I.AICOVE. to
— Otoz l'appareil, dit l'undes juges: maintenant tout est fini !
Le bourreau s'approche de madame Belmare, et détache les courroies du masque.
Il recule avec une sorte d'épouvante.
— Bien! dit le juge, celui qui marchait en premier. Le châtiment est complet... il passe mon attente ! Un miroir !
L'homme rouge apporte une glace qu'il met devant les yeux de madame Belmare.
Un seul flambeau éclairait la chambre : c'était une lueur terne, vacillante, inégale; de temps à autre quelques pâles reflets tombaient sur la glace et la faisaient briller.
— Regardez, Madame, dit le juge, voici comme doit être punie toute femme sans cœur!
Madame Belmare jette un cri d'eflroi.
Elle détourne vivement la tête.
— Oh ! la mort ! la mort î
Elle n'en peut dire davantage : sa voix expire.
— Madame, reprend le juge d'un ton grave, vous serez libre, mais ce soir... On vous mettra sur les yeux un bandeau ; vous monterez dans une voiture qui vous reconduira chez vous. Vous pourrez dire, Madame, tout ce qui s'est passé : personne ne vous croira... car toutes nos mesures sont prises; on vous traitera de folle... on attribuera votre laideur à tout autre accident. Quant à l'homme qui est votre victime, Madame... çt votre bourreau, il ne sera plus ce soir en France ; vous ne le verrez plus, vous n'entendrez plus parler de lui.
Le juge garda un instant le silence; puis, se tournant vers l'exécuteur, il lui dit à demivoix :
— Maintenant que tout est accompli, nous
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sortons. Vous, restez encore avec votre aide. Dans une heure, s'il en est besoin, vous appliquerez de nouveau le masque...
— Grâce !
Madame Belmare ne put jeter que ce cri.
Les deux juges se retirèrent: l'homme rouge demeura immobile et debout dans un coin.
Pendant un quart d'heure environ, le silence régna morne et sinistre. L'exécuteur était assis près du lit : madame Belmare était muette, sans mouvement, étendue comme un cadavre qui attend les ensevelisseurs. Un seul flambeau brûlait sur l'angle de la cheminée ; une partie de la chambre, celle où se trouvait le lit, était plongée dans l'ombre.
Soudain le silence est interrompu par des sanglots. Pourtant madame Belmare ne faisait pas entendre une seule plainte: on l'aurait cru mo
Les sanglots continuaient.
— Pauvre femme ! pauvre femme ! dit une voix faible et voilée.
Madame Belmaré se dresse sur son séant.
— On a parlé! s'écria-t-elle; oui, c'est une voix tendre et compatissante... Pitié! pitié, je vous en conjure!
— Pitié? pitié? Oui, Madame, oui... mon cœur se brise... vous souffrez trop !.. .
— Qui parle ainsi? Dieu! c'est la voix d'une femme... Qui êtes- vous donc?
Et madame Belmare regarde autour d'elle avec des yeux égarés : elle voit assis à son chevet un personnage immobile, enveloppé d'un large manteau qui le couvre des pieds à la tête.
— C'est lui! c'est lui! dit-elle toute frissonnante.
Et elle se rejette vivement en arrière.
— Madame, Madame... répond une voix douée et vibrante, calmez-vous... Je ne suis pas votre ennemi ! ... je vous plains. . .
— Vous me plaignez? dit madame Belmare en tournant les yeux vers son interlocuteur. Eh bien ! je ne vous demande qu'une grâce, du poison! Donnez-moi du poison!... Que je meure !
— Non, vous ne mourrez pas, Madame. ..
— Il faut donc que je vive ! il faut donc que je souffre!... Ah! si vous avez au cœur quelque chose d'humain, ayez pitié! Ce que je vous demande, ce n'est pas une grande faveur : c'est de quoi mourir!...
-— Que je meure plutôt moi-même ! répond la voix consolante et douce. Je me reproche déjà trop amèrement les soulfrances que vous avez subies!... Je ne veux pas jouir plus longtemps de vos tortures... Non, non...
— 0 ciel ! votre accent touche et console... Non, ce langage n'est pas d'un ennemi 1... Qui êtes- vous? parlez, je vous en conjure!
— J e ne vous le dirai pas, Madame. . . ignorez-le toujours : vous pourriez croire que je vous raille, que j'abuse de mon triomphe,.. C'est vrai, je vous ai longtemps haie, j'ai voulu me venger... car vous m'avez fait bien du mal! Mais à présent je ne puis que vous plaindre, je n'ai plus de haine au cœur. .
— Cette voix, elle a déjà frappé mon oreille ! . . . Qui donc êtes- vous?
Aussitôt le capuchon noir, qui recouvrait la tête de l'exécuteur, s'abaisse : un visage pâle et doux, un visage de femme apparaît.
— C'est elle! Dieu! s'écrie madame Belmare avec effroi. C'est mon ennemie mortelle, c'est ma rivale! Ah! je suis perdue!...
— Non, non, vous êtes sauvée, Madame, répond Daphné toute frémissante. Dieuraerci, rien n'est irréparable encore... Vivez! soyez heureuse!...
— Heureuse ! dit sourdement madame Belmare ; il n'y a plus de bonheur pour moi ! J'étais belle, et maintenant...
Des cris se font entendre, un piétinement furieux dans la pièce voisine.
— Arrêtez! arrêtez! dit une voix forte et convulsive. Rien encore !
Un homme s'élance dans la chambre.
Un désert.
C'est Théodore.
— Arrêtez, vous dis-je! continue-t-il d'une voix menaçante. Arrêtez, ou malheur à vous!
Dubreuil et Vargontier suivent Théodore ; ils ont encore l'un et l'autre leur robe moi.acale, mais leur visage est découvert.
— Ma foi! mon ami, dit Vargontier en haussant les épaules, tu t'y prends un peu tard : la chose est terminée.
— Oh ! s'il était vrai ! répond Théodore en fermant les poings.
— Regarde plutôt, mon cher, réplique Vargontier en étendant une main vers le lit.
— Quoi! Dubreuil, dit Théodore, le front couvert d'une pâleur affreuse, vous seriezvous tellement hâté...
Dubreuil ne fait aucune réponse, et baisse la tête d'un air affirmalif et morne.
— Ah ! malheureux ! répond Théodore en se frappant le front. Vous avez accompli les ordres d'un fou! vous ne m'avez pas même laissé le temps de me repentir!... Vous avez frappé lâchement, au premier mot, comme de vils sicaires... Vous êtes deux, iniâmes!
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je vous hais, je vous méprise! Il faut maintenant nous égorger ensemble î...
Pendant ce temps-là, madame Belmare, épouvantée parla voix de Théodore, appuyait convulsivement ses deux mains contre son visage : un si grand trouble régnait dans son esprit, qu'elle ne comprenait pas même les paroles de Théodore ; elle croyait entendre des menaces de vengeance, et frémissait dans l'attente d'un supplice encore plus horrible.
Daphné demeurait assise et muette.
— Théodore, dit gravement Dubreuil , tu as mauvaise grâce de nous chercher querelle maintenant : nous avons exécuté fidèlement tes ordres comme des amis dévoués. Au surplus, tu dois t'en souvenir : j'ai fait, moi, tout ce qui était humainement possible pour te faire changer de résolution. J'ai employé tour à tour les conseils, les prières, les menaces... oui, les menaces... je t'ai crié cent fois qu'une pareille action était lâche,
cruelle, indigne d'un homme d'honneur...
Mais tu ne voulais rien entendre, tu persistais ! Que devais- j eïaire , Théodore ? . . . Fallaitil donc m'éloigner en haussant les épaules ? l'abandonner, pauvre fou, à des amis encore plus insensés que toi? à des amis peu sûrs, qui, après t'avoir servi, auraient conté partout ce que tu venais de faire ? Non : Vargontier et moi, nous avons dû t'assister en gémissant...
— Vous êtes de faux amis , des lâches î s'écria Théodore avec exaspération. Vous n'avez rien fait, vous dis-je, pour sauver cette pauvre femme!... Il valait mieux la tuer... je le voulais, d'abord , moi '.... C'est Vargontier, c'est lui qui m'a suggéré cette pensée infernale... Misérable', misérable!
— Parbleu ! mon cher, répondit Vargontier d'un ton flegmatique, tu es bien le plus grand original du monde ! voilà maintenant
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que tu m'accuses d'avoir l'ait ce beau coupla... Pas du tout, l'ami: que chacun réponde de ses œuvres! Moi, d'abord, je n'avais aucun motif d'animosité contre madame Belmare ; c'est toi qui me l'as dépeinte comme une furie, comme une créature abominable. . . Tu voulais lui brûler la cervelle, la poignarder : cela, mon cher, ma paru de très mauvais goût... J'ai parlé de vitriol pour simplifier les choses, par humanité.
— Oh ! quelle humanité ! dérision infâme !
— Allons, allons, Théodore, calmons-nous, reprit Vargontier. D'ailleurs la chose est sans remède, il faut l'accepter comme un fait accompli. N'est-il pas vrai, Dubreuil?
Dubreuil considérait Théodore avec une expression d'intérêt et de tristesse indici-
— Malheureux I s'écria d'Angleville en se
tordant les mains. Je suis un monstre!... La mort! la mort!...
Et (TAngleville s'élança vers la fenêtre qu'il ouvrit. Dubreuil et Vargontier le retiennent.
— Théodore, au nom du ciel! dit Dubreuil.
— Au nom de tes amis!... ajouta Vargontier.
— Je n'ai pas d'amis... je n'en ai jamais eu... Mes amis sont des traîtres, des fourbes, des misérables !
— Tu n1es pas juste, mon pauvre Théodore, reprend Vargontier d'une voix affectueuse : nous avons fait tout au monde pour te détourner d'une pareille folie... Tu n'as pas voulu nous croire... Mais d ailleurs l'exécution n'est pas notre ouvrage... Je te jure que moi, pour ma part, je n'aurais pas
voulu mVii charger. CVst clic c lest paphoé, celle petite lionne jalouse, qui a mis le vitriol sur le masque, le masque sur le visage... Tiens, la voici !
Théodore s'élança furieux vers Daphné.
— C'est toi? s'écria-t-il d'une voix de tonnerre en lui étreignant le bras avec violence. Malheureuse! tu avais hâte de te venger!...
— Théodore, écoutez-moi... pas de colère...
Daphné parlait d'une voix suppliante.
— Je t'aimais! continua Théodore avec amertume. Tu me semblais bonne et douce comme un ange... Je me trompais, infâme, tu n'étais qu'un démon !
— Théodore !
— Non, tu n'es pas une femme : jamais une femme n'aurait eu celle barbarie!... Combien c'est lâche ! Oh ! Daphné, tu aurais mieux fait de te venger par un coup de poignard... je te mépriserais moins!
— Théodore, tu me brises le cœur! Laissemoi parler, je t'en conjure... ne m'accuse pas encore...
— Je t'aimais, tu le sais!... Oui, tout ce qu'il y avait de plus tendre au fond de mon cœur, c'était pour toi, pour toi seule !... Mes yeux étaient ouverts, j'avais compris ma démence, je n'aimais plus cette femme !... Cet amour-là n'était rien qu'un éclair qui jaillissait de ma tête. . . mais c'est du fond de l'âme que je t'aimais, Daphné! Aujourd'hui, la vérité m' apparaît tout entière... Je vois clair enfin : tu es une femme comme toutes les autres, Daphné... pire encore peut-être!...
— Ah!
Daphné laisse échapper un cri d'angoisse; elle tombe à genoux enjoignant les mains.
— Adieu! s'écrie Théodore. Je vous quitte pour jamais, vous tous! on n'entendra plus parler de moi : je suis mort ! . . .
— Et vous, Madame, continue-t-il en s'adressant à madame Belmare sans tourner les yeux vers elle , maudissez-moi ! mon crime a surpassé le vôtre... Je vous ferai justice !
— Demeure, Théodore, dit gravement Dubreuil en lui prenant une main qu'il serre dans les siennes avec force, tu n'es pas si coupable qne tu crois : ton repentir est sincère, il t'honore... Viens, relève cette pauvre Daphné qui sanglote et se désespère. C'est un ange. . . Oh ! oui, c'est un ange ! Elle aurait pu se venger... elle n'a pas voulu! Tiens, regarde!
En même temps Dubreuil prend un flambeau et l'approche de madame Belmare :
Théodore fait un cri de surprise.
Le visage de madame Belmare était fort pâle, mais toujours beau, lisse et pur.
— Grand Dieu ! mais c'est un miracle! dit Théodore en joignant les mains.
— Non, Théodore, rien de plus simple, répond Dubreuil. Nous savions bien tous les trois que tu te repentirais avant un quartd'heure. Cependant madame Belmare était véritablement coupable envers toi : elle méritait d'être punie. Toujours belle et charmante, elle en est quitte pour la peur : cette leçon lui profitera sans doute. Maintenant veux-tu savoir de quelle manière nous avons exécuté tes ordres ? le voici : Daphné a mis sur ce masque quelques gouttes d'un acide qui ne pouvait avoir d'effet dangereux : en-
core la pauvre Glle se trouvait-elle trop barbare ; elle ne voulait plus jouer son rôle de bourreau ; nous l'avons décidée à grand'peine. Embrasse-la, Théodore : je te jure qu'il n'y a pas au monde une plus adorable créature, une femme qui soit plus près d'être un ange !
Déjà Théodore a saisi Daphné dans ses bras ; il la presse contre son cœur; il la couvre de baisers, de larmes, de caresses. Dubreuil et Vargontier demeurent silencieux, attendris ; madame Belmare laisse échapper un douloureux sanglot.
— Oh! murmure-t-elle. Comme ils s'aiment !
Une métamorphose soudaine, étrange, venait de s'opérer dans le cœur, dans l'esprit versatile et fantasque de cette femme : à présent elle aimait Théodore; elle l'aimait
d'un amour fébrile, inexplicable, d'autant plus violent qu'il était sans espoir.
— Adieu, Madame, dit Théodore d'une toîx calme et triste. Pardonnons-nous mutuellement: entre nous, plus de haine... Rien que l'oubli !
— Théodore ! Théodore !
La voix de madame Belmare était passionnée, déchirante ; ses yeux lançaient des regards brûlants et noyés de larmes ; elle tendait vers lui des mains coiivulsives , des mains suppliantes.
— Viens, Daphné, dit Théodore en l'attirant avec douceur vers la porte ; je t'aime... rien ne pourra désormais nous séparer! Fuyons ensemble, quittons la France... Dubreuil et Vargontier, mes bons, mes chers amis, je vous prends à témoin : voici ma femme !
Quelques instants après, Théodore montait dans une voiture avec Daphné : Dubreuil les accompagnait.
Vargontier resta près de madame Belmare : il la reconduisit bientôt chez elle.
Le père de madame Belmare, toute sa fa. mille, tous ses domestiques, étaient dans la consternation : on la croyait assassinée. Elle ne jugea pas à propos de raconter les événements de la nuit; elle préférait se taire. Le soir, une lettre lui lut remise, cruelle et mortifiante... Cette lettre ne contenait que ceci :
<( Ma belle dame, j'ai frissonné pour vous « comme les autres : j'ai su votre catastro-* « phe de la nuit dernière. Soyez tranquille, « je vous garderai le secret, à vous et à vo- « tre aimable assassin , Vargontier. Bon- « soir, ma belle dame, et bien du plaisir ! « Comptez-vous encore vous faire assassi-
« ner la nuit prochaine?... Allez donc, allez « donc ! moi je vais chez Clorinde, mon ado- « rable sylphide, et nous parlerons de vous. « Bonsoir. Mille choses de ma part au gros « monsieur Vargontier.
<r Vicomte de Tournay. j>
Huit jours après , madame Belmare n'était plus reconnaissable : elle était pâle , amaigrie, souffrante, vieillie de plusieurs années. Ses amies les plus intimes , ses amies de pension même ne la voyaient plus : le vicomte de Tournay, cruel, lâche et vindicatif, avait juré de faire autour d'elle un désert.
Insensé, qui tout jeune encor t'ensevelis Dans le suaire froid de Virgile et d'Homère, Pourquoi boire tes jours dans une coupe amère? Pourquoi charger ton front de rides et de plis ?
Sur un livre éternel , malheureux, tu pâlis ! Dans quel espoir frivole, et pour quelle chimère? Moi , je sais que la vie est une ombre éphémère , Et c'est au cœur brûlant des femmes que je lis!
Regarde cette belle, aux épaules d'ivoire!
Quoi ! nous avons l'amour, et tu cherches la gloire !
Le temps marche, et le nom du poète est vaincu !
Quand le pâle faucheur, à qui le sort nous livre, Du vent de sa grande aile effeuillera ton livre, Toi qui n'as pas aimé, tu n'auras pas vécu !
Tota mit Venus !
Il y a une douzaine d'années, je connaissais beaucoup un brave professeur du collège Louis-le-Grand. Il se nommait Leblanc , et taisait la classe de cinquième avec infiniment de succès. Ce n'était point un génie ; mais il ne manquait point d'une certaine érudition
classique assez étendue; il savait par cœur presque tous les auteurs latins , et les citait continuellement avec plus ou moins d'à-propos. C'était là peut-être son ridicule. Il avait alors trente-trois ans. Sans être ce qu'on appelle un Adonis , un Apollon du Belvédère , il pouvait passer pour un assez bel homme : grand , les joues fraîches et pleines , la figure ouverte et douce , il captivait tout d'abord l'affection , et lorsqu'on le connaissait plus intimement , on ne pouvait s'empêcher de l'aimer, de l'estimer. Du reste, il était d'une ignorance étrange pour toutes les choses du monde ; il ne savait ni saluer , ni marcher dans un salon , ni donner la main aux dames quand on passait dans la salle à manger. Il offrait continuellement de l'eau à ses voisins, et répandait les carafes sur la nappe ; il coupait son pain en petits morceaux , mangeait sa soupe avec sa fourchette et sa cuillère , sa viande avec la pointe de son couteau ; il faisait enfin mille énormités flagrantes , impar-
PAL VUE KLISA. IGj
donnables, en matière de Civilité puérile ei
honnête*
Il est vrai que l'excellent professeur était bien excusable : il n'avait jamais fréquenté le monde dans sa jeunesse. Élevé d'abord au sein dune famille assez pauvre, il n'avait quitté le collège que pour entrer à l'école normale , et , depuis sept ou huit ans qu'il était professeur, sa vie n'avait guère changé. Il avait des mœurs patriarcales , une existence cloîtrée , comme ces doctes et pieux cénobites de Port-Royal qui ne connaissaient du monde que Virgile et Homère.
Cependant le bon professeur avait un cœur tendre et impressionnable. Bien qu'il n'eût jamais eu de maîtresse , il avait besoin d'aimer ; et parfois , lorsqu'il passait dans la rue près d'une jolie femme , il tressaillait et devenait pourpre ; mais une fois rentré dans son petit appartement de la rue Saint-Jac-
ques , il ouvrait bien vite ses livres grecs ou latins , et donnait des répétitions à quelques élèves qui venaient chez lui dans la journée , entre les deux classes du collège : c'est ainsi qu'il parvenait , tant bien que mal, à triompher des passions et des pièges du malin.
Néanmoins ses amis le pressaient beaucoup de se marier : on voyait que , depuis quelque temps, il devenait triste et morose ; il changeait d'une effrayante manière.
Son père lui avait écrit plusieurs fois qu'il avait à Tours une jeune cousine charmante, qui parlait bien souvent de lui , et qui désirait vivement le revoir. Autrefois , dans son enfance , le jeune Leblanc passait toutes ses vacances à Tours , auprès de sa cousine. Ils s'aimaient avec tendresse, et la sensible Élisa avait toujours conservé de lui un souvenir doux et profond. Il est vrai qu'alors Ernest Leblanc était un joli garçon, aux yeux bleus, aux joues roses et potelées , à la belle cheve-
PAI.VRK ÉLISA. 165
lure blonde qui lui roulait en boucles sur les épaules : Élisa, dans son imagination rêveuse et poétique , ne s'était jamais figuré son cousin autrement ; elle brûlait de le revoir.
Élisa , bien que moins âgée qu'Ernest , n'était déjà plus une toute jeune fille; elle avait passé vingt-cinq ans ; et sa mère , qui vivait en province, fort retirée, craignait beaucoup de ne pouvoir marier la pauvre demoiselle d'une manière avantageuse. Sans être riche, la mère d'Élisa possédait quelque fortune ; elle pouvait donner à sa fille une quarantaine de mille francs au moins en la mariant.
De son côté , le professeur avait un vieux bonhomme de père , qui ne demandait pas mieux que de marier son fils. Élisa convenait à Leblanc sous tous les rapports ; mais comme celui-ci n'avait pu jamais songer sans frémir au mariage , il fallait s'y prendre assez adroitement pour l'emprisonner dans le réseau matrimonial. Le père de Leblanc écrivit t. 11. 11
donc secrètement à la mère d'Elisa pour l'engager à \enir en cachette à Paris : on ménagerait une entrevue au cousin et à la cousine ; puis , s'ils se convenaient l'un à l'autre, les choses iraient toutes seules.
Elisa vint à Paris avec sa mère. Leblanc la vit; il la trouva charmante , et rougit d'une singulière façon lorsque sa tante lui dit d'embrasser Elisa. La première lois qu'Elisa vit son cousin , il se disposait à partir pour le collège ; il venait d'endosser sa longue robe noire flottante ; il avait sur ia tète son bonnet carre : et ce costume professoral lui donnait un certain air de majesté qui produisit un grand effet sur l'esprit d'Elisa.
On sait que, la plupart du temps, la première impression est la plus solide. Pour agir sur l'esprit des femmes, il faut se présenter la première fois devant elles dans une
l'Ai \ kf: ÉLISA. 107
perspective avantageuse ; il ne faut pas ;>ublicr de se poser dramatiquement, d'arranger sa coi dure et les plis de sa toge, comme Cicéron et Quintilien le conseillent à l'orateur qui va prononcer un discours en public. Une fois ce merveilleux effet produit, vous êtes maître d'un cœur de femme : celle à qui vous voulez plaire vous voit toujours dans un cadre éblouissant; tandis que si vous avez le malheur de vous offrir d'abord à ses regards dans un costume ridicule ou maladroit , dans un faux jour , vous êtes perdu à tout jamais ; el vous auriez beau reparaître ensuite sous les traits d'Antinous, il vous serait impossible d'effacer la mauvaise impression causée par la première vue.
L'amour fit des progrès rapides dans le cœur d'Eiisa. Quelques jours a; rùs so.; arrivée, elle assistait à la distribution publique
des prix du collège : le professeur Leblanc, était chargé de prononcer le discours latin, et les bravos qui l'accueillirent achevèrent de tourner la tète d'Elisa. Elle se prit tout à coup dune passion vive et profonde pour cet homme qui lui semblait admirable, vu de loin , sur le haut d'une estrade pompeuse, drapé dans les plis de sa toge romaine, et prononçant de belles paroles sonores qu'Elisa ne pouvait comprendre, mais qui devaient signifier de magnifiques choses, puisqu'elles provoquaient tant d'applaudissements.
Une quinzaine de jours s'écoulèrent. Elisa était enchantée de son cousin , qui parlait, sinon avec beaucoup d'esprit, du moins avec une i'aconde inépuisable, avec un luxe de phrases spiendides et de mots longs de six pieds , sesquipedalta , comme dit Horace. Elisa ne remarqua même point, une heure après , que l'habit bourgeois n'allait plus
aussi bien au professeur, qu'il n'avait pas de sous-pieds à son pantalon , que les pans de son frac s'écartaient par derrière; elle ne ût p<;s une foule d'observations malignes qu'une Parisienne, plus habituée aux exigences pointilleuses de la toilette, n'eût pas manqué de faire , et qui eussent complètement démoli le pauvre et naïf professeur.
Elisa était payée de retour : Ernest Leblanc la trouvait chaque jour plus ravissante, plus adorable ; il sentait son cœur battre si fort , qu'il se croyait par moments attaqué d'un anévrisme; des frissons, des ardeurs passaient dans ses veines. Durant ses longues insomnies, il se récitait continuellement tous ces beaux vers de Virgile qui nous peignent la passion naissante; il proclamait Virgile un grand maître en fait d'amour.
— Oui, pensait-il, c'est justement cela!
iota mit Venus! ou comme dit le tendre Racine, c'est Vénvs, tout entière, à sa proie attachée !
Il songeait aussi à Didon, qui ne s'aperçoit pas, la malheureuse ! qu'elle porte l'Amour sur ses genoux, qu'Iule est le dieu Cupidon armé de flèches empoisonnées; et puis, elle boit un long amour, longum bibit amorem! L'infortuné Leblanc relisait sans cesse le quatrième chant de l'Enéide, ce quatrième chant si voluptueux, si tendre; il descendait, tout frissonnant, avec l'amoureux Enée et la reine Didon, dans cette fameuse caverne que vous savez bien. Alors, notre professeur sentait redoubler ses palpitations, ses artères battre avec plus de violence, à cette poésie chaude, expressive; il répétait, du soir au matin, du matin au soir :
— C'en est fait, je suis amoureux ! le poi-
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son, le doux poison circule dans mes veines.
Et, sans avoir jamais entendu Talma, il reprenait d'un Ion éminemment tragique :
— Cen est fait! c'en est fait! Leblanc est amoureux.
Son père, le voyant daris cette heureuse disposition, lui parla bien vite de mariage Leblanc lut comme transporté au septième ciel.
La tante ne pouvait se montrer défavorable; Elisa acceptait cette union avec bonheur. Mais une chose bien mesquine et bien ridicule fit manquer le mariage tout prêt à se conclure : la mère d'EIisa, qui était une f'etnme sans usage du mondé, une femme pleine de sottes prétentions, comme presque tous ies gens de province enrichis dâtts te
petit commerce, la mère dElisa voulut faire stipuler dans le contrat, que Leblanc donnerait à sa femme un cachemire des Indes, et pour deux mille francs de bijoux. Un des meilleurs amis de Leblanc, M. Roussel, vieux professeur fossile, qui ne croyait pas que tous les diamants de Cléopatre elle-même pussent valoir une pareille somme, cria au scandale, et dit que son cher Leblanc ne consentirait jamais à cette insigne folie. Il dit, en outre, qu'il se retirerait sur l'heure, comme autrefois Achille dans sa tente , et qu'il ne signerait point au contrat, si Leblanc, jusqu'ici pur, modeste, vertueux, s'abandonnait au torrent d'une semblable débauche.
L'honnête Leblanc, bien qu'il trouvât l'exigence de sa future belle-mère un peu étrange, en aurait passé peut-être, néanmoins, par tout ce qu'elle aurait voulu , plutôt que
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de soulever une bourrasque ; mais le vieux Roussel tint bon, et récita d'une voix indignée sept ou huit tirades de Sénèque, le philosophe, contre le luxe et l'insolence des richesses. Leblanc, malgré la sainte terreur que lui inspirait déjà sa belle-mère, fut obligé de convenir qu'un pareil faste était disproportionné avec sa modeste fortune de professeur, qu'un pareil faste était même scandaleux, babylonien , et qu'il ne voulait pas marcher sur les traces de Nabuchodonosor.
A ces mots , une aigre discussion s'engagea. La tante de Leblanc le nomma brutal, avare, intéressé ; le père Leblanc prit la défense de son fils ; et l'on fut au moment de se saisir aux cheveux. De ià , querelle et brouille. La tante repartit brusquement pour Tours avec sa fille, après avoir déchiré le contrat au nez de Leblanc.
Leblanc et Roussel.
Leblanc lut au désespoir : il s'était déjà figuré toutes les douceurs de la félicité conjugale , les délices d'une existence pure et tranquille , embellie par l'amour ; et puis, il avait rêvé de jolis enfants blonds, qui lui di-
saient papa, et le couvraient de gentilles caresses. Il aurait fait leur éducation avec ravissement ; il aurait appris lui-même à ses chers petits anges, le latin et le grec, dès l'âge le plus tendre, dès le berceau s'il était possible : les soins éclairés d'un père auraient produit, par la suite, d'abondantes moissons de prix et de couronnes au grand concours ; sa famille serait devenue un jour comme une pépinière de savants et d'érudits; et sa vieillesse aurait eu pour soutien, pour bâton, des professeurs de rhétorique et des recteurs de l'université, flambeaux du monde classique. Hélas! il fallait renoncer pour jamais à cette douce perspective de bonheur !
Leblanc poussait de lamentables soupirs dans son petit appartement de la rue Saint- Jacques, qui donnait sur une cour étroite et sombre, en forme de puits : pour toute dis-
PAUVRE ÈL1SA. 177
traction, on apercevait de temps en temps quelque vieille femme qui savonnait dans cette horrible cour ; et le regard affligé ne voyait que du vieux linge, étendu sur des cordes, qui séchait, ou faisait semblant de sécher dans ce puits.
Durant une quinzaine de jours, le malheureux professeur lut triste comme la mort : il ne lisait plus son Phèdre ni son Cornélius Nepos ; les élèves de sa classe ne se donnaient plus la peine d'apprendre leurs leçons, qu'ils pouvaient lire tout à leur aise, sans qu'il s'en aperçût. C'était continuellement dans cette classe un vacarme effroyable. On descendait , comme des mineurs , sous les gradins , par des trous élargis sans cesse au moyen de ces affreux couteaux qu'on nomme eustache; on lançait au plafond des aérostats, de petits drapeaux tricolores, qui se collaient aux solives à l'aide de
papier mâché; on dévorait une multitude de livres très étrangers aux études classiques ; les externes libres apportaient en contrebande des cabinets de lecture tout entiers, Pigault-Lebrun, Paul de Kock, et mille autres ouvrages aussi instructifs ; ou bien on faisait partir des pois fulminants sous la chaise même du professeur.
Quelquefois pourtant, la victime de ces espiègleries se réveillait tout à coup de sa muette torpeur; et, voyant rire aux éclats tous ses élèves , sans comprendre la cause d'une si bruyante hilarité , il entrait dans une colère violente , fort étrangère à son humeur ordinairement si patiente et si douce. Alors il distribuait les pensums'et les retenues avec une libéralité merveilleuse; il donnait deux cents pages duSelectœ è profanis à copier, soixante fables de Phèdre à apprendre par cœur, etc. , etc. ; on ne le reconnaissait plus enfin ; c'était un lion. Il est vrai que, le soir à la
seconde classe , ou le lendemain matin , il avait complètement oublié les châtiments distribués avec tant de profusion ; et le même tapage infernal recommençait.
Plusieurs fois, Leblanc avait dit à M. Roussel :
— Ah! mon vieil ami, vous m'avez donné un conseil funeste ! vous serez cause de ma mort.... Je me flétris, je me dessèche.... Je suis comme une malheureuse fleur qu'a touchée le soc en passant ! Purpureus veluli
quùm flos succissus aratro Vous savez le
reste languescit moriens Je languis,
Roussel! Jemeurs, Roussel! Hélas! hélas!... Elieu! Eheu!...
Une fois lancé, il citait avec une mémoire
prodigieuse tous les vers latins qui avaient quelque analogie avec sa position.
Mais le vieux Roussel lui répondait avec un stoïcisme digne de Zenon :
— Mon jeune ami, vous avez, au contraire, une foule de grâces à me rendre ; vous êtes libre ! vous pouvez dire : Liber ego sum ! vous n'avez pas besoin que la baguette du préteur vous touche pour vous affranchir ! Une femme, mon ami, une femme! ah ! c'est notre pierre d'achoppement ici-bas ! Turba mit ou ruuntl c'est là ce qui nous fait tomber tous ! D'ailleurs, voyez-vous, jeune homme, la femme qu'on vous offrait, mulier illa formosa quidem, belle de visage, j'en conviens , aimait la toilette , les plaisirs , le grand monde... Elle vous aurait entraîné, proh nefasl dans le tourbillon des bals et des spectacles ! vous auriez négligé vos études classiques, vos élèves peut-être! Oui,
vous auriez voulu à toute force lui complaire... et chaque jour, pareil à ce malheureux jeune homme, dont nous parle le graud poète satiriqne Perse, vous auriez remis vos projets de travail au lendemain ! Et cette fameuse traduction des Géorgiques, qui doit vous illustrer dans les siècles futurs, vous l'auriez , elle aussi , remise aux calendes grecques ! Ah ! Leblanc , je vous le dis, vous seriez mort tout entier, sans pouvoir vous écrier comme Horace : Non totus moriar ! Croyez- moi, tout est pour le mieux ! je pense , d'ailleurs, absolument comme Juvénal, qui dit, dans son illustre satire ùesFœux, que le ciel inclément nous exauce quelquefois dans sa fureur, et que les dieux sont bien souvent assez nos amis pour ne pas écouter une prière indiscrète. Oui, j'en suis convaincu, les dieux ont empêché votre mariage... pour votre bien !
Mais Leblanc soupirait sans répondre, et
secouait la tète d un air incrédule et mélancolique.
Cependant Eiisa était plus désolée emore peut-être que son cousin ; ce mariage eût fait tout le bonheur de la pauvre fille. Elle aimait Ernest avec adoration ; et, sans trop se rendre compte de ce quelle éprouvait , sans pouvoir même définir les qualités de son cousin , elle le trouvait un véritable phénix : ayant toujours vécu dans une province sans presque voir le monde, elle n'imaginait rien de plus beau , de plus poétique el de plus charmant, que le professeur, enveloppé dans sa robe noire (ioUanle.
Elisa était, comme on peut voir, d'une nature rêveuse et tendre , et tort romanesque; elle n'avait pourtant jamais lu de roman. Elle aimait de préférence les ouvrages de poésie , qui la transportaient dans un monde fantastique, imaginaire. Elle savait par
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cœur Ossian , lord Byron , Lamartine ; elle lisait et relisait continuellement Atala et René, ces deux magnifiques et dangereux chefs-d'œuvre ; et tous ces livres nuageux et mélancoliques, en développant les dispositions rêveuses d'Elisa, l'éloignaient chaque jour davantage de la réalité. Elle ne comprenait rien à la vie bourgeoise : tous les petits soins domestiques, l'ordre et l'économie du ménage , lui faisaient horreur.
Elle aspirait au mariage pour être libre et ne plus compter le linge dans la maison maternelle; mais surtout , pour lire sans contrôle tout ce que bon lui semblerait, poètes, romanciers, philosophes. Elle avait un désir fébrile de connaître les bals, les concerts, les spectacles; en outre, elle aimait prodigieusement la toilette, les riches parures, et elle se promettait bien, une fois mariée , d'être la plus belle et la plus éblouissante entre toutes les femmes de professeurs.
— Oh! pensait-elle, quel bonheur! ne plus avoir soin du sucre ! n'avoir plus toujours à la main les ciels de l'office ! ne plus revoir les horribles additions et le livre gras delà cuisinière!.... Ah! suis-je donc condamnée à cette vie de prosaïsme et d'humiliation !....
Elle était parfaitement sûre que son bonheur ne daterait que du jour de son mariage: aussi la pauvre Elisa fut-elle précipitée du ciel en terre quand ce mariage manqua.
D'ailleurs, elle était vraiment amoureuse de son cousin; elle y pensait le jour, elle en rêvait la nuit. Souvent, après avoir longtemps réfléchi à sa triste position , elle fondait en larmes et se lamentait ; elle songeait avec désespoir qu'elle entrait dans sa vingt-sixième année , que personne ne l'aimerait jamais sans doute , enfin qu'elle mourrait fille.
Elle changea tellement, elle devint si
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pâle et si maigre, que sa mère fut sérieusement alarmée. Les médecins, après une longue consultation, répondirent que l'état de la jeune personne était grave , et que sa maladie provenait d'une cause toute morale. Aussitôt la bonne femme, au désespoir, voulut absolument renouer avec Leblanc ; elle écrivit au professeur qu'elle ne tenait plus aux diamants, aux bijoux, au cachemire, et qu'il serait maître de composer la corbeille comme il l'entendrait.
Leblanc fut ravi; il accepta toutes les conditions, et cria :
— Venez ! venez !
Trois jours après, toute la famille d'Elisa était à Paris.
Le mariage se fit bientôt, malgré les soupirs et les funèbres pronostics du vieux Kous-