théodore, épié par les agents de police, était probablement arrêté.
Il était déjà quatre heures de l'après-midi, et Daphné, toujours silencieuse, abattue, n'avait point songé encore à prendre la moindre nourriture. Depuis la visite de Dubreuil, nul
autre n'était venu; elle n'avait pas entendu parler de Théodore.
— Où est-il, mon Dieu? où est-il? pensait-elle en se tordant les mains.
On sonne à la porte.
— C'est lui ! s'écrie-t-elle. C'est lui !
Et elle s'élance hors de sa chambre. Mais presque aussitôt elle s'arrête convulsivement, et s'appuie à un meuble pour ne pas tomber.
Ce n'était pas Théodore ; c'était Vargontier, un de ses meilleurs amis.
Qu'on se figure un homme de moyenne taille, mais gras, rouge, énorme; il a vingtsept ans à peine, et sans la fraîcheur vermeille de son visage et l'éclat de ses yeux, sans l'abondance luxuriante de sa chevelure noire, on pourrait lui donner quarante et quelques années. Son profil est dune pureté grecque, mais un peu déformé par l'embonpoint ; sa bouche, petite , colorée, souriante, découvre une magnifique rangée de dents
blanches comme des perles, et deux jolies fossettes se dessinent sur ses joues pourpres et veloutées comme une pèche. Son cou, large et court, annonce quelques dispositions à l'apopiexie ; son ventre proéminent s'épanouit à Taise dans l'ampleur d'un vaste pantalon à plis. Ses mains petites, courtes et potelées, sont couvertes de bagues, comme les mains d'une vieille coquette ; et toute sa personne exhale une odeur de musc, d'ambre et de patchouli, qui, brouillés, confondus ensemble, ont un certain parfum indéfinissable qui tient du parfumeur et de l'apothicaire.
— Eh bien ! petit amour chéri, dit Vargontier en portant à ses lèvres la main tremblante deDaphné, que fait-on maintenant?
Peut-on me dire où est Théodore?
— - Théodore, monsieur Vargontier ? Ah ! mon Dieu, je ne sais pas! je suis dans une angoisse!...
— Diable ! diable ! fit Vargontier, dont la figure joyeuse et souriante prit soudain une
teinte sombre et lugubre. Est-ce que par hasard tout serait vrai? Diable! diable!
— Que voulez-vous dire, monsieur Vargontier ? vous semblez inquiet...
— Inquiet, ma biche ? Oui, sans doute, et je vous jure qu'il y a bien de quoi !... Diable ! diable !
— Je vous en conjure, expliquez-vous, Monsieur... s'écria Daphné, toute frémissante. Qu'avez-vous appris ? que dit-on?
— Ce qu'on dit, ma pauvre Daphné ? ma fc:, ce n'est guère divertissant, ni pour vous, ni pour nous 1... Théodore, j'en ai peur, s'est mis dans de jolis draps ! . . .
—Ah ! Monsienr, ne me faites paslanguir.. Si vous saviez comme je souffre ! Depuis hier
j'attends, je m'épuise en conjectures
Qu'est-ce donc? qu'est-ce donc?
— Ma bonne Daphné, je ne sais pas trop si je dois vousdire cela... Je crains de vous faire de la peine. . . Vous l'aimez tant ce vaurien de Théodore !
— Ah ! parlez... je meurs!...
— Pauvre petite, vous allez mourir bien davantage quand je vous aurai conté la chose ! répondit Vargontier en s'asseyant et croisant les deux mains sur son gros ventre rebondi.
—C'est un malheur, n'est- ce pas, monsieur Vargontier? Oh! je m'y attendais... mais n'importe !...
Daphné était pâle comme la mort.
— Allons! allons! dit Vargontier avec un mélange de tendresse etdesévérité comique. Ne tremblons pas , ne pleurons pas ! Soyons une femme de cœur , une femme forte! Autrement , bernique. . . Je ne dis rien.
— Parlez, Monsieur, parlez 1 j'aurai du courage !... Vous devez me connaître : vous savez que, moi aussi, j'ai de la force et de la résignation quand il le faut !
— Oui, Daphné, oui, vous avez un cœur d'acier dans l'occasion! Vous êtes d'une trempe peu commune ! Pardieu ! je n'oublie-
rai jamaisce jour où nous rapportâmes Théodore évanoui, sanglant, percé de part en part... Vous n'avez pas pleuré, mon ange... et vous l'avez soigné, je vous jure, beaucoup mieux que le chirurgien ! Seulement, vous étiez pâle... Ah ! cela faisait peur ! Mais tenez... pâle comme aujourd'hui, comme à présent !
— J'écoute, monsieur Vargontier!... ditelle d'une voix faible mais calme; j'écoute...
— Eh bien, vous saurez donc, ma petite amie... c'e -à-dire vous savez parfaitement déjà -ue Théodore est fou , archifou...
— Ah! je vous en supplie, parlez, Monsieur !
— Il faut bien, ma tourterelle , que tout vienne par ordre... Moi d'abord, je suis un homme prudent : je crains les secousses, les émotions subites et violentes; quand j'ai quelque mauvaise nouvelle à donner , je
commence toujours, piano, pianissimo...
— Ah '....fit Daphné.
Et penchant la tète sur une épaule , elle appuya sa main droite contre son cœur.
Vargontier poursuivit :
— Vous connaissez , n'est-ce pas , le vicomte de Tournay ?
Daphné tressaillit.
— C'est un assez beau garçon, n'est-ce pas, Daphné? Mais fat, fat... horriblement fat ! il vous a fait la cour autrefois, hein?
Daphné paraissait au supplice.
— Pardon, pardon, continua Vargontier d'un air discret : je ne demande rien.. . Jene veux rien savoir. D'abord, je suis tout disposé à croire que monseigneur le vicomte en a été pour ses frais d'amour et de galanterie ; la preuve, c'est qu'il déteste notre amid'Angleville, et qu'il ie poursuit partout. . .excepté toutefois sur le terrain ! Ah ! ah ! ah ! le vicomte, c'est qu'il tient à sa peau ! il a quarante ou cinquante mille livres de rente....»
18 LES FOLLES MHS.
quelque chose comme ça : vous sentez bien qu'on a de la peine à être brave quand on est si riche, on a trop à perdre ! Donc, pour revenir au vicomte de Tournay, il s'est imaginé Taire pièce à d'Angleville en lui soufflant madame Belmare.
Daphné jeta un cri.
— Madame Belmare! Que dites-vous , Monsieur ? Quoi ! Théodore...
— Oh! je ne sais pas... répondit Vargontier avec indolence. Mais je présume...
— Expliquez-vous, Monsieur! expliquezvous! reprit Daphné avec plus d'énergie. Vous dites que Théodore aime madame Belmare?... C'est un mensonge, une calomnie....
— Diable ! diable ! pensa Vargontier en se mordant les lèvres. Où en est-elle donc, la petite? Est-ce que par hasard elle ignorerait... mais bah! c'est impossible, l'amour de Théodore est le secret de la comédie ! . . .
— Achevez, Monsieur... ohîj maintenant
il est trop tard, vous ne pouvez plus vous taire...
El les grands yeux de Daphné lançaient des flammes.
— Imprudent' pensa Vargontier. Je parle toujours trop î... Il paraît que la belle n'était pas au courant. . . Diable • diable ! réparons la maladresse...
— Monsieur Vargontier, je veux absolument savoir ce qui se passe entre Théodore et cette femme... Oh! oui, maintenant je comprends tout, ils s'aiment'- ils ont fui peut-être ensemble ! . . . Ah ! malheureuse î
-— Non, Daphné, il n'y a pas un mot de vrai dans tout ceci ; vous interprétez mal ce que j'ai pu dire. Je vous assure, moi, qu'il n'y a rien de commun entre Théodore et madame Belmare...Maintenantsurtout, ils se détestent !... D'ailleurs, cette femme est une assez vilaine créature, une coquette froide et sans cœur, qui ne mérite pas l'amour d'un galant homme.. . Théodore la connaît mieux
20 LES FOLLES MHS.
qu'un autre, soyez tranquille... Vous pouvez être bien convaincue que cette femme ne vaut pas, des pieds à la tête, un seul de vos beaux cheveux noirs. Vous êtes bonne et franche, aimante : elle est fausse, insensible, avare... A l'heure qu'il est, Théodore la méprise comme la boue des rues !
— Non, non, je le vois à votre air, monsieur Vargontier, vous ne me dites pas ce qui est, vous me trompez... mais, je vous le jure, c'est une pitié mal entendue ! Vous feriez mieux de tout m'apprendre maintenant... ce serait m'épargner une cruelle souffrance !
— Non, Daphné, je vous en donne ma parole d'honneur, tout cela n'est pas! J'en conviens, les apparences ont pu être contre Théodore; le vicomte de Tournay a cru jouer un tour merveilleux à d'Àngleville en faisant la conquête de madame Bel m are. Jusque-là, rien de mieux, rien de plus légitime; le vicomte était dans son droit,Mais,pour rehaus*
ser sa victoire, il a fait l'insolent ; il s'est permis, à legard de Théodore, une sortie des plus inconvenantes... Les choses n'en pouvaient rester là, comme VOUS pensez... Il y a eu duel, je présume; et Théodore, qui est traqué par la police, est obligé de se cacher quelque part. Voilà.
— Mon Dieu î mon Dieu ! encore un duel ! dit Daphné fondant en larmes. Au moins, si je pouvais savoir où il est, je volerais vers lui! S'il est blessé, je le soignerais, moi toute seule, comme autrefois... Mais ne rien savoir et toutcraindre !... Mon Dieu, mon Dieu, faites-moi mourir !
— Malheureuse enfant ! dit Vargontier en secouant la tète. Elle me fend le cœur. Allons, Daphné, ne vous désolez pas... peutêtre n'est-il rien arrivé de fâcheux; peutêtre notre ami va-t-il revenir d'un moment à l'autre, sain et sauf... En tous cas, je vous jure que je vais battre le pavé jusqu'au soir ; je finirai bien par découvrir quelque chose,
et Théodore peut compter sur moi. Si par malheur , ce qui me paraît impossible, le vicomte de Tournay avait grièvement blessé Théodore, Dubreuil et moi nous en ferions notre affaire..- Corbleu! nous couperions les oreilles à ce fat ! Je suis un peu gros, voyezvous... c'est égal, je manie encore le sabre avec assez d'agrément... et je me charge de lui abattre le nez d'un coup d'espadon! Le beau vicomte serait un peu vexé, lui qui s'admire comme un Adonis ! Ah 1 ah ! c'est mon projet, c'est mon idée fixe : tôt ou tard, je veux lui couper le nez et les deux oreilles !
En même temps, Vargontier se leva d'un air belliqueux , prit sa canne, et se mit à la brandir comme un sabre, en frappant d'estoc et de taille, et renversant tout dans la chambre, fauteuils, chaises et tables.
Mais tout à coup il s'aperçut dans une glace, et s'arrêta comme pétrifié : son humeur guerrière lui semblait si grotesque, qu'il partit d'un long éclatde rire, et demanda
pardon à Daphné en relevant les meubles
tombés à terre.
— Adieu, adieu, ma pauvre bichette! ditil en rajustant sa cravate. Je suis un peu fou... mais cela doit vous rassurer : c'est la meilleure preuve que je ne suis pas inquiet de Théodore. Allons, chère belle, adieu... tout s'arrangera ; ce soir ou demain, je vous amène Dubreuil : si Théodore n'est pas revenu, nous vous donnerons de ses nouvelles, je vous le promets.
— Merci, monsieur Vargontier! dit-elle d'une voix pleine de larmes. Tout ce que je vous demande, c'est d'avoir pitié de moi , c'est de tout me dire, quoi qu'il arrive... Adieu !
Vargontier sortit.
Le cartel.
Depuis la scène nocturne qui s'était passée chez madame Belmare, on n'avait pas entendu parler de Théodore d'Angleville. Cependant la police, éveillée par ce bruyant esclandre, redoublait de recherches et d'activité. On avait fait des perquisitions minu-
lieuses dans l'appartement de Daphné, chez Dubreuil, Vargontier, et plusieurs autres amis de Théodore : mais rien n'avait pu amener sa découverte, ni même faire présumer l'endroit où il se cachait. Peut-être Dubreuil et Vargontier ne savaient-ils pas ce que Théodore était devenu; mais, à coup sûr, Daphné l'ignorait : et la pauvre fille, baignée de larmes et gémissant du matin au soir, dépérissait chaque jour à vue d'œil.
Suivant toute apparence , il n'y avait pas eu de duel entre Théodore et le vicomte de Tournay; et celui-ci, plus fier et plus insolent qu'à l'ordinaire, laissait entendre qu'il avait donné au formidable monsieur d'Angleville^une leçon un peu rude qui, ne serait jamais oubliée.
Madame Belmare, épouvantée de ce qu'elle avait fait, était surprise d'avoir eu tant d'audace. Pendant quelques jours, elle n'avait osé sortir et s'était comme barricadée dans sa chambre, pour échapper au premier res-
sentiment de Théodore; mais enfin, se rassurant peu à peu et n'entendant plus parler de lui, elle retourna comme d'habitude aux Bouffes et dans le inonde, et sa physionomie même avait quelque chose de plus rayonnant, de plus superbe.
Madame Belmare n'avait plus aucun molif pour cacher sa liaison avec le vicomte ; elle ne poussait pas l'hypocrisie et l'astuce jusqu'à vouloir passer pour une femme incorruptible et vertueuse: riche, belle, indépendante et libre comme une veuve, elle ne tenait qu'à faire des rivales jalouses; et pourvu qu'un homme lût jeune et beau, plus riche quelle et royalement prodigue, elle ne craignait pas de s'afficher avec lui dans le monde. Peut-être même était-ce pour elle un plaisir, une gloire, de paraître au bal accompagnée d'un brillant jeune homme qui faisait tourner toutes les têtes de femme. Chaque jour, on était sûr de rencontrer madame Belmaie au bois de Boulogne, avec le vicomte
de Tournay, dans une magnifique calèche à quatre chevaux. C'était un luxe éblouissant d'équipage et de livrée. Jamais madame Belmare n'avait semblé plus resplendissante et plus belle; un essaim d'adorateurs l'environnaient d'hommages et d'amoureuses cajoleries.
Un soir, il y avait beaucoup de monde dans le salon de madame Belmare : c'étaient à peu près les mêmes personnes qui se trouvaient présentes la nuit où Théodore avait été découvert dans l'armoire de l'alcôve. Tous les visages étaient gais, épanouis ; on parlait de Théodore, de son incroyable audace, de la punition mortifiante qui l'avait suivie; et chacun avait un mot cruel à dire, un sarcasme à lancer, un coup d'aiguille ou de poignard à donner à cet homme qu'ils haïssaient presque tous et redoutaient plus encore.
— Ah ! ah ! ah ! disait le vicomte en se frottant les mains, quelle mine il faisait!
Pour ma part, je n'ai jamais rien vu d'aussi drôle '•
— Non, non, ce n'était pas drôle, repartit un fonctionnaire au visage pacifique. C'était vraiment terrible! J'en ai encore le frisson...
— C'est que vous êtes d'une complexion très frissonnante, mon cher monsieur Boileau, reprit insolemment le vicomte. En effet, je me rappelle très bien que vos pincettes vous tremblaient dans la main, et faisaient un cliquetis étrange.
— Vous avez tort, monsieur le vicomte, dit le fonctionnaire d'un ton mortifié : vous avez l'air de rire'!... Moi, je crois être tout aussi courageux qu'un autre... Seulement, je ne suis pas un fanfaron, moi; je ne suis pas homme à m'exposer de gaîté de cœur aux dangers inutiles; je veux que ma vie serve à quelque chose ; et je la crois trop précieuse pour la risquer follement contre un pareil énergumène, contre un furieux que rien n'arrête !
— Ma foi! reprit un autre, il faut avouer que ce Théodore à" Angle ville est un rude ennemi; j'aimerais presque autant avoir à me battre contre un lion !
— Charmant! charmant! repartit le vicomte en riant aux éclats d'un air dédaigneux. Et voilà comme se font les réputations de force et de courage! Tous ces hommes prétendus terribles, on n'ose pas les regarder en face, on les fuit à dix lieues à la ronde! Alors, pardieu, ils se drapent en matamores, en pourfendeurs; un froncement de sourcils, un mot de leur bouche fait pâlir tout le monde!... Mais qu'un homme de cœur se présente une bonne fois ; qu'il leur tienne enfin tète : et l'on voit nos Hercules fuir à toutes jambes...
— Oui, oui, je pense absolument comme monsieur le vicomte, dit madame Belmare en tournant sur lui un œil tendre et mélancolique : ces gens-là sont très souvent des < vi ïs dans une peau de lion. Au surplus, vous
avez pu voir ce M. d'Angleville en face du vicomte de Tournay : il n'a pas même songé à la résistance ; il s'est lâchement sauvé!
— Eh ! Madame, reprit le fonctionnaire d'un air grave et tragique, cet homme, que vouliez-vous qu'il fit contre trois?
— Qu'il mourût! repartit solennellement le vicomte avec le geste du vieil Horace.
— C'est très facile à dire, monsieur le vicomte; mais on n'est pas toujours si disposé à jouer le Romain, surtout quand on a sur le corps une condamnation... Vous m'entendez? il ne s'agit pas de seize francs d'amende et de quinze jours de prison ; mais de la chute verticale d'un couteau quadrangulaire, qui doit produire un certain effet lorsqu'on ne s'y attend pas !..
Plusieurs dames trouvèrent la plaisanterie du fonctionnaire d'assez mauvais goût ; elles frémirent.
— Ah ça ! dit le vicomte avec un air d'importance tort arrogant , pourrait - on
52 LES FOLLES MHS.
m'apprendre où il se cache, le petit monsieur aux petites moustaches noires? Parole d'honneur, je le cherche tous les jours... Où diantre est-il passé ?
— Monsieur le vicomte, répondit un grand jeune homme pâle, aux moustaches blondes (c'était un homme de lettres, un dramaturge incompris), vous avez tort de mettre en doute le courage de M. d'Angleville...
— Eh! mon cher Monsieur, vous feriezvous son champion ?
— Non pas, non pas, monsieur le vicomte; je ne me fais le champion de personne. Tout ce que je puis vous dire^ c'est que M. Théodore d'Angleville tire admirablement le pistolet, qu'il est dune force merveilleuse à l'escrime, et que monseigneur Grisier luimême ne l'épouvanterait pas ! Moi qui vous parle, j'ai eu l'honneur d'assister à quelquesunes de ses affaires, de lui servir de témoin, et je vous jure qu'on passe un mauvais quart-d'heure en face de lui !
ï/alcove. 33
— Pardieu î reprit le vicomte en se cambrant, ce mauvais quart-d'heure, je serais enchanté de le connaître ! Depuis huit jours, je m'en vais à droite, à gauche, demandant à tout le monde où se cache le petit monsieur : mais rienl, absolument rien! Il s'est fourré, je vous jure, dans quelque trou de souris...
— Prenez garde, monsieur le vicomte f repartit l'homme de lettres : depuis dix ans à peu près que je connais M. d'Angleville, il ne s'est jamais caché que pour fondre tout à coup sur son adversaire. . . Alors c'est comme un lion qui s'élancerait furieux de sa caverne !
— Ah! ah! lit le vicomte en se frottant les mains. En voilà des comparaisons poétiques ! Si pareille chose se déclamait en scène, quel tonnerre d'applaudissements à la Porte» Saint-Martin !
— Riez, riez, monsieur le vicomte... à merveille I tout ce que vous pouvez dire 119.
m'atteint pas, je vous jure! Je ne suis ni le frère, ni le cousin, ni l'ami très intime de M. d'Angleville ; et quand je parle ainsi, monsieur le vicomte, c'est tout simplement pour rendre hommage à la vérité. Mais tenez, continua- t-il en s'animant, je dois dire tout ce que jepensede M. d'Angleville: il est fou, violent, emporté, braque... mais au fond, c'est un homme d'honneur, c'est un galant homme !
— Un galant homme ! repartit le vicomte en haussant les épaules. Ah ! monsieur de Sombre val, quelle erreur est la vôtre. On voit bien que vous n'étiez point ici, chez madame Belmare, la fameuse nuit où M. d'Angleville fut découvert blotti dansune alcôve. ..
Madame Belmare baissa la tête et croisa les mains.
— Ainsi donc, monsieur de Sombreval, continua le vicomte, vous nommez galant homme un gaillard qui se cache la nuit dans une armoire, dans l'alcôve dune jolie femme ! A merveille, corbleu ! Vous n'êtes point difficile !
l'alcôve. T>5
— Monsieur... Monsieur le vicomte, répondit de Sombreval avec un certain embarras, je suis loin , très loin de vouloir approuver une semblable conduite... Non, non, c'est mal ! . . . On ne doit point agir de la sorte. . . et la société, sans doute, a raison de sévir... Mais que voulez-vous, nous autres, hommes d'imagination, artistes, romanciers, dramaturges, nous voyons la vie sous une autre face... Nous avons par moments au cerveau des accès de fièvre, des exubérances... Oui, oui, monsieur le vicomte, la beauté nous apparaît avec des proportions si divines ! il passe et repasse dans notre esprit de si délirantes images de femme, que, ma foi! la nature est faible!... elle succombe... Un nuage s'étend sur nos yeux , un voile sur
nos idées : et vous comprenez, Monsieur
quand la nuit est noire, les étoiles brillent davantage...
Un rire mal étouffé accueillit cet aveu naïf.
— Je m'exprime mal... reprit le poète en rougissant; ou plutôt je n'achève point ma pensée : J'aivoulu dire, que vers le soir notre imagination acquiert plus de force et d'ardeur ; ce qui nous a frappé le jour nous arrive plus tenace et plus resplendissant. . . Oui, Messieurs, oui, Mesdames, quand la nuit tombe, quand tout paraît calme au dehors, un orage s'élève dans l'âme du poète, chez tout homme d'imagination : alors on rêve au beau idéal, à tout ce qu'il y a de gracieux dans le monde... et des formes charmantes et féminines caressent nos yeux éblouis... il se fait dans notre cœur, pardonnez-moi l'expression, il se fait comme une orgie infâme , une tentation de saint Antoine...
— Ah! ah! ah! —Ah! ah! ah! — Hi!
,hi!hi!
Les rires éclatèrent sur toutes les gammes; le vicomte se tordait sur sa chaise et mettait la main sur son cœur, en penchant la tête enarrière,comme un homme près d'étouffer.
l'ai.c.onl. 37
— Voilà, voilà, j'espère, une définition ! s'écria le vicomteen riant encore aux éclats. Et dire que M. de Sombreval ne peut réussir à se laire jouer à la Porte-Saint-Martin !
Le poète lança au vicomte un coup d'œi 1 amer, plein de mépris.
— Aristocrates ! murmura sourdement M. de Sombreval. Ah ! quand donc passera-til sur vos tètes le niveau révolutionnaire ! . . .
Le calme enfin se rétablit : on toussait bien encore, on chuchotait quelque peu; mais les rires ne jaillissaient plus avec la même impétuosité : M. de Sombreval aurait pu réclamer la parole et l'obtenir.
La soirée était fort avancée déjà; plusieurs personnes commençaient à se retirer. Madame Belmare, cherchant à retenir son monde le plus longtemps possible, se garda bien de laisser tomber la conversation : elle entreprit M. de Sombreval.
— Monsieur ,je suis trèsloinde vouloir mo-
7)8 LES fom.es nuits.
difierla bonne opinion que vous semblez avoir de M. d'Angleville. Ce n'est pas moi qui parlerai contre lui, bien qu'il ait des torts peutêtre à mon égard ; je veux me taire : ma conscience me suffit. Sachez pourtant que M. le vicomte de Tournay parle de M. d'Angleville en connaissance de cause. A vrai dire, l'audace qu'on reproche à M. d'Angleville vous paraîtrait fabuleuse!., il faut, je vous jure que la tête de ce malheureux jeune homme soit un peu dérangée : car une semblable démarche est par trop inexplicable! Dieu merci, je n'ai pas de reproches à me faire; je n'ai d'aucune manière encouragé ce procédé ignoble...
— Ignoble ! répéta le vicomte. C'est bien le mot!.. Se fourrer dans une armoire comme un voleur pour compromettre une femme ou la violenter, c'est inlàme !
— Pardon , monsieur le vicomte, pardon ! dit le poète : je ne connaissais pas les détail s de cette affaire; on m'en a parlé très vague-
laicove. 39
ment. Si, comme vous dites, eneffet, H. d'Aiiglevillea de pareils torts, je ne prétends pas l'excuser davantage. Mais sur l'honneur ! cela m'étonne, je n'aurais jamais cru...
— Questionnez madame Belmare, monsieur de Sombreval : elle peut tout vous dire, elle n'est pas prude. Quanta moi, je vous jure que mon plus vif désir est de me trouver face à face avec ce redoutable spadassin !... N'allez pas croire que je fasse comme M. d'Argentan et que je me laisse jeter par la fenêtre. . . Non, non, corbleu ! Je suis armé, monsieur de Sombreval... et si le rustre voulait recourir aux voies de fait, je lui planterais, moi, six pouces de fer dans le cœur, voilà ! Maintenant je suis prêt à lui tenir tête ; j'attends mon homme... et j'offre même une récompense honnête à celui qui me le trouvera !
La conversation demeura quelque temps interrompue : on causait à voix basse ; et madame Belmare paraissait inquiète.
40 LES FOLLES MHS.
Enfin le cercle diminua peu à peu : bientôt madame Belmare se trouva seule avec le vicomte.
— Léontine, dit-il avec exaltation, je suis Je plus malheureux des hommes! je ne dors plus, je ne bois plus, je ne mange plus !.... il faut pourtant que je le rencontre !
— Mon ami, quelle nécessité? pourquoi toujours des querelles? Laissez-le... qu'il fuie, qu'il se cache...
— i\on,je le hais, cet homme! Vous l'aimez, je le sens. ..Oui, malgré vous, Léontine,vous pensez à lui! cela ne peut durer davantage! Je veux le punir, ce drôle, le châtier à vos yeux ! ... Oh ! si vous saviez combien je le déteste ! . . .
— Hélas ! je suis bien malheureuse ! toujours des duels, des malheurs à cause de moi!... Mon ami, de grâce, calmez-vous!...
— Non, non ! je pars, je rentre chez moi. . . Léonline,jene sais trop si je m'abuse; mais enfin il y a dans mon cœur une voix secrète
\ ATCOVE. Il
qui me dit que je vais entendre parler de lui. Adieu !
Et le vicomte, malgré les efforts et les prières de madame Belmare, s'éloigna précipitamment.
Il monte dans sa voiture.
— Au galop ! cours ! dit-il au cocher.
Un quart d'heure après, le vicomte rentrait à son hôtel.
— Monsieur le vicomte, dit le concierge en s'inclinant, voici une lettre extrêmement pressée. . . On attend la réponse.
Le vicomte brise vivement le cachet ; il essaie de lire, en s' approchant de la lanterne de sa voiture.
Tout à coup sa physionomie change.
— C'est lui! murmure-t-il.
Le vicomte froisse la lettre et la met dans une poche de son paletot.
Une fois dans son appartement, il recommence à lire. Cette lettre était conçue ainsi :
« Vous m'avez insulté, vicomte : entre
c nous deux il y a guerre à mort! Pas d'ar-
<r rangement possible n'essayez même
c pas.... Demain, à sept heures du matin, «r au bois de Vincennes. Mon arme, c'est le * poignard ou le pistolet à bout portant.
C THÉODORE d'ANGLEVILLE. »
<r P. S. Ayez des témoins ou n'en ayez pas, c'est comme vous voudrez : je ferai comme vous, *
Le vicomte demeura frappé d'un coup de tonnerre ; il lut et relut plus de trente fois cette lettre, et ne se coucha que vers trois heures du matin.
ni.
Deux cœurs de femme.
Daphné avait revu Dubreuil et Vargontier : mais ni Pun ni l'autre ne pouvaient lui donner aucune nouvelle de Théodore. Peut-être néanmoins savaient-ils tous deux où se cachait leur ami : des raisons mystérieuses les empêchaient encore d'indiquer sa retraite.
Un matin, Dubreuil vient chez Daphné : il es! triste et sombre.
— Ah ! Monsieur, s'écrie-t-elle avec angoisse, rien encore ! Je vois à votre air que vous ne savez rien...
— Ma pauvre Daphné, il faut du courage...
— Du courage, Monsieur! j'en ai bien eu, j'espère... Mais que voulez-vous que je devienne? Au moins, s'il m'écrivait, si je pouvais savoir où il se cache!... Mais non, pas une lettre, pas un mot!...
— Daphné, peut-être a-t-il des motifs bien puissants pour ne pas vous écrire... Vous devez le comprendre, lui pardonner...
— Non, non, monsieur Dubreuil , dit la pauvre fille toute en larmes , il ne m'aime plus! il me fuit... maintenant j'en suis sûre! Dernièrement je pouvais douter encore, mais aujourd'hui...
Et elle lit un geste de désespoir.
— Daphné, que savez- vous donc? Dites, je
i.'aicove. /(5
vous en conjure, auriez-vous appris quelque chose?
— Oui, monsieur Dubreuil, oui... Je n'ai pas questionné, Dieu m'en préserve! je ne suis pas indiscrète, moi, je ne suis pas curieuse... Mais vous savez, les mauvaises nouvelles nous arrivent toujours...
— Quoi ! quoi donc, mon enfant ? Parlez. . .
— Eh bien! je sais tout, monsieur Dubreuil! reprit-elle avec une expression de profonde douleur. Théodore n'a pas eu le courage de tout m' avouer... il a mieux aimé fuir et me laisser en proie au désespoir... Ce n'est plus moi qu'il aime, vous dis-je... c'est une autre, une grande dame !
Dubreuil la regardait avec surprise.
— Oui, oui, monsieur Dubreuil, j'avais juré de ne pas vous le dire, de garder pour moi cette vérité horrible... Mais non, je ne puis, mon cœur se brise... En vous confiant tout, je souffrirai moins... C'est elle, madame Belmare !
46 LES FOLLES KtJITS.
— Pauvre fille! pensa Dubreuil. Elle saurait!...
— Oui, monsieur Dubreuil, il faime, il l'adore... C'est que, voyez-vous, elle est belle, oh ! belle comme un ange î C'est une femme riche, toujours brillante de toilette et de diamants... Pauvre Théodore! il n'est pourtant pas intéressé, lui... toute cette richesse, que lui importe? On ne lui donnera rien... c'est lui au contraire qui va se ruiner en bijoux, en cachemires... je le connais! Mon Dieu! mon Dieu !
Dubreuil gardait le silence.
— Cette femme, continua-t-elle, non seulement elle est riche et jolie, mais encore elle est adroite, coquette, artificieuse... elle fera de mon pauvre Théodore tout ce qu'elle voudra... Mais non, non, je ne le puis souffrir! Je suis capable de tout, monsieur Dubreuil. . . Oh! cette femme, si elle vient me briser le cœur , me prendre tout ce que j'aime au monde, alors nous verrons ! ... Je ne suis pas
méchante... mais quand on me pousse à bout, oh! je suis comme une autre... Je me venge !
En parlant ainsi, Daphné était pâle.
— Elle sait tout! pensa Dubreuil. Que faire ?
— Écoutez, dit-elle avec un calme apparent, je veux en avoir le cœur net... Depuis trop longtemps je souffre et je pleure 1.. Où
est Théodore, je le saurai aujourd'hui
même! Rien ne m'arrêtera! Cette femme, je veux la voir... je la supplierai toute en larmes, je tomberai à ses genoux... Elle aura pitié de moi, ou bien...
— Daphné, je vous en prie, ne faites rien de tout cela... Vous pourriez, par une seule imprudence, amener de grands malheurs...
Attendez, attendez, croyez-moi...
— Non, non, Monsieur ! Je veux sortir de mon incertitude... j'ai tout calculé, tout... J'aime mieux mourir!
Quelques instants après, Dubreuil se retira
morne et pensif; il avait promis comme d'ordinaire à Daphné de venir le soir chez elle ou le lendemain.
Mais à peine Daphné est-elle seule, qu'elle s'habille à la hâte: elle monte dans un fiacre, et va chez madame Belmare.
Daphné, sans doute, n'était pas une grande dame ; mais sa mise était simple, gracieuse, élégante : elle aurait passé partout pour une femme de bonne compagnie, pour une femme comme il fan t.
— Je voudrais parler à madame Belmare, dit-elle à la femme de chambre.
Quelques instants après, madame Belmare parut.
— Pardon, Madame... dit Daphné en s'inclinant : je n'ai pas l'honneur de vous connaître... mais n'importe 1 Je suis femme... vous me comprendrez!
La voix de Daphné était sanglotante.
— Parlez, Madame, parlez, répondit madame Belmare.
LALCOVR. 49
— Madame, j abrège , j'arrive tout de suite au fait... Vous connaissez M. Théodore d'Angleville?
Madame Belmare tressaillit.
— Vous le connaissez, n'est-ce pas, Madame ?
Madame Belmare prit un air grave et solennel.
— Mais d'abord, dit-elle d'une voix douce et traînante, pourrais-je savoir à qui j'ai l'honneur de parler?
— Madame, vous le saurez... mais tout à l'heure... Je vous en prie, ne m'en demandez pas davantage, et répondez-moi...
— Eh bien! Madame, ou Mademoiselle, expliquez-vous, que puis-je pour votre service?
— Madame, vous pouvez me rendre tout ensemble le repos et la vie!... Vous devez me comprendre, car votre cœur n'est pas insensible... Vous avez aimé... peut-être...
— Que veut-elle? pensa madame Belmare.
50 LES FOf.LKS MITS.
— Madame, je ne puis plus vivre ainsi ! Je veux savoir enfin toute l'étendue de mon malheur... Dites, est-ce vous qu'il aime?
— Je ne vous comprends pas...
— Lui! lui, Théodore, Madame?
— Théodore?
— Théodore d'Angleville ! continua Daphné avec un mélange de désespoir et d'amour. Je l'aime ! . . . c'est mon amant ! . . .
— Qui êtes-vous donc? demanda madamt Bel mare en se levant avec majesté. Votre nom, Madame ou Mademoiselle?
— Daphné... Gérard.
— Daphné? ah!
Et madame Balmare, les bras croisés sur la poitrine, la regardait avec un mélange de curiosité et d'insolence inexprimable.
— Dites, dites, mademoiselle Daphné, ne demeuriez-vous pas rue des Trois-Frères ?
— Oui, Madame... Mais pourquoi cette question?
— Pourquoi? dit madame Belmare avec
lAuiuvt. 51
emportement. Vous ta demandes? Quelle impertinence !
Daphné se lève convulsivement de son fauteuil.
— Madame, si j'ai pu vous offenser, j'en suis au désespoir!.. J'ignore...
— Vous ignorez, Mademoiselle î ... Oh ! mais pour qui me prenez- vous ? est-ce une comédie ? Vous avez demeuré rue des Trois-Frères, c'est vous qui le dites î ., .
— Oui, Madame, mais qu'importe?
— Qu'importe? Ainsi donc il me trompait, lui, l'infâme, le misérable ! Quand il venait se rouler à mes pieds, se tordant les mains, pleurant, suppliant, il me trompait!... Il se jouait de moi... il en aimait une autre!.. Ah! oui, je me rappelle, c'est vous, vous, Daphné, vous, sa maîtresse!...
Les yeux de madame Belmare flamboyaient de colère , ses lèvres étaient blanches, convulsives.
- Malheureuse! poursuivit-elle d'une voix
sourde, vous avez donc bien compté sur ma patience? Quoi! vous! vous venir ici, chez moi, pour me braver !.. Oh ! prenez-y garde ! vous pourriez vous repentir, Mademoiselle ! . .
— Elle l'aime ! elle l'aime ! cria Daphné d'une voix sanglotante en se frappant le front. Oui, je n'en doute plus maintenant, c'est une rivale aimée... c'est une rivale qui aime !
— Vous êtes folle ! Que voulez-vous, Mademoiselle?... Vous êtes ici chez moi !...
La voix de madame Belmare était tremblottante.
— Je suis chez vous... oui, Madame, et c'est bien vous que je venais chercher... Oh ! j'ai la joie au cœur ! Je vous trouve enfin, je vous trouve ï... Prenez-y garde! je n'ai rien a perdre , moi , que mon amour, que mon amant... et si vous me l'arrachez cet amant, je suis capable...
— Que veut cette femme ? dit madame Belmare en la mesurant de la tète aux pieds avec arrogance.Elle menace, jecrois! MonDieu! pe.
tite, vous êtes folle! Gardez vos amants... on vous les abandonne ! Votre Théodore nVst qu'un drôle!...
— Qu'entends -je? Lui, Théodore, ainsi traité !.. Oh ! c'est impossible ! vous me trompez, Madame, et cet air de mépris ne m'en impose pas! Vous auriez beau haïr Théodore, que vous n'en parleriez pas de la sorte ! . . . c'est un jeu trop grossier, Madame ! Vous êtes ma rivale... Je vous hais! oh! je vous hais!
En parlant ainsi, Daphné avait un geste menaçant.
— Vous me faites pitié, ma belle demoiselle! votre tête tourne... Eh! qui est-ce quj veut de M. Théodore? Gardez-le, gardez-le tout entier ! A vous cette conquête... on ne vous la disputera guère l
— Elle l'aime! elle l'aime! se dit Daphné à demi- voix. Mais elle est irritée... elle le croit infidèle... Madame, s'écria-t-elle avec véhémence, écoutez, je suis franche... je ne suis pas du monde, moi... je suis une pauvre
54 les Folies rçurrs.
iîlle à part... Mais c'est égal, j'aime... Oh! lorsque j'aime, je suis capable de tout... d'un crime !.. Je vous en conjure, soyez prudente... ayez pitié de vous... J'en serais fâchée, j'en mourrais... mais il serait trop tard!
— Des menaces, encore!... Sortez, sortez, Mademoiselle... Je n'ai pas le temps, moi, d'entendre les fous et les folles...
— Je ne suis pas folle, Madame. . . mais j'aime Théodore ! Écoutez , j'ai bien réfléchi. Non, je ne mourrais pas seule ! Je ne puis aimer un autre homme... 11 est ma vie! Vous, Madame, vousêtes belle, riche, '.entourée d'hommages... Vous n'avez qu'un mot à dire, un eoup-d'œil à donner, et vous êtes sûre de plaire... On vous admire, on vous aime. .. Oui, j'en conviens, dans le monde, vous trouverez beaucoup d'autres hommes qui valent Théodore. Mai6 moi, bon Dieu ! que voulez- vous que je fasse ? Je ne connais personne ... je vis seule. . Tous ceux que je vois me répugnent... ils
I un
n'ont pas de flamme dans ; \, pas de
ilamme dans le cœur... OU ! je vous on conjure, laissez-moi Théodore, lui seul!... je l'aime. . . Si vous saviez combien je l'aime ! . . .
En môme temps, Daphné, les mains jointes, s'agenouillait devant madame Belmare, et suppliait toute en larmes.
Madame Belmare était pâle, les lèvres frémissantes ; un monologue violent et fébrile retentissait dans son cœur.
— Cette femme, comme elle l'aime!...
Oh! je ne l'aurais jamais cru ! Ce Théodore, s'il m'avait trompée, s'il ne m'avait jamais aimée plus qu'il n'aime cette femme. . . Quelle honte !
Madame Belmare était muette. Daphné conjurait toujours.
— Mademoiselle, dit madame Belmare les dents serrées, \ous l'aimez bien ce Théodore!... Pariez, vous aime-t-il autant que vous l'aimez? Vous a-t-il jamais aimée de même?...
— Gui... oui, Madame!
— Mais il y a trois mois.. Mademoiselle, vous aimait-il ? Étiez-vous sa maîtresse ?
— Madame...
— Il vous aimait! Oh! ce n'était que tromperie ! . . .Vengeance ! . . . Moi, m' avoir l'ait la rivale de celte créature !...
Daphné était à genoux : elle se relève convulsivement, ses yeux lancent des flammes ; ses sourcils noirs se froncent.
— Vous me méprisez donc bien, Madame!
dit-elle.
— Allez! allez, mademoiselle Daphné!...
puisqu'il vous aime, soyez heureuse... Mais surtout soyez tranquille, ce n'est pas moi qui troublerai votre bonheur!... Non, non, je n'en suis point là encore... Allez !
— Ecoutez, Madame,réponditDaphné d'un air digne etrésolu;je n'aipas,moi, l'habitude du monde: je ne saispassi vous me trompez... mais je le crois! Théodore vous aime... ou vous l'aimez, n'importe!... De toute ma-
l'alcôvb. 57
nièremavie est intolérable... je veu\ en finir! Vous ou moi!. . Je ne vous prends pas en traître: je vous avertis... Si Théodore m'est enlevé, si je le vois heureux dans les bras d'une autre, ce sera quelque chose d'horrible! Je me tuerai... Mais auparavant je vous tuerai, vous !
— Ah ! ah! dit madame Belmare en agitant le cordon de la sonnette ; voilà enfin le grand mot lâché, le mot dramatique ! . . .Bien , la belle, j'attends l'effet de vos menaces... Je ne les crains pas'... En attendant, partez, vite ! et ne rentrez jamais dans cet appartement, si vous ne voulez pas que mes domestiques vous en chassent !...
— Bien ! bien , Madame ! J'aime autant cela! dit Daphné, le front pale, les narines gonflées et frémissantes. Vous me chassez... je sors... cela m'arrange. ..Une guerre entre nous deux, à la bonne heure! Mais vous verrez qui je suis ! . . moi, je n'ai rien à perdre, je vous le répète.. .J'aime! j'aime! j'aime! voilà toute ma vie !
Àussi!ôt des pas se firent entendre dans une pièce voisine ; on ouvrit la porte.
Un domestique entra.
— C'est Mademoiselle que je vous prie de reconduire, dit madame Belmaredun ton superbe. Adieu , Mademoiselle , j'ai bien l'honneur...
— Adieu, Madame ! répondit Daphné en se dirigeant vers la porte, et retournant la tête du côté de madame Belmare , vous verrez si je suis une femme de parole
Adieu !
Noblesse oblige.
Le vicomte de Tournay fumait son cigare en se promenant de long en large ; il était enveloppé d une robe de chambre aux couleurs tranchantes et variées; ses pieds étaient dans de petites pantoufles de maroquin rouge dune finesse extrême.
— Ah ça ! mon cher, dit-il à un grand jeune homme roux, blanc, à lâches de rousseur, aux dents longues et larges ; est-ce que lu t'imagines que je vais me battre avec le premier venu?
— Dame, mon cher, c'est vous le seul juge... mais gauchement, à votre place, moi qui ne suis pas belliqueux , j'irais sur le terrain !
— Oui, oui, Gros-Jean, dit le vicomte en lui frappant sur l'épaule , tu parles comme un employé de la liste civile, comme un gaillard très pacifique, qui peut toujours répondre que sa place et sa position administrative l'empêchent d'accepter une affaire d honneur.Mais moi,corbleu,ce n'est plus la même chose ; je ne crains pas qu'on me destitue... Que diantre veux-tu que je réponde? Et cependant, malgré toute la bonne volonté possible, je ne puis me battre à dix pas avec un drôle qui vous mouche une chandelle à cinquante pas et plus!...
l'alçôvb. 61
—Dame, reprit Gros-Jean en se croisant les bras, c'est une position diiïicilc... mais que YC"lez-vous, mon cher monsieur le vicomte, il faut bien subir les conséquences des choses ! . . .
— Morbleu ! Gros-Jean, je n'ai jamais refusé une affaire d'honneur. Depuis quatre ans, j'en ai eu cinq au moins... Mais enfin, mon cher, il faut que je choisisse mes antagonistes... je ne puis me battre avec le genre humain tout entier! Tu te rappelles, n'est-ce pas?. . quand nous étions au bureau ensemble, nous avons p a rie sou ven t de choses pareilles . . . Certes, je n'étais pas fort la plume en main, et je ne soignais guère l'expédition . . . mais tu dois t'en souvenir, je tirais le pistolet comme un ange, et je vous cassais une poupée petit à petit, que c'était merveille! Tu ne peux donc croire, mon vieux, que moi, j'aie peur d'entrer en ligne avec qui que ce soit! . . . Je ne crains pas de mourir : Dieu merci, je ne suis pas un lâche!... Mais que diantre! je ne
puis me battre avec le premier Tenu qui passe sur la voie publique ! encore moins puis-jeme battre avec un homme condamné à mort par contumace , avec un homme flétri.
— Bah! bah! monsieur le vicomte, dit l'employé de la liste civile, nous sommes, nous, [des gens libérauxaux idées larges; et tous les tribunaux du monde ne prévaudraient pas contre notre conscience. M. d'Àngleville, quoiqu'on en Jlje, est un homme d'honneur, un homme qui a fait ses preuves... et, ne vous en déplaise , je trouverais d'assez bon goût qu'un homme comme vous, mon cher vicomte, lui tînt tète et lui taillât des croupières.
— Dieu merci , Gros-Jean , je suis connu, et je ne passerai pas pour un poltron... Mais enfin , réfléchis : moi , j'ai beaucoup à perdre, je ne suis pas criblé de dettes, j'ai cinquante mille livres de rente au soleil!... Tu m'avoueras , mon cher, nue c'est un peu rude
d'aller croiser l'épée avec un original qui n'a que des dettes , qui voudrait en finir... Diable I ce n'est pas mon affaire ! Je trouve que la vie est quelque chose de bon , malgré tout... et je crois qu'on dort horriblement mal à six pieds sous terre !
— Comment, vicomte!... vousmesurpren ez! dit Gros-Jean. Serait-ce donc que vous avez peur ?
— Moi, peur? non... Je le hais! je ne demande pas mieux que de croiser mon épée avec la sienne. . . je lui tirerais mon pistolet en plein crâne!... Mais franchement la partie n'est pas égale : moi, je suis riche; il n'a rien, lui, il est aux abois... Qu'il vienne, qu'il vienne encore me délier... alors, malheur à lui ! il me trouvera ! Je suis son homme...
Le vicomte parlait encore, lorsque la porte s'ouvrit.
Un domestique apporte une lettre.
— Monsieur, dit-il, c'est pour vous.
— Tiens, Gros- Jean , c'est toujours la même écriture!...
Il décacheté la lettre.
— Lui! toujours lui ! je ne demandais pas mieux. . . Je suis prêt ! . . .
— Mon cher vicomte, qu'est-ce donc?
— C'est lui... il me cherche querelle ! il veut décidément me voir sur le terrain... Tant mieux ! je l'attends... oui, entre nous deux, c'est la haine, c'est la mort! Qu'il vienne!... Domain tout sera fini!... Gros- Jean, écoute, je compte sur toi...
— Toujours, toujours, vicomte, jusqu'à la tombe ! dit Gros- Jean avec une pose dramatique.
— C'est pour demain , au bois de Vincennes... Voici le troisième défi que je reçois... J'y serai ! j'y serai !
— Vicomte, mais quelles sont les armes?
— N'importe ! tout ce qu'il voudra.., fût-ce le couteau catalan... j'accepte! Je le hais,
l'alcôve. g 5
vousdis-je! c'est quelque Chose d'horrible!... Moi , je veux en finir... je n'ai plus de sommeil , plus de repos... Demain tout sera décidé... A huit heures, Gros- Jean , à huit heures !
— Monsieur le vicomte , mais vous ne me donnez aucun renseignement... que voulezvous que je fasse? A huit heures, c'est bien; mais à quel endroit ?
— Au bois de Vincennes , Gros- Jean , à la grille... Les armes, je les accepte toutes...
— Mais quel est votre ennemi , mon cher vicomte? est-ce lui, M. d'Angleville? Car enfin...
— C'est lui! c'est lui! Gros- Jean, adieu... Demain, à six heures je vous attends... songez-y bien , c'est un duel à mort!... moi ou cet homme!... Il faut un cadavre...
— Diable ! diable! voilà du sérieux ! murmura Gros-Jean qui se repentait presque de s'être tant avancé.
Gros-Jean sortit. Le vicomte demeura seul en proie à une violente agitation.
— Oui , je ne suis pas fâché de ce qui arrive ! s'écria-t-il en serrant les poings ; cela ne pouvait durer plus longtemps!..» Je l'abhorre ! il est toujours devant moi, face à face ! . . partout où je le trouve, c'est un obstacle..» Je le renverserai ! . . . Oui, je veux être libre. . . cet homme me pèse, c'est un cauchemar, c'est un fantôme... Je le hais !
Et le vicomte marchait avec agitation.
— Mais demain que faire? avec quelle arme l'attaquer? c'est un rude adversaire!... Oh ! je risque ma vie... demain peut-être je serai pâle, inanimé sur ce lit ! demain, je serai mort... et pourquoi? Je suis riche, je suis jeune, la vie est charmante encore pour moi. . . je ne veux pas la quitter ! . . .
Et il tombe affaissé dans un fauteuil.
— Cependant , reprend- il d'une voix sourde, je passerais pour un lâche ! ... il faut
que je me balte... oui, oui, pas de milieu !...
Mais soudain une idée lui frappe le cerveau.
— Je me battrai , dit-il en riant aux éclats; nous verrons de quelle manière.... Ah ! ah ! j'étais bien niais de me creuser la cervelle pour si peu de chose ! Rien de plus simple !... J'attends qu'on m'attaque... et je riposte !
Un plan venait de se former dans l'esprit du vicomte: dorénavant, il savait quelle conduite tenir; sa position n'était point si désespérée qu'il avait pu le croire.
Les coups de bâton
Le vicomte était en proie à une extrême perplexité : cette troisième lettre qu'il avait reçue de Théodore, il ne l'avait pas communiquée tout entière à son ami Gros- Jean ; mais continuellement il la relisait avec angoisse, avec un frisson convulsif.
C'est que cette lettre n'était pas rassurante ; elle était conçue d'une étrange manière.
« Monsieur le vicomte, disait-on , je vous « ai déjà adressé deux cartels ; je me suis «• mis tout entier à votre disposition : main- « tenant je suis las.. Si vous ne me faites au- « cune réponse, prenez-y garde ! je vous « assassinerai ! ... Un poignard dans le cœur, « ou bien deux balles dans le crâne, choisis- « sez 1 Je vous attends encore demain au « bois de Vincennes , à huit heures... Mais « songez-y, Monsieur, je suis fatigué d'at- « tendre !...»
L'écriture n'était pas méconnaissable ; le vicomte ne pouvait s'y méprendre.
Il réfléchit quelque temps ; il médite.
Ce ton, c'est bien celui de Théodore, c'est bien son style. Le vicomte a compris soudain tout ce qu'il y a de haine dans ces quelques lignes.
— 11 faut en finir ! s'écrie-t-il, O.ji, demain!... demain!...
11 demeure plongé dans un morne silence.
— Soit donc ! murmure-t-il, nous verrons demain !
Puis, il se met à écrire plusieurs lettres à la hâte et les fait porter à leur adresse.
Trois heures venaient de sonner. Le vicomte se couche.
Mais il ne peut trouver un sommeil paisible : la nuit tout entière se passe dans l'insomnie et la fièvre ; les scènes les plus lugubres, les plus désespérantes, se déroulent devant ses yeux. Théodore d'Angleville n'est pas un ennemi ordinaire : avec lui c'est un duel effrayant, quelque chose d'horrible et de mortel !
Cependant le vicomte venait de s'éveiller; son valet de chambre était entré avec pré-
72 LES FOï.I.ÊS Ml . .
caution pour lui donner quelques lettres et lui dire que six heures étaient sonnées.
Le vicomte décacheté vivement ses lettres.
— Bien! dit-il, on m'a compris... nous serons tous au complet.
Il s'habille à la hâte; il monte précipitamment dans sa voiture et se rend au bois de Vincennes. Plusieurs personnes attendent déjà à la grille.
On marche silencieusement ; on s'enfonce dans un endroit désert du bois.
Théodore attendait, morne et grave, pale, les sourcils froncés.
— Monsieur le vicomte, dit-il, vous avez accepté mon cartel ; maintenant il faut que l'un de nous deux meure ! Je veux le poignard, moi, le duel au poignard....
Le vicomte se débarrasse de son manteau et le donne à l'un de ses témoins.
— Le poignard, Monsieur? dit-il d'un ton dégagé. Diable! vous n'êtes pas pour les moyens conciliants ! . . . Ainsi donc il y a entre nous guerre d'extermination ?
— Oui, monsieur le vicomte, jusqu'au dernier souille, jusqu'au dernier battement de cœur !
— Mais avant tout, mon cher Monsieur, dit le vicomte d'un air de dédain, il faudrait savoir pourquoi Ton se bat ?
— Vous le savez ! vous le savez !
— Moi ? point du tout, monsieur d' Angleville... ce n'est pas ma faute si Ton vous a trouvé dans une armoire.
— Assez , assez , monsieur le vicomte ! ne me faites pas sortir de mon caractère... Je suis peu fait aux insultes , moi... et je pourrais répondre aux vôtres d'une manière.. .
Théodore n'acheva point; mais son gesle expliquait sa pensée.
— Monsieur d'Angleville , je ne sais point quelle est votre manière, répondit le vicomte en se mordant les lèvres; mais la mienne n'est pas de souffrir un outrage... Prenez-y garde !
— Eh bien ! donc, vicomte, plus de préambule ! nous sommes ici tous deux pour la haine ! il ne s'agit pas de nous faire des compliments. . . Nous savons le motif qui nous met les armes à la main... Vite, vite, que tout finisse ! ces messieurs nous attendent. . . Vous avez accepté le duel au poignard, c'est le meilleur moyen !
— C'est du moins le plus expéditif , dit le vicomte.
— Allons! reprit Théodore en s'armant d'un poignard et serrant sa main droite dans
une cravate de soie. Battons- nous'.... il y a trop de haine. . . il faut du sang !
— Soit donc, monsieur d'Angleville, puisque vous le voulez !
Et le vicomte s'arma d'un poignard , et tourna comme Théodore un foulard autour de sa main droite.
— Messieurs , messieurs , dit un des témoins, attendez... pas encore... Il faut au moins convenir de certaines choses...
— Tout est convenu ! répondit Théodore en brandissant son poignard. Maintenant «'est Dieu qui est notre juge ! . . , Allons î
Mais soudain le vicomte fait un signe; il s'avance vers Théodore.
— Monsieur , dit-il , avant d'en venir à de pareilles extrémités, veuillez me dire pourquoi nous nous égorgeons. Est-ce parce
que mademoiselle Daphné Gérard est une jolie fille?
— Silence! monsieur le vicomte, silence'.
— Est-ce donc , Monsieur , parce que madame Belrnare n'a pas jugé à propos de répondre à vos sollicitations ?
— En garde! en garde! s'écria Théodore. Tu me braves ! ... tu veux exciter ma colère. . . Viens donc ! viens donc ! je préfère un coup de poignard. . . En garde '•
Et déjà Théodore s'élançait sur lé vicomte, quand celui-ci frappe du pied et crie :
— A moi ! à moi !
Aussitôt quatre hommes, armés de bâtons, s'élancent des broussailles et se précipitent vers Théodore.
— Un guet-apens ! s'écrie-t-il. Ah ! tant mieux! ce n'est pas moi qui l'ai voulu... Lâche! infâme!
Les quatre hommes, sans dire un mot , se jettent sur Théodore et l'assaillent à coups de bAtons.
— Frappez, dit le vicomte de Tournay, frappez... traitez-le comme il mérite! Je n'ai pas l'habitude, moi, de me battre contre un condamné à mort... Frappez, qu'on l'étrille !
Déjà les deux témoins de Théodore se sont élancés contre les assaillants. C'est une lutte affreuse.
— Attendez ! s'écrie dAngleville d'une voix retentissante. Je vais leur apprendre à vivre ! . . .
Et, le poignard en main, terrible, il se rue contre ses quatre adversaires : d'un bras il pare lescouj/s; de l'autre il brandit son poignard et frappe.
Des cris se ton * entendre : deux hommes déjà sont tombés couverts de blessures et
baignés dans leur sang. D'Angleville frappe toujours : son poignard est tout rouge.
Bientôt du bruit se fait entendre à quelque distance ; les clameurs ont attiré plusieurs témoins.
— Sauve qui peut I crie un ami du vicomte.
Et tout le monde se précipite dans les broussailles; les deux blessés demeurent seuls.
La petite chambre.
On parlait dans tout Paris du duel qui venait d'avoir lieu entre d'Angleville et le vicomte de Tournay. Personne ne pouvait dire où se cachait d'Angleville.
La soirée était sombre et pluvieuse. Cn jeune homme, enveloppé d'un manteau, se
présente dans une maison rue de la Harpe : il voudrait parler au propriétaire.
Le propriétaire était absent.
— Monsieur, de quoi s'agit-il ? demande le concierge.
— Vous avez un appartement à louer , répond le jeune homme; un de mes amis l'a vu pour moi : cet appartement me convient. Je le prends.
— A merveille , Monsieur , dit le concierge. L'appartement est tout meublé, comme vous savez ; et vous pouvez , si bon vous semble, y coucher aujourd'hui même. Ayez seulement la bonté de me dire votre nom : c'est mon ordre.
— Je ne vous dirai pas mon nom, répond le jeune homme; mais je paie. L'appartement est de six cents francs, je crois : voici un billet de cinq cents francs et le surplus. Mainte-
nant laissez-moi tranquille; je couche ici ce soir...
Le concierge, émerveillé de voir un locataire qui payait si généreusement, demeurait comme ébahi, il froissait son billet de banque entre le pouce et l'index , et dans son autre main il faisait sonner vingt pièces de cent sous.
— Montez, Monsieur, montez, dit-il en prenant une bougie. Je vais vous éclairer. Tout est prêt; il n'y a qu'une paire de draps à mettre, et ma femme est là qui va faire la chose.
Le jeune homme ne fit aucune réponse ; il monta, précédant le concierge.
C'était un petit appartement composé de quatre chambres : un salon, deux petites chambres à coucher, une salie à manger.
— Bien, bien, dit le jeune homme , lais-
sez-moi... je vais me coucher tout de suite. Je n'ai pas même besoin de draps; il sera temps demain.
— Monsieur, mais cependant...
— Allez, allez toujours.
En même temps, le jeune homme poussait le concierge vers la porte, le plus gracieusement du monde, mais d'une manière très ferme et très explicite.
Le concierge descendit à sa loge ; la portière venait de rentrer à l'instant même.
— Cocotte , dit le concierge en faisant sonner sa poche pleine déçus , en v'ià un d'original ! il ne veut pas seulement qu'on lui fasse sa chambre. C'est un fier locataire, va! il paie haut la main, et d'une jolie façon, tiens ! . . .
En parlant ainsi, il montrait à sa femme
le billet de banque et les vingt pièces de cinq francs.
Le lendemain, vers huit heures, deux jeunes gens demandèrent au concierge si un jeune homme ne demeurait pas depuis la veille dans cette maison.
— Oui , Messieurs, répondit le cerbère*
Et il se mit à donner le signalemer x du nouveau locataire avec une exactitude t vraiment digne d'un gendarme.
— C'est cela, Monsieur le portier, dit l'un des deux personnages.
— - Eh bien ! messieurs, mo ntez au quatrième au dessus de l'entresol, vous trouverez votre monde.
Les deux inconnus n'^n demandère nt pas davantage; ils montèrent, et frappera mt à la porte indiquée.
La porte s'ouvrit à l'instant même, un jeune homme parut.
— Dubreuil, Vargontier, c'est vous l
Et Théodore presse contre son cœur ses detm amis : il les embrasse.
— Théodore, nous voilà , dit Dubreuil.
Noms avons reçu chacun de notre côté la lettre : nous arrivons ^
— Orû> Théodore, ajoute Vargontier, tu n'as qu' un mot à dire! nous te sommes dévoués à li^vie, à la mort !
— Eh bi^n! mes amis, asseyez-vous, causons.. . vous savez, n'est-ce pas, tout ce qu'il y a d'1 lorrible dans ma vie, tout ce qui se passe?. .. Jesuto prêt à mourir... mais je ne voue Irais pas mourir comme un lâche , comme \ un misérable... Il faut que je me venge !
Dubreu. U demeura sans répondre ; il prit
h ALCOVE. 85
les mains de Théodore qu'il serra avec affection .
— Du reste, mes amis, poursuivit d'Angleville, je ne veux rien exiger de votre amitié; j'en appelle à votre justice; traitez-moi, je vous en conjure, comme si vous ne me connaissiez pas du tout. Dubreuil, Vargontier, n'est-ce pas? vous savez tous deux qui je suis, vous ne croyez pas que je vous trompe?. . . Je vous jure que je suis franc! je ne dirai rien, pas un mot pour exciter votre colère... Vous jugerez.
— Parle, Théodore, parle, dit Dubreuil.
— Dubreuil, pardon, je ne t'ai pas cru... tu m'as donné d'excellents conseils, et, si j'avais eu le courage de les suivre, je n'en serais pas où je me trouve... Oui, Daphné n'a pas son égale sur la terre, c'est un ange... et madame Belmare est un démon !
— Théodore, que veux*tu dire?
— Je veux dire, Dubreuil, qu'il faut que je me venge! Pour elle, pour cette femme, j'ai commis un meurtre, j'ai fait quelque chose d'atroce... Mais ce n'est pas tout, Dubreuil, j'ai commis une action plus coupable encore... Daphné, cette pauvre Daphné, je lui ai brisé le cœur! maintenant elle souffre, elle se désespère... Je sais tout, je sais combien elle est malheureuse !
Dubreuil tenait toujours la main de Théodore dans les siennes ; il semblait profondément ému. Vargontier était calme, rose; il souriait.
— Mes amis, dit Théodore d'une voix profonde, j'ai bien souffert déjà... oui, mais jamais autant! Cette femme, j'y pensais le jour, la nuit j'en rêvais... Non, depuis que j'aime , je n'ai jamais aimé personne avec cette ardeur, avec cette folie ! ... Eh bien ! elle s'est jouée de moi! elle m'a raillé de la plus
cruelle manièrç! Apres inavoir caché un soir chez elle... je vous le jure, — elle m'a chassé! J'ai dû fuir comme un infâme... Et Ton rit de moi, maintenant, on dit que je suis un lâche'. Mes amis, je compte sur vous... Je veux une vengeance, mais une vengeance horrible, exemplaire!
— Allons, allons, dit Vargontier en serrant la main de Théodore , du calme. Soyons homme... c'est-à-dire au besoin soyons tigre; mais ne grinçons pas des dents, c'est inutile. Dévorons, mon cher, dévorons...
Mais pas de fureur, pas de bruit!
— Non, Vargontier, pas de bruit! répliqua Théodore d'une voix sombre. Je pense comme toi! la vengeance est bien plus terrible quand elle arrive tout à coup sans préparation !... Dites-moi , que pensez- vous de cette femme ? je vous jure que mes malheurs viennent d'elle! je vous jure qu'elle m'a
trompé, indignement trompé'. Je n'ai pas connu au monde une créature plus infernale et plus infâme !
Et Théodore parlait avec une exaltation singulière. Vargontier écoutait toujours calme, rose et souriant. Dubreuil était morne et soucieux.
— Dites, mes amis, reprit Théodore, que dois-je faire? faut-il que ma vengeance soit sanglante?
— Non, Théodore, non, dit Dubreuil.
Vargontier secouait la tête en gardant le silence.
— Il faut pourtant que je me venge I reprit Théodore en s' animant par degrés. Oui,
oui dussé-je mourir I dusse -je mourir
chargé d'opprobre et de malédiction, je me vengerai !
— Eh bien! venge-toi, mon ami, dit Var-
gontier avec un sourire. Que diable! expectore un peu toute ta colère, et ne la concentre point de la sorte. Moi, d'abord , je suis comme toi, je trouve que madame Belmare est une malheureuse... et ce n'est pas d'aujourd'hui que je la juge. Allons! Théodore, vengeance ! vengeance contre elle ! Tu peux compter sur moi dans l'occasion... Je ne recule pas... Quoi que tu fasses, je suis ton homme!
— Ehï Vargontier, ajouta Dubreuil d'une voix émue, vous ne jouez point là, mon cher, le rôle d'un ami : Théodore est déjà bien assez violent, vous n'avez pas besoin de l'irriter davantage. Il serait plus noble à vous, plus sage de le calmer.
— Me calmer? dit Théodore d'une voix forte et vibrante. Non! maintenant il est trop tard! je ne veux pas de conseils... mais des amis! Je veux qu'on m'aide... ma vengeance
est chose résolue ! Seulement, je n'ai pas encore adopté le mode... faut-il du sang ou des larmes? voilà ce que je me demande... C'est à vous de me décider.
— Théodore, je t'en prie, je t'en conjure, dit Dubreuil en lui pressant la main , écoutemoi, fuis... Que pourrais-tu faire, hélas? une condamnation affreuse pèse sur toi... tu es en guerre contre toute la société... Pauvre ami , malgré ton courage , malgré ta force, malgré tous les nobles sentiments de ton cœur, il faudra bien que tu cèdes et que tu cries miséricorde ï . . .
— Moi ? moi, Dubreuil !
— Mon Dieu! Théodore, point de colère... à quoi bon ces accents furieux ? Tu ne peux croire, n^est-ce pas? que je veuille t'insulter. . . Moi, je te parle raison... Vargontier, je vous en conjure, aidez-moi, parlez aussi, vous... mais soyoz raisonnable, n'irritez point tout
i vrrovE. 01
ce qu'il y a de passions violentes dans le cœur de notre ami !
— Moi! moi? dit Vargontier paisible et souriant toujours ; moi, je n'irrite personne... Je ne demande pas mieux que tout s'arrange à l'amiable ; mais, en attendant, je trouve que d'Angleville est dans son droit, qu'il a cruellement à se plaindre de cette effrontée coquette...
— Oui !... s'écria Théodore en frappant du pied: je ne puis dévorer tant d'outrage! Dubreuil, plus de conseil... Hfaut m'ajder ou bien garder le silence î Voyez-vous, cet appartement sera témoin de ma vengeancç...
je l'ai pris tout exprès pour cela. Du sang ou des larmes! comme je vous le disais fout à l'heure ! Mais du sang plutôt... J'ai trop de haine!... —
— Non, Théodore , non, répondit Dubreuil en so levant , je ne ir servir;»» pas
dans ta colère... Tôt ou tard tu me reprocherais ma fatale complaisance... tu me dirais, Théodore, que je n'ai pas été ton ami...
— Bon, bon, Dubreuil, je me passerai de ton assistance : Vargontier me suffit. Viens, toi Vargontier, je n'ai qu'un mot à te dire....
Vargontier se leva sans changer de visage, et pencha son oreille vers la [bouche de Théodore.
Ils échangèrent quelques mots.
— A merveille ! dit Vargontier en riant aux éclats : c'est une vengeance permise, mais elle est bonne.
— Eh bien! dit Théodore, c'est convenu.
— Parfait! parfait! s'écria Vargontier.
Dubreuil s'approcha de Théodore, et lui dit avec calme :
— Mon ami, quoi qu'il arrive, compte sur moi... Je serai sage ou fou, à ta volonté... Adieu.
Dubreuil et Vargontier sortirent ensemble.
Le plaisir des Dieux.
C'était le soir. Daphné venait de rentrer chez elle, après une courte promenade. Pour la première fois depuis plusieurs semaines, elle était sortie quelques instants pour dissiper un mal de tète horrible et des douleurs
nerveuses causées par une vie trop sédentaire.
En prenant sa clef et son bougeoir chez le concierge, Daphné avait trouvé une lettre à son adresse, avec ces deux mots écrits sur un coin de l'enveloppe : Très pressée.
Au premier coup-d'œil, elle n'avait point reconnu récriture , qu'on avait essayé sans doute de contrefaire.
Elle décacheta vivement cette lettre, et lut ces mots écrits à la hâte : « Attends-moi ce soir entre neuf et dix heures; je viendrai. *
Daphné jette un cri de joie.
— Lui ! Théodore i quel bonheur ! . ..
Et Daphné, qui depuis quelques jours était plongée dans une tristesse mortelle, redevient tout à coup vive, souriante et gaie ; elle chante, elle saute, elle rit comme une folle.
— Mon Théodore, je vais donc te revoir! s'écrie-t-elle. Non, jetais injuste, tu ne m'as pas oubliée ! tu m'aimes toujours !
Et voilà qu'elle se met à ranger tout dans sa chambre avec un soin, avec une symétrie merveilleuse ; elle allume toutes ses bougies ; elle frotte et fait reluire l'acajou de ses meubles, le cuivre de son garde-feu. Puis, se plaçant devant une glace, elle donne à sa coiffure un tour plus coquet ; elle déploie avec amour toutes ces petites ruses de toilette, ces petits secrets féminins qui re« haussent encore la beauté.
Neuf heures sonnaient à l'horloge voisine. Aussitôt on frappe à la porte ; Daphné tressaille : elle a reconnu cette manière de frapper.
Elle court ouvrir.
— Théodore!...
Elle n'en peut dire davantage, et tombe dans les bras de d' Angleville.
98 LES FOLLES MHS.
Ce l'ut une longue étreinte muette et passionnée, toute pleine de baisers, de larmes, de sanglots.
— Théodore ! Théodore !
— Ma Daphné !...
— Te voilà donc enfin, Théodore!... Je t'attendais avec tant d'impatience ! Ah ! si tu savais tout ce que j'ai souffert!...
— Pauvre chère amie , je le devine... Moi aussi, vois-tu, j'ai bien souffert!
— Théodore, j'étais dans une inquiétude, dans une angoisse ! ... Oui, ta position est bien cruelle... Je sais trop quel est le sort qui te menace... mais croirais-tu bien une chose : j'étais moins effrayée de ce jugement que de ton absence ! . . . Oui, Théodore,
je me figurais les plus affreux malheurs
Je me croyais oubliée !
En même temps elle fondait en larmes.
— Calme-toi, cher amour ! s'écria Théo*
l'alcôve. 9tf
dore en la pressant contre son cœur. Non, va, je le jure , je ne t'ai jamais oubliée... pas un instant! C'est maintenant surtout que je te connais, pauvre ange ! Je sais combien peu tu ressembles aux autres femmes... et c'est pour cela que je t'aime, que je n'aime que toi!
— Théodore, que je suis heureuse de t'entendre parler ainsi !... Oëi, tu dis vrai.. . ta voix est tendre, ton œil est doux et brillant... c'est bien là mon Théodore, je le reconnais !
Et Daphné, toute frémissante, jeta de nouveau ses bras au cou de Théodore.
— J'étais fou , j'étais aveugle ! murmura Théodore. Je sacrifiais cette adorable créature!., et pour qui?
Ces dernières paroles, Daphnc les avait entendues.
Elle repousse convulsivement Théodore ; elle le regarde.
— Oui, dit-elle, oui, tu l'aimes!...
— Daphné, que veux-tu dire?
— Tu l'aimes, Théodore!... Va, je sais tout... N'essaie pas de me le cacher, c'est inutile... Je Tai vue !
— Daphné, jérne te comprends pas...
— Eh bien ! tu vas me comprendre!
Et elle lui raconte tout ce qui s'est passé quelques jours auparavant ; elle raconte sa visite à madame Belmare , leur entretien , leur querelle.
— Ah! tu sais tout? s'écrie Théodore. Tant mieux ! je n'aurai pas besoin de te tromper,., nous parlerons franchement ; j'aime autant cela !
— Tu l'avoues, Théodore ! repartit Daphné
l'àicôve. 101
d'une voix sanglotante; cette femme, tu l'aimes !
— Non, non! je la méprise!... je la hais!...
— Oh! je lis dans ton cœur, Théodore... cette haine , c'est encore de l'amour ! Malheureuse !
— Écoute, écoute... ne pleure pas... C'est vrai, j'ai eu de l'amour pour elle.. . du moins j'ai cru en avoir... mais aujourd'hui je vois tout ce qu'il y a de pervers dans cette nature. . . Je la hais, te dis-je ! oh 1 je la hais !
Et les yeux de Théodore roulaient dans leur orbite comme deux flammes ; sa voix était rauque et tremblante; ses poings se crispaient.
— Théodore , parle , tout est donc vrai? cette femme, tu ne l'aimes plus?...
— Je l'abhorre!
102 LES i ;>i LES NTÏTS.
— Et moi, je la iéleste du plus profond de mon cœur ! Je ne suis pas méchante , Théodore ; je n'ai jamais fait de mal à personne... Mais tiens, vois-tu, cette lemme, je la hais à un point que je ne pourrais te dire î . .. Elle m'a cruellement humiliée, elle m1 a chassée comme une mendiante ! Oh ! dapuis ce jour-là, je ne suis plus la même , j'ai besoin de vengeance , je voudrais lui rendre toutes les douleurs quelle m'a données!...
— Eh bien! repartit d'Angleviile avec un sourire amer, cest une satisfaction que tu peux avoir... Daphné, c'est ton tour maintenant, c'est le mien ! nous allons nous venger... Dis, veux-tu me servir dans ma vengeance ?
— Explique-toi, Théodore...
— Non, pas ici... mais ailleurs! Daphné , je demeure maintenant,... Mais tiens, prends
i w.< m :■:. 1UÎ
cette carie , tu [verrai mon adresse. Après demain soir , à huil heures , je t'attends.
— Théodore î quel regard ! quel air sombre et terrible ! lu m'effraies ! . . .
— Non, non , va, sois tranquille î il n'y a rien à craindre encore... , ni pour toi, ni pour elle ! Après demain soir, entends-tu, à huit heures
— Mais que veux-tu faire , Théodore ?
quel est ton projet ? quelle est cette vengeance ?
— Laisse, laisse... ne me questionne pas... J'ai mon idée!
— Tu es bien pâle, Théodore ! et ton sourire...
— Est de la rage ! interrompit sourdement d'Angieville ; voilà ce que tu veux dire, n'est-ce pas, Daphnè? C'est que le temps me tarde! mon sang bout!... Oh 1 que ne suis-je
104 ils FOLLES NTITS.
au moment où je pourrai enfin rendre avec usure ce que j'ai souffert !.. Ce sera terrible l
— Théodore, je la hais cette femme... oui, c'est pour elle seule que j'ai senti de la haine au Fond démon cœur... niais pourtant je ne voudrais pas une vengeance sanglante. . . pas de crime, non !... Je ne suis pas cruelle, je n'aurais jamais la force de répandre le sang... J'aime mieux mourir...
— Daphné , sois donc plus énergique !
tout à l'heure, j'admirais ton courage... Crois-moi, cette femme ne mérite ni pitié, ni merci! elle n'a pas de cœur... mais du marbre dans la poitrine ! C'est une horrible créature, te d:s-je! elle t'exècre, toi... elle te ferait du mal , si elle en avait la puissance... Elle rirait de te voir pâle et froide et morte... Elle marcherait sur toi... Sois donc comme elle ! pas de miséricorde ! et frappe!..
I alcovi:. 105
La voix de Théodore devenait plus sinistre; ses regards ilamboyaient.
— Théodore , que s'est-il passé ? tu ne me dis pas tout ! dans ton cœur il y a trop de colère et de haine... Ce n'est pas d'aujourd'hui que je te connais, Théodore... et pour que tes yeux flamblent de la sorte , il faut qu'on tait bien cruellement offensé...
— Oui, oui, cruellement !
— Parle... achève, mon ami... un peu de confiance ! . . .
— Daphné, si je te disais tout , oh 1 tu aurais horreur de moi ! Si tu savais ce que j'ai l'ait pour elle!...
— Allons, parle...
— Tu vois, aujourd'hui je suis condamné, proscrit, fugitif... on m'accuse d'un meurtre... eh bien ! ce meurtre , je l'ai véritablement commis... C'était pour elle!
— Ah ! malheureuse î
Et Daplmé tomba dans un fauteuil , le visage entre ses deux mains.
— Mais queile a été ma récompense... je ne te le dirai pas... non, Daphné, je ne veux plus rougir! pas même devant toi ! Maintenant une seule idée , un seul espoir me soutient... c'est la vengeance , une prompte et horrible vengeance ! Après demain tout sera fini,... je te le jure'.
— 0 mon Dieu ! mon Dieu !
— Ils me tueront, s'ils veulent... moi, je rirai : ma vengeance sera tout entière accomplie !
Daphné frissonnait.
— Adieu! dit-il en lui prenant la main. Je te quitte ; il faut absolument que je rentre chez moi : tout n'est pas disposé encore.
— Quoi? tu pars! tu me laisses!...
i.'aicôy»-. 107
— Oui, Daphné. ,Vai làht (te fchosôs qui me préoccupent ! Songe que c'est après demain...
— ^ais enfin , Théodore , que veux-tu l'aire ? Tu ne me le dis pas?. . .
— Tu le sauras, Daphné , mais plus tard, mais au moment de l'exécution. . . Adieu !
Et Théodore fit quelques pas vers la porte : Daphné le retint.
— Théodore, tu me laisses ! Oh! si tu savais combien je suis inquiète, effrayée, tu ne m'abandonnerais pas ! tu aurais pitié d'une pauvre femme qui t'aime!
— Et moi, Daphné, je t'aime, je l'aime aussi... Va, je te le jure, avant peu je te le prouverai... après demain, clans la nuit, nous partons ensemble , nous quittons la France , Daphné..., et nous vivrons à toutjamais l'un près de Faut i '
— Oh! Théodore, que dis-îu? c'est trop de joie !
— Adieu, mon amour, après demain : sois exacte, à huit heures...
— J'y serai, Théodore. Mais quoi! tu t'éloignes !
— Il le faut.
Théodore sortit de la chambre. Daphné tomba sans force dans un fauteuil.
Un instant après, elle releva la tête, elle était seule.
L'enlèvement.
Madame Belmare avait su la rencontre du vicomte avec d'Angleville ; mais en dépit des orgueilleuses rodomontades de M. de Tournay, elle était profondément inquiète : dans son cœur, elle ne pouvait s'empêcher de
craindre Théodore, et de mépriser le vicomte qui n'avait point osé se battre loyalement, courtoisement. Depuis ce jour, le vicomte de Tournay avait considérablement perdu dans l'estime de madame Belmare.
La police était toujours en grande surveillance ; on cherchait partout d'Angle\ille. Mais celui-ci, qui avait de nombreux amis, riches, et bien placés, trouvait toujours le moyen de se déroberaux perquisitions.
Le vicomte de Tournay, fort blessé des manières de madame Belmare, venait chez elle moins assidûment; et chaque soir d'opéra, on était sûr de le rencontrer au balcon ou dans les coulisses : il faisait une cour très suivie aune bayadère du premier ordre.
Ce soir-là, madame Belmare avait reçu le vicomte plus froidement que de coutume ; mais l'air insouciant et léger du riche fashionableravaiimorliiiée cruellement : elle aurait voulu que ses reproches eussent plus