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drôle de corps : il me semblait la plus complète réalisation du bonheur i<i-l>as; il me faisait l'effet d'un homme parfaitement heureux , heureux dans toute la signification du mot, sans regret du passé, sans peur de l'avenir , sans souci, sans remords, sans douleur d'âme ou d'estomac.
Enfin, nos rencontres devenaient si fréquentes, qu'il avait fini par me remarquer lui-môme, et m'adresser chaque fois un léger sourire de satisfaction , qui restait plusieurs minutes comme stéréotypé sur le visage démon gros archange bouffi.
— Voilà, pensais-je avec admiration, un gaillard bien joyeux d'être au monde, un mortel qui ne songe guère à la mort, et qui doit être persuadé que le soleil elle gaz brillent pour lui tout seul ! Quel peut être cet original? quelque descendant de Pantagruel, sans doute ! Comme sa large face est épa-
nouie et rouge ! on dirait une pivoine î Je ne sais si mon homme est classique ou romantique, républicain, légitimiste ou juste-milieu ; [mais je parie qu'il sera bientôt député s'il ne l'est point déjà ; je parie qu'il sera tôt ou tard pair de France.
Un jour que je me promenais avec un de mes bons amis qui connaît tout le monde, et qui ne peut faire un pas dans la rue sans être à chaque instant salué, j'aperçus l'homme aux joues roses. Sais-tu quel est ce monsieur? demandai-je à mon ami Alexandre.
Alexandre ne m'avait pas encore répondu, quand le chérubin vermeil passa tout près de nous en souriant : il salua d'un air enchanté mon ami qui lui fit un léger salut de la main.
— Tiens ! Alexandre, tu le connais? dis-je avec surprise.
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— Moi , certainement .
— Et depuis quand, mon cher?
— Parbleu ! depuis le collège.
— Mais tu ne m'avais jamais dit cela !
— Ma foi! mon cher, dit Alexandre , tu ne me l'avais jamais demandé.
— Eh bien ! je t'en prie, donne-moi quelques détails sur ce personnage... Son nom d'abord ?
— Son nom? répliqua mon ami en souriant. Ma foi ! je crois qu'il s'appelle maintenant le comte de Gorvieux.
— Tu ne fais que croire ?
— Oui, dit Alexandre; je l'ai perdu un peu de vue... Mais autrefois nous étions fort liés.
— Eh bien! je te fais compliment de ta bonne mémoire ! Tu retiens joliment le nom de tes amis intimes !
— Que diantre ! je retiens leur nom tant qu'ils le gardent ; mais lorsqu'ils en changent et qu'ils oublient de m'envoyer un billet de part, que veux-tu que je fasse? Eh ! corbleu ! j'y pense, continua-t-il, toi qui me reproches de manquer de mémoire, je pourrais te faire le même compliment : ce gaillard-là, tu l'as connu tout aussi bien que moi ; c'est presque un camarade de collège et de romantisme.
— Que veux-tu dire, Alexandre ?
— Je veux dire que ce monsieur frais et rouge, qui te paraît aussi froid qu'un mouton, avait un cœur bouillant comme un cratère, il y a une dixaine d'années, un sang qui prenait feu comme du vitriol.
— Tu m'étonnes, lui dis-je aussi grave-
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ment que ce fameux héros «l'Henri Monnier; oui: lu m'étonnes! Je n'aurais jamais cru...
— Les apparences sont quelquefois trompeuses! interrompit Alexandre d'un ton grave et sentencieux. Si je te racontais son histoire... Au surplus, tu la sais probablement...
— Son histoire, Alexandre ? Elle doit être presque aussi terrible que celle d'une huître !
— Tu plaisantes , mon cher ; mais elle est bien tragique, son histoire! Elle enferme une scène épouvantable, je te jure !
— Bah! bah! tu piques ma curiosité:
conte-moi donc cette histoire.
— Très volontiers. Justement voici notre homme qui vient d'entrer au café de Paris,
allons l'y rejoindre. Il faut d'abord lier conversation avec lui.
Je me trouvai bientôt face à face avec mon ange vermeil et boursoufïïéquijesdeuxmains dans ses poches, un gros parapluie vert sous le bras, souriait le plus agréablement du monde. Dès qu'il nous aperçut, il vint s'asseoir à une table voisine de la nôtre.
Alexandre et mon gastronome se donnèrent une foule de poignées de main ; ils entrèrent bien vite en conversation.
Mon homme aux joues roses arrivait de Saint-Pétersbourg où il avait passé sept ou huit ans. Il me semblait fort peu ravi de la révolution de juillet, et parlait des glorieuses avec un sourire des plus goguenards. En même temps il mangeait comme dix et buvait comme trente : les mets les plus fins, les plus recherchés, ne faisaient qu'apparaître et disparaître devant lui, comme si
un magicien les eût touchés de sa baguette. Il avait quatre bouteilles sur s:i table , une
de vin de Madère, une autre de bordeaux- Laflilte, deux de Champagne. J'admirais la merveilleuse complaisance de son estomac, et la richesse de son langage académique et fleuri.
Enfin, après avoir causé de choses et d'autres , Alexandre lui demanda de quelle manière il passait son temps à Paris.
— Eh! je ne sais pas trop, en vérité, répondit le gouliafre : c'est assez difficile à dire. D'abord , voyez-vous , je me lève un peu tard, à une heure ou deux , quand il fait soleil, — car j'aime beaucoup le soleil , moi , — et vers trois ou quatre heures, lorsque le temps est mauvais. Je déjeûne assez légèrement.... une aile de volaille froide et da bordeaux. Ensuite, je vais
faire un tour sur les boulevards ; quand il t. n. 20
pleut, je me promène dans les passages. Ma digestion faite, ou à peu près, j'entre au club, j'effleure trois ou quatre journaux, car j'aime assez la politique. Après quoi, je dîne tort légèrement comme vous voyez.
Ensuite, je me promène trois petits quarts d'heure sur les boulevards et dans les passages ; je rentre au club ; je fais une bouillotte; je redescends faire un tour sur le boulevard; et puis, je remonte au club ; je fais une bouillotte...
— Vous avez là une vie moins orageuse que celle d'autrefois ! interrompit Alexandre en souriant, pour couper court à l'insignifiant bavardage de notre Apicius. Je vous ai connu pourtant, moi, terriblement romantique !
— Ah! oui, oui, je me rappelle.... dit flegmatiquement le gastronome en avalant
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trois verres de madère, suivis de trois verres de vin de Champagne. En effet , mon cher monsieur, il fut un temps où j'étais jeune et superbe, dans cet âge impétueux où l'on ne doute de rien î... pourtant moi, je doutais absolument de tout. .. oui, parole d'honneur! Je ne croyais en Dieu qu'une ou deux t'ois par semaine, cinq minutes chaque fois.... quand j'allais par exemple sur la butte Montmartre, voir coucher l'astre du jour , Phébus le blond ; ou bien quand j'entendais rouler le tonnerre, quand il taisait un magnifique orage... J'aimais beaucoup l'orage, moi !
— Et pourtant, si j'ai bonne mémoire , dit Alexandre, vous ne portiez pas alors de parapluie! vous aviez en exécration ce meuble utile et protecteur.
— C'est vrai, répliqua l'autre en ingur-
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gîtant une nouvelle rasade de madère; à cette folle époque de mon adolescence , je méprisais profondément les parapluies et les socques : le parapluie était pour moi quelque chose d'immonde ! Il voulait dire à la fois sot, laid, bourgeois, épicier; c'était le synonyme de classique ; et voleur m'eût semblé un éloge à côté de cette injurieuse qualification. Comme on change, bon Dieu ! comme on change! maintenant, j'affectionne le parapluie ; je comprends les socques, et même les galoches. Je veux avant tout me tenir les pieds chauds ; je porte de la flanelle, et j'ai trente mille livres de rente.
— Diable ! repartit Alexandre , trente mille livres de rente ! voilà qui tient plus chaud que tous les gilets de flanelle du monde... Trente mille livres de rente !
— Oui, mon cher monsieur, poursuivit le
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gourmand; sans compter une centaine de mille iraiiCs au moins qu'on do;: a la -necession de mon oncle dont je suis légataire universel. Ma loi ! c'est un grand bonheur d'avoir pu retrouver tous les titres de créances : maintenant je puis l'aire saisir, exproprier, mettre en prison mes débiteurs, s'ils ne veulent pas rendre gorge immédiatement. Parbleu! je vous dirai que c'est pour cela surtout que je viens en France : autrement, je n'aurais pas quitté mon cher Saint-Pétersbourg.
— Mais une fois vos affaires terminées , dit Alexandre, vous retournerez bien vite en Russie, je présume ? Vous ne devez plus guère aimer la vie parisienne depuis la révolution de juillet !
— Si fait, si fait, repartit le Bacchus dont les joues liaient écarlates comme la crête d'un coq en fureur. Jf aime toujours la cui-
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sine parisienne, quoique peut-être elle ait un peu baissé, comme vous dites, depuis les trois glorieuses! ce cher café de Paris, je l'adore ! Mais , je vous en conjure, n'allez pas croire que je me sois fait un dieu de mon ventre.
Ce disant, il engloutit une énorme pomme meringuée toute brûlante, qui lui fit faire une abominable grimace. Cet homme me répugnait.
— Non , continua-t-il en répétant son horrible phrase, je ne me suis pas fait un dieu de mon ventre ! Mais je suis fort sujet aux crispations intestinales , aux coliques sourdes, aux borborygmes , avant-coureurs fatals du cholera-morbus: et si je ne suivais pas un certain régime...
— Vous faites très bien ! interrompit
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Alexandre. Il faut avant tout soigner sa santé, soigner ranimai, la bête, comme on dit.
— Oui, la bête, mon cher monsieur.
— Et pourtant vous avez été furieusement romantique ! reprit Alexandre.
— Ah! ah! ah ! oui, ma foi, romantique tout de même !...
Et le gastronome souriait d'un air idiot.
— Mais aujourd'hui je suis classique, très classique ! poursuivit-il solennellement. Savez-vous bien, Monsieur, que j'ai eu des premiers prix au grand concours... oui, des volumes superbes! Ah! dame, c'est que j'étais fort dans mes classes ! j'aurais commandé mon dîner en latin !
Alexandre éclata de rire
— Eh bien ! dites-moi donc, aimez-vous toujours Cornélius Nepos ?
— Cornélius Nepos? bourdonna le gourmand, la bouche pleine; voilà îe bon genre, le vrai classique! Parlez-moi de Cornélius Nepos! il n'exalte pas l'imagination, celui-là.
— Il s'en garderait bien, lui dis-je.
— Et l'on peut sans danger le mettre dans les mains des enfants, poursuivit-il d'un air radieux. C'est un fier homme ! un fier style ! comme disait le professeur Leblanc !
Ce nom de Leblanc me fit tressaillir.
— Vous avez connu îe professeur Leblanc, Monsieur ? lui demandai-je.
— Si je l'ai connu?... répliqua mon homme avec un trouble extrême, en laissant retomber la cuillère sur son assiette.
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Et il me sembla que ses joues roses devenaient pales. Alexandre me poussa du coude, et me lit signe de me taire.
— Ainsi donc, reprit Alexandre, vous aimez toujours ce brave Cornélius Nepos ?
— Oui, oui, toujours ! repartit le mangeur avec des yeux hagards. Mais je n'aime pas vos romans et vos drames qui pervertissent la jeunesse!... Ils l'entraînent, ils la poussent dans l'abîme; ils couvrent toute la France d'un large crêpe de deuil ; ils aiguisent les poignards et dressent les échaiauds .'
— Ce monsieur est fou ! dis -je tout bas à l'oreille d'Alexandre.
Alexandre lit signe au garçon d'apporter une nouvelle bouteille de Champagne.
— Cette pauvre littérature, comme vous la traitez, Monsieur ! dis-je en riant à lYnergumène.
— Toute votre littérature est une infâme ! s'écria celui-ci en avalant un grand verre de Champagne qu'Alexandre venait de lui verser. Adultères, viols, assassinats, rébellion contre les sergents de ville : elle est cause de tout I c'est elle qui précipite chaque jour tant de malheureux dans les bras impies du suicide ! c'est elle qui peuple les bagnes et Clamart où l herbe pousse si bien.
Je ne pus comprimer un violent éclat de rire à cette réminiscence toute romantique.
— - Ah ! continua le glouton d'un air mélancolique , en absorbant un verre de madère. Tous ces mauvais livres, tous ces drames, tous ces romans , René, Werther , Obermann, je les hais! je les hais! Sans eux, les misérables! je serais pur encore! je n'aurais pas souillé ma robe virginale!... Oh!
quand je serai députe, ce qui ne peut tarder beaucoup , Messieurs, comme je les pulvériserai du haut de la tribune ! Moi d'abord , je redemande la censure ! Elisa , pauvre Elisa, je te vengerai !...
Ce nom réveillâmes souvenirs. Je regardai plus altentivementle gastronome; et, malgré son embonpoint extraordinaire , dans ces joues grasses, potelées et vermeilles, dans ce triple menton, dans ces petits yeux presque disparus sous un bourrelet de graisse, je crus reconnaître une figure que j'avais vue autrefois.
— Alexandre, dis-je tout bas à mon ami, quel est donc cet homme?
— Le comte de Gorvieux, mon cher.
— Mais il n'a pas toujours porté ce nom ?
— Silence! silence! repartit Alexandre à demi-voix : il se mettrait da^s une colère affreuse, s'il t'entendait.
— Que veux-tu dire ?
— Je veux dire qu'il a changé de nom, et pour cause... Avant un certain procès qui a fait grand bruit, il se nommait Alexis du Peyron.
— Du Peyron ? ah !
J'avais tout compris.
Le nuage qui avait un instant couvert le front du gourmand, s'était bientôt dissipé.
— Au revoir, Messieurs, dit-il e-i se levant à gr<>nd'peine , tant son ventre était plein. Je vais ilàner un peu sur les boule-
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vards, dans les passages ; de là , je monte au club faire une bouillotte.
Et il sortit lourdement du calé de Paris.
Alors toute cette lugubre histoire d'Elisa me revint au cœur, et je rêvai longtemps.
Que de changements, hélas ! en quelques années ! combien vite on oublie sur la terre ! . . .
Leblanc était mort de chagrin !
Depuis plus de dix ans, la tombe d'Elisa était profondément cachée sous un amas de feuilles sèches et de grandes herbes... Alexis du Peyron , frais , joyeux et vermeil, passait maintenant pour le plus insouciant viveur du café de Paris : il était la personnification du bonheur égoïste, du plaisir et de la santé !...
FIK.