LES FOLLES NUITS. — PAUVRE ÉLÏZA
sel , qui vint , ténébreusement enveloppé dais sa robe noire, pour signer au contrat : il ne proféra point une seule parole distincte; mais il croassait pour ainsi dire de lugubres syllabes, comme cette corneille dont parle Virgile, sinistra cavâabilicecornix.
Élisa.
Pendant quelques mois, les époux furent très heureux ; c'étaient des caresses éternelles, des adorations presque idolâtres. Leblanc répétait avec orgueil que sa femme était un ange , qu'il était impossible de voir une âme
plus belle et plus candide : on aurait tort pourtant de croire qu'il demeurât insensible aux charmes extérieurs et physiques d'une charmante personne à la taille élégante et svelte, à la figure expressive , toute pleine de poésie et d'amour. Lui qui, depuis tant d'années, ne voyait jamais que deux ou trois vieilles femmes de professeurs, sèches et parcheminées comme un dictionnaire grec de Planche, il s'estimait un mortel bien favorisé entre tous, d'avoir pour compagne la plus délicieuse des houris. Les premiers mois furent consacrés tout entiers aux plaisirs ; Theureux couple allait chaque soir au spectacle, au concert. Elisa même prenait un goût très vif à tous ces divertissements parisiens : c'était pour elle un monde absolument nouveau; c'était quelque chose comme le ciel , qui s'ouvrait à ses yeux enchantés. Leblanc, par galanterie, avait l'air de s'amuser beaucoup ; mais tous ces plaisirs-là étaient pour lui des fatigues : d'ailleurs ,
comme il se levait de grand matin , le pauvre homme tombait de sommeil à neuf heures du soir; il s'endormait dans sa loge au plus beau moment du ballet ou de Topera. Sa femme, alors , lui faisait de tendres reproches, et le suppliait de voir, d'écouter : aussitôt le dormeur , se réveillant en sursaut, tâchait de sourire d'une manière charmante, bien qu'il n'en eût pas la moindre envie , et répondait, en écarquillant des yeux lourds de sommeil, qu'il ne perdait pas un seul mot, un seul geste ; il avait même l'aplomb de soutenir qu'il fermait les yeux afin de mieux entendre , afin de se recueillir.
Tout alla bien de la sorte pendant trois ou quatre mois; mais bientôt le pauvre Leblanc ne put dissimuler sa lassitude et son ennui : au milieu du spectacle ou du concert , en plein conservatoire, il bâillait d'une façon atroce , et les voisins se retournaient avec
étonnement. Elisa ne pouvait sempècher de rougir un ;eu; elle conjurait à voix basse Leblanc de se contenir autant que possible. Enfin, le professeur n'y put tenir davantage, et, pour éviter le bal et le spectacle, qui lui semblaient d'affreuses tortures, il imaginait chaque jour de petites ruses , des prétextes plus ou moins spécieux. Madame Leblanc se résigna d'abord avec assez de courage; mais elle découvrit bientôt que son mari n'avait plus la même complaisance , qu'il inventait de mauvaises raisons. Elle en fut triste, et pleura toute une journée.
Certes, l'existence du professeur de cinquième était bien rude et bien maussade ! Tous les matins, à cinq heures, hiver comme été, il fallait sortir du lit pour s'en aller faire des répétitions; quelques élèves externes venaient chez lui à cinq heures et demie du matin , et il corrigeait leurs devoirs.
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La répétition terminée , il n'avait que le temps d'avaler une tasse de lait chaud, avec une croule de pain; puis, il endossait sa robe noire et courait au collège comme : il logeait tout près du collège, il n'avait pas l'habitude de laisser sa robe au vestiaire. De huit heures jusqu'à dix, il Taisait sa classe à Louisle-Grand; rentré au logis, il déjeunait, quand il en avait le temps par bonheur, vite il préparait sa classe du soir, faisait encore deux ou trois répétitions, et repartait dans l'après midi pour le collège , d'où il ne sortait pas avant quatre heures et demie. Dans la soirée, encore des répétitions; et le brave homme , après avoir dîné à la hâte, sa tasse de calé bue, ne trouvait rien de plus doux que de pencher la tète sur une épaule et de s'endormir au coin du feu , dans un bon fauteuil, auprès de sa femme qui, pendant ce tempslà. lisait Child-Harold et Bon Juan, Néanmoins, Elisa n'était pas enchantée de passer
ainsi toutes les soirées, tète à tête avec un dormeur ; de temps à autre , elle interrompait sa lecture pour jeter un coup d'œil triste sur Leblanc qui ronflait ; puis, refermant son livre, elle se mettait à soupirer.
Parmi les élèves qui venaient tous les jours répéter chez Leblanc, il y en avait un de seize à dix-sept ans , qui était fort joli garçon. Orphelin depuis son enfance, Avivait chez un oncle très riche, qui l'aimait comme un fils. Ce jeune homme était mis toujours avec une grande recherche ; il avait lu Werther, et se drapait, suivant son expression favorite , dans le manteau de sa tristesse, dans les nuages de sa mélancolie. C'était une fort singulière nature ; du reste , il ne manquait pas de moyens; il avait toujours réussi dans ses classes sans travailler , et presque tous les ans il remportait des prix au grand concours. Ses devoirs , qui faisaient l'admiration gêné-
PAUVRE KLISA. 193
raie, n'étaient pourtant que d'étemelles réminiscences des auteurslatins; il était surtout fort en vers; mais tous ces beaux et ronflants hexamètres avaient l'air d'une mosaïque arrachée à Virgile , à Claudien , à Lucain ; les styles les plus divers, les plus disparates , s'y trouvaient accolés e', hurlaient ensemble, comme on dit : il n'était pas rare que les trois premiers pieds de l'hexamètre fussent d'Horace , et les trois derniers du jésuite Vida. Aussi, messieurs les professeurs criaient-ils au miracle; on proclamait Alexis du Peyron, un génie, un Virgile, et ses camarades le regardaient à distance, comme un être d'un ordre supérieur.
M. Leblanc surtout l'avait pris en grande affection : depuisquelques années que l'excellent professeur donnait des répétitions au jeune Alexis, il avait toujours suivi les progrès classiques de son élève avec un amour de père; il le couvait, le choyait, parfois
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même, il consultait cet enfant comme un oracle, et poussait la complaisance et l'idolâtrie jusqu'à lui soumettre sa traduction des Gcorgiques et lui demander conseil.
Aussi, du Peyron n'avait pas tardé à se croire un prodige ; enflé de son mérite , il dédaignait tous ses camarades. Il n'aimait personne autant que son professeur ; mais il ne le respectait guère, et plusieurs fois , en parlant de lui, le petit drôle ayait prononcé le mot de ganache.
Une année s'écoula. Leblanc aimait toujours sa femme avec une excessive tendresse; mais il commençait à craindre que leurs deux caractères ne fussent pas très sympathiques. Du reste, il ne cessait de répéter qu'Elisa était la ; lus angélique, la plus vertueuse des épouses ( pour ce brave homme , épouse et femme n'étaient pas synonymes ) :
J'AI \ Kl lllvV. 10.J
il avait en elle une confiance aveugle, illimitée.
Elisa, depuis quelques mois , n'était plus la même ; elle était pale et mélancolique : la vie ne lui paraissait plus, comme aux premiers jours de son mariage, une chose belle et souriante; elle aspirait à un changement quelconque, aux émotions, aux secousses.
Voyant que son mari avait un dégoût prononcé pour le monde, elle ne lui demandait plus de l'y conduire; mais comme les journées lui paraissaient longues , vides, monotones ! Quel triste et lugubre appartement ! Aux plus beaux jours de l'été, à peine s'il y faisait clair ! Tandis que le ciel était bleu , qu'il y avait des arbres et des fleurs dans la campagne, que de brillants équipages emportaient au bois de Boulogne, dans les allées ombreuses , de belles femmes en grande toilette , elle restait seule , hélas ! dans cette humide et noire maison , où ne
pénétrait jamais un joyeux rayon de soleil! Elle n'avait pour distraction, pour spectacle, que la vue de cette horrible petite cour, sombre et fangeuse ! toujours des vieilles femmes , aux manches retroussées, du linge sale, des baquets pleins d'eau de savon l Puis , elle entendait, pour toute musique* le bruit assourdissant des battoirs, le cri plaintif de la poulie chaque fois que les vieilles lavandières tiraient un seau d'eau; et si la malheureuse femme, à demi suffoquée, ouvrait la fenêtre pour avoir un peu d'air, elle tombait tout à coup presque ashyxpiée par l'odeur nauséabonde et malsaine de celte affreuse buanderie. Elle avait beau , pour combattre ces parfums méphitiques , mettre des pots de fleur sur le rebord des croisées : les fleurs s'étiolaient bientôt dans cette fétide et lourde atmosphère; et la pauvre Elisa , chaque fois qu'elle se regardait dans une glace, s'apercevait qu'elle aussi devenait pâle et chétive, triste et fanée comme ses fleurs. Hélas ! elle
était plus à plaindre qu'elles encore, un chagrin morne et profond la dévorait ! Pour renouveler un peu l'air dans sa poitrine et les idées dans son cerveau , elle sortait bien de temps à autre, mais toujours seule ; et ses promenades lui paraissaient bien tristes, bien monotones. Au Luxembourg, elle ne pouvait marcher doucement , un livre à la main , dans les allées solitaires , sans être poursuivie, effarouchée, par les étudiants en droit et en médecine, qui poussaient quelquefois la hardiesse jusqu'à lui adresser la parole : enfin c'était comme une persécution. Elisa finit par ne plus sortir; du matin au soir, elle ne bougeait plus de son appartement. Elle lisait bien encore ses auteurs favoris, Werther, Atala, René; mais ce n'était plus la même chose, et ces rayonnantes figures lui semblaient décolorées, ternes , dans cet affreux logement sombre comme une prison.
Elisa, de jour en jour plus mélancolique,
tomba dans une langueur mortelle.
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Lorsqu'elle apercevait Alexis du Peyron, ils échangeaient ensemble quelques paroles vives et décousues. Plusieurs fois, ils avaient fait l'un près de l'autre différentes lectures. Alors madame Leblanc ne s'ennuyait plus ; ses grands yeux bleus s'animaient ; un incarnat léger colorait sa pâleur ; et Chateaubriand, lord Byron, Lamartine, étaient merveilleusement compris par l'adorable femme. Comme elle était heureuse de voir ce beau jeune homme, qui semblait partager toutes ses émotions, s'enthousiasmer aux mêmes pages qu'elle, admirer, sentir les mêmes beautés ! Car, elle n'en pouvait plus douter maintenant , son mari était ce qu'on appelle un bon bourgeois ; il n'avait pas cette nature profonde , impressionnable et rêveuse , qui sympathise merveilleusement avec la poésie du Xord : enûn Leblanc n' était pas un homme de la nouvelle France. Parfois , l'honnête professeur de cinquième se battait les flancs
PAUVRE ÊLISA. 19&
pour tâcher d'admirerGoëtheou Shakespeare; mais il ne comprenait absolument rien à ces deux génies ; et dès qu'il était seul , pour combattre la mauvaise influence du romantique et se purger les oreilles de ce qu'elles avaient entendu , il déclamait bien vite à haute voix deux ou trois cents vers des Géorgiques , en les scandant avec amour ; les spondées et les dactyles voltigeaient sur ses lèvres.
Une conformité de goûts , de caractère et d'humeur , amena bien vite une intimité plus que fraternelle entre Elisa et le jeune du Peyron, malgré leur différence d'âge. Le professeur en paraissait enchanté ; de cette manière, il voyait Alexis beaucoup plus souvent; et puis, dans sa naïveté conjugale et professorale , il ne pouvait souhaiter pour Elisa de meilleure compagnie.
Cependant , Elisa , qui semblait avoir pris
son parti de la solitude , se remit tout à coup à s'éprendre du bal et du spectacle, et plus que jamais elle tourmenta son mari pour la conduire dans le monde. Elle lui dit même un jour, avec assez d'aigreur, qu'il était l'oit triste de vivre ainsi , que sa jeunesse allait bientôt finir, et qu'elle, pauvre femme, n'aurait joui de rien.
— Mon ami, convenez-en, disait-elle avec un accent de victime , il est impossible de ne pas mourir dans une maison pareille : c'est un cachot ! De grâce , changeons au moins de logement!...
Leblanc , qui ne s'attendait pas le moins du monde à une semblable attaque, demeure abasourdi.
— Quoi! répond-il dune voix altérée, changer d'appartement! Mais c'est impossible, ma chère Elisa! Songe donc que je de -
meure ici depuis quinze ans... Je tiens à la maison, je tiens au quartier....
— Il est abominable, ce quartier ! reprendelle avec un soupir; j'y meurs, tedis-je ! Oh ! je t'en conjure , mon ami , allons demeurer ailleurs....
— Ailleurs? Mais je te répète que c'est de toute impossibilité !... Je t'en prie, demandemoi autre chose... je ferai tout ce que tu voudras, mais je ne puis t'accorder ceci... Tu ne songes donc pas, ma chère petite femme i que je me trouve ici tout près du collège : c'est très commode... Je n'ai pas besoin de faire de toilette ; le matin , je n'ai qu'à passer ma robe universitaire , sans ôter même ma robe de chambre.
Toutes ces considérations bourgeoises déplurent fort à Elisa ; elle fit, néanmoins, une autre tentative , et dit que la rue Saint-Jac-
ques était malsaine, infecte, que la rue de la Paix serait bien préférable sous le rapport hygiénique.
— La rue de la Paix , mon enfant ! repartit le professeur tout effaré. Mais tu ne songes donc pas que je serais à une lieue du collège! . . .
— Bah, bah , un peu d'exercice vous ferait du bien, mon ami... cela vous empêcherait de prendre du ventre... Car , en vérité, je suis obligée de le dire , vous engraissez beaucoup... et moi, pour ma part, je déteste les hommes gras!...
— - Mon Dieu! mon Dieu ! ma chère petite colombe , dit Leblanc avec tristesse , que veux-tu que j'y fasse? parle! Si tu veux, je boirai du vinaigre pour maigrir... Tiens, j'aime encore mieux ça... du vinaigre, acetum... Mais parole d'honneur! il y aurait
PACVRF. F USA.
conscience!... je ne puis quitter cette maison, je ne puis mexiler ! . . .
— Ne dirait-on pas que la rue de la Paix est à Rome ? répliqua madame Leblanc avec mauvaise humeur. Oh! quel manque de complaisance !... Allons, allons, c'est bien! tu veux que je meure. . . Je mourrai !
— Elisa , pourquoi toujours m' affliger? cur infandum renovarc dolorem?
— Non , je ne respire pas ici ! il n'y a pas dair . . . je deviens affreuse !
— Oh ! quelle idée ! tu es belle comme le jour! que dis-je , belle comme Vénus! Oui, comme la déesse de Paphos et de Cythére,
rosed cervice refulyesl. . .
— Je t'en conjure, pas de latin ! interrompit-elle avec dégoût : tes éternelles citations
me fatiguent et me feraient prendre toute l'antiquité en horreur!...
— Tu es bien injuste, Elisa ! répliqua Leblanc d'un ton mélancolique. Les anciens, je te jure, sont encore , et seront toujours nos maîtres ! ... Je ne dis pas que ton M. Lamartine manque absolument de facilité... mais qu'est-ce que cela près de Virgile ? Comme le jeune Ascagne , il suit les pas de ce grand poète, mais d'un pas inégal , impari gradu; mais de loin, longo procul intervallo !
— Encore! encore! Oh! c'est insupportable! Vraiment, Monsieur, rien n'est plus ridicule que de toujours baragouiner du latin devant une femme !
— Ah ! chère et douce amie , si tu voulais te donner la peine de l'apprendre ! dit le professeur en joignant les mains , comme tu ferais de merveilleux progrès ! Je parie qu'a-
vant six mois , tu comprendrais à livre ouvert Cornélius Nepos.
— Ton Cornélius , je l'ai pris en grippe sans le connaître, interrompit Elisa. Je t'en conjure, ne m'en parle plus... ce nom-là seulement me donne des crises nerveuses... j'en tomberai malade I Allons, décidément, veux-tu changer de quartier? veux-tu que nous allions loger rue de la Paix?
— Chère enfant, tu n'es pas raisonnable. Comment veux-tu , je te le demande , comment veux-tu que de la rue de la Paix j'entende la cloche de Louis-le-Grand?
— Et M. Alexis du Peyron qui demeure chez son oncle, rue de la Paix, comment faitil? observa vivement Elisa.
-» Ah! lui, c'est différent, mon ange... Il a de bonnes jambes, c'est un jeune homme.
Au même instant uii coup de sonp.ette se fit entendre à la porte de l'antichambre. Alexis parut avec ses livres de classe sous le bras.
— Tiens, mon amour, dit le professeur en prenant la main de son élève avec une paternelle affection, je veux qu'Alexis juge entre nous : n'est-il pas vrai, mon cher Alexis, que j'aurais le plus grand tort de quitter ce logement, et qu'il me serait impossible d'en trouver un pareil?
Alexis paraissait hésiter. Leblanc réitéra sa question.
— Oui , tout à fait impossible , continua le professeur en s'animant , matériellement impossible.
— Oh ! je crois pourtant qu'en cherchant
bien, on pourrait répondit le jeune
homme qui devint pourpre.
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Elisa , voyant Alexis rougir, devint rouge à son tour.
— Vous avouerez du moins, Alexis, ajouta le professeur, qu'il serait scandaleux à moi daller rue de la Paix?
Alexis ne fit aucune réponse et baissa les yeux d'un air embarrassé.
— Allons , allons, ne vous gênez pas, mon ami, insista Leblanc, expliquez-vous avec toute franchise... J'espère bien que vous n'avez pas peur de ma femme? D'abord, supposons un moment que je consente à quitter cet appartement, qui est très commode quoique un peu sombre , il ne faut pas s'imaginer que j'en trouverais un autre du jour au lendemain...
— Oh ! quant à cela, Monsieur, rien n'est plus facile , répliqua vivement Alexis. Il y a , dans la maison de mon oncle , un petit loge-
ment délicieux qui donne sur un jardin magnifique.
— Un jardin magnifique! dit Elisa chaleureusement. Oh ! quel bonheur, un jardin ! un jardin sous ma fenêtre ! que je serais heureuse ! . .
— Mais c'est un appartement trop cher, sans doute... observa Leblanc d'une voix al" térée. Vous savez que je ne suis pas riche , Alexis, et...
— Mon Dieu ! ne vous inquiétez pas de cela, mon cher maître! dit Alexis en lui serrant la main. Mon oncle est riche , lui... il serait si enchanté de vous avoir dans sa maison! Tenez, hier soir encore il en parlait!...
— Vraiment?
— Oh ! si vous saviez , vous lui feriez un plaisir ! . . .
— Mais encore, dit le professeur, cet appartement, de combien est-il?
— Je ne sais au juste, mon cher maître , mais il est fort bon marché , presque pour rien... Oh ! je vous en prie , faites cela, venez demeurer avec nous... Quel bonheur de vivre tous continuellement ensemble ! Mon oncle est un bien brave homme , allez, et ii vous aime!... Et puis, au moins là, vous verrez du monde... Madame Leblanc ne sera pas toujours seule... j'ai des cousines bien gentilles, bien aimables, entre autres ma cousine Henriette.
— Oh ! oui , c'est une charmante personne ! dit Élisa dont le cœur battait d'espoir et de crainte,
— Et puis , moi qui parle , je suis un peu égoïste , ajouta du Peyron avec un sourire affectueux qui allait droit au cœur du tendre et naïf Leblanc. Je veux absolument vivre
avec mon cher maître ; c'est là mon idée fixe... J'ai tant besoin de vos conseils!... Oh! quelles heures délicieuses nous passerions ensemble, au coin du feu, le soir, près d'une bonne lampe qui éclaire bien. Nous lirions Virgile, Ovide etTite-Live d'un bout à l'autre.. Je voudrais apprendre par cœur tous les auteurs latins et grecs... Oh! voilà qui serait amusant!...
— Ne m'en parlez pas, Alexis... ce serait le ciel , dit Leblanc avec un soupir, mais...
— N'hésitez plus , je vous en conjure ! s'écria victorieusement Alexis. J'ai résolu une chose , je veux avoir le prix d'honneur à la fin de l'année , et, si nous demeurons ensemble y il est impossible que je ne l'obtienne pas!... Je travaillerai nuit et jour... nous lirons les Gcorgiques,. .
— Oui, les Géorgiques! répondit le professeur avec un enthousiasme mêlé d'atten-
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drissement. Parlez-moi des Géartjïquai C'est bien autre chose que votre (Udld-Haroldl...
— Oh ! oui... surtout dans votre traduction , monsieur Leblanc ! repartit Alexis d'un ton câlin. Voyons, laissez -vous lléchir... Venez, venez avec nous!...
— Eh bien! je ne dis pas non... répondit Leblanc à moitié vaincu. Mais la réflexion m est nécessaire encore... avant de prendre un parti dans la circonstance la plus grave de toute mon existence.
— Non, non, plus de réflexion! dit le jeune homme impétueusement. Venez , venez tout de suite voir l'appartement dans la maison de mon oncle... Allons porter au cher oncle cette bonne nouvelle.
Et il voulait en- rainer vers la porte M. Leblanc qui venait de passer sa robe noire.
— Quô ruis , insancpuer? dit le professeur.
Etes- vous fou, mou ami? vous n'y songez pas, voici lavant-quart qui sonne à l'horloge du collège... nous allons entendre la cloche.
— Et qu'importent toutes les cloches du monde? dit Elisa qui n'avait jamais eu plus de hardiesse. Ne pourrais-tu pas l'aire dire au collège que tu as des occupations? Quelque professeur agrégé te remplacerait aujourd'hui... Tiens, j'y pense, Leblanc, veuxtu une excuse? en voici une excellente, ta migraine ! Tout le monde sait que tu es très sujet aux migraines.
— Moi? s'écria le professeur avec une intonation tragique. Moi, Leblanc, je manquerais la classe, quand je ne suis pas alité, quùm ego non sum œgrolans ; quand je ne travaille pas de la fièvre , quùmfebre non laboroî Fi ! fi ! quel conseil , Eiisa!
— Mais vraiment, mon cher maître , dit Alexis d'une voix persuasive et caressante,
est-ce que M. Cachalot ne pourrait pas vous remplacer? Je parie que le brave homme serait aux anges! il ne demande qu'à signaler ses talents... Laissez-lui donc cette petite occasion...
— Cachalot? répondit dédaigneusement le professeur. Moi remplacé par Cachalot? non! Cet homme , je le sais , a des tendances romantiques, subversives... Au lieu d1 expliquer Cornélius Népos à mes élèves , il leur déclame des vers de M. Casimir Delavigne , des Messéniennes... Mais, d'ailleurs, je ne parle pas de moi, ici... quand bien même, pareil au soldat qui s'enfuit le jour de bataille, je manquerais la ciasse , estce une raison , vous , pour manquer la voire? Que dirait M. Burnouf? Y songezvous?...
M. Leblanc parlait encore lorsqu'un son de cloche se fit entendre.
— Alexis, vite! dit le professeur en se coiffant du bonnet carré. Courons , courons! nous n'ayons que le temps...
Et , prenant le bras d'Alexis , il descendit précipitamment l'escalier.
Mais à l'avant-dernière marche, l'écolier, s arrêtant tout à coup , s'aperçut qu'il avait oublié son Virgile ; il remonta en courant pour le prendre.
— Dépêchons- nous! criait d'en bas le professeur. Vous me rattraperez, Alexis, moi je vais toujours en avant.
Il était si tard lorsquAlexis voulut entrer
au collège, que la grille se trouvait déjà fermée. Le jeune homme, malgré ses instances à travers les barreaux de fer, ne put fléchir le portier, et revint, sans trop daflliction, passer les deux heures de classe chez madame Leblanc.
La rue Saint-Jacquet
On a compris , sans doute , que l'oubli du Virgile était une ruse des plus machiavéliques que jamais cervelle d'écolier ou d'amoureux ait imaginées. Le Virgile était resté, en effet, sur une console, dans la chambre
118 LM FOLLES TTCITS.
même de madame Leblanc : Elisa ne fut qu'à moitié surprise quand Alexis remonta pour venir prendre son livre.
Ce fut d'abord un échange de politesse et de paroles banales plus ou moins insignifiantes.
Alexis supplia madame Leblanc de faire tous ses efforts pour décider son mari à venir demeurer rue de la Paix : Elisa promit. Alors du Peyron , avec un regard tendre et sentimental, dit que c'était vraiment grande pitié qu'une si adorable femmevécût dans une maison pareille, au milieu d'une atmosphère empestée, au milieu des ténèbres. Puis, la conversation changea. Tous les sujets furent effleurés ; on parla de la belle nature , du beau ciel bleu , des moissons d'or balancées par le Yent. On n'avait qu'à sortir pendant une heure pour voir tout cela , et madame Leblanc n'avait pas mis le pied dehors depuis des mois entiers: elle soupirait.
pauvre éusa. 219
Comme Alexis , debout et son Virgile sous le bras, ne songeait point à redescendre, Elisa lui fit observer d'une voix tremblante qu'il n'avait que le temps de partir : le portier du collège était impitoyable et ne rouvrirait pas la porte une lois fermée.
— Oh ! soyez tranquille , j'aurai toujours le temps , répondait Alexis.
Mais le troisième et dernier coup de cloche se fit entendre.
Alexis, agité d'un trouble inconnu, balbutiait des phrases incohérentes ; il descendit. Mais cette fois il oublia , sans le vouloir, son chapeau sur un fauteuil. Il remonta l'escalier quatre à quatre , et fit à madame Leblanc mille excuses , qui durèrent au moins dix minutes encore. Enfin il partit : mais l'heure et *it passée. On aurait tort de croire que madame Leblanc lût chagrine de voir
rentrer Alexis ; elle eut d'abord l'air de le plaindre beaucoup; elle lui promit de le faire excuser par son mari auprès de M. Burnouf.
Alexis , véritablement embarrassé , ne songeait pas à s'asseoir; il demeurait debout , son chapeau à la main , comme quelqu'un qui va prendre congé.
— Restez, restez donc, Monsieur, dit madame Leblanc d'une voix émue en lui offrant un fauteuil : à quoi bon sortir, puisque maintenant vous ne pouvez plus entrer au collège!
Le jeune homme s'assit.
D'abord la conversation fut lente , obscure et vague, entrecoupée de longs silences; puis madame Leblanc , embarrassée ellemême et ne sachant trop que dire , parla littérature; elle parla de René avec enthou-
siasme. Mais Alexis n'avait jamais lu qu\4mln ; il avoua son ignorance en rougissant.
— Oh ! mais c'est un chef-d'œuvre ! dit Elisa en courant prendre sur une tablette un volume de Chateaubriand. C'est admirable ! c'est une perle dans notre littérature! Je m'étonne , en vérité , que dans vos las ses on ne vous fasse pas étudier tant de beaux ouvrages modernes qui valent bien ceux de la Grèce et de Rome, quoi qu'en dise M. Leblanc. Mais tenez, monsieur Alexis , puisque nous avons encore une bonne heure devant nous, voulez-vous lire ensemble ce chefd'œuvre de quelques pages?... Allons, c'est moi qui fais la lecture.
Alexis la remercia d'un air embarrassé ; il rougissait et pâlissait tour à tour ; un frisson parcourait ses membres; il tressaillait de la plante dès pieds à la pointe des cheveux. Alexis, quoique fort troublé d'un si
charmant tête-à-têle, nVtait pas insensible aux agréments d'un pareil entretien avec une femme jolie, spirituelle et sentimentale. Il était, d'ailleurs, beaucoup plus dégourdi que presque tous les jeunes gens de son âge : il n'avait jamais été en pension, mais toujours externe libre au collège, et sans avoir une très grande expérience des choses, il connaissait déjà néanmoins quelques facettes du monde, et devait être plus expérimenté que ses camarades de classe. Certes, ilnese rendait que médiocrement compte de ce qu'il éprouvait, mais il se trouvait fort heureux, sans trop savoir pourquoi, de causer librement avec une si délicieuse personne, en l'absence du mari : bref, il se croyait presque en bonne fortune.
Depuis une année environ, Alexis était remué par de fortes passions qui provenaient d'un tempérament de ilamnie. Il ne pou-
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vait passer près d'une femme jeune et jolie, sans éprouver iinmédialeme;il ;mcesp« secousse galvani(|iie; quelquefois le soir, dans les salons où son oncle le conduisait, il dévorait d'un œil ardent toutes ces blanches épaules, ces bras nus et voluptueux, qui resplendissent aux lueurs des bougies : lorsqu'il rentrait dans sa chambre après le bal, il se gardait bien d'ouvrir son Virgile ou son Horace, et demeurait jusqu'au matin, un coude appuyé sur la table, la tête dans une main, immobile et pensif. Toutes ces femmes rayonnantes, qu'il avait vu tourbillonner dans la valse, il les voyait passer et repasser dans ses rêves de feu ; il croyait sentir le parfum de leurs bouquets, l'arùme indéfinissable de leurs cheveux embaumés, et cette vapeur molle, enivrante, qui s'exhale de toute cette foule radieuse, de toutes ces légères sylphides qui voltigent, emportées dans la valse comme par magie.
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Ce fut bien autre chose encore, lorsque madame Leblanc lut René d'une voix mélancolique et tendre ! à chaque moment s'élevaient des soupirs, des cris d'extase et d'admiration.
— Quel style enchanteur! quelle suave et charmante tristesse !
Ainsi parlait Elisa.
— Et comme tout cela est vrai ! s'écriait Alexis en regardant Elisa d'un air passionné. Oh! comme je retrouve mon cœur à chaque page ! Et dire que je n'avais pas lu encore Ptenéi Combien je vous sais gré, Madame, de m' avoir révélé cet admirable chef-d'œuvre ! Oh! décidément, je préfère les modernes aux anciens !
Madame Leblanc, très flattée du succès
i'mvrf ÉnsA. 225
de Jimr, parte «l'ossiau ci de BereardiiHde-
Saint-Pierre, sou auteur favori. Alexis du Pevron n'avait pas une grande lecture, et tournait presque toujours dans le même cercle : Virgile, Homère et Racine ; quelquefois Casimir Delavigne et Lamartine, mais rarement. A la voix si vibrante d'Elisa, une fibre nouvelle venait de s'éveiller et de retentir dans le cœur d'Alexis.
Dès lors, un lien invisible et sympathique réunit mystérieusement ces deux fortes et poétiques natures.
Oh! comme Elisa aurait voulu qu'Alexis tût son jeune frère ! Elle serait moins à plaindre, elle aurait un compagnon dans sa vie! Voilà ce qu'elle se disait, tout en étudiant la physionomie mobile et naïve d'Alexis, ses beaux yeux bleus si intelligents, son noble profil, doux et virginal, pur comme celui d'Antinous.
— Oh ! comme ce visage est calme et jeune! pensait-elle, c'est un miroir limpide, où rien ne se rellète encore des troubles de l'âme... Ah! c'est qu'il n'a pas encore souffert, ce bon jeune homme! il n'a pas encore aimé! Ces couleurs brillantes et fraîches témoignent la paix de son cœur. . . Hélas ! hélas ! elles ne se faneront que trop tôt peut-être !...
La conversation se ralentissait un peu. Pour l'empêcher de mourir tout à fait, Elisa parla encore du joli appartement qu'on allait prendre dans la maison de l'oncle : elle demanda quelques détails et dit qu'elle serait fort curieuse de le voir.
Le jeune homme répondit que rien n'était plus facile : en moins de vingt minutes, une voiture pourrait les y conduire ; il olfrit sou bras à madame Leblanc. Celle-ci refusa d'abord en baissant les yeux ; mais, vaincue par
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les instances réitérées d'Alexis, elle (mit par accepter, ne voyant d'ailleurs aucune espèce de mal dans une semblable démarcbe. Us sortirent.
L'appartement fut trouvé délicieux; le jardin qu'on apercevait des fenêtres était plein de fleurs et d'oiseaux; on n'aurait pu trouver à Paris une situation plus agréable et plus romantique : cette dernière expression fut justement celle qu'employa madame Leblanc. On commençait à prodiguer déjà ce mot de romantique sans trop en connaître la véritable signification; mais n'importe! ce mot de nouvelle fabrique ne manquait jamais de produire un miraculeux effet sur les jeunes têtes.
Ensuite ils firent une assez longue promenade sentimentale aux Tuileries, sous les marronniers ; ils épanchèrent dans le cœur
l'un de l'autre tous leurs seerels, comme deux anciennes connaissances : une confiance à toute épreuve venait de s'établir entre eux. Madame Leblanc ressentait pour ce jeune homme un penchant irrésistible : le croyant capable au moins de la comprendre et d'échanger avec elle des sentiments sympathiques, elle se proposait fort de cultiver son amitié. M. Leblanc, bien que toujours elle lui portât une véritable affection, n'était plus l'homme idéal qn'elle eût choisi entre tous : elle ne pouvait s'empêcher de lui rendre justice, de le proclamer lemeilleur des êtres; elle ne lui trouvait pas un défaut ; mais au fond du cœur elle lui reprochait le plus grand de tous, un vrai crime, celui qu'une femme ne pardonne jamais, celui d'être ennuyeux.
Le dimanche ou les jours de congé, quand les deux époux sortaient ensemble et s'en allaient faire des promenades dans la cam-
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pagne, M. Leblanc ne partageait point l'enthousiasme de sa femme, lors qu'elle admirait un magnifique effet de soleil et de nuages, un lointain vague et pittoresque, un paysage romantique. Le professeur regardait le plus beau ciel du monde comme il eût regardé le plafond de sa classe; la rivière, coulant verte et limpide entre deux belles rives ombragées, n'était pourlui tout simplement que la rivière, c'est-à-dire un endroit assez dangereux, dont il ne fallait pas trop s'approcher parce qu'on pouvait glisser sur l'herbe humide, et se noyer. Il répétait continuellement qu'il ne savait pas nager du tout , et que par conséquent il détestait l'eau. Jamais Elisa n'aurait pu le décider à faire une promenade en bateau sur le canal de l'Ourcq ; il disait toujours que c'était braver inutilement le péril, que l'eau était sans contredit le plus perfide de tous les éléments, plus que
le feu peut-être, et à ce propos il ne mant. ii. 15
230 LES FOLLES NCÏTS.
quait pas de citer les beaux vers d'Horace : Illi robur et œs triplex. Oui, disait-il, je pense comme l'ancien; il avait le cœur armé d'un triple airain, d'un triple chêne, celui qui, le premier, confia une fragile barque aux flots terribles; celui qui, sans redouter l'aquilon rapide et les tristes hyades...
Mais Elisa l'interrompait toujours en haussant les épaules.
— Que penseriez-vous, disait-elle avec aigreur, d'un homme qui, parlant à des Français, parlerait hébreu ?
— L'hébreu? répondit très naïvement le professeur. Je ne le sais pas ; mais n'importe'. J'écouterais avec une grande attention, ne fût-ce que pour comparer le génie des langues.
Madame Leblanc était beaucoup plus mor-
l'Ai \ IU. 1 IIS V . 231
dame encore dans son lafcgag*, chaque lois qu'Alexis les accompagnait. Le jeune du Peyron partageait l'enthousiasme pompeux de madame Leblanc; ils ne rencontraient pas un moulin dans leur promenade, sans comparer cette machine ailée à un pauvre oiseau qui bat vainement de l'aile, et qui ne peut détacher du sol ses pattes empêtrées de glu. Enfin c'était un continuel assaut d'expressions pittoresques, poétiques et chatoyantes, dont le professeur critiquait lecoupable néologisme. Alexis comparait les nuages d'automne à de longs crocodiles revêtus d'écaillés luisantes, à des armures de bronze, à d'éblouissants cristaux suspendus comme des lustres à la voûte des cieux, comme de brillantes stalactites aux parois d'une caverne. Madame Leblanc s'extasiait , mais son mari , condamnant toutes ces images comme ambitieuses, incohérentes et de mauvais goût, citait force vers latins qui
232 LES FOLLES MHS.
parlaient aussi de nuages, d'arbres et de montagnes. Voyait-il s'arrondir l' arc-en-ciel dans T atmosphère, il s'écriait avec emphase :
— Regardez, voici l'éclatante Iris qui déploie l'écharpe aux sept couleurs... Néanmoins, je crois qu'il serait prudent de fuir et de déployer les parapluies.
Alors madame Leblanc s'écriait :
— Ignoble! ignoble! Vous savez, Monsieur, que je ne puis souffrir les parapluies, ni les socques...
— Cependant, chère petite, quand il pleut, quand il fait de la crotte...
— Non, vous dis-je, non ! J'aimerais mieux
l'.vi vni: kmsa. 233
perdre les plus belles robes du monde, ou gagner une fluxion de poitrine, que d'être vue portant cette chose honteuse qu'on appelle un parapluie.
Quelques mois se passèrent encore, et Ton n'avait pas changéde logement. Le professeur commençait à espérer qu'on ne lui parlerait plus de rien; mais, un beau matin, Elisa, qui s'était levée pâle et souffrante, déclara formellement à son mari qu'elle ne voulait plus habiter la rue Saint-Jacques : quinze jours de plus, et elle était morte.
M. Leblanc sentit ses jambes fléchir; il resta muet. Le soir même, Roussel, le vieux professeur, trouva son jeune ami Leblanc préoccupé, triste et sombre. Leblanc avait le front chargé de rides, et baissait la tête comme un des coursiers qui traînaient le chard'Hippolyte.
— Quel visage! s'écria Roussel en cmi-
sant les bras. Quis vultus ! comme tu es changé , quantum mutalus ab itlo Hectore ! Qu'as-tu, cher Hector? qu'as- tu? cher Leblanc? C'est ta femme, je parie, c'est ta femme!
Chaque fois que Roussel voyait son jeune ami morne et chagrin , il ne l'abordait jamais avec d'autres paroles : C'est ta femme, je parie, toujours ta femme...
Et il entrait dans une sainte et violente colère ; il tonnait [contre l'effroyable luxe du sexe, contre ce luxe effréné de [nos Françaises, qui éclipseront bientôt en libertinage les antiques matrones romaines : le tout accompagné de citations nombreuses arrachées à Juvénal, à Pétrone, à Martial.
— Allons! allons, avoue au moins que c'est ta femme , reprit le vieux Roussel avec indignation.
— Non, mon cher ami... pas précisément... mais...
— Mais , mais , elle demande encore pour trois mille francs de cachemires, pour six mille francs de bijoux?,.. Ah, tes appointements n'y suffiront jamais, malheureux!
Oli! miser aique miser!... Je te l'avais bien dit, pourquoi n'as-tu point voulu mecroire?.. pourquoi n'es-tu point resté célibataire?.... 0 célibataires, que vous êtes heureux !
0 foriunatosnimikm, sua si bonanôrint ! ...
— Afiricolas ! ajouta le professeur de cinquième en soupirant. Oui, les agriculteurs, les laboureurs, je ne dis pas non... Mais les célibataires, mon vieil ami ! oh ! va, leur existence est bien triste et bien vide !
— Pas si vide toujours que la bourse d'un pauvre mari qui se ruine pour les caprices
de sa femme ! interrompit chaleureusement Roussel en absorbant une large prise de tabac. Puis éternuant avec colère : Allons, jeune homme, tâchez de me croire, s'il est possible. Depuis vingt ans que je vous connais , ne vous ai-je pas toujours servi de guide et de mentor ? Leblanc, t'en souvienstu? continua-t-il avec attendrissement; t'en souviens-tu , Leblanc? c'est moi qui, le premier, t'initiai, tout jeune encore, tout enfant, aux beautés classiques de Cornélius Nepos ! . . .
— Je l'avoue, répondit Leblanc d'un air pénétré.
— C'était beaucoup , ce n'était rien encore! Ne t'ai-je pas conseillé, Leblanc, de ne jamais te marier? Je te le conseillerais encore , si j'avais à Je faire ; si tu n'avais pas imprudemment allumé les torches de l'hymen ! . . .
PAUVRE ÉLÏSA. 237
— Roussel, mon cher Housse], vous n'êtes pas juste... ma femme est un ange de bonté, de candeur et de vertu !
— Possible, très possible... Mais cet angelà te fait damner vingt-quatre fois par jour, une fois par heure... c'est trop! Elle te fera mourir de chagrin , Leblanc'.'... Allons , dismoi, parle... que veut-elle encore?
— Ah! Roussel, une chose qui me navre, q ui me désespère!... Elle veut, le croiraistu, Roussel ? elle veut que je change de logement ! . . .
— Que... tu... changes... de logement?... bégaya Roussel en mettant un quart de minute entre chaque syllabe. Toi, Leblanc, que tu quittes le voisinage? impossible! Non, tu ne pourrais jamais vivre ailleurs , pauvre
ami!... tu serais comme une fleur exotique qui dépérit, transplantée sous un autre climat... Cequil nous faut, à nous, vieux enfants de l'Université , c'est la rue Saint- Jacques! le bruit des cloches qui sonnent, le bruit des pensions qui passent ! oui, Leblanc, voilà notre patrie!... Mais, en vérité , c'est de la démence! ta femme n'est pas une femme, c'est un despote, un tyran , un terroriste! Tu n'y consentiras jamais
oh ! non, jamais ! Leblanc, Leblanc, tu mourras plutôt que de nous quitter !...
— J'ai promis!...
—Malheureux ! homme faible! Oh! quœ te âëmentia cepiif quelle folie, quel délire s'est emparé de tes esprits!... Mais parle, dans quel faubourg , dans quelle rue s'écouleront tes jours?
TAIVRE KLISA. 2^0
— Rué do la Paix , répondit Leblanc d'un ton mélancolique.
— Rue de la Paix ? je ne connais pas ça... dit sévèrement Roussel.
— Du reste , mon cher Roussel , je vais demeurer dans une maison Tort jolie...
— Une maison neuve, je gage? s'écria le vieux professeur. 0 imprudent, jeune homme imprudent, tu veux donc aller essuyer les plâtres humides! gagner des rhumatismes!
voir tes vieux livres se moisir, ton Cornélius Repos se couvrir d'une barbe épaisse, comme un ileuve, comme le dieu du Scamandre en personnel... 0 terque, quaierque miser! xnfehx'. vesanel Non , tu ne bougeras pas de la rue Saint-Jacques !
— Encore une fois, j'ai promis, Roussel !
— Promesse imprudente ! promesse indiscrète pareille à celle du roi Idoménée qu . égorge son fils!... non, Leblanc, non, les dieux n'exigent pas l'accomplissement d'une promesse impie... Mais j'y songe, tu m'as parlé de la rue de la Paix , via Pacis... Cette voie ne m'est pas entièrement connue...
Mais c'est au bout du monde! aux colonnes d'Hercule !
— Tu confonds , Roussel , avec la colonne Vendôme, répondit ingénument le professeur de cinquième.
— Non, je ne confonds pas, Leblanc, je ne confonds pas... il faut passer le fleuve... En hiver, tu gèleras, infortuné ! Songes-y donc, quand le thermomètre de l'ingénieur Chevalier marquera dix degrés au dessous de zéro, tu ne 'sentiras plus tes ongles!... S'il pleut , Leblanc , si les tristes hyades versent du haut
des deux leurs urnes pleines, tu seras trempé comme une soupe... tu arriveras dans ta classe les pieds mouillés, nageant dans leur chaussure, enrhumé du cerveau... spectacle déplorable ! miserabile visu ! Et les élèves ne respecteront plus leur professeur; car rien, sous la, voûte du ciel, n'est moins imposant, moins respectable qu'un professeur mouillé comme une éponge, éternuant à chaque mot pendant l'explication, obligé enfin, chose honteuse et turpe ! de garder sur la tête, en pleine classe , un bonnet de coton!... Il faut que l'écolier nous vénère, il faut que le professeur imite Alexandre ou César, qui se montraient toujours en public dans un majestueux costume.
On peut dire que l'excellent M. Roussel se faisait quelque illusion sur la majesté de sa toilette : il avait une vieille perruque rousse qui ne lui couvrait que le derrière de la
242 LES FOLLES MHS.
tcle, un habit marron à la Robespierre, un gilet jaune à Heurs qui lui tombait jusqu'à la naissance des cuisses , une calotte courte avec des bas chinés qui laissaient voir deux petites jambes maigres et fluettes, semblables aux fuseaux des Parques. Par bonheur, l'ample robe noire enveloppait tout cela, sauf la perruque ; et M. Roussel, encadré dans sa chaire, s'imaginait avoir une ressemblance frappante avec l'orateur Hortensius.
Il dit encore beaucoup d'autres choses plus ou moins éloquentes à Leblanc, pour le persuader et le faire changer d'avis. Mais celui-ci, qui était esclave de sa parole comme un vieux Romain, lui répondit jusqu'au bout d'un air stoïque.
— J'ai promis, promisi! il. n'y a plus à m'en dédire...
l'Ai VUE ÉLISA. 2^3
— Eh bien ! je me brouille avec toi ! repartit solennellement Roussel ; je me brouille à jamais, si tu as le courage, ou plutôt la pusillanimité de l'atteler au char d une femme! de l'expatrier, Leblanc!...
Un changement de quartier.
Leblanc avait promis, il tint parole. On alla loger rue de la Paix , dans la maison de l'oncle. L'appartement du professeur était petit , mais élégant , aéré, coquet. Elisa demeurait des heures entières accoudée à sa t. ii. 16
fenêtre, qui donnait sur un jardin magnifique : là , perdue dans sa contemplation rêveuse , elle suivait des yeux tous les effets de soleil et d'ombre à travers les branches , les oscillations des arbres , le frissonnement de l'herbe, le vol capricieux des oiseaux et des papillons. Puis , sans quitter sa fenêtre , elle lisait Goethe et Lamartine du matin au soir. Elisa faisait presque autant de citations de ses poètes favoris que Leblanc des poètes latins; mais ce qui la charmait plus encore peut-être que la vue du feuillage et de la verdure, c'était les causeries tendres et sentimentales d'Alexis du Peyron qui venait lire près d'elle et déclamer de beaux vers qu'ils apprenaient ensemble. Quant au professeur, il s'efforçait de paraître gai ! mais vainement, hélas! Dans cette maison neuve et blanche, dans cette large rue toute retentissante de brillants équipages, il se trouvait comme égaré ; ses poumons, longtemps comprimés,
PAUVRE KLISÀ. 247
respiraient plus à l'aise, quand le matin, se rapprochant du collège de Louis-le-Grand, il absorbait à pleine poitrine cette lourde et nauséabonde atmosphère de la rue Saint- Jacques î Tant la force de l'habitude est puissante! tant l'âme semble avoir pris racine aux lieux que nous habitons depuis notre enfance î Le malheureux Leblanc, tout désorienté, n'entendait plus l'horloge de la Sorbonne, ni celle du collège de France ; et il ne savait plus l'heure , car il ne portait pas de montre, n'ayant jamais pu s'habituer à remonter la sienne tous les soirs. Aussi, Leblanc arrivait-il chaque jour au collège ou trop tôt ou trop tard : quelquefois il lui fallait attendre trois grands quarts d'heure en se promenant dans la cour du collège jusqu'à l'ouverture des grilles ; quelquefois il accourait tout en sueur , tout essoufflé à sa classe, lorsque les élèves s'y trouvaient depuis dix minutes au moins et faisaient un
atroce vacarme, escaladant les gradins et la chaire, bouleversant tout dans la salle, comme s'ils eussent voulu entasser Pélion sur Ossa, à l'instar des géants fabuleux. Enfin, les irrégularités du professeur, autrefi iS si merveilleux d'exactitude, excitèrent le mécontentement du proviseur qui se plaignit amèrement ; et Leblanc, qui n'avait jamais reçu que des éloges de ses supérieurs, fut cruellement mortifié, comme un bon élève toujours assis au banc d'honneur , et qui se trouverait un beau jour, par une fatalité quelconque, le dernier de sa classe.
Leblanc, désespéré, maigrit à vue d'œil; il devint jaune comme un coing ; il pensa faire une maladie. Le lendemain du jour où il avait reçu des réprimandes, on était sûr de le voir arriver une bonne heure d'avance. Mais ce qui le désolait surtout, ce qui empoisonnait scn existence, c'est qu'il ne pouvait plus sor-
PAl vur i i isa 249
tir de chez lui comme autrefois, en robe : il demeurait trop loin; et un jour qu'il setait hasardé, vers la brune, a regagner son logis en toge professorale, il avait été poursuivi jusqu'à la porte cochère par une foule de petits polissons qui l'escortaient avec des cris de carnaval. Il fut donc oblige de se rendre désormais au collège en habit bourgeois , costume qui ne lui allait pas le moins du monde.
Jusqu'alors, sa femme, n'ayant pas eu l'occasion de voir beaucoup d'élégants rue Saint-Jacques, n'avait pas trop remarqué les toilettes disgracieuses du professeur ; elle ne ait jamais flattée, sans doute, d'avoir pour mari un fashionable; mais enfin le brave homme ne lui semblait pas ridicule. Hélas ! ce ftr bien autre chose, lorsque Eiisa devint plus connaisseuse, quand cet instinct de femme, si prompt à saisir les imperfec-
tiens de la toilette, se fut développé chez Elisa , dans la riche et brillante société qui fréquentait la maison de l'oncle d'Alexis.
Elle regardait silencieusement tous ces beaux jeunes hommes aux habits gracieux et bien coupés , avec leur pantalon juste et collant sur la jambe, leurs bottes fines et souples, leur coiffure soignée ; et puis elle soupirait lorsque ses yeux venaient à retomber sur le professeur Leblanc, dont l'habit grimaçant et large semblait avoir été fait pour Goliath, dont le pantalon, dépourvu de sous-pieds , se retroussait presque à mi-jambes, et laissait voir une grosse tige de bottes, poudreuse et racornie. En outre , elle éprouvait des crispations nerveuses à l'aspect de ces deux pointes de calicot rudement empesées, qui se dressaient comme deux cornes hors de la cravate du professeur, et lui balafraient grotesquement la figure. Maintes fois
iwrvur ïiisa. 251
elle avait rabattu, plié, enfonce IVpouvanlabje • 1 qui se relevai! toujours et sortait lètement , semblable à l'oreille de 1 âne qui passe a travers la peau du lion.
Cependant l'année scolaire venait de se terminer. Alexis avait remporté le prix d'honneur au concours. M. Leblanc était dans une joie frénétique, et cette victoire insigne qu'il partageait avec son élève, avait parfaitement consolé le professeur de tous les chagrins qu'il souffrait dans son ménage, depuis que de la rue Saint-Jacques il était venu se transplanter rue de la Paix.
L'oncle d'Alexis, enchanté des succès magnifiques de son neveu, semblait avoir redoublé pour lui de tendresse, il le comblait de cadeaux et d'argent. Alexis voulut faire un voyage classique en Italie avec son professeur : celui-ci , qui brûlait depuis bien
longtemps de voir cette terre du Latium, cette patrie de l'éloquence et des héros, ne se fit pas prier le moins du monde. Ils profitèrent du temps des vacances, et partirent tous les trois. Ce fut un intéressant voyage : Le professeur étouffait d'admiration ; l'intimité sympathique d'Alexis et d'Elisa devenait chaque jour plus étroite ; mais, hélas ! chaque jour aussi, la jeune femme romanesque sentait sa répulsion s'accroître pour un homme qu'elle ne pouvait s'empêcher d'estimer, et qui lui faisait maintenant l'effet d'un pédagogue. Il est vrai que ce brave Leblanc, malgré son érudition classique , peut-être même à cause d'elle, était un compagnon de voyage insupportable : à peine entrevoyaiton dans les brumes les hautes montagnes du Piémont, que déjà Leblanc s'écriait, avec un étrange enthousiasme ; ltaliam! Itatiam! absolument comme les compagnons d'Enée en abordant au rivage de l'antique Ausonie.
Mais à Rome ce lut bien autre chose encore : devant chaque débris de temple, devant chaque pierre tumulaire , ce lui un débordement de vers latins épouvantable. Leblanc déclamait à pleine poitrine des chants entiers de Virgile et de Lucain, tandis que sa femme et Alexis marchaient bras dessus bras dessous , mélancoliques et rêveurs, comme Oswald et Corinne.
Ce voyage en Italie devait avoir pour le professeur de fâcheux résultats ; il fut peutêtre aussi funeste à madame Leblanc, mais d'une autre manière. Tous les ridicules, toutes les excentricités du brave homme, tout son enthousiasme universitaire et classique, le ruinèrent de fond en comble dans l'esprit de sa romantique épouse qui, depuis quelques mois surtout, était plus exaltée que jamais : tant le mysticisme et les rêveries germaniques de la nouvelle école avaient influé surElisa!
Enfin , ils revint -ni feus les trois en France, Lue pnnée se pa^ . is avait alors dix-neuf ans ; il venait d'achever sa philosophie en véritable amateur. Ne paraissant au collège que fort rarement, il arrivait en classe avec une mise des plus fashionables: de petites moustaches blondes naissantes; une coiffure parte gée sur le iront, et retombant en boucles sur les épaules; le chapeau sur l'oreille; le pantalon collant et si fortement tendu par les sous-pieds, qu'Alexis, ne pouvant pas s'asseoir sur les gradins, demeurait presque toujours debout dans une embrasure de fenêtre, comme une statue majestueuse. C'était parmi ses camarades un frémissement d'admiration, lorsqu'il entrait dans la classe, sa cravache à la main , les éperons sonnant sur les dalles. Il avait bien un livre, mais seulement pour la forme; c'était pour la plupart du temps quelque volume de Lamartine ou de Victor Hugo. Cham-
PACVKE lil.ISA. 255
pion déclaré de la nouvelle littérature, il faisait très bon marché de l'ancienne, et prétendait même que Boileau n'était qu'un polisson.
Le vieil oncle lui laissait, comme on dit , 1 1 bride sur le cou ; il ne songeait, lui, qu'aux affaires de banque et d'argent. Le professeur Leblanc ne pouvait se consoler, non pas du départ d'Ulysse, mais de voir son jeune élève, son favori, son espérance et sa gloire, terminer aussi mal des études si brillamment commencées.
— Ah ! soupirait Leblanc, avec un peu de travail il vous serait si facile, Alexis, de remporter encore le grand prix de philosophie au concours.
Mais le jeune du reyron s'embarrassait fort peu de toutes les couronnes universitaires . il n'était plus un enfant; il ne voulait
plus l'être surtout. Avant la fin de l'année scolaire, il cessa tout à coup d'aller au collège, pour ne plus s'occuper que de poésie romantique ; il lut et relut, sans les comprendre, M. de Ballanche et Jean Paul; il ne jura plus désormais que par Goethe , Schiller et Shakespeare, qu'il connaissait à peine ; et se posant en Jeune-France, il alla régulièrement siffler tous les soirs, Corneille, Racine et Voltaire.
M. Leblanc poussait des soupirs à fendre Târre ; il ne pouvait comprendre la métamophose étrange et scandaleuse qui s'était opérée en si peu de temps dans l'esprit de ce jeune homme : Alexis ne voulait plus entenr dre parler de grec ni de latin; il invectivait Laharpe dune affreuse manière: Cuistre!
perrruque ! ganache! etc.; il soutenait, le poing sur la hanche, que la poésie n'existait en France que depuis Tannée 1826 ; et
M. Leblanc demeurait la bouche béante, morne et pâle, les deux bras étendus sur la tête, comme s'il eût craint que la foudre ne tombât du ciel, arrachée aux mains de Jupiter par ces atroces blasphèmes. Elisa partageailtoujours lavis du jeune du Peyron ; quelquefois même , comme pour désespérer Leblanc, elle exagérait encore les paradoxes et les hérésies littéraires d'Alexis. Le professeur, les larmes aux yeux, essayait inutilement de les convaincre, de les ramener sous le drapeau classique ; il employait tour à tour la prière et l'indignation, mais en vain. De temps à autre, il allait jusqu'à faire des concessions presque lâches au romantisme , car il ne disait pas alors un seul mot de ce qu'il pensait.
— Non, mon cher Alexis, disait-il d'une voix câline, vous me comprenez mal : je ne prétends pas que M. Victor Hugo soit abso-
lument sans mérite; ce jeune homme a quelques dispositions, des moyens... Mais le goût, le goût, Alexis, voilà ce qui lui manque !
Puis, faisant aux vers de Boileau un léger changement, il ajoutait :
Sans le goût , en un mot , l'auteur le plus divin
Est toujours, quoi qu'il fasse, un mâchant écrivain.
Alors le jeune du Peyron entrait dans une violente colère ; il ne se possédait plus. Elisa, plus calme, mais non moins irritée, décochait le sarcasme ; et le professeur impassible continuait de citer Horace ou Boileau. Il ne demandait pas mieux qu'on fît en littérature des innovations, bien qu'il prétendît que rien sur terre n'était nouveau, nïi sub sole novi ; mais ce qu'il vjulait avant toutes choses, c'est que le bon goût, l'atticisiïie, le classicisme, présidât à de semblables innovations ; il voulait
PAIN Kl h USA. 259
un juste-milieu, modus in rébus. Elisa , impatientée, se bouchait les oreilles.
Et Leblanc poursuivait d'un ton magistral. — Oui, modus in rébus.
Sunt recti denique fines Quos ultra , citràque, nequit consistere rectum.
Ce qui veut dire, madame Leblanc, qu'il faut dans les choses un certain équilibre , et qu'il y a de certaines limites, une certaine ligne de démarcation, au delà et en deçà de laquelle on ne peut trouver la droite raison, rectum.
Alors m ;dame Leblanc haussait les épaules avec mépris.
— Est-il rabâcheur! murmurait-elle. Estil ennuyeux ! . . Quel être ! Et dire que je suis
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pour jamais enchaînée à cet homme! Ah ! pauvre femme !
Et, tout en laissant échapper de pareilles exclamations, elle détournait la tête pour ne plus voir son mari, et ses yeux se portaient mélancoliquement sur Alexisqui la regardait d'un air triste et sentimental.
— Ah! pensait-elle, pourquoi mon mari n'a-t-il pas l'organisation exquise de ce jeune homme ! je serais si heureuse ! Nous pourrions au moins nous comprendre ! nous pourrions continuellement échanger sans paroles ces doux regards, ces tendres et ineffables soupirs qui disent tant de choses, langage de lame à lame!.. Mais hélas! je mourrai sans avoir connu le bonheur, sans avoir senti battre contre mon cœur un cœur frère et sympathique!...
Mais Elisa, bien qu'elle trouvât son mari
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trivial, bourgeois, épicier mémo, ne pouvait s'empêcher de reconnaître en lui une bonne et généreuse nature; elle se prenait quelquefois à l'aimer avec tendresse, mais comme on aime son père; et cette affection, toute filiale, était loin de suffire à la pauvre femme. Elle bâtissait force romans dans son ima°-ination fébrile; et de temps à autre même , son esprit roulait dans un tourbillon d'idées qui l'épouvantaient presque.
Un jour ne s'écoulait pas sans que madame Leblanc et lejeune du Peyron passassent quelques heures ensemble; ils faisaient ensemble de longues promenades, allaient ensemble au spectacle ; enfin, on ne voyait plus l'un sans l'autre.
Bientôt Alexis n'en put douter : il était
passionnément amoureux d'Elisa. Celle-ci ne
tarda point à lire dans le cœur du jeune t. il. 47
homme ; elle lut effrayée. Il y eut des pleurs, des sanglots; au premier mot d'amour, elle se troubla.
— Alexis, je vous en conjure, s'ccrla-telle, restons frère et sœur... L'amitié, rien que l'amitié entre nous...
Alexis avait le ciel au fond du cœur ; il était sûr maintenant d'être aimé.
La jeunesse n'était pas alors plongée dans cette torpeur où nous sommes depuis la révolution de juillet : il y avait une fièvre, un conflit de passions littéraires, fougueuses et intolérantes comme les passions politiques. Henri III venait d'obtenir unsuccès d'enthousiasme, et ce fut bien autre chose encore lorsqu'on représenta Hernanu 11 serait malaisé, et du reste assez inutile, de faire une exacte description de cette grande bataille dramatique quela jeune école et l'école de
l'Ai VUE KLISA. 263
l'Empire se livrèrent, ce soir-là ,<lans la salle du Théâtre-Français. Personne, à coup sûr, n'a oubliéce vacarme infernal, ces cris furieux, ces provocations frénétiques et injurieuses, comme celles des héros d'Homère: Cuistre, infâme , scélérat, perruquier!... Toutes ces qualifications volaient parmi les combattants.
Alexis, comme tant d'autres, admirait sans trop comprendre; et, grinçant des dents, terrible, l'insulte et la menace à la bouche, il applaudissait à tout rompre, en cherchant de toutes parts un siffleur, un classique, afin de l'immoler. Alors, il écumait comme un fou furieux , comme un homme mordu par un chien enragé, et qu'on étouffe entre deux matelas. On se rappelle encore, sans doute, ce cri terrible : Immonde charcutier ! ce cri terrible qui résonna dans toute la salle, quanu un coup de sifflet clas-
264 LES FOLLES NCTTS.
sique accueillit le vieillard stupide. Eh bien ! ce cri fut poussé par Alexis du Peyron ; ce cri fut la cause d'un duel. Le jeune romantique avait apostrophé de la sorte un marchand de comestibles, qui se piquait d'être un connaisseur, un gourmet en littérature ; une dispute énergique et bruyante s'éleva ; on cria de toutes parts : A la porte ! et les deux adversaires, se dévorant des yeux, échangèrent leur carte.
Le lendemain matin, Alexis reçut un coup d'épée dans le sein gauche, et cette blessure pensa lui être fatale. On aurait de la peine à se figurer le désespoir d'Elisa quand on rapporta le pauvre jeune homme, pâle et couvert de sang. Le professeur versa lui-même des larmes avères; il fit maintes citations latines sur les folies témérités de iajeunesse, et relut Sénèque à ce sujet.
Madame Leblanc prodiguait au blessé les soins les plus tendres et les plus actifs ; elle ne quittait point son chevet, et, pendant sa convalescence,. elle venait lui faire la lecture à haute voix. Durant six semaines, ils épuisèrent ensemble toute la littérature sentimentale et romantique ; ils gémirent sur les malheurs de la nouvelle Héloïse, ils pleurèrent avec cet infortuné Werther, qui meurt sans avoir été compris ; et, se plongeant dans les nuages d'Obermann, ils déclamaient amèrement contre la société, contre les lois, contre les préjugés , contre la morale étroite et mesquine de notre époque; ils se plaignaient d'être horriblement enchevêtrés dans le réseau cruel des convenances sociales, et se comparaient poétiquement, mais peu modestement, à de jeunes aigles emprisonnés qui se brisent la tète contre les barreaux de leur cage.
2t)G LES FOLLES NUITS.
Celle blessure d'Alexis devait être encore plus iaiaie à Eiisa : ieur intimité s'en accrut, et cette longue convalescence, ces mystérieux entretiens seul à seul, chaque jour, à toute heure, développèrent, dans ces deux jeunes cœurs passionnés, un feu qui depuis longtemps couvait sous la cendre , et qui éclata soudain avec violence.
L'honnête Leblanc, vraiment digne de l'âge d'or, ne se doutait de rien et continuait d'être parfaitement tranquille à l'endroit de sa félicité conjugale. Cependant le vieux Roussel, qui avait plus d'expérience, lui répétait continuellement en branlant la tête:
— Prends-y garde, Leblanc! Leblanc, prends-y garde! Un orage s'apprête, noctem hyememque jerem, portant la nuit et l'hiver dans ses flancs. A ta place, moi, je retournerais bien vite à mes vitux lares, rueSaint-
Jncques... Au moins, ce mirliflor d'Alexis la verrait moins souvent, et tu ne serais pas toujours au moment de décliner cette fameuse conjugaison indéclinable : Cornu, la corne ; comu, de la corne, etc.
— Tu m'étonnes ! répondait flegmatiquement le professeur de cinquième. Je ne comprends pas cette allusion.
— Ahî pauvre ami, demeure toujours, s'il est possible, dans cette heureuse ignorance! Mais moi, je suis plus expérimenté. Je sais très bien ce que peut une femme, noscojurens quidfeminà posslt.
Mais Leblanc ne voulait rien croire ; jugeant des autres par lui-même, il ne soupçonnait pas le mal : d'ailleurs, il ne lui serait jamais venu dans l'esprit qu'une femme man<v pût oubtier ses devdirs; Leblanc n avait
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point vu chose pareille ni dans les Gt ques, ni dans Cornélius Nepos.
Enfin, Elisa comprit le danger qui la menaçait ; elle voulut fuir, et chercha un prétexte : elle dit à son mari que, triste et souffrante, elle avait besoin de changer d'air et de voyager un peu ; mais, comprenant bien qu'il ne pouvait s'absenter avec elle sans être malade lui-même, elle avait l'intention d'aller toute seule à Tours, dans sa famille. Le professeur, ne voyant aucun inconvénient à ce voyage, y consentit sans peine . Du Peyron, désole, ht tous ses efforts pour retenirElisa: mais en vain. Elle partit.
Par malheur, elle ne partit pas à l'instant même, ex abrupto , comme dans le beau drame d'Antony : Alexis put savoir le jour, l'heure, le mode du départ. Madame Leblanc avait retenu une place dans le coupe de la
l'.UVKE liLLSA. 269
diligence; on lui dit au bureau qu'elle se trouverait seule jusqu'à Etampes : là, deux personnes monteraient dans le coupé pour se rendre à Tours.
Alexis parut au désespoir ; les adieux furent tendres et baignés de larmes: Elisa, la poitrine gonflée de soupirs, le suppliait d'être raisonnable et de se guérir dune passion funeste qui, un jour ou Vautre, ferait leur malheur à tous deux. En outre, elle se répandait en éloges sur les vertus, le mérite et la bonté de son mari, qui était le plus honorable des hommes.
— Moi, le trahir! s'écriait-elle. Non, je mourrais mille fois plutôt ! . . .
Ensuite elle conjura son ami, son frère, son Alexis, de voyager lui-même afin de se distraire, afin d'oublier un amour coupable, quelle ne pouvait partager sans crime. Le
jeune homme, tout en larmes, lui promit de partir le soir même, et d'aller faire un voyage de trois ou quatre mois dans le midi.
Il tint parole, à moitié du moins. Il monta le soir même en voiture.
Le lendemain, Elisa quitta Paris. Quelques heures avant le départ, son mari la combla de caresses; il fut charmant pour elle; et la jeune femme, presque orgueilleuse du parti qu'elle avait le courage de prendre, se montra douce et reconnaissante envers le brave homme. Elle tâchait de se faire illusion, de trouver son mari beau, spirituel, délicieux; elle ne pouvait s'empêcher, après tout, de reconnaître en lui un air fort imposant , fort majestueux : elle aurait seulement voulu qu'il lût un peu plus poétique. Mais Leblanc, ayant eu le malheur de lui jeter une citation
PAUVRE KLISA. 271
latine «nu moment où la voiture partait, et de lui dire, en étendant les bras :
— Vale ! iterùmijuevale!
Elisa était retombée soudain du ciel en terre ; puis elle avait murmuré :
— Non, décidément, je me trompais, cet homme est mortellement ennuyeux !
YL
La nuit en voiture.
Pendant tout le voyage, elle pensa continuellement au jeune et tendre Alexis; elle se dit qu'après tout elle pourrait bien continuer à le voir, que c'était par trop ridicule de rompre sans nul motif une liaison si charmante
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et si douce, et qui pouvait toujours demeurer innocente.
— D'ailleurs, pensait-elle, ne suis-je pas sûre de moi ! . . . Une femme qui ne veut pas succomber, triomphe toujours !
Néanmoins, au milieu de toutes ces réflexions, elle s'interrompait souvent pour soupirer , et ses yeux se remplissaient de larmes.
On arrivait alors à Etampes.
Il pouvait être huit heures du soir ; l'obscurité était profonde, la diligence s'arrêta pour relayer. Elisa ne fut point étonnée , quand la portière s'ouvrit : elle s'attendait à voir monter les deux voyageurs qu'on lui avait annoncés; mais une seule personne entra; puis le coupé se referma tout à coup.
Le nouveau venu était enveloppé d'un
PAUVRE ÉUSA. 275
grand manteau de voyage: Elisa n'avait pu distinguer ses traits.
~ Apparemment que l'autre personne va venir, pensait madame Leblanc sans la moindre inquiétude.
Mais on avait déjà fini de relayer ; le conducteur venait de remonter à sa place : il donna le signal, et la diligence repartit au grand trot.
Madame Leblanc, un peu alarmée de se voir seule avec un inconnu, ne put retenir une exclamation de surprise.
— Un moment! cria-t-elle , un moment ! on oublie un voyageur du coupé.
Mais le conducteur n'enlendit pas ou ne voulut pas entendre, et la voiture alla du même train. La personne assise près dElisa demeurait immobile et muette.
— Mon Dieu 1 mon Dieu ! continua madame Leblanc dont l'anxiété redoublait. On attendait quelqu'un. . .
Un frisson involontaire parcourait tousses membres ; sans trop se rendre compte de sa peur, elle tremblait.
L'étranger , pouvant croire que la jolie voyageuse s'adressait à lui, répondit quelques mots, mais d'une voix si basse et si indistincte, qu'Elisa ne put comprendre ce qu'il disait. Le silence dura plus de vingt minutes. Madame Leblanc regardait avec une expression de crainte et de défiance son compagnon de voyage. Celui-ci, toujours enveloppé de son manteau , bien que le froid ne fût pas très vif, avait l'air de se cacher la figure ; on ne voyait bien que ses yeux qui, par moments, brillaient comme deux flammes. Elisa, profondément éfnuè, s'éloignait autant que possible de l'étranger qui semblait toujours vouloir se rapprocherd'elie. Il paraissait très
ému , et frissonnait comme un homme qui a la fièvre ou un grand froid. L'un et l'autre, ils s'observaient avec une sorte d'inquiétude. Elisa commençaità regretter son imprudence; elle aurait donné beaucoup pour ne pas se trouver seule avec cet homme. C'était d'ailleurs la première ibis qu'elle voyageait de cette manière : jusqu'alors ses parents l'avaient toujours accompagnée.
Il est vrai que ce personnage mystérieux avait quelque chose de singulier et de bizarre : on entendait sa respiration haletante, entrecoupée ; il tressaillait convulsivement ; puis, des mots sourds, inarticulés, s'échappaient de ses lèvres.
— Cet homme est fou, peut-être!... pensait Elisa. 11 faut qu'au premier relai, je prie le conducteur de mettre quelqu'un avec moi dans le coupé... Oh! je n'y manquerai pas!...
Tout à coup l'inconnu se penche sur elle avec un soupir ; puis, une main brûlante et sèche se pose sur la main d'Elisa.
Elle jette un cri de terreur.
— Conducteur, arrêtez ! conducteur!...
En même temps elle se penchait à la portière.
— Elisa... dit une voix frémissante.
Elisa se retourne épouvantée.
— Malheureux, quoi ! c'est vous ?
Elle a reconnu Alexis.
— Non, Monsieur, non, je ne resterai pas un instant de plus près de vous!... Je vais appeler...
— Silence, au nom du ciel !
PAUVRE ÉLISÀ. 27¥
— Conducteur. . . criait toujours Elisa, mais d'une voix plus faible.
Les chevaux, emportés dans une descente rapide, allaient au grand galop; le bruit des roues et le craquement du fouet étouffaient les crisd'Elisa.
Alexis, la conjurant de se taire, s'était emparé de ses mains qu'il inondait de larmes et de baisers.
— A moi!... conducteur!... à moi... mon Dieu! mon Dieu! criait Elisa toute en pleurs.
—Eh bien! appelez, cruelle ! dit tragiquement Alexis en tirant de son manteau un large poignard triangulaire, à manche de bronze sculpté : c'était le poignard moyen-âge, le poignard romantique, la bonne lame de To-
lède qui brillait alors dans tous les drames de lépoque.
— Oui, cruelle, appelez ! continua- t-il en agitant son arme : et je me tue à vos yeux... Je vous couvre de mon sang !
Elisa faillit s'évanouir de terreur ; elle croyait sincèrement, la douce et candide créature, qu'un homme se tuait toujours lorsqu'il le disait : aussi, pâle et tremblante, se gardait-elle bien d'appeler encore ; elle se contenta de gémir, de pleurer à chaudes larmes; elle supplia, mais en vaiu, Alexis de descendre au premier relai.
Les protestations ardentes, les phrases de roman, les prières, les menaces, Alexis les mit en usage ; d'ailleurs, les mots et la faconde ne lui manquaient pas! H était véritablement amoureux; c'était là son premier amour, et peut-être se fût-il réellement donné un
coup de poignard, si madame Leblanc eût continué d'appeler le conducteur.
Un profond silence régnait dans le coupé
Pauvre Elisa
La pauvre femme , après sa faute , car faute il y a, je suis forcé de le dire, la pauvre femme changea complètement son itinéraire. Elle aurait fort bien pu , comme presque toutes les dames en pareille occasion, dire au jeune Alexis :
— Séparons-nous maintenant, allons chacun de notre côté : au revoir.. . mais à Paris! Ne donnons aucune prise à la médisance...
Et madame Leblanc aurait continué sa route jusqu'à Tours ; on n'eût soupçonné rien : le coupé d'une diligence est muet comme la tombe.
Mais, pour agir ainsi , elle avait trop de franchise et de pudeur instinctive ; c'était là sa première, son unique faute ! . . . Elisa ne voulait plus reparaître devant son mari , devant sa famille ; il lui semblait, la malheureuse, que , malgré sa dissimulation , malgré son hypocrite silence , tous les yeux liraient son crime sur son front.
D'ailleurs , elle aimait trop Alexis pour le quitter de la sorte ; elle venait de lui avouer tout ce qu'il y avait d'amour au fond de son cœur. Hélas ! et maintenant qu'elle avait
PAUVRE KLISA. 285
goûté , imprudente ! à la coupe du bonh eur, elle voulait mourir, mais auparavant l'épuiser tout entière. C'était pour Elisa, comme pour Alexis, un voluptueux enivrement, une extase, un délire.
Ils s'arrêtèrent quelques jours à Blois , et demeurèrent cachés dans un hôtel. Leur amour était de la frénésie , le monde n'existait plus pour eux; ils étaient fous. Bientôt, les idées les plus étranges, les plus excentriques , leur passèrent en foule dans la tête ; ils convinrent de s'expatrier , de semer partout le bruit de leur mort, et d'aller vivre et mourir ensemble , loin du joug des préjugés et des convenances sociales. Par malheur ils avaient fort peu d'argent; et sans argent le voyage est difficile. Alexis se rappela qu'il avait à Londres un excellent ami de collège, excessivement riche , et que cet ami ne demanderait pas mieux que de lui prêter une grosse somme.
Ils se rendirent précipitamment àLondres: en effet, Alexis n'avait pas eu tort de compter sur l'assistance de son camarade de collège ; l'argent ne lui manqua point. Elisa et du Peyron vivaient très retirés dans un faubourg de Londres : c'était une vie d'amour et de félicité suave, corrompue néanmoins de temps à autre par l'inquiétude et le remords. Une passion dévorante et profonde , chaque jour plus puissante , s'était développée dans ces deux organisations nerveuses et impressionnables.
Trois semaines s'écoulèrent. Elisa,, cédant aux reproches de sa conscience, inspirée d'ailleurs par Alexis, avait écrit au malheureux Leblanc qu'elle n'existait plus pour lui désormais, qu'il devait l'oublier , la croire morte! Elle lui avouait sa faute, et lui demandait pardon, en lui disant qu'après une lutte douloureuse et Ion-
nrviïi', il isa. 287
gtië, elle aval! obéi ;Va fatalité, à l'irrésistible puissance qui IVntrainait.
Cependant ils avaient agi l'un et 1 autre comme de véritables entants : le timbre
de cette lettre les avait trahis; on avait su qu'ils étaient à Londres ; on avait fait des
perquisitions, et la police n'avait point tardé à découvrir leur retraite.
Un soir , Alexis reçut un message très pressé : son camarade de collège lui écrivait qu'on était sur leurs traces; en même temps il leur conseillait de fuir immédiatement, s'ils ne voulaient pas être arrêtés tous deux le lendemain et reconduits en France.
Ce fut un coup de foudre pour les deux amants ; Elisa était au désespoir : toute Ténormité de sa faute lui apparaissait plus énorme encore, avec des proportions exagérées. Cependant cette faute , affreuse, impardonna-
ble, Elisa la commettrait encore si elle n'était pas déjà commise : voilà ce qu'elle pensait au tond de son cœur , la pauvre femme ! et elle versait des pleurs amers.
Toute la soirée s'écoula dans une morne et profonde affliction ; mais dans leur chagrin , il y avait une exaltation fébrile et violente qui, peu à peu , amena le désordre des idées. Désormais pour eux plus de bonheur ! Leur avenir est horrible : ils sont perdus l'un pour l'autre ! Elisa , pour expier son crime, sera sans doute enfermée dans un couvent ; ou bien, torture plus cruelle encore ! elle continuera de vivre auprès d'un homme qu'elle a trahi, qu'elle ne peut aimer, qu'elle n'aimera jamais ; elle ne verra plus Alexis !
— Oh! s'écrie-t-elle dune voix déchirante, plutôt mourir !...
— Mourir? dit le jeune homme , les yeux
l'Al\ lit Ll.lsA. 289
flamboyants, tout pâle et convulsif. Oh 1 oui, situ voulais mourir?....
Alors, comme emportés tous deux par une force magnétique, ils se jettent dans les bras l'un de l'autre ; puis des torrents de phrases romanesques, éperdues, Toiles. Ils s'animent, ils s'échauffent à cette idée de mort ; ils la caressent, ils l'étreignent : et ce fantôme les étreint à son tour.
Enfin , leur résolution est prise , elle est inébranlable : ils mourront ce soir-là même, ils mourront ensemble ! Une joie frénétique, aveugle , tour à tour sombre et lumineuse, les agite, les emporte ; ils chantent, ils rient, ils dansent ; ils lisent Werther, et la mort de Socrate , ce trisle et beau poème de Lamartine , si mystérieux , si incompris. Le vin de Champagne coule à flots, il écume, il pétille; c'est une orgie bizarre et magnifique, noyée
damoiir etd'ivresse : on les prendrait pour ces jeunes Romains qui , jaloux d'échapper à la tyrannie des empereurs , faisaient en riant les apprêts de leurs funérailles, et, savourant la mort comme une coupe pleine de Falerne, mouraient ivres , joyeux et couronnés de roses.
Alexis venait d'écrire à son camarade de collège pour le remercier, lui dire adieu, et réclamer un dernier service : Il voulait être enseveli avec Elisa dans le même linceul , dans le même tombeau.
Cette lettre fut remise à un garçon de l'hôtel , qui avait ordre de ne la porter à son adresse que le lendemain matin à huit heures^ pas auparavant.
Alexis avait commandé un souper très confortable; il s'était fait apporter en mê-
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nie temps un grand réchaud, allume , pour empêcher, disait-il, les plats de refroidir .Une
pareille demande avait semblé passablement étrange; mais le garçon de l'hôtel, lie matique et froid comme tous les domestiques anglais, n'avait pas crudevoir faiue la moindre observation.
Les deux amants se barricadèrent dans leur chambre.
On continua de lire Werther et Lamartine , on but force Champagne , on mangea fort peu , et, comme dit un poète anglais dans un joli vers très expressif, la grappe de l'amour fut exprimée jusqu'à la dernière goutte l
Déjà la table et les meubles tournoyaient devant leurs yeux lourds et troubles; les idées s'embrouillaient dans leur tète ; ils n'avaient plus qu'une pensée bien nette et bien précise: c'est que tous deux allaient mourir,
c'est qu'il fallait mourir! Bien que leur langue fût singulièrement épaisse, ils parlaient, sans tarir, de la vie, de la mort, du secret de la tombe. Ils passèrent en revue et répétèrent, avec des périphrases sonores et ronflantes, tout ce que les poètes et les philosophes ont dit sur la mort depuis quelques milliers d'années.
Alexis déclama le fameux monologue à'Hamlet : To be, or not to be; to die, to sleep : mourir! dormir! Et, franchement, le pauvre garçon avait plus besoin de l'un que de l'autre : ses yeux se fermaient pesamment; il baillait, le poignard à la main.
D'abord, on avait agité la question de savoir si l'on emploierait le poison; mais, songeant tous deux aux effroyables tortures d'une pareille agonie, ils en craignaient plus encore les conséquences probables et singulièrement prosaïques: ils ne voulaient pas en
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mourant se faire horreur l'un à l'autre et se dépoétiser en entrant dans la tombe. Le bain tiède, à la façon de Lucain et de Sénèque, ne leur semblait pas désagréable ; mais après avoir dîné et bu copieusement, ils risquaient fort de mourir d'indigestion au milieu de l'eau: ce qui n'eût pas été très majestueux, quand bien même ils eussent pris d'abord la précaution de s'ouvrir les quatre veines. La Tamise, ce large et superbe fleuve, coulait bien à quelque distance de l'hôtel : rien de plus facile que de se jeter la tête la première du haut d'un pont, enlacés l'un à l'autre; mais on pouvait aussitôt venir à leur secours... Et puis, ce genre de mort, qu'on dit fort douloureux, fait du plus beau corps de jeune fille, du plus joli garçon, quelque chose de hideux et de verdàtre, qui refoule la pitié dans les cœurs, et ne laisse monter que le dégoût. Restaient donc le pistolet et le poignard ; mais c'était là sans doute un
moyen bien violent, bien brutal; ce n'était pas s'endormir, mais s'éveiller en sursaut dans la tombe !
Après mainte et mainte réflexion, après un débat presque parlementaire, ils choisirent l'asphyxie par le charbon : l'expédient est prompt, simple, facile, à la portée de toutes les bourses et de tous les courages.
Le réchaud fut allumé. Déjà les vapeurs délétères emplissaient toute la chambre; ils commençaientden sentir lafunesteinfluence:
leurs membres étaient lourds, raides, engourdis ; ils n'avaient plus la force de se lever ; lèvres contre lèvres , cœur contre cœur , ils voulaient mourir dans les bras l'un de l'autre. Deux lettres qu'ils venaient d'écrire étaient placées toutes ouvertes sur la table; voici de quelle manière à peu près elles étaient conçues :
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« Jesuis lasse de la vie, et je veux mou- « rir!
« Elisà. »
c J'aime Elisa; nous ne pouvons être l'un « à l'autre puisqu'elle est mariée. Oh! ne « nous plaignez pas ! nous allons tous deux « ouvrir nos ailes et nous envoler dans un « monde meilleur... Nous allons mourir en- « semble ! . . .
« Alexis. »
Quelques minutes encore, et tout était fini : quand tout à coup il se fait un grand
bruit dans l'hôtel On monte l'escalier
rapidement.
— Alexis, ouvre ! s'écrie une voix de jeune homme. Au nom du ciel, ouvre-moi I
En même temps, on Trappe h coups redoublés contre la porte, on appelle : aucune réponse.
Les deux mourants pouvaient encore entendre.
— On vient !.. murmure Elisa d'une voix éteinte, ils vont nous~prendre vivants !... Je t'en conjure... Alexis... tue-moi !... Un peu de courage... un coup de poignard!...
Alexis tressaille; il se ranime un peu.
— Ouvre, Alexis! continuait la voix en dehors.
Puis, on heurte plus violemment, on essaie d'enfoncer la porte qui résiste encore, mais qui ploie et s'ébranle.
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— Tue-moi!... vite !... si lu m'aimes!... ditElisa, les mains jointes.
— Tu le veux?..,
— Oui, je t'en conjure'....
— Et tu ne me maudiras pas?...
— Je te bénirai...
— Eh bien ! mourons!... Toi d'abord...
moi ensuite ! . . .
En même temps , Alexis lui plonge son poignard dans le cœur : elle expire sans jeter un cri.
La porte est brisée; on entre. Alexis, pâle, convulsif , en délire, a ressaisi le poignard tout sanglant... 11 s'en frappe: mais la pointe de l'arme s'émousse contre une pièce d'or