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L'alcove

^Une nuit que je ne pouvais dormir, assiégé par de lugubres idées,j 'ouvris la fenêtre pour rafraîchir mon front brûlant, et je m'accoudai sur la balustrade en fer, la tête entre mes deux mains. C'était une nuit d'hiver , noire,

froide et pluvieuse. De grands nuages couraient dans le ciel, fouettés par le vent; de temps à autre, quelques rayons de lune blafards apparaissaient derrière les vapeurs , comme le reflet pâle d'une lampe à travers les plis d'un rideau ; les toits des maisons se découpaient tout en noir sur l'atmosphère et semblaient, dans l'éloignement , une chaîne dentelée et bizarre de hautes montagnes.

Les rues étaient silencieuses, désertes, sombres comme le fond d'un gouffre ; seulement on apercevait de distance en distance, au milieu de la brume, la rouge lueur des réverbères qui tremblait confusément dans les flaques d'eau ; de moment en moment, on entendait au loin de sourds murmures , semblables au roulis d'une mer agitée ; et parfois les pas inquiets et sonores de quelque

passant attardé, qui marchait plus vite eu regardant souvent derrière lui.

Rien de plus triste, de plus funèbre que cette nuit d'hiver : elle semblait faite pour l'accomplissement des choses fatales, pour les scènes de meurtre et de sang.

Alors, il me vint une pensée ! Cette ville immense, qui paraissait tout entière endormie ou morte, vivait au contraire, à cette heure, d'une vie étrange et fébrile ! c'était la vie du rêve et du cauchemar. <r Maintenant me disais-je, tout ce qu'il y a de plus monstrueux dans les passions humaines s'agite, et rampe, et fourmille, comme ces fangeux reptiles qu'on entrevoit sous l'eau dans la vase ! Maintenant, chaque mauvaise pensée prend une forme, un corps, une main ; elle marche, elle agit! Oh! si mon regard pouvait percer les murs de toutes ces noires maisons

fermées comme des tombes, que d'horribles spectacles !... Le rapt , le vol, l'assassinat !.. des orgies infâmes, un mélange affreux de sanglots et de rires, pleurs et cris , chants et râles !...

Et je tombai dans une rêverie profonde. . ..

Tout à coup le vent s'engouffra dans mes rideaux avec impétuosité ; la tempête redoublait de violence ! je refermai ma fenêtre.

Je ne pouvais dormir: un drame effrayant me tenait éveillé . Je pris soudain la plume, et j'écrivis ce qu'on va lire.

Ah ! lu voulais des vers d'ambroisie et de miel , Des vers pleins de caresse et de molle imposture! Tiens ! en voilà , perfide et belle créature ! Ils débordent d'un cœur tout ruisselant de fiel.

Tu pensais que toujours, poète officiel, Exhumant de Vénus la banale peinture, Je noûrais à tes flancs sa divine ceinture, Et t'envelopperais des feux de l'arc-en-ciel !

Non, non , pleure à ton tour ! frappe-toi la poitrine ! Que la colère agite et gonfle ta narine ! Éparpille en criant tes longs et noirs cheveux !

0 toi î perfide et belle entre toutes les femmes , Tombe à genoux ! et dis : a Les hommes sont infâmes !» Dis que tu vas mourir!,., et meurs si tu le veux!

Un sage et un fou.

Le temps était magnifique. Un beau soleil de juin égayait les promeneurs ; les boulevards étaient remplis de superbes équipages et de brillantes toilettes.

Deux jeunes gens venaient de sortir du

café de Paris , le cure-dent à la bouche, le corps en arrière , le chapeau sur l'oreille. L'un et l'autre étaient mis avec une extrême élégance, mais avec un peu trop de recherche. Le plus petit surtout étalait un luxe de chaînes et d'épingles dont la richesse trop prétentieuse aurait pu faire sourire l'homme simple, l'homme de goût. Ce jeune homme, qui n'avait guère que cinq pieds deux pouces, venait de finir sa trentième année : l'œil noir et vif, la bouche petite et rouge , le nez fin et légèrement busqué, il avait la physionomie tour à tour vive et mélancolique, souriante et triste, douce et colère. Ses sourcils, larges et noirs, étaient toujours en mouvement ; et, lorsqu'ils s'abaissaient tout à coup sur ses yeux , l'éclair de sa prunelle semblait devenir plus ardent : on aurait dit un nuage noir et orageux qui descend et fait jaillir la foudre. Ses dents, longues et larges , étaient

LALCOVE. 13

(Tune blancheur éblouissante ; on les apercevaittoujours, soit qu'un sourire entrouvrît ses lèvres, soit qu'une passion soudaine relevât l'un des coins de sa bouche. Sa poitrine, admirablement développée et proéminente, accusait une constitution vigoureuse , une santé de fer; ses jambes, fines et droites, ressortaient merveilleusement sous un pantalon fort serré, d'une étoffe élastique , d'une couleur unie et claire.

L'autre jeune homme était beaucoup plus grand ; et ses formes, sveltes mais grêles , annonçaient une complexion moins énergique et moins nerveuse.

— Eh bien î Théodore , dit le plus grand, qu'as-tu décidé ? Je ne demande pas mieux que de te seconder dans cette affaire; mais, franchement, je nejla crois pas bonne.

— Eh ! eh ! que le diable t'emporte avec tes réflexions! répondit Théodore en frappant l'asphalte des boulevards avec le talon de sa botte élégante et fine , tu es par trop raisonnable ! on ne peut jamais s'entendre avec toi. Je te répète que ma cause est juste, parfaitement juste, et que je serais un lâche de ne pas châtier un pareil drôle.

— Ma foi, mon cher, fais comme tu voudras. Sans me vanter, je crois être un peu plus sage que toi. . . je ne suis pas querelleur ; les disputes et les duels ne sont pas mon élément... Mais n'importe! dans l'occasion, je sais tout comme un autre tenir une épée, tirer un coup de pistolet, et je te répète que tu n'as qu'un mot à dire, je suis ton homme, ton second...

— Fort bien , Dubreuil! dit Théodore en lui secouant la main. Je te remercie du fond

du cœur! ton ofl're n'est pas à dédaigner , et j'en profite! Ecoute, voici mon plan , mon projet bien arrêté. J'ai promis à madame Belmare de la venger, de punir le drôle, et je veux dans trois jours avoir tenu parole'... Oui, corbleu! je lui coupe les oreilles, au misérable ! ou bien... il rendra les lettres , toutes ! J'en sais le nombre.. .

— Tu en sais le nombre, mon cher! repartit Dubreuil d'un air incrédule ; cela te plaît à dire ; quant à moi , j'en doute fort. M. d'Argentan est un gaillard qui ne se laisse pas effrayer et qui surtout prend ses précautions... Rappelle-toi ce qu'il t'a dit l'autre

jour au café de Paris même...

— Quoi donc ? quoi donc, Dubreuil?

— Il est impossible que tu l'aies oublié, Théodore ! Tu tes mis dans une colère atro-

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ce ; lu as fait une esclandre épouvantable ; le malheureux d'Argentan a manqué d'avoir une bouteille de vin de Champagne cassée sur la tête...

— Ah ! bien. . . bien ! répliqua Théodore en fronçant les sourcils. Je commence à me rappeler quelque chose... Oui! oui !

Et il se mit à rire sourdement avec un éclair sinistre dans les yeux .

— Il a dit, n'est-ce pas, que si je prenais fait et cause pour madame Belmare , je lui porterais malheur ?

— Il a bien dit cela, Théodore, mais en termes beaucoup plus énergiques.

— Ah ! ah! vraiment? Eh bien! Dubreuil, aide donc un peu ma mémoire. . .Tiens, parole d'honneur !... j'ai oublié...

— Théodore, tu es un enfant; tu me forces à te répéter des choses que tu sais mieux

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que moi. Il élait question de madame Belmare, question des lettres que tu redemandais... D'Argentan t'a répondu qu'il n'en rendrait pas une seule , et que , si même on cherchait à le pousser à bout, il ferait lithographier et tirer à quatre mille exemplaires, toute la correspondnnce amoureuse de madame Belmare.

— Ah! ah! c'est vrai?., il m'a fait cette menace !

Et Théodore, s'arrêtant tout à coup, se frotta les mains en poussant un éclat de rire sauvage.

Quelques passants le regardèrent étonnés.

— Théodore , à quoi penses- tu donc ? reprit Dubreuil d'un tonde reproche. Tu nous donnes en spectacle !

Théodore ne lit aucune réponse , il devint sombre et pensif. Ensuite , saisissant le bras de son ami, il se mit à continuer sa marche sans dire une parole.

Ils se trouvaient alors à l'entrée de la rue de la Paix.

— Allons ! dit Dubreuil, que veux-tu faire? rentrons-nous ? ou bien poursuivons-nous notre promenade à pied? Si tu m'en crois, nous allons faire un tour au bois de Boulogne, au grand galop ; l'exercice nous fera du bien. Toi surtout, mon cher, tu as besoin de donner un autre cours à tes idées...

— Ma foi! tu dis vrai, Dubreuil : il faut absolument que j'oublie , quelquesheures en* core ; car je souffre le martyre !... J'ai du feu dans lacervelleîun étau meserreles tempes! Rentrons donc, je veux bien , et montons à cheval.

Les deux amis se dirigèrent vers la rue de Provence, où ils demeuraient l'un et l'autre.

Mais, lorsqu'ils se disposaient à franchir la chaussée du boulevard, une calèche magnifique, emportée au galop, les força un instant de s'arrêter.

— C'est-elle ! dit Théodore en devenant pourpre.

Une femme, jeune et charmante, était assise dans cette belle calèche ; et, se penchant du côté où se trouvait Théodore, elle le salua gracieusement de la main. Cette femme, qui pouvait avoir vingt-cinq ans, avait une mise des plus brillantes ; elle ne paraissait pas grande ; et sa figure, éblouissante d'incarnat et de blancheur, avait ce genre de beauté vif et sensuel que le pinceau de Rubens a donné à presque toutes ces femmes blanches, frai-

ches et fortes, qu'on admire dans ses tableaux. Madame Belmare avait les cheveux blonds, d'une nuance adorable , des yeux bleus où nageait un regard tendre et humide, une petite bouche couleur de cerise , aux dents perlées. Peut-être aurait-on pu reprocher à cette ravissante créature un embonpoint qui nuisait quelque peu aux suaves contours de sa gorge et de sa taîlle,une santé trop riche et trop luxuriante, qui révélait un cœur tranquille, un sang calme, que les passions n'avaient pas fait encore bouillonner.

Néanmoins, madame Belmare était une de ces femmes voluptueusement belles, qui plaisent surtout aux jeunes gens et qui leur donnent ces insomnies brûlantes et fiévreuses où le plus sage devient fou. Madame Belmare , mariée fort jeune, était depuis longtemps séparée de son mari ; elle était riche et vi-

L ALCÔVE. ti

vait dans la maison de son père, ancien magistrat retiré, qui l'idolâtrait, et qui fermait les yeux sur la conduite un peu extravagante, un peu excentrique, de cette jeune et adorable femme.

Théodore avait répondu au salut de madame Belmare par une inclination profonde et respectueuse. La calèche était déjà bien loin.

— Dubreuil , tu l'as vue ! dit Théodore convulsivement. Peut-on rêver une femme plus charmante et plus poétique?...

— Charmante, oui, Théodore , je ne dis pas le contraire ; mais poétique... franchement, je suis d'un autre avis : je trouve que madame Belmare est d'une fraîcheur incomparable, d'une mise élégante et parfaite ; mais ce n'est pas une sylphide ! Moi, d'abord,

j'aime les t ailles sveltes et souplesses figures pâles et mélancoliques , les grands yeux noirs aux longs cils... Bref, madame Belmare n'est pas ma divinité.

— Ah ! Dubreuil , c'est que tu ne la connais pas ! tu ne l'as jamais vue que de loin , au bal, ou dans une loge de spectacle. Mais si tu étais dans son intimité, si elle pouvait un instant te parler à cœur ouvert , tu verrais quelle nature exquise et choisie! tu verrais tout ce qu'il y a de noblesse et d'élévation dans cette âme , dans cette fière intelligence!

— Je ne dis pas le contraire , Théodore. Il se peut que madame Belmare ait beaucoup d'esprit, d'instruction ; mais enfin ce n'est pas mon type. Et puis, si tu veux que je te dise, je doute fort que l'organisation de cette femme soit aussi belle et aussi puissante que

l.Al.LÙVL. 'là

tu veux bien ic croire. Certes, elle peut avoir du trait dans la conversation, des saillies, de l'à-propos ; son habitude du monde est chose incontestable. Mais einin, je ne crois pas, sauf erreur, je ne crois pas qu'elle ait, comme tu dis, un cœur de flamme, une imagination poétique.

— Bon, bon,Dubreuil, tu as des préventions absurdes ! D'abord , tu as beau dire , tu n'es pas connaisseur! je t'ai vu, moi, faire reloge de certaines femmes qui ne valaient pas le diable, de franches coquines ; tandis , mon cher, que tu disais pis que pendre de celles qu'on estime le plus dans le monde , qu'on aime et qu'on courtise. Et pourquoi toutes ces belles distinctions, je te le demande ? c'est parce que tu es phrénologiste, parce que tu as foi dans le système du docteur Gall, qui est stupide!

*2i ils FOLIES Mirs.

— Stupide, mon brave Théodore ? tu as bien vite tranché le mot. Mais je te déclare que la phrénologie est une science positive : il n'y a rien de plus vrai sous le soleil; et moi qui te parle, je ne me suis jamais trompé.

— Ah ! ah ! ah !

Et Théodore venait encore de s'arrêter pour rire, selon son habitude, au milieu delà rue.

— Ris, fort bien, ris tant que tu voudras! Moi, je te jure que je n'en ai pas la moindre envie... je suis triste, je prévois quelque chose de funeste.., Tôt ou tard cette femme te

portera malheur !

— De mieux en mieux ! vraiment , ce Dubreuil est admirable ! Ah ça ! mon ami ;

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je t'en conjure, parlons un peu sérieusement; ous ne sommes pas ici en province ; ta phrénologie n'est pas de mise. Tu devras laisser de pareilles niaiseries à ces vieux professeurs bavards, en souliers à boucle, en perruque de chiendent. Lorsqu'on est jeune et beau garçon comme toi, mis d'une certaine manière, lorsqu'on dine tous les jours au café de Paris, on ne devrait point patauger dans le pédantisme ! Corbleu! il ne s^agitpas de juger les femmes par la forme de leur tête et les bosses du crâne : une seule chose doit nous occuper : sont-elles jeunes? sontelles vieilles ? sont-elles jolies ou laides? Voilai Or, jusqu'à nouvel ordre, je déclare, moi Théodore d'Angle ville, et je suis prêt à soutenir au pistolet comme à l'épée , à pied ou à cheval, que madame Belmare est la plus ravissante femme de Paris, la plus spirituelle, la plus noble d'esprit et de cœur!

— Piano ! piano ! repartit Dubreuil avec un sourire triste. Les éloges, c'est fort bien , quand ils sont mérités ; autrement , tu connais le proverbe?... En voulant trop prouver, on ne prouve rien du tout. Voici donc ce que je déclare, moi Dubreuil, sans toutefois vouloir soutenir mon dire a pied et à cheval ; je déclare que cette belle dame est fort jolie, riche, jeune de vingt-cinq ans passés, et capable de faire damner tous les saints du paradis.

— A merveille! répondit Théodore en riant d'assez mauvaise humeur ; cela ne va guère à mon adresse. Je n'ai pas la prétention d'être un saint du paradis; ainsi donc je ne cours pas la chance d'être damné. Mais voyons, Dubreuil , moins de bavardage, et revenons au fait. Que madame Belmare te plaise ou non, ce n'est pas l'affaire : il s'agit

de montrer que je ne suis pas un lâche , et que ce n'est pas en vain qu'une femme a réclamé mon assistance! Viens avec moi...

viens chez ce M. d'Argentan... Moi, d'abord, je ne veux pas de querelle... tu verras, je serai très honnête, très doux , très conciliant. Je ne veux pas retourner seul chez lui, parce que les choses pourraient s'envenimer : on dirait toujours que j'ai eu tort,qu'il y a eu provocation de ma part ; tandis qu'un garçon sage comme toi, qui en a la réputation du moins , arrangera peut-être les choses le mieux du monde. Je ne suis pas exigeant, mais juste, mais forme. Je veux les lettres , toutes sans en excepter une ! . . .

— Mon ami , répondit Dubreuil qui parut réfléchir , encore une fols, cette démarche me semble imprudente... tu sais ce que M. d'Argentan a déjà répondu ?. . . Maintenant

plus que jamais il est engagé par son serment; il a juré de ne point te remettre cette correspondance. Avec du bruit, avec des menaces , tu n'obtiendras rien ; il faudrait , ce me semble,, employer l'adresse.. .

— L'adresse! c'est-à-dire, être lâche, attendre ! Je ne veux pas ! je ne veux pas !

— Eh bien ! Théodore , réfléchissons un peu... pas de colère, cela ne mène à rien... Ce que tu demandes, n'est-ce pas, c'est un paquet de lettres écrites par madame Belmare à M. d'Argentan; il y a eu brouille; M. d'Argentan veut garder les lettres. . .

— Oui, le drôle ! oui, le misérable !

— Allons, allons, calme-toi... toutes ces grosses épithètes ou rien , c'est la même chose... Maintenant, voici la question: Il

faut ravoir ces lettres, bon... Quel est le meilleur moyen pour arriver à ce but? Je vois deux moyens : l'un pacifique et tranquille, adroit; l'autre violent, brusque et dune rare maladresse. Si tu vas, la menace à la bouche, trouver M. d'Argentan, il te répondra dans le même langage; tu lui demanderas les lettres, il te rira au nez...

— Me rire au nez, lui! s'écria Théodore en raidissant les poings. Mais je l'étranglerai ! je le broierai, l'infâme !

Dubreuil conservait son flegme et sa tranquillité.

— Admettons un moment , dit-il , que tu l'étrangles, que tu le broies; c'est difficile peut-être , mais enfin c'est faisable. Qu'arrive-t-il? Les gendarmes viennent, on l'empoigue, oc te mène au corps-de-garde, tu

passes trois mois en prison, et tu es condamné à dix ans de réclusion, peut-être au bagne, peut-être même à quelque chose de mieux , qui sait?

— Eh bien ! qu'importe ! s'écria Théodore écumant de rage. La prison, le bagne, je m'en moque! D'ailleurs, je voudrais bien voir qu'on vînt m'arrèter ! Mille tonnerres! je ferais un abattis de gendarmes !

— Allons, allons,! Théodore, toujours les mêmes exagérations! Raisonne un peu, que diantre! fais usage de ton intelligence... tu n'en manques pas... Quoi ! tu veux résister à la force armée? à la société tout entière?

— Et pourquoi pas? reprit Théodore avec un sang-froid admirable. Dieu merci! j'ai les poings vigoureux, de bonnes épaules, et je ne crains personne ! Tu ne sais donc pas, mon

cher, qu'il y a deux ans j'ai rossé à coups de poing et presque tué un garde- chasse qu1 voulait m'arrèter dans je ne sais plus trop quelleforèt! j'enaiblesséun autre d'un coup de fusil î... Sacrebleu! vous êtes tous des moutons, des niais, des lâches ! on vous empoigne, on vous fourre en prison , et vous vous laissez faire'. Je ne suis pas comme ça! Écoute. Je t'en donne ma parole d'honneur ! on ne m'arrêtera jamais ! l'on ne me traînera en prison que mort!

Dubreuil haussa les épaules en poussant un soupir.

— Eh bien ! dit-il tristement à Théodore , quand bien même tu aurais cette force de Samson, capable de renverser le temple des Philistins, tu n'en serais guère plus avancé, madame Belmare n'en serait pas moins corn-

promise. Tu veux la sauver, mon cher, mais cet effroyable scandale ne ferait que la perdre à tout jamais. Tu sais ce qu'a dit d'Argentan? C'est un homme capable de tout ; il n'a ni loi, ni loi, ni morale ; à tort ou à raison, il veut se venger de madame Belmare et la perdre. Ces lettres, quoi qu'il arrive, d'Argentan a juré de ne pas s'en dessaisir ; elles sont déposées, je crois, chez quelque femme de ses amies, quelque femme qui probablement déteste madame Belmare. Eh bien ! lui mort, toutes ces lettres seront publiées dans les journaux, envoyées à tous les amis, à toutes les connaissances de la famille Belmare...

— Oh ! oh I s'il était vrai !

Et Théodore grinçait des dents et frappait du pied.

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— Tu vois donc bien, Théodore, que la violence serait un mauvais moyen ; la douceur ou la ruse valent mieux. Si tu veux me croire et suivre mes conseils, il n'y aura pas d'esclandre, et, d'ici à quinze jours, tu auras la correspondance tout entière.

— D'ici à quinze jours, Dubreuil? ah ça! tu plaisantes! Moi, j'attendrais quinze jours, quand j'ai promis <ie ne pas attendre même une heure !... quand demain, demain soir je dois avoir remis to utes les lettres ! .. .

-—Demain, Théodore., c'est impossible.

— Cela sera pourtant !

— Non , mon cher, non , tu vas brouiller

les cartes, et de telle façon çui'on ne pourra

jamais les démêler... Tiens, p >ermets-rnoi de

te parier en ami , en frère : tu n'as pas le

sens commun.

34 LBS 1 OLl.liS NUITS.

— Halte-là, Dubreuil! ton langage est trop vil' !

— Parbleu ! fâche-toi, si bonté semble ; tu sais qu'entre nous deux il n'y a pas d'affaire possible; je t'aime comme un frère, et les frères ne se coupent jamais la gorge. Je veux te rendre service , là , parole d'honneur ! à toi seulement ; car madame Belmare , toute jolie qu'elle peut être, ne m'inspire qu'un médiocre intérêt. Tu veux ces lettres, tu veux qu'un misérable ne puisse pas la menacer continuellement de publier sa correspondance ; rien de mieux, je t'approuve : à ton point de vue je ferais comme toi. Mais encore faut-il parvenir à ton but , et ne pas faire à cette femme plus de mal que de bien. Je suis sûr qu'avec un peu de patience nous serions plus habiles que d'Argentan... Moi, si tu veux, je m'en charge...

— Non, non, mille ibis non! pas d'habileté, pas de ruse! la force, le courage !... Je suis, moi, comme les sangliers qui ne se détournent jamais de leur chemin, et qui brisent les taillis... Rien ne m'arrête, il faut que j'aille ! il faut que je passe !

— Théodore, tu es incorrigible !

— Peut-être, morbleu ! mais je ne veux pas qu'on m'insulte! je ne veux pas qu'on insulte les personnes que j'aime et que je protège ! Tiens , décidément , je veux en finir! je n'attendrai pas même jusqu'à demain... Je vais de ce pas chez le drôle... et, s'il est absent, n'importe ! j'attendrai, dusséje faire sentinelle jusqu'à minuit.

— En vérité, tu m'affliges !

— Allons, allons, pas de simagrées ! pas de phrases sentimentales!... Dubreuil, c'est

36 LES FOLLES Mil s

une chose résolue : il faut que je châtie ce misérable! une leçon lui est nécessaire... Et maintenant, il me rendrait toutes les lettres de bonne grâce que je ne sais pas trop si je les accepterais sans lui cracher au visage...

— Quel homme! mon Dieu, quel homme!

— Ah! ah! je suis comme ça, moi, d'abord ! très bon avec les gens honnêtes, mais pire qu'un diable avec les insolents ! Viens, viens, Dubreuil... je veux que tu sois là... Maintenant, j'ai changé d'avis, il ne s'agit plus de douceur, ni de temporisation... je veux que le coquin se souvienne de moi! Viens, Dubreuil!...

— Théodore , mais tu devrais attendre une heure seulement... tu viens de déjeuner... les fumées du vin de Champagne t'obscurcissent un peu la tête... Une promenade

à cheval, au grand air, i amènerait le calme et Tordre dans tes idées... Moi, qui suis plus tranquille que toi, j'ai pourtant la tête un peu confuse...

— Eh! tant mieux! répliqua Théodore entraînant Dubreuil. Le vin de Champagne me donn eplus de force ! . . . c'est un bon conseiller. En général, moi, j'aime mieux les discussions au sortir de table...

En parlant ainsi , Théodore s'arrêta soudain pour regarder le numéro de la porte devant laquelle il se trouvait.

— N° 7, dit-il : c'est ici... Viens, montons.

Dubreuil voulut faire encore de nouvelles objections ; mais Théodore ne l'écoutait plus

et l'entraînait vers l'escalier.

— Messieurs, Messieurs, demanda le concierge en passant la tête par le carreau de sa loge, où allez-vous?

— M. d'Argentan, cria Théodore en montant quatre à quatre.

— Ce n'est pas ici, Monsieur, répondit le concierge en ouvrant sa porte ; je ne connais pas ce nom-là!

Mais les deux amis étaient déjà parvenus au second, et Théodore sonnait de toute sa force.

— Messieurs, cria de nouveau le concierge en montant l'escalier , qui demandezvous ?

Théodore ne répondait pas et carillonnait toujours.

— Qui demandez- vous, Monsieur? reprit

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le concierge tout essoufflé de sa rapide ascension.

— Cet homme est stupide, parole d'honneur! dit Théodore en fronçant le sourcil.

— Qui demandez-vous, Monsieur?

— Un coquin comme toi, drôle! cria Théodore en levant sa canne , un nommé d'Argentan !

— Monsieur, ce n'est pas ici... dit le portier tremblant de tous ses membres ; il n'y a personne de ce nom qui demeure chez nous.

— C'est bien le n° 7 pourtant? repartit Théodore.

— Oui, Monsieur, n° 7... rue de la Chaussée-d'Antin...

40 LES FOLLES MHS.

— Ah! ah! c'est moi qui suis un imbécile? repartit Théodore en s'apprètant à redescendre l'escalier : mon individu demeure rue Taitbout... Pardon, mon vieux, pardon.

Et Théodore , qui se repentait d'avoir brusqué si injustement le pauvre concierge , le salua de la main avec une expression de regret et de bienveillance.

Ce jeune homme avait un caractère plein de contrastes : tour à tour doux et violent , juste et injuste, triste et joyeux , il passait en quelques secondes d'un sentiment à l'autre. Rien de plus étrange, de plus mobile, que cette nature fougueuse et impressionnable, que cette vive et ardente physionomie.

Le concierge, dont la peur commençait à se calmer, crut que le beau jeune homme

redoutait les conséquences de son entrée brusque et insolente! Le cerbère devint tout à coup rogue et sourcilleux.

— Dites donc , mon petit ami , cria-t-il avec impertinence en se penchant au dessus de la rampe, une autre fois soyez plus honnête... Autrement on pourrait vous déranger votre jabot...

— Qu'est-ce qui parle? demanda Théodore en relevant la tête.

— C'est moi, jeune homme, répondit le concierge, rouge de colère et s'enhardissant à mesure qu'il parlait. Filez, filez doux... si vous ne voulez pas avoir de mes nouvelles...

— A qui parlez- vous, concierge? demanda Théodore dont les yeux noirs lancèrent un éclair.

— A vous, roquet, à vous !

— Ah! ah! très bien! j'avais besoin d'exercice ! . . .

Et déjà Théodore a saisi le concierge par la nuque ; il l'étreint d'une main vigoureuse ; il lui applique au bas du dos trois coups de pied épouvantables qui font rouler le cerbère au milieu de l'escalier.

— Théodore, je t'en conjure , s'écria Dubreuil en essayant de le retenir, pas de vio* lence... tu es fou!...

— Tonnerre! tonnerre! dit Théodore au comble de l'exaspération. Ne me retenez pas, ou je frappe ! Je ne connais personne!...

Le portier, étendu sur le coupant des marches comme sur un chevalet, poussai* des cris effroyables en appelant au secours.

ïl ALCÔVE. 43

On arrive de tous côtés; les garçons d'écurie, les cochers, les domestiques; puis la femme du concierge. Elle voit son mari dans ce piteux état, son mari qui se lamente et qui crie au secours.

— Ah ! mon homme ! ils ont tué mon homme ! dit-elle en s'élançant vers Théodore. A moi! à moi!

C'est en vain que Dubreuil, qui avait conservé son sang-froid , veut faire entendre raison à cette furieuse; c'est en vain qu'il supplie les assistants de ne pas faire d'esclandre , de ne pas se mêler d'une affaire qui ne les regarde nullement : la portière, folle de rage, s'est armée d'une espèce de merlin ; les patelreniers ont pris des fourches, des manches à balai. Alors, voilà toute cette foule qui se rue avec colère contre les deux jeunes gens. Dubreuil, toujours impassible, se contente de repousser les assaillants.

sans même fermer le poing ; il les supplie encore de se modérer ; il est tout prêt à payer une indemnité au concierge , si véritablement celui-ci est blessé , mais on ne l'écoute pas, et l'attaque continue.

Déjà le chapeau de Théodore a sauté par dessus la rampe ; il reçoit en pleine poitrine une bûche qui le fait chanceler, mais aussitôt il reprend son équilibre, et, dans un emportement indicible, il se précipite à poings fermés sur ses adversaires! Chaque coup de poing renverse une victime ; le sang coule ; les joues meurtries bleuissent; les balais et les fourches volent en éclats.

— Ah ! gredins ! disait Théodore, frappant toujours avec une recrudescence de force et de colère. Vous attaquer à moi!... Bien! bien! On dirait que vous savez mes goûts... ça me va !

En même temps, il allongea au plus robuste des palefreniers un si effroyable coup de poing sur la mâchoire, que les dents du malheureux craquèrent à demi brisées, comme dans ce fameux combat aucested'Entelle et de Darès, que nous peint si merveilleusement Virgile.

L'escalier et le vestibule étaient jonchés de débris, de lambeaux de vêtements; on entendait partout des malédictions et des cris plaintifs, on voyait de pauvres diables tout effarés qui se sauvaient en boitant.

Bientôt ce fut dans la rue un grand tumulte, un attroupement considérable ; mille bruits étranges circulaient dans la foule ; on parlait de vol, d'assassinat.

Théodore avait perdu son chapeau, sa canne et sa montre dans la lutte ; son visage

était pâle, mais ne portait l'empreinte d'aucune contusion.Dubreuil était moins heureux, lui ; il avait reçu dans la poitrine un coup de fourche qui avait iailli le tuer. Le pauvre garçon pouvait marcher à peine et crachait le sang.

Enfin , un commissaire de police arrive avec la garde. Théodore allait être saisi; peut-être même un grand malheur était-il sur le point de survenir ; car, dans l'exaspération où il était, l'impétueux jeune homme se fût jeté contre les baïonnettes plutôt que de se rendre. Par bonheur, un brave domestique qui l'avait servi autrefois le reconnut.

— Monsieur, dit-il à demi voix, venez... Je connais une cachette... je vous ferai sauver par une porte de derrière. . .

l'alcôve. M

Théodore, entraîné par Dubreuil, suit les pas du domestique; ils s'enfoncent tous les trois dans un corridor long et obscur.

Le commissaire de police montait déjà les premières marches.

La matinée d'une jolie femme.

Il était deux heures après-midi. Le temps était plus beau encore que la veille ; et le soleil, d'une splendeur orientale, inondait Paris de chaleur et de lumière. Mais le crépuscule pénétrait à peine dans la, chambre h

coucher de madame Belmare. Les croisées , recouvertes par des stores aux couleurs éblouissantes, disparaissaient complètement sous d'énormes rideaux qui formaient une barrière impénétrable aux rayons du jour. Cette chambre était meublée avec une richesse inouie : de toutes parts, une superbe tenture de soie, des portières en velours à crépines d'or, des meubles merveilleusement sculptés avec des incrustations de cuivre et d'émail, à la façon de Boule; au dessus des portes, des groupes d'amours avec des guirlandes de fleurs, gracieuses et fades imitations de Boucher; puis, sur tous les panneaux de fins pastels de Latour, des peintures de Watteau,des portraits de marquises et de comtesses àla manière des Pompadour et des Dubarry. Sur la cheminée , s'élevait une grande pendule rococo avec des cygnes , des colombes, et force cupidons en cuivre doré ,

tout cela dans un nid de feuillage, diapré de fleurs, au milieu des papillons folâtres et bigarrés qui voltigeaient à l'entour.

Madame Belmare se piquait d'être connaisseuse en fait de meubles et de tableaux ; mais, à vrai dire, sa richesse et son extrême profusion faisaient presque tout le mérite de son élégance ; le bon goût n'était pas son fort; et, dans son appartement magnifique et splendide, tous les styles , toutes les époques se confondaient assez malheureusement. Il était facile de reconnaître la fille d'un parvenu d'un homme qui prenait l'opulence pour la grâce et la beauté. Madame Belmare voyait continuellement des artistes, peintres, sculpteurs, poètes : elle voulait, en quelque sorte, s'envelopper dans cette noble et poétique atmosphère ; mais sa nature, profondément bourgeoise, se révélait toujours à mille

petites choses imperceptibles pour le vulgaire, qui étaient loin toutefois d'échapper aux personnes de goût.

Hiver comme été, madame Belmare ne sortait jamais de son lit avant deux heures ; elle avait, disait-elle, en horreur le soleil , et préférait la clarté des bougies et les lustres d'un bal aux rayons du plus beau jour de printemps. Du reste, elle se vantait par moments d'aimer et d'apprécier la nature ; elle parlait de feuillage, d'ombre et d'eau limpide, de petits oiseaux qui gazouillent mystérieusement dans la verdure, et de ces reflets de lumière qui tremblent au milieu des branches et qui donnent la vie aux forêts. Mais,en dépit de ce langage romantique,madame Belmare n'avait point son égale en prosaïsme. Lorsqu'elle s'exprimait ainsi , ses lèvres parlaient seules , sou cœur et son es-

prit demeuraient froids, insensibles : c'est qu'elle avait assez bonne mémoire; et comme, de temps à autre, il lui arrivait d'ouvrir un livre de la jeune école, elle se pénétrait plus ou moins bien de ces pittoresques et chaudes expressions, de ce coloris puissant et neuf, qui étincellent à chaque page , à chaque ligne, dans les poésies charmantes d'Alfred de Musset.

Au premier abord, on aurait pu croire que madame Belmare possédait une intelligence exquise et profonde, un noble cœur plein de flamme et de passion, une âme impressionnable et dévorante ; mais bientôt, avec un peu d'étude , on savait à quoi s'en tenir : cette femme vous apparaissait dans toute sa réalité, sans poésie, sans distinction, sans prestige. Du reste, elle était parfaitement jolie, dans toute l'acception commune de ce

mot.

Madame Belmare venait de s'éveiiler. Malgré la chaleur suffocante de juin, elle avait conservé sur son lit un moelleux édredon. Elle se lève sur un coude; elle regarde autour d'elle avec une expression vague et langoureuse; son visage, son cou, ses épaules, d'une merveilleuse blancheur , sont couverts d'une vapeur moite causée par la chaleur de Fédredon et la transpiration de la nuit.

— Ah! mon Dieu! dit-elle avec un léger bâillement, quelle fatigue ! je suis rendue!... Ah! ah! ah!

Puis elle sonne.

La femme de chambre entre aussitôt.

— Euphrasie, dit madame Belmare d'une voix accablée, vite, apportez-moi mon lait danesse...

— Oui, Madame, répond Euphrasie. Mais je croyais que Madame ne voulait plus en prendre... Madame se porte bien maintenant...

— Moi! moi! je me porte bien? reprend madame Belmare en élevant la voix. Êtesvous folle, Euphrasie? Je suis très mal à mon aise !... je dépéris !... Comment voulez-vous qu on soit bien portante avec tous mes chagrins?...

— Des chagrins, Madame? vous avez des chagrins?...

— Ah ça ! Euphrasie , vous êtes donc niaise? depuis quinze jours , vous ne savez pas que je suis la plus malheureuse des femmes?... Vous ne savez pas que mon rspos, mon honneur, ma vie sont en jeu ?. . .

— - Vraiment, Madame?

— Ah! comme elle dit cela! sans cœur, sans entrailles ! . . . Ces filles, ça ne comprend rien ! . . .

— Mon Dieu ! Madame , ne vous fâchez pas... Je n'ai rien voulu dire pour vous blesser. . . moi d'abord, je ne demande pas mieux que vous soyez malade, puisque ça paraît vous l'aire plaisir...

— Me faire plaisir? interrompt madame Belmare avec un accent de colère. La sotte ! a-t-on jamais parlé ainsi!

— Madame...

— Allons , allons, vite , courez chercher mon lait d'ânesse, Mademoiselle... pas de réplique ! . . .

Euphrasie se retira toute confuse.

— Oh ! dit madame Belmare d'une voix

gémissante. Fut-on jamais plus malheureuse que moi! tout le monde me trahit! personne qui prenne ma défense!... Ah ! pauvres femmes! pauvres femmes! au moins, si nous pouvions venger nous-mêmes nos injures!

si nous pouvions être hommes un seul jour ! . . .

Quand madame Belmare parlait de la sorte, elle essayait de se tromper elle-même et de se faire illusion; mais en vain : il était impossible de voir une âme moins guerrière, une main plus inhabile à la violence. Non seulement elle n'avait jamais touché une épée, une arme à feu; mais la vue seule d'un pistolet non chargé la faisait frissonner des pieds à la tête : elle poussait des cris d'épouvante en se cachant le visage entre ses mains. Mais parfois madame Belmare voulait prendre des airs audacieux, et se faire croire à

elle-même qu'elle était brave et fortement trempée.

Bientôt Euphrasie revint, portant une tasse. Madame Belmare était plus douce; elle demanda d'une voix plaintive à sa femme de chambre s'il n'y avait rien de nouveau.

— Non , Madame , rien. Seulement , M. d'Angleville a fait demander , il y a une heure, si Madame était visible.

— M. d'Angleville? il est venu, Euphrasie? Vous avez dit, j'espère, qu'à deux heures je serais visible?

— Oui, Madame; et je pense bien que M. d'Angleville ne tardera pas à revenir.

— Ah! tant mieux, tant mieux! c'est un noble et brave jeune homme! au moins, celui-là tient sa parole... il fait plus même

qu'il n'a promis! Je sais heureuse de le connaître... Euphrasie, entendez vous? .M. l'Angleville a mon estime!...

— Ah ! ah ! dit Euphrasie en ouvrant de grands yeux écarquillés de surprise. Ce monsieur a l'estime de Madame? je ne le savais pas... pardon... j'aurais dû le faire attendre...

— Non, non , vous avez bien fait, c'est pour le mieux. Du reste , Euphrasie, vous avez l'intelligence trop prompte... les choses n'en sont point encore là.

— Pardon, pardon, Madame je

croyais...

— Je ne vous en veux pas, Euphrasie ; car c'est un digne jeune homme! Il est d'un courage à toute épreuve! c'est un vrai chevalier français! Ah! ma pauvre fille, l'espèce en est

perdue ! ... ils sont rares , ces hommes trempés comme M. d'Angleville!...

— Eh bien ! Madame , franchement , je suis de votre avis, dit la soubrette en riant d'un petit air malin ; M. d'Angleville est aussi joli garçon que généreux... moi de même je l'estime !

— Ah! ah! Mademoiselle, vous l'estimez?

prenez-y garde !

Madame Belmare était devenue tout à coup sévère et pensive.

— Dame, on peut bien avoir des yeux... répondit Euphrasie avec un certain embarras : M. d'Angleville est parfaitement tourné... il a l'air d'un homme très comme il faut... 11 a des pantalons collants, serrés, tendus, qui ne font pas un pli, des gilets

l'alcôve. Gi

bombés à boutons de pierres précieuses... dame, c'est joli! ça llatte !...

— Je vois, Mademoiselle, que vous ne perdez pas un coup-d'œil ; c'est bien, très bien. Seulement, songez à votre ouvrage, et tâchez de ne vous point mêler de choses qui ne vous regardent pas.

— Mon Dieu! comme Madame est sévère!

— Non, non, mais je suis juste. Aie! aie! fit-elle avec un petit cri de douleur. Vous m'arrachez les cheveux en les démêlant!

Maladroite !

— Ah! mon Dieu! pardon, Madame'.

— Je parie que vous pensez à M. d'Angleville?

Euphrasie demeura muette.

— Écoutez, E jphrasie, soyez prudente ! . . . Vous êtes assez gentille, mais il ne faut pas vous imaginer que vous soyez superbe; vous avez, comme on dit, la beauté du diable, un peu de jeunesse, dix-neuf ans... N'importe, cela ne suffit pas... Veuillez donc, je vous prie, ne pas faire de si longues conversations avec M. d'Angleville... Tout cela pourrait tourner mal... Oui, comme autrefois avec M. d'Argentan!

— M. d'Argentan ! Oh ! le vilain ho mme 1 le vilain roux !

— C'est bien, c'est bien, Mademoiselle!

vous faites aujourd'hui la dédaigneuse

vous n'avez pas toujours été ainsi...

— Pardon, Madame... C'est Madame qui était plus indulgente... Moi, je n'ai jamais varié.

— Euphrasie, dit gravement madame Belmare, ne me parlez jamais de cet homme! C'est un rustre! c'est un misérable!

— Ah ! quel bonheur d'entendre Madame parler de la sorte! A merveille, il n'y a qu'un cri : M. d'Argentan est un butor!

— Oui! oui! et je le hais!

— Au fait, il y a bien de quoi, Madame... La manière dont il a quitté Madame ! tout de suite, là, sans prévenir, du jour au lendemain ! Oh ! c'est une trahison ! C'est le fait d'un homme mal appris!... Aussi, Madame, si vous saviez tout ce qu'on a dit dans l'antichambre, et dans la cuisine, et dans la loge!

— Qu'a-t-on dit? Quoi?

Madame Belmare avait les joues animées,

les yeux brillants, la bouche entr'ouverte.

— Je ne veux point répéter cela à Madame... C'est trop mortifiant...

— Qu'est-ce donc? je veux, je veux le

savoir

— Et puis après, Madame dira que j'invente! non, ce n'est pas agréable...

— Parlez, Euphrasie, parlez, je l'ordonne l

— Puisque Madame l'ordonne, il faut bien que j'obéisse... Mais c'est égal, j'aimerais mieux avoir à taire un compliment... Ah! c'est rude!

— Voyons ! voyons !

— Eh bien ! Madame, voici : On prétend touîes sortes de choses... On prétend...

l'alcôvl. 05

— Quoi?

— Ah ! dame, ce n'est pas moi qui parle. . . c'est la cuisine, c'est la loge, c'est l'antichambre... On prétend que ce monsieur, M. d'Argentan, n'a pas le sou... qu'il est criblé de dettes... Bref, qu'il a fait la connaissance de Madame...

Euphrasie parut hésiter un moment.

— Achevez, Mademoiselle!

— Vous ne comprenez pas, Madame?

— Non, non, pas du tout !

— Eh bien ! l'on prétend que ce beau monsieur n'a aimé Madame que parce qu'elle est riche...

— Quoi ! on oserait ! , . ,

6fi LKS FOLLES NL'ITS.

Madame Belmare était pourpre de colère.

— Madame... Il ne faut pas vous lâcher ! . . . Encore une fois, ce n'est pas moi qui parle !... C'est la cuisine, c'est...

— Bien! bien! achevez... Que dit-on encore?

— Je ne voudrais pas mettre en colère Madame...

La femme de chambre se renferma quelque temps dans un silence obstiné.

— Oh ! c'est pour le coup, dit madame Belmare avec emportement, c'est pour le coup que vous allez me fâcher ! J'ai en horreur les personnes qui ont l'air d'avoir des secrets à dire et qui ne disent rien! Parlez, voyons ! vite ! vite !

— Madame, tout le reste est bien facile à comprendre... Je ne vois pas trop ce que j'aurais à dire de plus, et je répète encore à Madame que ce n'est pas moi qui parle... C'est l'antichambre, c'est...

— Ah!

— Enfin, Madame, c'est peut-être un malheur d'avoir une bouche et de parler... On est bien forcé d'avoir d^s oreilles ; on entend malgré soi...

— En vérité, cette fille me fera damner!

— J'en serais désolée, Madame... Ce n'est pas mon intention. Moi, je ne suis dans tout ceci qu'un écho...

— Eh bien! eh bien! répétez donc au moins, Mademoiselle ! C'est trop fort! je perds

patience! Une fois, deux fois, voulez-vous parler?... Prenez-y garde, la troisième ibis pourra vous coûter cher !

— Eh bien! Madame, je parlerai, puisque vous le voulez absolument... Voici donc les bruits; au surplus, vous savez comme on écrit l'histoire ; si la chose vous blesse, il ne faut pas la prendre au sérieux.. .

— Quelle fille ! Ah ! vraiment elle me fait bouillir !

— Madame, vous allez bouillir encore bien davantage! On dit... C'est les mauvaises langues. . . On dît que vous êtes brouillée avec M. d'Argentan...

— Brouillée ! et pour quelle raison?

— Madame, c'est votre secret... Apparemment qu'il y a eu un sujet de brouille!

— Mais, pour qu'il y eût un sujet de brouille , interrompit vivement madame Belmare, il faudrait supposer d'abord une intimité quelconque, une liaison...

— Oui, Madame, et voilà ce qu'on suppose...

— Quelle insolence ! Quoi! parce que j'ai reçu quelquefois cet homme? parce qu'il m'a fait de mauvaises aquarelles... que je vais jeter au feu, on suppose...

— Oui, Madame.

— Mais en vérité, c'est abominable! Une

femme comme moi ! un homme comme lui !.. .

Oh ! la calomnie est trop absurde, elle ne

m'atteint pas ! . . . Dieu merci ! je n'en suis pas

réduite encore à M. d'Argentan... Jai du

choix, si bon me semble!

— Oui, Madame! c'est très vrai... personne ne vous conteste le choix... Mais il parait que M. d'Argentan...

— Quoi ! lui? Un rustre ! un vrai fort de la halle! roux comme un Écossais! rouge comme un marchand de vin ! Fi ! quelle horreur!

— En effet, Madame, tout le monde trouve qu'il est rouge et roux... Même on a beaucoup plaint Madame. . . Mais il paraît que M. d'Argentan...

— Non! non! c'est une calomnie! un mensonge infâme ! Cet homme est un misérable qui se vante. . . Mais je le châtierai !

— Je l'espère bien, Madame! Cet hommelà mérite les plus rudes avanies! Mais il faut se dépêcher... car, lui aussi, Madame, il me-

n ace! 11 parait qu'il a des lettres, des cheveux...

— Des choveux î s'écria madame Belmare en se tordant les mains. Ah ! miséricorde! le scélérat est de connivence avec mon coiffeur!... Vous savez bien, Euphrasie, ce petit coiffeur que j'ai renvoyé parce qu'il était si bavard... Je ne vous avais pas dit la véritable cause de ce renvoi : Le petit malheureux avait été suborné par M. d'Argentan... En effet, une tresse de cheveux m'a été soustraite.

— Cela s'est vu, Madame, mais les lettres, les lettres...

— Des lettres, Euphrasie? Oh! mais c'est plus infernal encore ! Je ne lui ai jamais écrit, moi, que des lettres insignifiantes, de pure et simple politesse.,. Oui, des invita-

tions à dîner, des places de loge que je lui envoyais. Voilà tout ! Et maintenant ce monstre ose se l'aire contre moi une arme de ma bonté, de ma confiance ! . . .

— Madame, mais il paraîtrait qu'il y a d'autres lettres... d'autres invitations...

Et la femme de chambre avait un air mystérieux et significatif.

— Euphrasie, ce que vous me dites m'épouvante!... Au fait, cet homme, profondément démoralisé, a pu très bien contrefaire mon écriture... 11 avait de mes lettres... avec un peu d'adresse et d'habitude au crime, quoi de plus facile que d'imiter une écriture de femme!... Mais n'importe! n'importe! ce vil calomniateur sera confondu ! Toutes ces lettres, il faut qu'il les rende ! ce soir je les aurai !

Madame Belmare parlait encore, lorsqu'un coup de sonnette se ût entendre à la porte d'entrée.

— Ah! dit-elle, c'est lui, M. d'Angleville ! Allez, Euphrasie, qu'il entre.

— Madame, Benjamin a vos ordres ; il va l'introduire...

— C'est égal, courez, Euphrasie... 11 pourrait bien y avoir méprise, et je serais désolée... 11 faut absolument que je parle à M. Théodore, il le faut!

— Bien, Madame, j'y cours.

La femme de chambre sortit précipitamment:

Le Lithographe.

Madame Belmare ne resta seule qu'un moment; Euphrasie rentra presque aussitôt.

— Eh bien? dit madame Belmare.

— Madame, nous nous trompions, ce n'est pas M. Théodore.

— Ah!

— Non, Madame! Mais c'est une personne qui veut absolument vous parler...

— Qui est-ce qui peut venir à pareille heure? quand je me lève! Oh ! c'est insupportable?

— Madame , répondit mystérieusement Euphrasieen baissant la voix, c'est une visite que vous serez peut-être très contente de recevoir... Je crois qu'on vient de la part de M. d'Argentan... Si je ne me trompe, c'est une espèce de raccommodement qu'on vient vous offrir.

-— Je n'en veux pas l je n'en veux pas ! Entre nous deux, point de réconciliation!

Maintenant, c'est la guerre! Il l'a voulu, j'accepte !

— Pourtant, peut-être, Madame, faudraitil réfléchir ! ... Je ne suis, moi, qu'une femme de chambre, et je n'ai pas beaucoup d'imaginative... Mais c'est égal : j'ai toujours entendu dire que les femmes étaient les plus faibles lorsqu'il s'agissait d'hommes... Je conseille à Madame de transiger...

— Non, non, jamais!

— 11 faut donc, Madame, que je congédie cet individu ? reprit la femme de chambre en mettant la main sur le bouton de la porte. C'est dommage, car il n'a pas l'air bien malin, et je suis sûre que vous en auriez bon marché.

— Quelle est donc cette visite, Euphrasie? un homme ou une femme ?

— Un homme, Madame, et qui n'a rien de bien redoutable... Il a l'air d'un masque, d'un personnage de carnaval.

— Et cet homme vient de la part de M. d'Argentan, dites- vous?

— Oui, Madame.

— Allons, qu'il entre ; je serai toujours à même de le mettre à la porte s'il fait l'insolent.

La femme de chambre sortit, et revint quelques secondes après, annonçant M. Gontour, lithographe.

C'était un petit hor: me avec une tète démesurément grosse, toujours souriant, toujours la bouche ouverte en forme de gueule ; il n'avait point de cou, mais de larges etmontueuses épaules qui ressemblaient à une

boule énorme , sur laquelle une autre boule plus petite, sa tête, aurait été posée comme par hasard, ou par le caprice fantastique de quelque magicien moqueur. Les bras de cet homme pendaient jusqu'à terre, et ses grosses mains rejoignaient presque ses gros pieds, qui auraient fait honneur à un éléphant. Une redingote bleu-de-ciel enveloppait ce monstre ; une culotte collante trahissait de petites cuisses maigres et frêles, et deux misérables tibias dignes de porter un héron.

M. Gontour n'était pas rouge, mais cramoisi ; il avait les yeux ronds comme une chouette, un nez large, épaté comme un pied de marmite , des boucles dor aux oreilles. En outre, il portait sous le bras un gros portefeuille noir gonflé de papiers.

Madame Belmare, qui, la veille encore,

avait lu un conte d'Hoffmann, crut voir quelque apparition chimérique, quelque nain railleur et malfaisant qui venait lui jeter un sort.

— Tiens, tiens, tiens, dit M. Gontour en s'arrêtant à la porte, comme c'est beau ici ! Où donc qu'on peut marcher?

Madame Belmare ne répondit rien , et lui 6igne d'entrer dan9 la chambre.

M. Gontour fût resté immobile à la même place, si la soubrette, pour abréger les préambules, ne l'eût poussé légèrement par les épaules.

— Pardon, belle dame, pardon.

Et M. Gontour demeurait la tête basse, les mains jointes, une jambe en avant.

l'alcAyb. 81

— Monsieur, dit madame Belmare avec une expression fière et dédaigneuse, vous dites que vous désirez me parler ! J'écoute.

Le nain ne fit aucune réponse; mais, tirant un ample mouchoir à carreaux rouges, il le déploya gravement , et se moucha trois fois de suite avec un bruit de crécelle.

Madame Belmare laissa échapper un cri d'impatience.

— Monsieur, dépêchez-vous; voyez, je fais ma toilette , je n'ai pas de temps à perdre. De quelle part venez-vous ?

— Ah! Madame, ma belle da .me, répondit le nain en posant son portefc mille sur un guéridon, je viens de la part d'un bien galant homme, d'un homme chai mant! Aussi, je l'estime, et je le respecte cor nme il le mérite!

— Monsieur, trêve à vos panégyriques.

Dites-moi bien vite ce qui vous amène, je vous en prie.

— Madame, c'est le désir de vous être agréable, de vous prouver mon respect, mon dévouement.

— Au lait, Monsieur !

— Oui , Madame ; mais auparavant , je vous en conjure, permettez-moi de réclamer votre indulgence : depuis huit jours, je tra~ vaille sans paix ni trêve... ah! c'est que je suis un artiste! je ne veux pas être un manœuvre ! Oui, Madame, il faut qu'on s'y méprenne, que le plus fin s'y trompe !

— Que voulez-vous dire?

— Mon Dieu ! c'est vrai , je devrais d'abord montrer mon ouvrage avant de faire

mon éloge. Vous allez dire que je me vante ; mais n'importe! j'ai du courage, je suis bien payé , et je veux arriver à un résultat partait.

— Mon Dieu! expliquez-vous, Monsieur...

vous m'impatientez !

— J'en conviens, Madame ! j'ai peu l'habitude de la parole. Que voulez-vous! un pauvre diable qui, depuis trente-cinq ans, travaille du matin au soir!... J'en ai même la taille un peu déformée.

— Monsieur, je ne suis pas en humeur de faire la conversation avec vous! dit madame Belmare avec aigreur. Vous allez me dire tout de suite ce qui vous amène, ou bien vous aurez la bonté de partir... Qui vous envoie?

— Qui m'envoie ? repartit le naiu frappé

de stupeur. Mais j'ai déjà eu l'honneur de le dire à Madame... ou je serais donc bien distrait! C'est l'ami intime de Madame, c'est M. d'Argentan.

— D'Argentan! mumura madame Belmare d'une voix sourde. Eh bien ! que me veut- il?

— Madame, il veut vous servir du meilleur de son âme ! il est le plus fidèle , le plus dévoué de vos serviteurs... J'emploie ses propres paroles. Il me charge de vous soumettre mon travail , et je viens pour savoir si j'ai le bonheur de vous agréer.

— Je ne vous comprends pas, Monsieur... exprimez-vous d'une façon plus claire. Je n'ai, Dieu merci! aucun rapport, aucune relation avec M. d'Argentan; je ne veux plus le recevoir avant qu'il m'ait renvoyé

l'alcôvb. 85

tous les papiers de famille dont j'attends la restitution.

— Eh! Madame, c'est justement là ce qu'il veut taire, ce bon M. d'Argentan, dit le nain en se croisant les bras. Il sait tout comme vous l'importance de ces papiers; et, pour empêcher qu'ils ne se perdent , pour les rendre publics et notoires, il vient d'imaginer un moyen que vous approuverez, j'ensuis sûr.

— Ce moyen, quel est-il, Monsieur ?

Madam e Belmarefrissonnait.

— Madame, il est très simple ; au surplus, il n'est point de l'invention de M. d'Argentan ; et, si j'en crois sa modestie, c'est vousmême, oui, Madame, vous-même qui auriez eu la première cette idée. Du reste, permettez-moi de vous le dire , ajouta le nain avec

un sourire malicieux et plein de respect , lit. i. 6

dée n'est pas neuve ; et, depuis quelques années , l'art du lithographe est poussé à un point...

— Monsieur, qui êtes-vous donc? interrompt madame Belmare.

— Moi, Madame? je suis Jérôme Gontour, artiste lithographe, pour vous servir.

— Lithographe? Eh ! qu'ai-je besoin de vous, Monsieur?

— Quoi ! Madame, ne m'avez-vous pas fait prier de passer ici?

— Non, du tout.

— Pardon, Madame, il y a erreur... veuillez vous rappeler... il s'agit de papiers de famille, de lettres que je n'ai pas lues, mais que j'ai lithographiées ie mieux du monde...

L ALCOV

C'est une reproduction exacte... les pâl d'encre, les ratures, tout s'y trouve... c'est absolument le môme papier... Au surplus, j'ai là quelques échantillons. Vous allez voir, Madame.

M. Gontour prit son portefeuille et l'ouvrit; il en tira plusieurs papiers plies en forme de lettres; puis, braquant sur son nez des lunettes de corne, il se mit en posture de lire.

Mais aussitôt madame Belmare jette un cri de surprise ; elle se penche vers ces papiers , les regarde , et soudain les arrache des mains du lithographe. Celui-ci demeure immobile, muet de surprise, lapidiûé.

Madame Belmare a saisi plusieurs lettres ; elle les examine encore, elle les parcourt des yeux.

— Oui, oui, murmure-t-elle avec une expression de joie triomphante, c'est bien cela. . . je les reconnais... Voici les plus compromettantes... et je les tiens!

En même temps , elle les froisse violemment dans sa mains, et les déchire en mille morceaux.

M. Gontour pousse une exclamation douloureuse.

— Arrêtez... s'écrie-t-iî.

Madame Belmare n'entend pas ; elle continue de mettre en pièces les lettres arrachées au bossu.

— Et maintenant, dit-elle en se levant, je ne le crains plus, ce misérable ! qu'il vienne, je le fais jeter dehors par mes domestiques ! Allez, allez, vous, digne émissaire de ce

drôle!... prenez garde aussi qu'on ne vous corrige!... J'ai pitié de vous, malheureux... vous êtes si vieux et si faible, qu'il y aurait conscience à vous ehâtier... vite! Sortez de cette chambre !

M. Gontour, pâle et confus, regardait madame Belmare sans avoir l'air de la comprendre :

— Madame.,. Madame... balbutiait-il, je... je...

— Sortez! sortez, vous dis-je! ou bien...

Madame Belmare saisit vivement le cordon de la sonnette.

M. Gontour, dans son effroi, avait laissé tomber son portefeuille; une foule de papiers s'en échappèrent

Madame Belmare ramasse précipitamment toutes ces feuilles dispersées; elle les froisse avec colère dai:s sa main, s?nsmême y jeter les yeux ; puis elle les déchire pêle-mêle, au hasard, en répétant à M. Gontour :

— Sortez ! malheureux, sortez!

Le bossu, tout abasourdi, ne peut que ramasser son portefeuille; il se sauve en criant.

Madame Belmare était seule. Elle continuait de mettre en lambeaux tous ces papiers qui s'éparpillaient autour d'elle.

— Ah ! disait-elle avec un rire plein d'orgueil, j'ai été plus flne que lui I A présent, je le brave! je n'ai plus besoin de personne, c'est-à-dire, mes domestiques et mon portier suffiront... Ah! ah': s'il pouvait venir, quel bonheur!

A peine achevait-elle ces mots, qu'on sonne bruyamment.

Euphrasie entre.

— Madame, vous ne savez pas, c'est lui !

— Qui? qui donc?

— M. d'Argentan !

— Ah! c'est bien!... qu'il entre!... allez, Euphrasie... Bon, je passe dans mon boudoir... vous l'y conduirez. Ah! ah! tout va bien...

Madame Belmare, dont la toilette était complètement terminée, jeta un dernier coup d'oeil sur son miroir; puis, après avoir donné plus d'harmonie à sa mise, à sa coiffure, elle sortit radieuse et passa dans son boudoir.

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