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IV

Le Boudoir.

Le boudoir de madame Belmare était plus orné et plus coquet encore que sa chambre à coucher; c'était quelque chose de ravissant. Partout , sur des étagères en bois sculpté , on voyait une foule de jolis petits

brimborions en bronze, eu ivoire, des statuettes, des vases délicatement ciselés à la manière de Benvenuto Cellini ; mais, dans ce boudoir comme dans tout le reste de l'appartement, le luxe, la richesse et le mauvais goût se confondaient. Il était facile de voir que la maîtresse d'un pareil sanctuaire voulait surtout éblouir les yeux et déployer une grande ostentation.

Lorsque madame Belmare entra, M» d'Argentan, une petite canne à la main, examinait curieusement tous les gracieux colifichets rangés sur les cases des étagères ; de temps à autre, il souriait avec dédain, ou jetait un éclat de rire moqueur.

— Pardon, Madame, dit-il en saluant d'un air cavalier, j'arrive un peu trop de bonne heure. . . il n'est guère que trois heures aprèsmidi , et ma visite peut vous paraître en ce

moment assez libre, assez inconvenante...

— Inconvenante, Monsieur? peut-être, répondit madame Belmare avec hauteur; car, à la manière inqualifiable dont vous vous êtes conduit à mon égard, j'aurais pensé que vous seriez du moins une personne d'assez bonne compagnie pour ne plus vous présenter chez moi.

— Ah! Madame, un peu de pitié... c'est mal ! vous m'accablez, vous me terrassez ! . . . Je ne vous croyais pas si cruelle !

— Monsieur, il ne s'agit point de faire assaut de plaisanteries. Peut-être avez- vous la prétention d être Tort spirituel , mais je vous préviens qu'auprès de moi c'est en pure perte: j'apprécie médiocrement vos jeux de mots, vos pointes et vos calembours.

— A merveille! frappez, foulez un homme

à terre, Madame,., c'est beau, c'est généreux ! Après une si longue intimité, ah ! ! !

Et M. d'Argentan se laissa tomber dans un fauteuil en poussant un profond soupir.

— Monsieur, vous êtes comédien , je le sais depuis longtemps; mais avec moi vous jouez inutilement la parade... je vous connaisse sais tous vos rôles!... A d'autres! à d'autres!

— D'autres, Madame! est-ce que cela est possible , lorsqu'on vous a connue , lorsqu'on vous a aimée, lorsqu'on à eu le bonheur...

— Assez, Monsieur! interrompit madame Belmare dont les yeux bleus étincelèrent. Je vous préviens que je suis peu disposée à supporter vos insolences, et que si vous me poussez à bout...

— Quoi donc, Madame, serait-il vrai?

s'écria d'Argentan avec délire en tombant à genoux et joignant les mains. Vous m'aimez toujours!... Oui, cette colère, cette généreuse colère me le dit!... D'ailleurs, j'en crois Racine, ce poète aimab1; et tendre, vous me haïssez trop pour ne pas m adorer ï Je fais un petit changement au vers; mais c'est égal ; le sens y est et la mesure... Eh bien ! écoutez, parlons à cœur ouvert : vous m'aimez encore... moi, je vous aime toujours, je n'ai pas cessé un instant de brûler pour vos célestes attraits... Renouons donc! que le passé, Madame, soit comme s'il n'avait jamais été! qu'ils se dissipent, ces jaloux nuages qui trop longtemps ont voilé notre bonheur! .. et nous pouvons être heureux encore, Léontine! nous pouvons...

Madame Belmare ne se contenait plus; elle était pourpre de colère!

98 LESFOLLtS NUITS.

— Monsieur, dit-elle d'une voix sourde en ouvrant la porte, je ne veux plus vous entendre! d'ailleurs, vous êtes un étranger dans ma maison, un intrus...

— Un intrus, Léontine?

— Cessez, cessez, Monsieur, toutes vos appellations familières! je ne vous connais pas... je neveux pas vous connaître!... J'ai tort, je l'avoue : je vous ai pris pour un homme de bonne compagnie... Vous n'étiez qu'un homme mal élevé !

— Mal élevé, Léontine? reprit sardoniquement le fashionable. Je me suis pourtant élevé jusqu'à vous!... ah! ah! c'est quelque chose!...

Madame Belmare ferma violemment la porte; comme M. d'Argentan venait de hausser la voix, elle avait peur que les do-

mestiqaes n'entendissent quelque chose de cet étrange dialogue. Etouffant de colère , elle gardait le silence. M. d'Argentan s'était rassis majestueusement dans son fauteuil ; et, rejetant la tête en arrière, il jouait avec sa canne qu'il faisait tournoyer dans ses doigts.

M. d'Argentan était un de ces hommes qui n'ont point d'âge : il pouvait avoir également vingt-cinq ou trente ans, trente-cinq ou quarante ans, et plus même. Ses cheveux roux étaient plaqués sur son crâne étroit, comme une perruque assez mal faite ; ses Joues vineuses étaient parsemées de taches de rousseur ; et sa lèvre supérieure , d'une longueur démesurée, surmontée d'un nez large et plat, donnait à cette physionomie quelque chose d'ingrat et de bestial, qui prévenait tout d'abord défavorablement. Quant

à la mise, M. d'Argentan était presque irréprochable : son habit, son gilet, son pantalon étaient de véritables ouvrages d'art ; mais, en dépit de toute la science du tailleur, cet homme n'avait pas un air patricien ; bien au contraire : sa charpente osseuse et forte, son dos rond, révélaient un homme issu de la plèbe, le roturier dans toute la force du terme. Ses mains étaient larges, épaisses; ses doigts, gros et courts, aux ongles plats. Ce dernier vice de race et de conformation, M. d'Argentan aurait pu le déguiser en gardant ses gants jaunes; mais à peine arrivait-il quelque part, que tout de suite il s'empressait doter ces gants, de les jeter dans son chapeau , et de mettre son chapeau sur quelque meuble, ordinairement sur le lit. On voit par ce portrait que M. d'Argentan n'était pas un homme du monde fort distingué et fort aimable. Néanmoins, il était

reçu partout, dans les meilleures sociétés, dans les plus choisies : une certaine réputation d'esprit, de bravoure et de méchanceté, environnait cet homme, et lui faisait une espèce d'auréole formidable ; les femmes surtout craignaient de l'avoir pour ennemi et le ménageaient singulièrement. C'est qu'à vrai dire, M. d'Argentan ne manquait point d'une certaine malice qui lui tenait lieu d'esprit, et qui jetait de la poudre aux yeux des personnes facilement éblouies , aveuglées. Cinq ou six duels avaient acquis à cet homme une renommée de bretteur et de spadassin, qui le faisait craindre ; et plusieurs femmes, devenues victimes de son humeur sombre et rancunière , conseillaient aux autres la prudence et la résignation.

Une année auparavant, madame Belmare,

croyant avoir besoin du dévouement d un t. i. 7

pareil homme, lavait parfaitement accueilli chez elle ; c'est au point même que les habitués de la maison et les amis intimes n'osaient plus y venir qu'à de longs intervalles . M . d'Argentan, diplomate et fourbe par excellence, avait su mettre à profit la terreur ou le dégoût qu'il inspirait; et bientôt madame Belmare, se voyant seule, abandonnée dans le désert du monde, s'était vue peut-être obligée d'aller plus loin dans ses relations avec cet homme, plus loin qu'elle n'aurait voulu, sans doute, dans toute autre circonstance.

Madame Belmare , après avoir réfléchi longtemps, rompit enfin le silence :

— Monsieur, dit-elle, quoique vous soyez très habile, vous vous êtes laissé prendre dans vos propos filets. Je vous remercie très fort de m'avoir envoyé cet artiste lithographe.

i/àlcûwl. 103

— Ah! vous lavez vu/ Eh bien ! qu'eu dites-vous, Madame?

— Mais je dis que c'est un homme tort agréable, tort gracieux... on voit bien qu'il vous fréquente !

— Léontine , vous avez un langage mordant ! mais vous avez beau faire, je suis patient madame Vous dites donc que

M. Gontour n'est pas un Cupidon, pas un Adonis... c'est vrai, j'en conviens sans peine. Mais avouez au moins qu'il a du talent !

— Oui, le talent de se faire mettre à la porte! Au surplus, allez, Monsieur, allez le questionner, vous verrez s'il est content de sa visite!

— Comment donc, ma chère dame! mais enchanté ! Je l'ai rencontré tout à l'heure

qui sortait de chez vous... il paraît que c'est merveilleux, incroyable ! c'est un vrai triomphe 1

M. d' Argentan se frottait les mains avec joie.

— Ce que je puis vous dire, Monsieur, reprit madame Belrnare amèrement , c'est que je ne vous crains plus! toutes les lettres sont anéanties... Et maintenant, dites ce que bon vous semble, personne ne vous croira, Monsieur ! on vous traitera d'imposteur, de niais, de vantard !

— Vraiment? vraiment? diable ! mais savez-vous, Madame, que vous m'inquiétez ! Gomment ! je n'ai plus contre vous aucun recours ? ... On va me jeter dans le monde toutes ces belles épilhètes au visage? Diantre ! vous me Faites furieusement réfléchir !

— Vous avez raison, Monsieur, réfléchissez... mieux vaut tard que jamais! Maintenant , croyez moi , plus d'hostilités, tenez vous tranquille, et faites en sorte que j'oublie vos mauvais procédés.,.

— Est-il possible? Dieu! que vous êtes bonne, Madame!

— Moi, d'abord, je n'ai point de rancune, Monsieur ! je ne demande pas mieux que d'oublier : je n'ai pas la moindre envie de vous taire de mal, et si vous ne cherchez pas à me nuire, vous n'aurez rien à craindre.

— Quel bonheur ! ah ! quel bonheur !

Et M. d'Argentan, secouant la tête, élevait les mains au ciel avec une singulière expression.

Madame Belmare crut bientôt remarquer

nn air de joie cruelle et d'ironie dans les traits de M. d'Argentan.

— Monsieur, dit-elle d'un ton grave et sérieux, je ne sais pas si vous m'avez bien comprise... Il y a quelque chose d'extraordinaire dans votre physionomie... vous riez en dessous... Pourtant, je vous déclare que tout cela est fort peu risible, et que, si vous me lâchez, je pourrai, moi, vous faire payer cher les nuits de chagrin et d'angoisse que je passe depuis tantôt six semaines !

— En vérité, Madame ! depuis six semaines? c'est beaucoup, beaucoup trop! Commentse fait-il quaprèssixsemainesd'alarmes et d'insomnies, vos beaux yeux bleus soient toujours aussi vifs , vos joues aussi fraîches.

— De la raillerie , Monsieur ! vous êtes donc incorrigible !

i 'alcôve. 107

— Oui, oui, Léontinc, oui, céleste créature, je suis incorrigible... incorrigible de mon amour !

— Fi! fi donc, Monsieur! repartit madame Belmare avec un geste de dégoût , vous, vous parler d'amour! an mot semblable de vous à moi n'est pas de mise !..

— Bien, bien, bien, dit M. d Argentan avec un éclat de rire.

— Encore, Monsieur? quel exécrable ton! Écoutez, je ne veux point faire d'esclandre. .. vous êtes chez moi ,, et je n'aurais besoin que d'un coup de sonnette pour vous obliger au respect, à la convenance... Mais le scandale et l'éclat ne sont point mon affaire : je vous conjure de vous retirer... je vous conjure surtout de ne plus remettre le pied dans cette maison.

— Cruelle! barbare! ingrate!

— Oh ! c'est trop fort ! dit madame Bel* mare en saisissant le cordon de la sonnette. Décidément, Monsieur, je ne puis souffrir vos pasquinades ! on vous passe dans le monde une foule de choses qui me sont intolérables!... De grâce, n'oubliez pas qui je suis, et qui vous êtes !

— Non, non, cher ange, je ne l'oublierai jamais ! s'écria M. d'Argentan avec exaltation. D'ailleurs, si je pouvais oublier... tes lettres , ta douce et brûlante correspondance me ferait souvenir!...

— Vous mentez , Monsieur ! interrompit madame Belmare avec un coup-d'œil foudroyant. Je ne me suis jamais compromise à ce point... je vous connaissais trop! l'honneur d'une femme est quelque chose de grave et

de précieux!... Au surplus, Monsieur, regardez-vous... cela suffit !

En même temps elle lui désignait un miroir.

Le fashionable quitta son fauteuil en se dandinant; puis, se posant devant une glace, il se considéra quelque temps avec complaisance, avec amour.

— Oui, oui, dit-il en se caressant le menton, je ne suis pas trop mal... un peu roux... mais n'importe ! la chevelure est abondante. . . le profil est noble, bien coupé ! ... quels yeux ! quel sourire! Parole d'honneur , c'est irrésistible ! Je ne m'étonne plus si madame Belmare...

— Insolent! vous mentez, vous dis-je! je n'ai jamais rien eu de commun avec vous !

Prenez-y garde! un mot de plus, et je sonne, j'appelle... je vous fais jeter par la fenêtre !

— Tiens, tiens, mais ce serait curieux ! Franchement, ce serait une particularité dans ma vie! ça ne m'est jamais arrivé , et, pour la rareté du fait, je vous conjure de nous donner à tous deux ce petit plaisir ! . . .

— Eh bien! puisque vous le voulez, nous allons voir ! . . .

Madame Belmare , suffoquée par la colère, n'en put dire davantage ; elle sonna de toute sa force.

Presqu'au même instant Euphrasie ar^ riva.

— Madame a besoin de quelque chose?

demanda la femme de chambre.

— Allez, Euphrasie, vite î que mes dômes-

tiques viennent... ceux de mon père, le concierge... tout le monde enGn !

— Madame...

Euphrasie avait l'air de ne pas comprendre.

M. d'Argentan s'avança d'un air dégagé vers la femme de chambre.

— Mon enfant, dit-il avec un aimable sourire, Madame vous prie d'aller chercher à l'instant même ses domestiques, ceux de M. son père, le concierge, tout le monde enfin.

Euphrasie conservait la même attitude de surprise et d' attente.

— Faut-il, Madame?

— Oui, allez vite ! répondit madame Belmare.

112 LES FOLLES ÎSTÏTS.

A peine Euphrasie eut-elle quitté le boudoir que M. d'Argentan se remit tranquillement dans son fauteuil; puis, tirant de sa poche une liasse de papiers , il ôta la ficelle qui les nouait, et se mit à les feuilleter.

— Bien, bien, dit-il, à merveille? soyez tranquille , Madame , il y en aura pour tout le monde! Voici pour messieurs vos domestiques, pour ceux du papa,., voici pour le concierge et sa petite famille... Et pardieu ! il en reste. . . ne ménagez pas les exemplaires, Madame... on pourra, si bon vous semble, en envoyer aux notables des douze arrondissements...

Madame Beimare était muette et frappée de stupeur; elle venait de reconnaître ces mêmes lettres qu'elle avait déchirées tout à l'heure et qu'elle croyait anéanties.

l'alcôvi 113

C'était bien là le môme papier, les mêmes plis, les mêmes caractères.

Elle croyait rêver, et passait une main sur ses yeux.

— Quoi, dit-elle dune voix basse et tremblante. Encore! encore!

— Oui, certainement, ma chère dame, enencore et toujours... Voyez, voyez...

Et d'Argentan présenta quelques lettres à madame Belmare, qui les saisit avec vivacité.

Elle les examine de près, et soudain, jetant un cri, elle les déchire avec fureur.

— Bien, bien, ne vous gênez pas, Madame '. quand il n'y en a plus, il y en a encore : nous avons le modèle.

Tandis qu'il parlait , un bruit de pas et de voix se t'ait entendre ; on monte l'escalier, on traverse l'appartement avec précipitation.

— Les voilà, dit M. d'Argentan avec flegme. Voyons, la petite distribution va commencer.

Puis, se levant de son fauteuil, il se dirige indolemment vers la porte.

— Arrêtez, Monsieur! s'écrie madame Belmare, pâle et tremblante.

La malheureuse femme avait compris enfin la vengeance de M. d'Argentan. Jusqu'alors elle n'avait pas cru que l'art du lithographe pût reproduire une lettre, au point de tromper les yeux de la personne même qui l'avait écrite ; elle ne s'était pas trop rendu compte des menaces de M. d'Argen-

i'alcôm ||5

tan ; elle ignorait, l'infortunée, que tous les secrets d'un cœur de femme, que sa mystérieuse correspondance allait se multipliera l'infini comme un journal , et se répandre dans un millier de mains.

M. d'Argentan était bien sur, lui, que sa vengeance porterait coup ; il était bien sur d'être écouté par madame Belmare, et de transiger quand bon lui semblerait.

— Madame , dit-il insolemment , faut-il ouvrir ? la foule arrive. . .

— Non , non , Monsieur, je vous en conjure, s'écrie-t-elle en courant vers la porte et poussant le verrou. Personne , personne ici! nous allons nous entendre...

— Très volontiers, Madame; moi, je suis d'humeur pacifique, je n'aime pas la guerre.

1 1 (> LES FOLLES MHS

Ainsi donc, Léontine, signons un armistice et discutons.

On frappait à la porte en dehors ; la clef tournait dans la serrure, mais vainement.

— Madame, disait Euphrasie, voici tout le monde...

Mais madame Belmare était si émue qu'elle n'avait pas la force d'articuler une parole.

— Madame, commuait Euphrasie, nous sommes tous là... il ne manque absolument que le cocher... voici le concierge et son épouse...

— Entendez-vous , Léontine? dit à demivoix M. d'Argentan. Toute la valetaille est au complet; on attend votre réponse...

Veuillez dire , Madame , que vous n'avez

point de parquet à cirer... ces gens-là vont empuantir votre salon.

Madame Belmare, voyant que la moindre hésitation pouvait la perdre , entr'ouvrit la porte , et dit quelques mots à l'oreille dEuphrasie.

Deux ou trois secondes après, le portier retournait à sa loge; les domestiques, fort mécontents du caprice de leur maîtresse , grognaient et bourdonnaient dans l'antichambre et sous le vestibule.

La Cachette.

Madame Belmareet M. d'Argentan demeurèrent seuls dans le boudoir.

Ce qui se passa entre eux dans ce long et mystérieux entretien , nul ne peut le dire ; mais quand M. d'Argentan sortit, il avait un

ik2(l LtS FOLLES MHS.

air radieux , plein d'orgueil et d'impertinence : il passa fièrement , le chapeau sur l'oreille, devant les domestiques qui l'attendaient au passage, assis dans l'antichambre sur des banquettes, pour épier sa physionomie.

— Melchior, dit-il au plus ancien des valets de chambre en lui taisant signe de venir. Ici, mon garçon ! tiens, voilà pour tes étrennes ; j'anticipe quelque peu, mais c'est égal.

Melchior, que M. d'Argentan n'avait pas habitué aux cadeaux, resta un moment tout éhahi, les yeux fixes, la bouche toute grande ouverte, en continuant de tendre la main.

M. d'Argentan s'élança victorieusement dans son tilbury, et le cheval partit comme une flèche, en trouant la foule épouvantée qui maugréait et blasphémait contre l'insolent fashionable.

Euphrasie, impatiente de savoir ce qui venait de se passer entre sa maîtresse et M. d'Ar-

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gentan , s'empressa de courir au boudoir. Mais, suivant toute apparence, madame Belmare n'était point de bonne humeur, car elle dit tort sèchement à Euphrasie quelle voulait être seule, et quelle n'y était pour personne.

— Pour personne, Madame? répondit la soubrette avec un mélange de rancune et de malice. Quoi! pas même pour M. d'Angleville ?

— Ni pour lui, ni pour d'autres, Mademoiselle !

— C'est différent, Madame. Je vais dire alors qu'on ne reçoive pas M. d'Angleville quand il va venir...

Et la femme de chambre sortit rapidement.

— Euphrasie, un moment ! restez !

Mais Euphrasie s'éloignait toujours.

— Venez donc , Mademoiselle! vraiment , c'est insupportable ! vous faites la sourde oreille ! . . .

— Ah ! Madame m'appelle? dit la femme de chambre en se retournant tout à coup avec étonnement.

— Oui. Que disiez-vous de M. d'Angleville? qu'il va venir?

— Dame ! je n'invente pas cela ; c'est luimême qui vient d'envoyer tout à l'heure son domestique pour dire qu'il aurait l'honneur de passer chez Madame avant quatre heures...

— Et vous ne me disiez pas cela tout de suite !

— Madame n'a pas voulu me donner le temps de in expliquer, répondit la camériste d'un petit ?.ir insolent qui fit bouillir le sang dans les veines de madame Belmare.

— Eh bien ! voyons, expliquez- vous, Mademoiselle 1

— Je ne demande pas mieux, Madame.

Comme j'avais l'honneur de vous le dire, M. d'Angleville viendra vous rendre visite aujourd'hui d'un moment à l'autre...

— Il viendra! dit madame Bel m are avec une expression de joie. Tant mieux ! Ecoutez , Euphrasie, j'y serai pour M. d'Angleville ; mais je ne veux recevoir que lui.

— Bien, Madame, on saura se conformer à vos ordres.

Madame Belmare rentra dans sa chamire à coucher. Tout à coup ses traits devinrent soucieux; un nuage couvrit son front.

— Quelle audace i murmura-t-elle. laiton voir une âme plus basse et plus vile ! Ce misérable , il al jeté le masque ! Il ni se donne plus môme la peine de déguiser sor in-

l'amie!... Oh! quel cynisme!... C'est de l'argent qu'il veut... De l'argent! continua-telle avec un soupir. Une somme énorme !

Et, comme accablée par une pensée douloureuse, elle se laissa tomber languissamment sur un canapé ; sa tête se pencha sur une de ses mains.

— Malheureuse ! dit-elle d'une voix sourde. Et je ne l'ai pas connu plus tôt ! . . . Je n'ai pas vu tout de suite ee qu'il y avait d'ignoble au fond de cette âme ! . . . Ah ! pourquoi n ai-je point cru les personnes qui s'intéressaient à moi ! On me donnait de bons consels, et je n'ai rien voulu écouter!... Mainteiant on m'outrage, on me menace ! Je suis ai) moment d'être flétrie, vilipendée ! Ces lettres, il faut pourtant que je vienne à bout de les détruire! Je ne pourrais nier... Elles

seiaient contre moi des preuves accablantes!... Comment faire? Quoi! donner encore de l'argent? me ruiner !...

i/alcôve. 125

Il faut dire que madame Belmare, quoique fort riche , était singulièrement avare; elle aimait l'argent par dessus toutes choses: l'argent était son culte, son idole. Parfois , elle voulait éblouir à force d'ostentation ; elle faisait alors de magnifiques et folles dépenses; mais c'était par un sentiment d'orgueil : il fallait absolument qu elle éclipsât les autres femmes de sa connaissance, qu'elle les humiliât sous l'étalage fastueux de son luxe, qu'elle fît croire que, née au milieu de l'or et des diamants, elle n'avait qu'à donner un coup de baguette pour faire surgir tout à coup d'incommensurables richesses.

Depuis quelques instants , madame Belmare était plongée dans une rêverie silencieuse ; une tristesse profonde obscurcissait son visage ; des tressaillements nerveux parcouraient ses membres.

— De l'or ! donner de l'or ! Ah ! c'est affreux'... Faut-il qu'un homme... Quinze

mille francs! . . . en espèces, en billets de banque ! Quelle horreur ! . . .

Et, s'attendrissant tout à coup, elle ajoutait:

— Pauvre femme ! toi, si bonne, si confiante, si généreuse....

Mais elle n'avait point le courage de poursuivre : une voix secrète la démentait cruellement au fond de son cœur.

— Eh ! qu'importe après tout ! reprit-elle avec un accent convuîsif, en se levant du canapé. Ces lettres, en quoi peuvent-elles me nuire ! Moi , je suis iibre , séparée de mon mari... C'était un joueur , un mauvais sujet, un homme sans mœurs ! J'ai bien eu le droit, j'espère, de me séparer de corps et de biens. . . Certes, et franchement , je suis trop jeune encore.... et trop jolie, pour vivre comme une recluse!... Qu il montre ces lettres, ça m'est égal ! Je ae veux pas donner d'argent I

S'il ne s'agifsait que de vingt louis, je ne dis pas... mais quinze mille francs! Oh! c'est un scandale!

Elle se rassit et garda quelques instants le silence ; mais soudain sa physionomie prit une expression de trouble et d'épouvante indicible, ses yeux s'ouvrirent tout grands, fixes, hagards.

Elle se lève.

— Non, dit-elle, c'est impossible! je ne puis laisser publier ces lettres... Je me rappelle ce qu'elles renferment... Oui , je parle trop librement de certaines personnes... mon père lui-même n'est pas épargné... et mon mari donc !.. . Oh! que je suis imprudente! pourquoi toujours écrire! Voilà ce qui nous perd , nous autres pauvres femmes ! Elles étaient plus habiles que nous , les grandes dames d'autrefois ! Voyons ! continua-t-elle en paraissant se recueillir : combien do lot-

128 LES FOLLES NtïîS.

très a-t-ilàpeuprès? La première, en novembre... oui, le 15 ou le 20... une, deux... trois... quatre...

Puis elle se tut et sembla poursuivre mentalement son calcul.

— Oh ! c'est à perdre la tête ! il a des volumes ! . . . Malheureuse ! j'ai tant d'ennemis. . . même parmi les journalistes!... Qu' arriverait-il?... Je n'oserais plus me montrer.... toutes les portes me seraient fermées peutêtre... Cela ne sera pas! Non! Il faut que j'aie ces lettres à tout prix !... Voyons ! c'est quinze mille francs qu'il demande... Ah! tout mon petit trésor , toute mon épargne!...

Madame Belmare avait les larmes aux yeux. Elle ouvrit un secrétaire , et fit jouer dans l'intérieur un panneau secret qui , tournant tout à coup sur une invisible bascule, laissa voir plusieurs rouleaux de louis , rangés symétriquement les uns près des autres.

Elle en prit quelques-uns -, et , défaisant le papier qui les enveloppait , elle se mit à compter dans sa main une centaine de pièces d'or , que , de temps à autre , elle contemplait avec un regard d'amour et de désespoir.

— Cet or, m'en dessaisir ! quelle chose affreuse ! Rien qu'à le voir , mon cœur se dilate ! je suis heureuse!... C'est qu'il y a tout là dedans... du plaisir, des diamants, des parures 1 Je n'ai qu'à vouloir; avec cela, je puis' avoir tout ce qui me tente.... Oh ! j'aurais acheté de si beaux vases de Saxe ou du Japon! des tableaux, des statues!... Hélas! depuis des années je me prive. Pauvre femme I je m'arrache, en quelque sorte, le pain de la bouche!... Et maintenant il faut que je le donne, cet or!... Ah! ah!

En même temps elle prenait d'autres rouleaux qu'elle rangeait en piles sur la table;

puis, à chaque fois, c'étaient des sanglots, des soupirs, des larmes.

Dix mille francs en or étaient déjà comptés , quand soudain un rayon de soleil , traversant les rideaux , vient tomber sur tout cet or, et le faire reluire d'une étrange manière.

Madame Belmare est éblouie, fascinée.

— Mon or ! s'écrie-t-elle en saisissant au hasard les piles métalliques. Je te garde 1... Rien ne pourra nous séparer ! . . . Quoi ! te livrer à un misérable? Jamais!... Qu'il se venge, s'il veut, qu'il me perde! N'importe! l'argent vaut mieux que toutl avec l'argent on n'est jamais embarrassé! tandis que....

Un bruyant coup de sonnette venait de lui couper la parole. Bientôt un bruit de talons se fait entendre ; Euphrasie entre , elle annonce M. d'Angleville.

i ai.CÔve. 131

— Dans mon boudoir, Eupurasie ! répond madame Belmare vivement, en jetant une écharpe sur le monceau de pièces d'or qui couvre sa table. Priez d'attendre ! j'arrive à l'instant.

Alors elle se hâte de remettre ses louis en rouleaux, et les cache dans le tiroir secret.

— Bien ! dit-elle : voici M. d'Angleville.... Je compte sur lui ; il me vengera !

Elle quitte sa chambre à coucher, et se rend dans son boudoir.

Daphné.

Le matin même de sa visite chez madame Belmare, Théodore se trouvait dans un petit appartement de la rue des Trois-Frères.

Cet appartement était composé de trois pièces meublées simplement, mais brilt. i. 9

lantes de propreté. Dans la moins petite des trois chambres , une jeune lemme , grande et svelte , démêlait devant la glace sa longue chevelure noire, qui lui retombait sur les épaules comme une crinière. Cette femme avait un profil d'une exquise pureté; ses yeux étaient grands, noirs, pleins de langueur et de flamme ; des sourcils d'un noir d'ébène, si déliés, si fins, qu'on aurait pu les croire dessinés au pinceau , s'arrondissaient en arc sur un front élevé, plus noble et plus charmant que celui de la Diane antique. Ses lèvres étaient minces , pourpres, toujours souriantes; de petites dents blanches , éblouissantes comme des perles, rayonnaient dans cette bouche de corail; puis, a chaque sourire, on voyait se creuser deux tendres et gracieuses fossettes dans ces joues vives et colorées d'un éclat tout méridional. Un léger duvet noir ombrageait sa lèvre supérieure, et donnait à cette piquante physionomie quelque chose de viril et de profondément caractérisé, qui était loin

l'ai. Ce 135

«le nuire au charme d'un si délicieux visage. Cette jolie tête se balançait mollement sur un cou de cygne aux voluptueuses ondulations; et les plus adorables épaules du monde se découvraient à demi sous le peignoir de mousseline large et tombant.

Théodore d'Angleville se promenait dans la chambre d'un air sérieux, en faisant sonner ses éperons: il était sombre et muet.

La jeune femme, tordant sa noire chevelure qu'elle venait d'attacher avec un ruban, se retourna tout à coup vers d'Angleville en poussant un vif éclat de rire.

— Eh bien ! qu'est-ce qui t'égaie ? demanda brusquement Théodore sans discontinuer sa promenade.

— Ah î ah ! ah !

Et la jeune fille, riant toujours, abandonna

sa tresse de cheveux pour se cacher la figure dans ses mains.

— Voyons, Dapbûé, tu rn impatientes !

dit Théodore en frappant du pied, qu'est-ce qui te t'ait rire ?

— Eh ! mon petit amour , c'est toi, répondit-elle avec une inflexion de voix mélancolique et suave.

— Morbleu! je ne savais pas être si risible!...Ah ça ! je t'en prie, arrange ta coiffure, ne t'occupe pas de moi.

— Oh ! le vilain ! comme il me parle !.. . quel ton bourru ! . . . .

Et Daphné devint rouge comme une cerise; sa petite bouche fit une gracieuse moue; une larme brilla dans les longs cils de ses paupières.

Théodore , marchant toujours à grands pas, faisait plus rudement sonner ses épe-

l'alcôve. l.")7

rons; el, de temps à autre, il fouettait l'air avec sa cravache.

— Tout cela finira ! murmura-t-il en secouant la tête. Cette vie n'est plus tenable ! rien ne me réussit ! Tonnerre 1 je suis ensorcelé ! . . . .

Daphné le contemplait avec une expression pleine de tristesse et d'amour.

— Théodore, cher ami, dit-elle en s'approchant de lui d'un air craintif, qu'est-ce que tu as donc ? encore du chagrin ?

— Oui , Daphné , oui '•

— Eh bien! conte-moi ça... cher amour, un peu de confiance ! tu sais que je te donne quelquefois de bons conseils.

— Laisse-moi, Daphné... tu n'y peux rien!

— Eh ! qui sait , mon Théodore ? dit-elle en arrondissant un bras souple et nu autour du cou de Théodore. Parle, voyons....

Théodore s'arrêta un moment ; il regarda la jeune fille d'un œil morne et profond; mais il continua de garderie silence; puis , après un instant de muette rêverie, il repoussa doucement le bras de Daphné , et poursuivit sa marche.

— 0 mon dieu ! il ne m'aime plus !

En parlant ainsi, Daphné tomba sur une chaise et se mit à pleurer silencieusement.

Théodore n avait point l'air de faire attention à elle; il prononçait à voix basse des paroles entrecoupées; il frappait du pied avec fureur ; ses noirs sourcils s'abaissaient sur ses yeux noirs ; ses poings vigoureux se contractaient.

— Le misérable! je ne le trouverai donc pas? il se cache!... N'importe, je le tuerai!...

— Que dit-il ? murmura tout à coup Daphné en relevant la tète comme une biche

inquiète. Il parle de tuer... 0 mon Dieu ! encore quelque duel !

Elle se lève; et, jetant sur Théodore un coup d'œil plein d'une tendresse ineffable, elle se dirige vers une croisée qu'elle ouvre à petit bruit. Sur le rebord de cette fenêtre

se trouvaient plusieurs caisses de fleurs que Daphné arrosait chaque m itin avec amour. Elle prit une carafe pleine d'eau; et, se penchant vers ses fleurs chéries , elle les arrosa tour à tour non sans tourner la tête vers Théodore, qui ne semblait point la remarquer. Lorsque la carafe fut vide , Daphné cueillit un petit bouton de rose; et, s' approchant tout doucement de Théodore, elle essaya d'attacher cette fleur à sa boutonnière. Mais d'Angleville, qui sans doute se croyait seul, tressaillit ; puis, arrachant de son habit le bouton de rose, il le jeta violemment sur le parquet.

Daphné,qui était loin de s'attendre aune pareille brusquerie, laissa échapper comme un gémissement, et se retira dans l'embrasure de sa fenêtre. La pauvre fille fondait en larmes.

Théodore avait obéi à un mouvement convulsif et machinal ; il entendit le cri plaintif de Daphné ; et, voyant le bouton de rose à terre, il le ramassa et le mit sur un guéridon.

— Ma pauvre petite, ne m'en veux pas, dit-il, je ne sais ce que je fais ; je suis triste, je suis comme un fou...

— Et tu refuses de me dire ce que tu as ! vilain ! vilain !

Daphné venait de se jeier au cou de Théodore qu'elle couvrait de larmes et de baisers.

Théodore la contemplait d'un air attendri.

— Oh ! disait-il, quelle excellente créature !

j'ai beau faire, je n'en trouverai jamais une qui la vaille !

EtDaphné, toujours suspendue au cou de Théodore , se cambrait voluptueusement avec une souplesse , avec une grâce naturelle et simple , qui aurait fait rêver tout poète à la pure et naïve Marguerite de Faust.

— Cher bon, dit-elle en joignant ses deux petites mains blanches aux ongles roses. Voyons, conte-moi ça... dis-moi tes petits chagrins... je veux tout savoir.

— Non , mon pauvre ange , non ! je te ferais de la peine, et tu es une trop bonne fille pour que je te désole !

— Théodore , mais si tu ne me dis rien , je vais me désoler bien davantage ! je vais croire toutes sortes de choses, des choses affreuses ! et je ne te laisserai plus sortir !

— Folle \ folle! répondit Théodore avec un sourire contraint. Tu es toujours à l'alarmer! va, sois tranquille, je ne suis pas en danger de mort... non, et c'est tant pis ! continua-t-il d'un ton sombre.

— Quel langage! oh! Théodore, s'écriat-elle effrayée, je te connais... quand tu parles de la sorte. . . avec cette voix. . . quand tu fronces le sourcil comme à présent, alors, c'est un malheur! un grand malheur!... Je t'en supplie... je tombe à tes genoux... dismoi ce qui t'afflige!...

— Daphné, je n'ai rien à te dire.. .

— Si , si , tu as le cœur gros... tiens , moi qui étais si gaie en me levant!... j'avais comme un rayon de soleil dans le cœur... oui, je ne sais pourquoi, mais je riais, je sautais, je chantais!... Mon Théodore , vois

tu, j'étais heureuse, je devinais que tu allais venir... et je te trouve tout sombra, tout pale ! Mon Dieu ! mon Die:: î qu'y a-t-il donc?

Théodore, visiblement ému, prit un fauteuil; puis, asseyant Daphné sur ses genoux, il entoura mollement d'un bras ce corps souple et svelte qui se balançait avec grûce comme un roseau sous la brise.

— Mon joli petit ange, dit-il d une voix qui par moments était pleine de larmes, il faut donc que je te lasse du chagrin... tu le veux?

— Oui, je veux tout savoir, Théodore î

— Vois-tu, j'ai à peine la force de parler... Mais il le faut pourtant '. tu es si bonne, si douce et si franche... je serais un malheureux de te tromper...

— Que dis-tu, mon Théodore? tu me fais peur!...

Et les grands yeux noirs de la jeune fllle étaient voilés de larmes.

— Écoute , Daphné , continua tristement d'Angleville, voilà plus de trois ans que nous sommes ensemble... je n'ai jamais eu à me plaindre de toi. . . tu as toujours été la bonté même, un ange!...

— Moi, Théodore? non, non , j'aurais dû être meilleure... je t'ai fait souvent du chagrin...

— Tais-toi, tais-toi, pauvre fille!... au nom du ciel, tais-toi ! je n'aurais pas la force d'achever... mon cœur éclaterait.

— Théodore, mais c'est donc bien cruel ce que tu as à me dire ?

— Cruel ! oh! non, je l'espère, Daphné !... tu prendras bien vite ton parti... tu m'oublieras...

l'a l cuve. 145

— Moi, t'oublier, Théodore?... Que t'ai— je donc fait pour nie parler ainsi ?

— Pauvre amie, je ne veux pas te taire de la peine, répondit Théodore en lui prenant les mains avec effusion. Écoute, je voulais te parler raison, voilà tout. Tu es jeune et jolie, adorable... tu n'auras pas de peine à me remplacer...

— Que dis-tu? Ah! Théodore...

— Encore une fois, cher ange, je ne voudrais pas t'affliger... Mais enfin le moment approche... il faut que je te parle avec franchise... nous allons bientôt nous séparer !

Daphné fit un cri plaintif; elle appuya vivement sa main contre son cœur.

~ Nous séparer ! : . .

Elle n'en put dire davantage; elle étouffait de sanglots.

— Oui, Daphné... je ne suis pas heureux! tu vois, rien ne me réussit... il faut que je parte ! je vais m'éloigner !

— Théodore , et pourquoi l'éloigner? Ah I j'en suis sûre , c'est encore quelque chagrin d'argent, quelque perte ! . . .

Théodore ne fit aucune réponse,

— Oui, je devine, continua-t-elie : tes affaires sont un peu embarrassées... on te tourmente, on te menace?...

~~ Eh bien ! Daphné , quand cela serait ? qu'y veux-tu faire ?

— Moi ? moi , Théodore ? tu peux me faire une pareille question ? Moi , je te laisserais poursuivre, affliger!... Mais pour cela, mon pauvre ami , il faudrait que je n'eusse plus la moindre ressource!... Alors, tiens, alors, je n'aurais pas le courage de voir ta douleur... je mourrais!

— Bonne fille! dit Théodore avec tendresse en lui pressant les mains.

— Ainsi , je ne me trompais pas? dit-elle avec un mélange de tristesse et de joie, c'est quelque affaire d'argenL Allons, parle, dismoi tout. Peut-être une lettre de change?...

— Non, non, Daphné, je te jure !

— Théodore, en vérité, c'est mal î tu n'as plus confiance en moi! Oh! comme je t'en voudrais, si tu allais t'adresser à un autre, quand tu sais que j'ai dans mon tiroir une inscription de six cents francs de rente!... Je te l'ai déjà offerte mille et mille fois... Aujourd'hui il faut absolument que tu l'acceptes! oui, autrement, nous nous brouillons!

En même temps, elle s'élança vers sa commode avec la légèreté d'un oiseau ; puis, ouvrant un tiroir , elle y prit un portefeuille qui contenait plusieurs papiers.

148 LE$ FOtLES NUITS.

— Tiens, pauvre ami, dit-elle en lui présentant une inscription sur le Grand-Livre, je vais tout de suite donner ma signature à l'agent de change nous allons faire vendre...

Théodore la regarda sans répondre avec un air d'attendrissement profond.

— Excellente créature ! dit-il. En vérité, tu me fais ton offre de si bon cœur, que je n'ai pas le courage de m'en fâcher... Quoi ! tu voudrais que j'acceptasse une pareille somme !... toute ta petite fortune... quand d'un jour à l'autre tu pourrais être sans pain, sans asile !...

— Bah ! Théodore, je travaillerais, répondit-elle avec une charmante insouciance.

Est-ce que tu t'imagines qu'au besoin je ne serais pas couturière ou modiste, tout comme une autre?Dame, j'en conviens, le travail ce n'est pas mon fort... et puis, je suis assez maladroite à l'aiguille... Mais c'est égal, j'au-

rais bien vito beaucoup de talent, s'il fallait travailler [tour mon Théodore !

— Sois tranquille, ma bonne Daphné, cela ne sera jamais ! Non, va, le jour où je serais à ta charge, ce jour-là n'aurait pas de lendemain ! . . Mais tiens, reprends ce titre. .. . Je te remercie du fond du cœur ; je n'oublierai jamais ta générosité ! non, non , va... Et un jour peut-être, si je suis riche... il faut absolument que je le devienne ! alors tu verras , j'espère, que je ne suis point un ingrat !

Daphné lit sa petite moue habituelle , et baissa la tête d'un air boudeur.

— Tu ne m'as pas bien compris, Daphné, je n'ai pas besoin d'argent. Dieu merci, mes poches sont pleines ! . . . Tiens, j'ai de l'or à ton service

En même temps, d'Angleville fit sonner sa poche et prit une douzaine de louis qu'il jeta sur le marbre de la cheminée.

— C'est pour toi, chère belle, dit-il avec une expression de gaîté qui tout à coup illumina son visage morne et sombre. Depuis longtemps je voulais l'offrir un joli camail de dentelle, et je n'ai rien trouvé qui m'ait plu. Peut-être auras-tu meilleur goût que moi. Allons, adieu, ma Daphné... Il faut que je sorte pour une affaire... très importante..- A demain : si j'ai un moment, je viendrai te voir.

— Théodore, je t'en prie... dit-elle en essayant de le retenir, ne t' en va pas encore. . Reste... Je ne sais pourquoi, mais je suis inquiète...

— Inquiète ? folle, et de quoi ?

— Sans raison peut-être... Mais enfin, j'ai là une idée qui me chagrine ! il me semble que si tu t'en vas maintenant, nous resterons bien longtemps sans nous revoir.:..

— Pas du tout, pas du tout... Demain , je

t'assure, tu me verras... Mais adieu ! je suis déjà très en retard... Laisse, laisse-moi !

— Ah ! Théodore, tu ne m'aimes plus !

— Bon ! voilà maintenant des reproches , des scènes !

Et Théodore, dont la figure s'était éclairée, redevint sombre.

— Oui, tout à l'heure il me semble, Théodore, que tu m'as parlé de séparation... Je ne sais plus trop ce que tu mas dit , mais j'en ai encore l'âme toute triste... Tiens , veux-tu que je te dise ma frayeur ? On sait que tu m'aimes dans le monde... Oui, de grandes dames. . . Et je parie qu'on se moque de toi parce que je suis une pauvre fille sans éducation, ignorante, qui ne sait pas mettre l'orthographe !...

— Bon, courage ! de la jalousie!... Oh ! ma chère, je t'en prie, ne me tourmente pas,

j'ai déjà bien assez de préoccupation... Je ne suis pas en humeur d'être taquiné !

— Théodore, je ne veux pas te taquiner.. Je parle dune chose qui me fait de la peine, voilà tout... Oui, je sais très bien qu'il y a une belle dame riche, qui s'occupe de toi... Et je parie que tu l'aimes î ... Je parie que tu vas tous les jours chez elle ! ...

— Moi ? qui t'a dit...

Et Théodore , la regardant avec colère , lrappa du pied.

— Morbleu î ajouta-t-il , mêle-toi de tes affaires ! pas d'espionnage !

— Oh ! me parler ainsi ! comme tu es brusque!...

— Et toi, comme es tu curieuse! Entend-tu, je veux être libre ! je vais où bon me semble : cela ne regarde personne !

— Allez , allez , Monsieur ! dit-elle avec une amertume douloureuse. Je ne vous retiens pas. . . Vous êtes libre. . .

Théodore ajusta sa cravate devant la glace, raffermit son chapeau sur une oreille; puis, faisant claquer ses bottes éperonnées , il marcha vers la porte.

— Mais d'abord , Monsieur , reprenez ceci... Vous avez oublié quelque chose sur la cheminée...

Daphné venait de ramasser les pièces d'or éparpillées sur le marbre ; elle les présentait dune main tremblante à Théodore.

— Corbleu! Mademoiselle, s'écria-t-il en lui repoussant la main, je n'ai pas l'habitude de reprendre ce que j'ai donné! Gardez, c'est à vous !

— Ce n'est pas à moi, puisque je n'ai pas accepté , Monsieur ! répondit fièrement

Daphné en continuant de présenter à Théodore les douze louis.

— Ah ça ! décidément vous me prenez pour un autre.

Et d'Àngleville fit siffler sa cravache.

— Je vous dis, Mademoiselle, que cet argent vous appartient: jetez-le par la fenêtre, si vous voulez.

— Je ne demande pas l'aumône, Monsieur... à vous moins qu'à tout autre '• Je vous répète que cet argent n'est pas à moi.. . Reprenez-le!...

— Non, non, mille fois non! Bonsoir!

Et Théodore ouvrit la porte à grand bruit.

— Prenez garde, Théodore! s'écria Daphné en serrant avec force les louis dans sa main, ne me mettez pas au défi... Je vous

l'alcAve. IoS

jure, parole d'honneur la plus sacrée ! que je jette tout par la fenêtre !...

— A votre aise ! dit Théodore ; la fenêtre est ouverte...

En parlant ainsi, il tourna vivement laclef dans la serrure , et sortit de la chambre précipitamment.

Mais il n'avait pas descendu trois marches, que ses oreilles furent tout à coup frappées d'un bruit métallique et sonore : c'était Daphné qui venait de lancer avec fureur les douze louis sur le pavé de la rue. Justement alors des paveurs travaillaient sous la fenêtre. Ce fut un cri de surprise et de joie.

Ils se précipitent avec acharnement sur les pièces d'or; et soudain une lutte affreuse commence.

Daphné, tout en larmes, venait de tomber sur un fauteuil.

Théodore, un moment déconcerté, remonta ; mais tout à coup il se mit à rire à pleine gorge , et redescendit lestement, comme si rien d'extraordinaire ne se fût passé.

Le combat durait toujours entre les paveurs lorsque Théodore mit le pied dans la rue.

Hercule au 19 siècle.

Théodore attendait impatiemment dans le boudoir l'arrivée de madame Belmare.

Il était dans une agitation extrême ; son cœur battait avec violence ; des bourdonnements remplissaient ses oreilles.

— Non, c'est impossible ! murmurait-il ; je ne puis rester plus longtemps dans cette incertitude ! 11 faut que je sache à quoi m'en tenir ! M'aime-t-elle, ou bien?... Tout me ferait croire que je ne lu; suis pas indifférent... Mais je me trompe peut-être!... En vérité, je suis fat... Oui, je me figure toujours qu'on m'adore... morbleu! je suis forcé d'en convenir... Si quelqu'un osait me dire cela , je l'étranglerais sur place ! Mais moi , je me connais ; je me dis parfois des choses plus rudes qu'on ne pourrait m'en dire... Ah ! ah! les femmes!... Voilà ce qui me rend fou! voilà ce qui m'arrête dans ma carrière! A mon âge, toujours des intrigues, des liaisons !

Je perds ma vie, je ne ferai jamais rien

Mais n'importe ! il faut que j'aime... C'est ma destinée... Cette femme, cette femme, si belle , si adorablement belle ! ... je ne puis la chasser de mes rêves ! . . . Elle me remplit le cœur, elle me fait prendre en dégoût toutes les autres femmes!... Oui, oui, je le jure, elle

l'alcôve. i59

m'aimera! ou je nie fais sauter la cervelle , c'est dit !

Et, marchant d'un air agité, il garda un instant le silence.

— Je veux qu'elle m'aime, reprit-il, et je n'ai rien fait pour elle encore! On l'insulte , on la menace, et le drôle ne veut pas rendre les lettres! Il dort tranquille, il boit et mange comme si rien n'était ! Oh ! je ne me reconnais plus... Suis-je bien Théodore d' Angleville?... Il fut un temps où le gredin aurait déjà senti le froid de mon épée !

A peine achevait-il ces mots que la porte s'ouvrit. Madame Belmare entra.

Elle était pâle et semblait triste, préoccupée. Elle salua Théodore en baissant les yeux et sans lui dire une parole.

— Madame, dit-il d'une voix douce en lui prenant une main qu'il porte à ses lèvres, je

viens chercher vos ordres. Vous savez le motif qui m'amène. Je vous avais promis de venir aujourd'hui... me voici prêt à obéir.

— Monsieur Théodore, vous êtes un homme de cœur, je le sais... merci !

Et madame Belmare fit signe à Théodore de prendre un fauteuil; elle s'assit elle-même en face de lui.

— Parlez, Madame, que dois-je faire? Depuis trop longtemps j'hésite... c'est pour moi un affreux supplice d'attendre, de me contraindre... Je vous suis tout dévoué, vous n'en doutez pas^ j'espère?

— Non, non, monsieur Théodore; je sais tout ce qu'il y a de noblesse et de générosité dans votre âme ! Je le sais, vous n'êtes point de ces gens qui promettent pour ne pas tenir... Vous allez au delà de votre parole, vous, toujours !... Vous êtes un vrai gentilhomme.

Un pareil éloge dans la bouche de madame Belmare ût bondir le cœur de Théodore.

— Madame, que vous êtes bonne! dit-il avec exaltation. Vous attachez trop de prix à un léger service... Non, je n'ai rien fait pour vous encore... J'ai parlé seulement; mais qu'est-ce que cela? Je voudrais maintenant des actions, et non pas des paroles ! Au nom du ciel! ordonnez-moi quelque chose... J'attends!...

— Non, monsieur Théodore, non, répondit-elle en poussant un soupir mélancolique. A présent tout serait inutile ; je n'ai plus besoin de votre assistance... je n'ai plus besoin de rien !

— Tant pis ! répliqua Théodore avec un désappointement sublime de naïveté. Je suis fâché que !e misérable si ait peu de cœur ! j'aurais voulu encore un peu de résistance... le drôle a grand besoin d'une leçon ! Ah !

Madame , pourquoi m'avoir si longtemps retenu ?. . . depuis huit jours le sang me bout dans les veines ! Je n'ai rien voulu l'aire sans vous consulter.,, j'avais toujours peur de vous compromettre... En prenant votre défense, j'aurais pu vous nuire. Enfin, n'en parlons plus : cet homme fermera la bouche, il vous fuira, j'espère, à cent lieues!... Puisque présent vous n'avez plus rien à craindre de lui , j'y consens, qu'il aille se faire couper les oreilles ailleurs! Ah! ah! je savais bien qu'il rendrait les lettres !

— Monsieur, vous ne le connaissez pas encore! s'écriadouloureusementmadameBelmare : l'infâme ne les rendra jamais !

— Qu'entends-je ?

Et Théodore se leva convulsivement en fermant les poings .

— Non, monsieur Théodore, non, je vous le répète .tout serait inutile... prières, me-

naces, toutî... D'ailleurs, il est trop tard maintenant, les lettres sont lithographiées , tirées à un nombre énorme d'exemplaires... distribuées peut-être dans toutes les rues de Paris!... Ah 1 malheureuse 1 je suis déshonorée, perdue !...

Théodore était comme ivre; il chancelait, et ses deux mains frémissantes s'appuyaient sur son front; les mots frappaient vainement ses oreilles, et n'arrivaient point à son intelligence : c'étaient pour lui des sons vides, confus.

Mais il avait compris une «hose, une seule chose ! c'est que madame Belmare n'avait point ses lettres.

Madame Belmare se tordait les mains avec angoisse; ses larmes coulaient abondamment; toute sa physionomie était pleine de désespoir.

Enfin, le trouble de Théodore se dissipe un peu ; se6 idées se coordonnent.

4G4 LES FOLLEf NUITS.

— Madame, achevez, de grâce ! dit-il avec une inflexion suppliante. J'ai. .. j'ai mal compris sans doute... Un vertige... Vous parlez de lettres, de M. d'Argentan ?...

— Monsieur, n'en parions plus... oh! je vous en conjure !... une pareille conversation ne ferait que me briser le cœur. .. le mal est sans remède... Oui, maintenant votre courageuse intervention seraitimpuissante. . . Hier encore peut-être, il n'eût pas été trop tard! mais aujourd'hui...

— Il n'est pas trop tard ! s'écria Théodore énergiquement. Non! il n'est jamais trop tard pour châtier un misérable ! Adieu , Madame ! je cours le trouver... Je vous en fais serment, toutes vos lettres vous seront rendues ! . . toutes !

— Mais vous ne m'avez donc pas compris, monsieur Théodore? je vous ai dit que cet infâme les avait fait lithographier... Tout à l'heure j'ai ai vu des exemplaires, des fac-

similé... c'est à s'y méprendre... moi-même, j'ai cru voir mes propres lettres. . . Je m'y suis trompée... Oui, j'ai cru les anéantir... mais non, je n'avais mis en pièces que des copies!.. Actuellement, vous sentez bien que tout ce que vous pourriez taire n'aurait aucun résultat; ce serait seulement du scandale, une esclandre... et ce d'Argentan ne demande pas mieux !

— Il ne demande pas mieux ! interrompit Théodore, pale et tremblant de colère. Oh ! j'en doute; car il doit savoir, de réputation au moins, quel homme je suis... Tous ceux qui m'ont bravé , Madame, ne m'ont bravé qu'une fois '....Adieu, vous dis-je ! je le trouverai bien... 11 est mort ! il est mort !

Et d'Angleville s'élança vers la porte.

Madame Belmare le retint en s'écriant d'une voix suppliante :

— Non, pas de duel ! pas de sang, monsieur Théodore !... j'aurais trop de repro-

proches à me faire, si, pour me défendre, vous succombiez !....

— N'ayez pas cette frayeur , Madame ; j'ai l'âme bien chevillée dans le corps ! j'ai le bras rude, un œil qui tue! Oh ! qu'il arrive cet homme... avec tousses amis... dix, vingt, trente... n'importe! je tuerai tout!...

Puis, d'une voix plus douce, il ajouta :

— Allons, soyez tranquille !...

— Mais vous n'y songez pas, monsieur Théodore ! un duel à propos de moi ! pour des lettres!... que dira-t-on? Loin de calmer cet homme , n'est-ce pas , au contraire , irriter sa vengeance? Vous le tueriez cent fois, que toutes ces lettres n'en seraient pas moins livrées à la publicité! Après lui, d'autres misérables continueront sa vengeance!., je serai leur victime... et vous peut-être !

— Moi? non! non7 jamais ! Je les tuerai , voilà tout !

— Mais songez-y, monsieur Théodore; un

si affreux scandale à cause de moi! plusieurs duels pour moi! C'est impossible !

— Eh ! rien n'est plus simple ! je m arrangerai de sorte que voire nom ne soit pas même prononcé... Je vais de ce nas au café de Paris; je rencontre à coup sur mon homme ; sa figure me déplaît ; je le heurte : il m'insulte! alors, avec ces deux poings que voici, je commence par lui infliger une atroce correction ! une heure Après, je lui perce le cœur de part en part, ou je lui plante une balle dans i'œil gauche! après cela, qu'a-t-on à dire? Je suis bien libre, je pense, de corriger un drôle ! Dieu merci, Madame, ce n'est pas la première fois de ma vie... ce ne sera pas la dernière! Moi, je suis comme Hercule, je venge les faibles !

Lorsque Théodore parlait ainsi , il ne croyait pas s'exprimer avec emphase : son enthousiasme était vrai, profond; et presque toujours, quand il était sous l'empire d'une passion forte, il parlait par métaphores, par images.

i(>8 LES FOLLES NUITS.

— Oh ! oui , vous êtes le plus loyal des hommes!., s'écria madame Bel m are dans un élan de reconnaissance. Vous êtes chevaleresque ! y os regards sont brûlants comme votre àme !... merci ! Merci, Théodore!

En même temps, elle lui serre une main dans les siennes avec un mélange de tendresse et d'énergie.

— Vous doublez ma force, Madame ! Oh!

que je suis heureux!... je vais donc vous venger ! Sur ma vie! sur la tête de ma mère! ce soir , vous aurez vos lettres !... pas une copie ne circulera... je vous lejure! Votre honneur ne court aucun risque!... Je saurai, moi, employer de tels moyens que tout se fera sans esclandre... qui sait? peut-être même sans une goutte de sang !... J'aime autant cela après tout; et quand je puis me contenter de la menace, je n'en viens jamais à l'exécution.

11 y avait dans le regard de Théodore tant de résolution , de courage et de fermeté ,

qu'on y pouvait lire d'avance le triomphe et le succès. La figure de ce jeune homme , belle et régulière, était presque sublime , illuminée par l'enthousiasme. Madame Belmare ne put se détendre dune émotion profonde; elle n'avait jamais vuThéodore si beau, si fier, si imposant; pour la première t'ois peutêtre, son cœur battit d'un amour véritable : elle aimait Théodore.

— Mon ami, dit-elle, les joues animées et brûlantes, vous avez tant de bravoure, tant de persuasion dans le regard, dans la voix, que je ne vous arrête plus... allez î allez!... Mais au nom du ciel , ne vous battez pas î n'allez pas risquer la vie d'un galant homme contre celle d'un misérable, d'un lâche !...

— Oh ! si vous saviez la vigueur, la vigueur invincible que chacune de vos paroles donne à mon bras , vous seriez sans frayeur î Maintenant, ma poitrine est invulnérable! je ne cours aucun risque !... C'est au point qu'il y aurait trop peu de gloire et de péril... je ne me battrai pas ! J'aime les ennemis qui

me résistent... celui-là va trembler de tous ses membres ! il va s'évanouir... je le vois d'ici...

— Mais dites-moi, Théodore, que ferezvous ? de quelle manière vous y prendre ?

— Oh ! c'est mon affaire ! Adieu donc , Madame ! ajouta - 1 - il les yeux pleins de flamme, en appuyant contre ses lèvres frémissantes la main blanche et fine de madame Belmare.

— Ce soir, je vous attends... dit madame Belmare d'un accent mystérieux.

— Oui, Léontine, ce soir !

Ces derniers mots furent prononcés par Théodore d'une voix presque éteinte; son cœur bondissait avec tant de force , qu'on aurait pu voir ses vêtements remuer.

Soudain, Théodore, impatient de venger madame Belmare, sortit de l'appartement, et descendit l'escalier avec précipitation.

Une rude leçon.

M. d'Argentan se promenait majestueusement dans son salon, enveloppé dune grande robe de chambre à ramages, la plus splendide et la plus ridicule du monde. Il avait autour du cou une large cravate rouge comme du sang; sur la tête une calotte rouge, brochée d'or; puis à la bouche, une longue pipe turque qui descendait presque à ses pieds : il aspirait délicieusement et reje-

tait tour à tour d'énormes bouffées de tabac, qui remplissaient son appartement d'une fumée épaisse. De temps à autre, il interrompait sa marche; et, faisant une grimace des plus étranges, il lançait des nuages de vapeur par les deux narines.

— Bravo ! murmurait-il en ouvrant la bouche pour respirer : tout va très bien A la bonne heure, j'ai eu de fameux artistes! Ah ! ah ! Qu'on est heureux d'être né dans un siècle comme le nôtre ! l'industrie est prodigieuse !... Pardieu ! je me demande pourquoi les auteurs , au lieu d'imprimer leurs ouvrages, ne les feraient pas tout simplement lithographier ?... ce serait plus curieux... ah! ah! la belle, tu vas rire... Patience ! patience !

On sonne à la porte. Presque aussitôt un petit groom, habillé de rouge de la tête aux pieds , vient dire à son maître que c'est le commissionnaire qui arrive de chez le lithographe.

— Bon, bon, Jacquot. Qu'il entre, ce brave

homme ! s'écrie M. d'Argentan d'une voix de stentor.... ici.... qu'il mette là toute l'édition. Va, gamin, cours !

Le groom sort. Un instant après, il rentre suivi d'un commissionnaire portantdes rames de papier sur un crochet.

— Pardon, mon bourgeois... dit l'homme de peine en dégageant un bras des sangles de son crochet. Je ne voulais pas entrer dans votre salon avec mon bataclan... mais c'est le petit qui dit que ça ne fait rien.

— Non, non, mon brave, rien du tout, mets le ton papier, sur ces deux fauteuils... Voyons , combien m'apportes-tu d'exemplaires ?

— Tenez, mon bourgeois, répondit le porteur en présentant une lettre à M. d'Argentan : voici de la part de M. Gontour... Vous allez voir votre compte.

D'Argentan s'empressa d'ouvrir la lettre ses yeux fauves rayonnèreat.

— Bien ! bien ! dit-il en se frottant les

mains ; deux cents exemplaires pour commencer... c'est toujours quelque chose. Mais vite, retournez là-bas; j'attends le surplus.

— Mais il paraît, mon bourgeois, qu'on achève de confectionner l'ouvrage ; ça se tire, comme dit M. Gontour. Dans un petit quart d'heure vous allez recevoir encore des échantillons. Nous sommes deux pour vous porter ça, Guillaume dit Loriquot, et votre serviteur.

D'Argentan, le visage radieux, coupait à la hâte les ficelles qui nouaient les rames de papier ; il feuilletait au hasard d'une main frémissante, et parcourait des yeux toutes ces lettrs.

— Charmant ! charmant ! disait-il , c'est un chef-d'œuvre!... Oh! je ne veux pa encore me tenir pour b îiu ! madame réfléchira... Au surplus, ça m'est égal après tout; j'aurai tant de plaisir à faire ma distribution d'autographes, que je ne regretterais pas la somme ! .

LALCOVE. 175

Le commissionnaire venait de remettre son crochet sur ses épaules ; et debout, immobile, une jambe en avant, il attendait son pourboire.

Comme d'Argentan, absorbé toujours dans sa contemplation, semblait avoir oublié le commissionnaire, celui-ci, tatigué d'attendre, voulut faire acte de présence : il donna un croc en jambe dans une chaise, qu'il fit tomber à grand bruit sur le parquet.

M. d'Argentan se retourne.

— Ah ! pardon , mon bourgeois . . . c'est en voulant m'en aller. . . Mais il n'y a pas de mal.

— Non, non, pas de mal. Eh pardieu !

tu neme quitteras pas, camarade, sans avoir bu un verre de vin. . . Ici, Jacquot, va servir à boire au compère... Mais d'abord, liens, l'ami, voici la pièce.

— Merci , notre bourgeois , répondit le commissionnaire en saluant militairement.

Il y a tout plaisir et tout honneur à servir

les bons enfants... je vais donc boire à votre santé.

— Va, va.

Le commissionnaire sortit.

Alors d'Argentan se mit à ranger toutes les lettres en paquet ; puis, après en avoir plié deux ou trois douzaines, il les enferma dans des enveloppes préparées , qui toutes portaient une suscription.

Du papier, de l'encre et des plumes, de la cire et une bougie allumée se trouvaient sur un guéridon. D'Argentan s'assied; puis, tout en fredonnant des airs joyeux ou des airs de chasse, il se met à écrire. Un almanach des 25,000 adresses était ouvert devant lui, et il le consultait à chaque instant.

Depuis un quart d'heure il continuait sa tâche lorsqu'un nouveau coup de sonnette se fait entendre ; le petit groom ouvre timidement la porte, et passe la tête par l'entrebâillement.

— Monsieur... dit-il.

— Eh bien ! qu'est-ce ?

— Encore un homme avec des papiers.

— Bien ! très bien ! qu'il entre !

Et D'Argentan, le visage épanoui , se leva vivement et fit un entrechat.

— Entrez, l'homme, entrez, dit le petit groom; avec votre crochet , ça ne t'ait rien...

Le commissionnaire entra : c'était Guillaume Loriquot.

— Notre maître, dit-il d'une voix enrouée d'eau-de-vie, je vous apporle le reste de votre catéchisme; c'est le papa Gontour qui m'envoie.

— A merveille, l'ami , s'écria d'Argentan. Mets tes liasses de papiers à côté de celles-ci, tu vas boire un coup : lais comme ton camarade.

— Ce n'est pas de relus , notre maître ! On va donc boire une larme à votre santé.

— Va, va.

D'Argentan parlait encore lorsque la son* nette retentit bruyamment.

Quelques secondes après, le groom entre tout effaré.

— Monsieur... c'est ce monsieur... vous savez bien ?...

— Qui donc?

— Ce petit... carré... avec ses moustaches noires, ses gros yeux noirs, sa canne...

— Voyons, drôle ! le nom, vite !

— Ça ne me revient pas, Monsieur... mais vous savez, le petit qui est toujours en colère... celui qui a lair de jeter du l'eu par les yeux...

— Ah! je comprends... mais va, dis que je n'y suis pas.

Presque aussitôt une voix rude et métallique se fit entendre ; des éperons résonnèrent dans la chambre voisine.

— Va donc ! va donc, petit scélérat ! reprit d'Argentan en poussant le groom par les épaules. Ne laisse pas entrer ! Je ne veux pas recevoir ce personnage !

Le groom sortit, suivi du commissionnaire.

LALCOVE. 179

— A merveille ! murmura d'Argentan avec un sourire amer. J'ai prisle bon moyen. . . cela l'ait effet ! On m'envoie en députation le casseur d'assiettes... Mais point, Madame! Vous seriez trop contente que j'eusse une dispute, trop contente que je me fisse crever la bedeine ! Pas de ça, pas de ça !

La dernière syllabe n'était pas prononcée que la porte s'ouvrait à grand bruit.

— Morbleu ! dit une voix forte et retentissante ; est-ce que par hasard on me croit fait pour attendre. . . comme un valet ! . . .

D Argentan recule d'un pas; il ne peut s'empêcher de tressaillir : M. d'Angleville était devant lui , pâle , convulsif, les yeux flamboyants.

Théodore, en entrant, avait repoussé la porte avec violence.

—Eh bien! Monsieur, demanda d'Argentan avec une affectation d'extrême politesse, que puis-je pour votre service ?

—Oh! oh! réplique Théodore en frappant

180 LES FOLLES NCITS.

du talon , il ne s'agit point ici de saluts, de courbettes! pas de préambule! Moi, j'entre vivement en matière, de plain-pied. . .Vous ne pouvez rien pour mon service, Monsieur, mais beaucoup pour le vôtre ! . ,,

— Comment. . . En vérité, je ne comprends pas...

— Vous allez me comprendre, car, Dieu merci, je n'emploie pas les périphrases : je parle net !

Théodore , secouant la tête avec menace , croisa les bras sur sa poitrine.

— Pardon, monsieur... dit d'Argentan qui commençait à perdre sa tranquillité apparente ; j'étais loin sans doute de m'altendre à l'honneur de votre visite... Puis-je savoir, Monsieur, de quelle part vous venez chez moi?...

-— De la mienne, Monsieur! de la mienne! repartit Théodore en roulant des yeux de flamme. Je ne suis l'émissaire de personne... je viens pour mon propre compte !

— Pourtant , Monsieur , je n'aurais pas

i'alcôve. 181

cru que nous eussions des affaires ensemble...

— Vous vous trompiez , nous en avons, et de plus sérieuses peut-être que vous nesemblez le croire !

— Monsieur, ces expressions ce langage...

— Est le mien ! interrompit brusquement Théodore. Je ne suis pas diplomate, moi ; je ne sais pas entortiller ma pensée dans les cajoleries... Je dis ce qui est, voilà !

— Voyons, Monsieur, expliquons-nous...

— Je viens pour cela précisément! Écoutez, Monsieur : entre nous il ne faut pas de finasserie, c'est parfaitement inutile... Droit au fait ! Vous avez entre les mains des lettres qui peuventcompromettremadameBelmare :

vous allez me les rendre !

— Monsieur !

—Vous allez me les rendre,vous dis-je. . . et

séance tenante! Vous êtes un drôle! Vous

avez menacé une femme parce que vous t. i, 42

ja croyiez sans défense... Vous êtes un lâche!...

— Monsieur! répliqua d'Argentan, les joues blanches décolère. De pareilles expressions ! . . .

— Sont positivement celles qui conviennent ! Vous trouvez peut-être que je suis mal élevé, que je m'exprime sans élégance... mais ça m'est égal ! Vous êtes un drôle, vous dis-je , un lâche ! et partout où je vous rencontrerai, je vous cracherai ces deux noms à la face.

— Vous, Monsieur? vous? Oh ! prenez-y garde! Je ne suis pas un homme qu'on outrage impunément! Vous pourriez vous repentir!...

— A vous entendre , répondit dédaigneusement Théodore, on serait presque tenté de croire que vous avez du cœur... Mais non! Vous savez bien vous-même qu'il n'en est rien ! vous savez bien ce qu'il y a sous votre peau de lion. . . Un lâche, un lâche !

JAICOVL. 183

— Monsieur , je vous demanderai raison de vos insultes !

— Oui, misérable! et tout de suite ! répondit sourdement Théodore en s'avançant, pâle et terrible, sur M. d'Argentan. Mais réfléchissez! avec moi, vous jouez, gros jeu! j'ai eu bien des duels... et j'ai toujours tué mon homme!...

— Eh ! je ne vous crains pas , Monsieur ! Croyez-vous donc qu'on ne sache pas comme vous manier l'épée et tirer un coup de pistolet!...

En parlant ainsi, d'Argentan frissonnait de tous ses membres.

— Non, non, Monsieur, répondit Théodore d'un ton railleur, vous ajusteriez mal... vous tremblez trop !

— C'est ce qu'il faudra voir !

— Oh! si je vous prenais au mot, dit Théodore , malheureux !... Allons ! allons , avec moi, laissez la fanfaronnade ! Je sais qu'ordinairement vous tirez assez bien

l'épée... après dix ans de salle, c'est bien le moins; mais vous n'êtes adroit que le masque au visage et le gant au poing, avec des fleurets bien mouchetés , bien boutonnés ! Quant au pistolet, vous êtes habile et brave devant une poupée de plâtre !... Mais devant moi, que seriez-vous, Monsieur? continua Théodore en le regardant avec des yeux de braise.

D'Argentan semblait hors de lui-même; ses dents claquaient.

— Monsieur, bégaya-t-il, moi aussi, j'ai fait mes preuves ! ... J'ai eu des duels ! . . .

— Oui , drôle ! mais avec de pauvres diables, avec des commis-voyageurs, qui ne savaient pas seulement si on chargeait le pistolet par la crosse!.. Vous en avez tué peutêtre, estrcpié...maismoi, ce n'est plus la même chose ! Tenez, si nous allons sur le terrain f poursuivit-il d'une voix sourde, je vous jure que vous êtes un homme mort !

Et, dans l'accent, dans le regard de Théo-?

l'alcôve. 18 S

dore, il y avait une assurance, une conviction profonde qui devaient terrifier d'Argentan.

— Monsieur, dit-il dune voix tremblante, vous voulez m'effrayer. .. franchement vous avez pris le mauvais moyen'... Vous auriez pu défendre mieux les intérêts de madame Belmare.. . Son chargé d'affaires n'est pointhabile, permettez-moi de vous le dire...

— Allons ! trêve au bavardage ! il n'est pas question de madame Belmare ! ce n'est pas elle qui m'envoie... Je viens ici parceque bon me semble, parce qu'il m'est impossible de souffrir une injustice, une infamie !...

— Eh ! Monsieur, vous jouez là un rôle de Don Quichotte... ce n'est pas votre affaire !...

— Si, î! répliqua Théodore d'une voix foudroyante , madame Belmare ne sait pas que je défends sa cause... elle ignore tout... mais moi, je sais très bien que vous la menacez, que vous avez juré de la perdre ! Il n'en sera rien ! je me fais son champion....

envers et contre tous, à toute arme , en tous lieux !

— En ce cas Monsieur, vous aurez beaucoup à Taire ! repondit d'Argentan avec un sourire dédaigneux... madame Belmare n'a que des ennemis, des ennemis acharnés... et vous n'êtes pas de force à lutter contre l'univers !

Théodore, qui était blanc de fureur, devint tout à coup pourpre, enflammé.

— Vous mentez, Monsieur! s'écria-t-il.

Vos insinuations ne- sont que mensonge!... Mais d'ailleurs, vous ne seriez pas seul de votre espèce, il y aurait le monde entier, comme vous dites, je n'en serais pas moins là pour défendre une femme qu'on insulte ! je ne craindrais personne ! je me battrais toujours! et je vous tuerais tous, les uns après les autres !...

M. d'Argentan laissa échapper un éclat de rire moqueur.

— Ah! ah! ah! vous êtes invulnérable, à ce

qu'il paraît ; vous avez du baume de fier-àbras !...

— Allons ! allons ! interrompit Théodore. Pas de mauvaise plaisanterie! je pourrais vous montrer, camarade, que je ne suis pas un fanfaron, et que je fais plus que je ne dis!

— Que feriez-vous donc ?

Et d'Argentan , qui venait de reprendre contenance, avait un air menaçant. Du reste, ce jeune homme était grand, musculeux, robuste; il semblait au premier coup d'oeil beaucoup plus fort que d'Angleville , il le dominait presque de toute la tête.

Théodore demeura un instant sans répondre; les muscles de son visage étaient violemment gonflés; ses narines se dilataient avec une expression extraordinaire.

— Ce que je ferais ? dit-il après un moment de silence. Vous me demandez ce que je ferais ?

— Eh ! oui, Monsieur ! Après tout, nous

ne sommes pas en pays conquis... vous entrez chez moi de force, vous m'insultez, vous me menacez.. . Prenez-y garde ! j'enverrais chercher le commissaire de police !...

— Gredin ! murmura Théodore en contractant ses deux poings. Si tu faisais cela , tu passerais par la fenêtre ! Ton commissaire de police ne viendrait que pour te relever ! . . .

— Oh ! oh ! mon petit Monsieur, il vous faudrait quelques pouces de plus pour accomplir votre menace !

— Ne me défiez pas !

— Il ne faut jamais défier... les gens privés de raison ! répondit d'Argentan avec dédain. Mais de grâce, abrégeons, Monsieur, notre entretien... nous n'avons rien de fort agréable à nous dire, et les choses pourraient s'envenimer... Moi, d'abord, je vous prie de m'excuser, Monsieur ! il faut que je m'habille... je dois sortir. . . On m'attend pour signer un acte chez mon notaire...

En même temps il se dirigea vers la porte qu'il ouvrit en ayant l'air de montrer le chemin à Théodore.

— Je crois que vous me chassez ! s'écria d'Angleville en refermant brusquement la porte.

— Non, Monsieur... mais je vous prie de vouloir bien sortir.

— Je ne sortirai pas! non, je ne sortirai pas d'ici avant d'avoir entre les mains toutes les lettres , toute la correspondance dont vous êtes détenteur !

— Vous n'aurez rien, Monsieur !

— J'aurai tout... jusqu'au dernier chiffon de papier ! D'abord, vous allez me remettre vos autographes... j'en sais le compte; puis, tout ce que vous avez fait lithographier... Car je sais votre ignoble calcul, votre infamie!... Lies fac-stmilé , nous les brûlerons ensemble, ici, dans cette cheminée, à l'instant même. . .

—Monsieur, vous n'y pensez pas, répondit

d'Argentan avec une inflexion moqueuse; la cheminée est pleine de suie, et nous mettrions le feu à la maison! Imaginez-vous qu'il y a des rames, des masses de papiers.,. J'ai tiré cette charmante correspondance à douze cents exemplaires.

— Vous raillez, monsieur d'Argentan.

Oh ! ne me poussez pas à bout ! ... je vois que vous ne me connaissez pas... Autrement vous pourriez craindre de m'irriter !

— Dieu m'en garde, Monsieur ! Je ne demande qu'à vivre en bonne intelligence avec vous! nous boirions ensemble du vin de Champagne au calé de Paris... Ce serait délicieux î Car tenez , parole d'honneur ! malgré votre caractère un peu brusque, je vous aime, moi ; je vous estime. . .

— Et moi, je vous méprise !

— Bah!

— Oui! Mais finissons-en! vos lettres où sont-elles?

— Tenez! monsieur d'Angleville , voici

l'almanach des adresses... ouvrez-le, cherchez les personnages notables... et vou9 serez tout aussi avancé que moi... Vous saurez où sont adressés ces charmants billets de faire-part...

— Non ! non ! vous n'avez point fait cela ! dit Théodore en étreignant dans sa main le bras de d'Argentan. S'il était vrai ! si j'étais venu trop tard!... alors vous seriez perdu sans ressource... il n'y aurait pas de duel entre nous... Mais tenez! tenez ! continuat-il en tirant un poignard de sa poche ; je vous enfoncerais cette lame entre les épaules î je vous tuerais comme un chien !

D'Argentan recula d'épouvante.

— - Quoi! des armes! s'écria-t-il. Monsieur, voudriez-vous m'assassiner?.. Je vais appeler du secours!...

— Pas un cri, ou je te tue! On me tuera ensuite, si l'on veut, ça m'est égal! Moi, quand je hais, je hais ! je suis Corse !.. Ainsi ne plaisantez pas. . c'est très sérieux. . . Si, par

malheur, vous avez envoyé une seule lettre! je vous attends au coin de quelque rue... et je vous poignarde !

— Monsieur , mais il y a des lois !

— C'est très possible... mais les infâmes, je les mets hors la loi ! Si je vous poignarde, on ne pourra pas croire que j'avais peur de vous, on me connaît trop!... Il y a de ces vengeances qui doivent être si sûres, qu'on aurait tort de les confier aux chances du duel!... C'est dit, je vous tuerais !

— Nous verrons, Monsieur! nous verrons ! j'accepte le défi! Si vous aviez employé tout autre expédient, il est très possible que je n'eusse pas mené à bout ma vengeance... mais actuellement, il y va de mon honneur !

vous me provoquez. Bien! à merveille!

Tout à l'heure je plaisantais, je n'ai pas encore envoyé la moindre lettre... Tenez, elles sont là, toutes, sur ma table, pliées, cachetées, adressées...

Théodore laissa échapper un cri de joie.

l'alcôvb. 195

— Et sur l'honneur vous me le jurez, Monsieur ! il n'y en a pas une encore qui soit sortie de vos mains?

— Pas une, je vous le jure ! voici toute l'édition sur ces deux fauteuils... mon lithographe n'a pas gardé un seul exemplaire ; tout est ici.

Théodore venait de jeter un rapide coupd'œil sur le guéridon chargé de lettres, et sur les deux fauteuils encombrés de liasses.

— Vous dites que tout absolument se trouve ici ? reprit-il d'une voix plus calme.

— Tout ! Et si madame Belmare veut être raisonnable, monsieur Théodore, si elle veut souscrire aux conditions très justes et

très modérées que je lui propose tous

ces papiers, je vous le jure, seront chez elle dans une heure.

— Dans une heure I dit sourdement Théodore en poussant le verrou des deux portes du salon. 11 ne s'agit plus de compter par

heures mais par secondes ! Vite!... brûlons tous ces papiers !

En même temps il saisit à deux bras une liasse énorme et la jette dans la cheminée.

— Monsieur! crie d'Argentan avec un accent de rage en essayant de le retenir.

— N3 faites pas de bruit ! n'appelez pas surtout... j'ai mon poignard... Allons ! aidezmoi!...

Et Théodore prit toutes les lettres qui se trouvaient sur le guéridon et les jeta pêlemêle dans la cheminée.

Presque aussitôt, il saisit la bougie tout allumée, et, repoussant d'un bras vigoureux M. d'Argentan, il mit le feu aux lettres éparses.

D'Argentan , blême de fureur , crie au secours; il veut arracher de la cheminée les liasses déjà flambantes. Mais Théodore Tétreint énergiquement contre sa poitrine et le paralyse.

Cependant le groom, attiré par les cris de son maître, accourt ; mais il ne peut entrer : les deux portes sont fermées au verrou.

— A moi ! à moi! crie d'Argentan à demi suffoqué.

— Malheureux ! veux-tii bien te taire!... je te répèle que si par malheur on entre, tu es mort !

D'Argentan criait toujours ; il faisait tous ses efforts pour se rapprocher de la cheminée , où tourbillonnait une flamme énorme.

— Monsieur? Monsieur? ouvrez donc?

criait le groom à travers la porte.

Théodore était d'une force extrême ; mais, plus petit que son adversaire, il respirait luimême avec peine , et se trouvait comme écrasé sous le poids de ce corps géant, qui lui surchargeait la poitrine.

D'Argentan, pétrifié d'épouvante, avait repris peu à peu sa vigueur; et bientôt, la colère venant à son aide, il s'était rué frénéti-

quement contre Théodore. La lutte devenait acharnée.

Ces deux hommes, qui s'étreignaient corps à corps, entraînaient avec eux les meubles , les rideaux, les fauteuils. C'était un pêlemêle étrange, un bruit horrible. Pendant ce temps-là, le feu grondait toujours dans la cheminée toute rouge; et la flamme trop large débordait dans l'appartement. Les feuilles brûlantes volaient de toutes parts, les rideaux et les tentures s'embrasaient. Déjà les passants, attroupés devant to maison, s'interrogeaient avec inquiétude. On ne pouvait savoir d'où provenaient ces lueurs vives et ardentes , ce fracas sinistre.

Soudain Théodore fait un faux pas , et tombe sur un genou. Son antagoniste alors, ressaisissant l'avantage, se, jette sur lui et le prend à la gorge.

C'en est fait: Thèodor e est le plus faible, il va succomber.

— Scélérat I dit-il eq tirant son poignard.

Tiens, je pourrais t'ouvrir le cœur... Je ne veux pas !

En parlant de la sorte, il jette vivement son arme pour n'avoir point la tentation de s'en servir. Mais d'Argentan saisit aussitôt le poignard tombé à ses pieds.

— Tiens! je n'ai pas de scrupule, moi! dit-il.

Et il frappe de toute sa force Théodore qui chancelle. Le sang jaillit; l'épaule gauche vient d'être percée de part en part.

— Ah ! tant mieux ! s'écrie Théodore. Tu l'as voulu. . . ce n'est pas moi !

A l'instant même, il s'élance vers la fenêtre et l'ouvre ; puis , baissant la tête et soulevant dans ses bras d'Argentan, il l'emporte et le lance par dessus la balustrade de la croisée !

Le misérable se cramponne aux barreaux de fer ; il crie.

Thédore, qui déjà comprend toute 1 enor-

mité de son action , court à la fenêtre : il t. i. 43

1 98 LES FOLLES NUITS. — L'àLCÔVE.

tend la main à d'Argentan. Mais celui-ci, épouvanté , croyant que son ennemi revient à la charge pour le précipiter dans la rue, ouvre ses deux mains de terreur, jette un cri, et tombe sur le pavé.

Un conseil d'ami.

C'était dans la rue un tumulte extrême : une foule énorme venait de s'am isser autour du malheureux d'Argentan , évanoui , couvert de sang. On le relève, on le questio Mais il ne peut donner aucun écîaireissem ut. Ses blessurei para ssent graves : un médecin qui se trouvait là par hasard le saigne ; mais la lancette ne fait jaillir que deux ou trois

gouttes d'un sang épais el noir. Le commissaire de police arrive bientôt , et pénètre dans la maison. Mais , en dépit de toutes les recherches , on ne trouve personne de sus^ pect : le pelit groom de M. d'Argentan était muet de surprise et de frayeur ; ii était comme frappé d'idiotisme. On l'Interroge; enfin, après une heure de questions, il déclare qu'un personnage à grosses moustaches s'est enfermé dans le salon avec M. d'Argentan; qu'ils se sont battusjsans doute; maisquelui, pauvre Jacquot , il n'a fait qu'entendre et n'a rien vu .

Les portes de l'appartement étaient ouvertes ; une fumée épaisse , qui Réchappait de la cheminée du salon , remplissait toutes les pièces et l'escalier : déjà même un incendie sérieux commençait ; et, sans de prompts secours, la maison peut-être était en feu.

Quand le commissaire de police entra , il ne put rien comprendre au désordre exraordinaire qui régnait dans le salon : une

foule de papiers, noircis et parsemés d'étincelles , volaient à droite et à gauche comme des lambeaux de crêpe. Le magistrat en prit quelques-uns que la flamme n'avait pas dévorés tout à fait ; mais il ne put rien concevoir aux fragments de phrases qu'on y déchiffrait encore avec peine. C'était probablement quelque correspondance particulière , suivant toute apparence , fort i ntime ; mais, aucun nom , aucune désignation précise ne pouvait mettre sur la voie des personnes qui avaient écrit ces lettres, ou bien à qui elles étaient adressées.

M. d'Argentan fut transporté dans sa chambre on lui prodigna les soins les plus empressés; ma jusqu'au lendemain matin, il ne put articuler aucune parole distincte.

Pendant que ce malheureux était couché sur son lit de douleur, Théodore, en proie à de cruelles angoisses, ne savait quel parti prendre. Il avait réussi facilement à s'échapper, grâce au trouble et à la stupeur du petit

groom. Malgré l'action violente qu'il venait de commettre , Théodore , qui était d'une trempe peu commune, n'avait point oublié un instant le motif, le seul motif qui l'avait amené chez son ennemi : il avait juré le matin même à madame Belmare de lui rapporter toutes ses lettres dans la soirée ; il voulait tenir parole. Théodore n'était pas de ces hommes qui se croient dégagés de leur serment par la gravité des circonstances : aussi, avant de quitter le salon de M. d'Argentan, il avait cherché partout ces redoutables autographes qui empêchaient madame Belmare de dormir.

Un portefeuille vert était posé sur le guéridon ; Théodore l'ouvrit à la hâte : il y trouva toutes les lettres de madame Belmare. Alors, il s'en saisit vivement, et disparut avant l'arrivée du commissaire de police.

Le premier mouvement de Théodore avait été de courir chez madame Belmare pour

i/alcAve. 203

lui rendre ses lettres , ensuite il voulait se constituer prisonnier , pour répondre de sa conduite. Mais, en chemin, il rencontra Dubreuil qui venait d'apprendre l'événement terrible.

Dubreuil descendit précipitamment de son cabriolet, dit quelques mois à l'oreille de Théodore, et le força de monter en voiture. Un quart d'heure après, Théodore se trouvait dans l'appartement de Dubreuil.

— Cher ami! non , tu ne peux plus te montrer! disait Dubreuil avec égarement. C'est une bien mauvaise affaire 1 dans quelques instants peut-être, on ira chez toi pour t'arrêter... Reste ici ! reste!

— Je ne puis me cacher , Dubreuil ! On dirait que j'ai peur , on dirait que je suis un assassin !

— Eh! mon cher , on le dira bien davantage si tu te laisses mettre e:i prison ! ... Tu as malheureusement beaucoup d'ennemis, d'ennemis puissants. Tu es sur qn'on fera jouer

contre toi quelques ressorts... Tu auras de la peine à te justifier.

— Non, Dubreuil, non... je dirai la chose telle quelle : cet homme m'a poussé à bout. . . Il ne voulait pas rendre les lettres 1

— Et qu'importe, mon cher Théodore!

ces lettres , il avait le droit de les garder, puisque c'est à lui qu'on les a écrites.

— Le droit de les garder , Dubreuil? Ne dis pas cela... tu me ferais bouillir. Quoi ! ce misérable avait le droit de menaeer une femme !... de faire lithographier ses lettres, de les distribuer dans tout Paris !

— Non , non , sans doute , mon pauvre Théodore ! et tu conçois bien qu'il n'y aurait qu'une voix là-dessus. . . M. d'Argentan passerait partout pour un drôle , un infâme ! Mais enfin ce qu'il y a de fâcheux , c'est que les lettres ne sont pas fausses... M. d'Argentan n'est pas un calomniateur.

Théodore fronça les sourcils, et murmura quelques mots inarticulés, confus.

— Tu n'as pas voulu me croire, Théodore ; le meilleur moyen à prendre, c'était l'adresse» la ruse même... moi, sans faire tout ce bruit, j'aurais, je crois, bien mené la chose... tandis que tu es aujourd'hui beaucoup moins avancé qu'hier... Tu vas avoir sur les épaules un procès diabolique.... et tu n'as pas les lettres.

— Je les ai, répliqua Théodore d'une voix sombre en tirant de sa poche une liasse de papiers. Les voici... les copies sont détruites, brûlées. Maintenant, si le drôle en réchappe, ce que je souhaite pourtant, il ne pourra plus se vanter d'une victoire qui m'a toujours semblé fabuleuse, impossible!...

— Ah! mon cher, répondit Dubreuil en soupirant, je voudrais comme toi qu'il pût recommencer ses fanfaronnades ! J'en doute fort... le malheureux est dans un état pitoyable, il a une cuisse et les reins brisés !

— Dubreuil, j'en suis au désespoir!... Jene le dirai qu'à toi ; mais j'ai le cœur qui saigne !

et volontiers je m'abattrais une main pour que cet homme ne mourut pas!... Ah ! c'est une fatalité! toujours du sang, des violences!... Je ne su?s pas cruel pourtant... tu le sais,, toi ! Il faut qu'on me pousse à bout, qu'on m'irrite... alors je ne sais plus ce que je fais, mon cerveau bouillonne... j'y vois rouge ! Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! que je suis à plaindre !... Dubreuil , tu vas dire que je suis un lâche... mais c'est plus fort que moi, je pleure... je pleure comme un enfant!

Et Théodore se laissa tomber dans un fauteuil et fondit en larmes.

— Allons, mon pauvre ami, ne te laisse pas abattre, reprit Dubreuil d'une voix émue. En face de moi surtout, tu n'as pas de reproches à te faire, je te connais parfaitement, je sais que tu es bon, noble et généreux, et que si parfois il t'arrive de faire mal, ce n'est pas ton cœur, mais la colère qui agit. Tu viens de me dire comment tout

s'est passé ; sans dou' je te blâme d'avoir usé tout d'abord de violence... mais celte blessure que tu as au bras me prouve que lu n'as pas été le véritable agresseur... Tu me le dis en outre, et comme tu n'as jamais menti, je te crois!

— Tu fais bien, Dubreuil, et je t'en remercie ! répondit Théodore en lui serrant la main avec effusion. Au moins, tu me connais : je puis avoir mille défauts, mille vices. . . je ne suis ni lâche, ni menteur! Je te le jure encore sur la tête de ma mère. . . C'est là mon plus terrible serment, tu le sais... je te jure qu'en jetant cet homme par la fenêtre j'étais aveugle, ivre, fou ! Tout ce que je voulais „ Dubreuil , c'était l'anéantissement des lettres ! je l'avais promis, je l'avais juré. . . Il fallait bien tenir ma parole! sous peine d'être, aux yeux d'une femme que j'aime, un ridicule vantard, un poltron !... Que diantre ! qu'aurais-tu fait à ma place ? Il ne voulait pas rendre les lettres, il les envoyait par

la poste à tout Paris... Au moins , si j'avais pu le décidera se battre! mais non!,..

— Théodore , interrompit gravement Dubreuil , il faut prendre un parti ; tu ne peux rester chez moi , la police ne manquera pas d'y venir. Adoptons un autre plan. Voyons... où pourrais-tu te cacher ?

— Me cacher, moi? jamais ! Pour le coup, Dubreuil , mes ennemis lèveraient haut la tête! on dirait que j'assassine les gens et que je me sauve. . . on ne le dira pas ! Tiens, prends ce paquet de lettres , tu le remettras de ma part, aujourd'hui môme, à madame Belmare... sans les lire , Dubreuil ! sans y jeter les yeux !

— Théodore, un pareil avertissement était, ce me semble, inutile... tu me prends pour un autre !

— Pardon, Dubreuil! c'est vrai, je t'offense . . ma pauvre tête est encore toute bouleversée ! Une plume et de l'encre... attends, je vais écrire à madame Belmare. . .

Puis, s'asseyant devant une table, il écrivit à la hâte dune main convulsive.

— Cette lettre , Dubreuil , accompagnera celles que tu remettras à madame Belmare. Moi, je n'ai pas la force de retourner en sa présence. . . moncœur s'amolliraitpeut-être. . . et je ferais une lâcheté, je fuirais! Allons! Dubreuil, mon ami, mon frère, embrassonsnous... je vais te quitter !

— Où vas-tu?

— Chez le préfet de police... Je vais me mettre à sa disposition.

— Mais c'est de la folie, Théodore ! quoi ! maintenant? quand toutes les apparences sont contre toi ?

— Qu'importe? je parlerai. . . on me croira, j'espère !

— On te mettra , pour commencer, à la Force, en compagnie des voleurs et des assassins ; et là, mon cher, dans cette ignoble caverne, tu resteras quatre ou cinq mois peut-

être en prévention, à pourrir, à te tordre les mains de rage. .. C'est absurde !

— Mais que veux-tu que je fasse ?

— Sauve-toi... cache-toi quelque part...

va chez un ami, n'importe où... Alors, pen dant qu'on instruira ton procès, nous parlerons, nous autres, nous nous ferons des partisans ; et, d'après la tournure que prendra la chose, tu verras, mon pauvre Théodore, s'il est prudent ou non ûe comparaître.

— Mais encore une fois, Dubreuil, on dira que j'ai peur !... Il n'y a que les assassins et les coupables qui se sauvent !

— C'est vrai, Théodore... presque toujours... Mais toi qui n'es pas coupable, je ne vois pas, en vérité, pourquoi, mon cher, tu pousserais la chevalerie jusqu'à faire cinq ou six mois de prison que tu peux éviter. De deux choses l'une : ou ton affaire est bonne, ou elle est mauvaise ; si elle est bonne , tu seras toujours à même de te présenter; si elle est mauvaise, c est-à-dire si les appa-

rences t'accablent , tu serais dix mille lois absurde d'aller de gaité de cœur au bagne ! . . . Ta conscience est pour toi . . . tu n'as pas voulu tuer cet homme... ce meurtre, s'il y a meurtre, n'est qu'un malheur, et, ne fût-ce que pour ta famille, pour tes amis, tu ne dois pas jouer avec les galères !

Théodore parut frappé des sages réflexions de son ami; il garda le silence, et resta morne et soucieux.

— Allons! Théodore , voici la nuit... nous allons sortir. Notre amiVargontier t'emmènera dans sa voiture ; il te cachera cinq ou six semaines dans sa maison de campagne... Viens.

— Non, Dubreuil... pas encore! je veux rester chez toi toute la nuit... il faut que je réfléchisse; la nuit porte conseil... Je verrai demain ce que je dois faire.

— Mais demain, Théodore, ta fuite sera plus dangereuse ! ... au grand jour !

— N'importe! je t'en conjure, Dubreuil,

ne me presse pas davantage... tu sais que je suis inébranlable dans mes idées !... Va chez madame Belmare , elle doit avoir appris ce qui s'est passé; tire-la d'inquiétude... rendslui ses lettres...

— Ah ! mon pauvre Théodore, reprit Dubreuil avec un soupir, il y a une autre personne qui sera plus inquiète que madame Belmare !.. .Tu sais bien qui je veux dire. . .

— Non... de qui parles-tu, Dubreuil?

— Théodore, ta voix tremble... je vois à ton air que tu m'as compris.

On frappe à la porte, un domestique entre.

— Théodore, cache-toi! s'écrie Dubreuil.

Eh bien, qu'y a-t-il, Marc?

— Monsieur, dit le domestique, c'est une personne qui demande à vous parler.... une jeune dame...

— Je n'y suis pas, je ne puis recevoir.

— Monsieur, reprend le domestique d'une voix craintive, elle est entrée tout de suite quand j'ai ouvert la porte... Elle est là.

— Imbécile !

Aussitôt des pas s'entendirent dans la pièce voisine; Dubreuil n'eut que le temps de tirer un rideau sur Théodore , qui demeura caché dans l'embrasure d'une fenêtre.

Une femme entre dans la chambre : elle est enveloppée d'une longue mante ; sa tête demeure baissée ; son visage est caché dans ses mains.

Le domestique se retire discrètement.

— Madame, qui êtes-vous? demande Dubreuil avec étonnement Je suis en affaire... je ne puis...

— Monsieur... balbutie une voix tremblante, oh ! pardon !... je suis bien hardie...

— Qu'entends-je ? quel accent?. . .

Soudain cette femme relève la tête : Dubreuil reconnaît la pauvre Daphné.

t. i, li

Le vicomte de Tournay

Théodore, vaincu par les sollicitations pressantes de ses amis, avait consenti à fuir, à se cacher.

Daphné était au désespoir ; elle ne sortait plus de sa chambre : du matin au soir, elle pleurait; et ses fleurs, qu'elle oubliait d'arro^ ser sur le bord de sa fenêtre, penchaient leur tête décolorée, et mouraient*

Dubreuil, qui portait à cette excellente créature une très vive amitié, venait chaque jour la supplier de prendre courage et patience ; niais Baphné demeurait sans répondre, les joues ruisselantes de larmes.

M. D'Argentan était toujours entre la vie et la mort ; brisé dans sa chute horrible , il ne devait pas survivre à ses nombreuses blessures ; ou bien , s'il en réchappait , sa guérison ne pouvait jamais être complète : ses membres étaient disloqués, affreusement contrefaits.

Cependant la police faisait de minutieuses recherches ; d'un bout de la France h l'autre, le télégraphe jouait; et c'était miracle que Théodore d'Angleville n'eût pas encore été arrêté. Les ennemis de ce jeune homme étaient fort nombreux ; presque tout le monde se réunissait contre lui : les gens surtout qui le craignaient et qui n'auraient point osé lever la tête en sa présence , parlaient haut maintenant qu'il ne pouvait plus leur fermer

la bouche ; on le nommait bretleur, duelliste, assassin. Le malheureux Théodore n'avait pour le défendre que la voix de quelques amis, ardents et dévoués , qui, malgré tous leurs efforts et leurs généreuses protestations, ne pouvaient neutraliser les influences perfides et lespréventions mauvaises amassées contre le fugitif.

Un des ennemis les plus acharnés de Théodore, c'était sans contredit le vicomte de Tournay : ce jeune homme,beau, noble, riche et spirituel, portait à Théodore une hai ne sourde et profonde ; il n'attendait depuis longtemps qu une occasion pour se venger . Plusieurs fois , Théodore et le vicomte de Tournay s'étaient vus au i ïment de se couper la gorge : par bonheur, ù ?s amis communs, intervenant tout à coup, avaient empêché qu'ils ne se battissent.

Quelques années auparavant , le vicomte avait disputé vivement à Théodore l'amour de Daphné; mais, voyant qu'il n'avait au-

cune chance de réussite , voyant que la jeune fille , noble et désintéressée , lui préférait Théodore, il n'avait pas cru devoir pour suivre davantage une conquête insaisissable : au fond de son cœur il s'était juré vengeance.

Un jourqoeDaphné,plus triste encore qu'à l'ordinaire, assise dans un fauteuil, pleurait et gémissait, la tête entre ses mains, sa porte s'ouvre : un jeune homme paraît.

Daphné lève la tête : elle reconnaît le vicomte de Tournay.

— Eh ! eh! pardon , ma belle Baphné, dit galamment le vicomte en la saluant d'un air

cavalier : j'arrive un peu à l'improviste

C'est égal , nous sommes de vieilles connaissances !

— Monsieur le vicomte , répond-elle sèchement, en effet j'étais fort loin de vous attendre... j'avais défendu ma porte... Je suis malade... il m'est impossible de recevoir.

— Bah! bah! ma toute belle, vous êtes fraîche et délicieuse ! un peu pâle, les yeux

un peu battus... Mais n'importe! cet air de langueur vous si 'ed divinement... vous êtes adorable!

— Monsieur le vicomte , pas de moqueries, je vous en conjure • je ne serais pas en humeur de les entendre'.... je vous répète que J'ai besoin d'être seule... je souffre... Je ne conçois pas qu'on vous ait laissé entrer...

— Pauvre bonne ! reprit le vicomte en se dandinant de la plus singulière façon. Vous êtes donc toujours bien simple , bien innocente ? est-ce que vous croyez que les portes me sont fermées longtemps, à moi?... Deux jours de suite on m'a uit que vous étiez malade ; mais le troisième jour. . . oh ! oh ! pauvre ange , il y allait de mon honneur. Je devais entrer'....

— Monsieur, en vérité, je vous trouve fort audacieux.' ma défense était positive , et je vais dire à ma femme de chambre...

— Ne lui dites rien, ma colombe , répondit le vicomte en essayant de la retenir ; la

220 Les folles nuits.

pauvre fille ne mérite pas que vous la grondiez : elle a très bien fait sa besogne ; elle a voulu me fermer la porte au nez... Mais, comme j'ai l'honneur de vous le dire, c'était bon deux fois : une troisième , c'était trop. Je suis entré, et me voilà.

Le vicomte, sans attendre la réponse de Daphné , prit un fauteuil , et s'assit plus tranquillement du monde, en croisant les jambes l'une sur l'autre : il n'avait pas encore ôté son chapeau , insolemment penché u r l'oreille ; et c'est alors seulement qu'il se découvrit la tête, en s'essuyant le front avec son mouchoir.

— Ah , ah I quelle chaleur ! dit-il en soufflant. Vous demeurez très haut, beaucoup trop haut! En vérité, mon cher petit oiseaumouche, vous êtes ici juché comme sur un perchoir : parole d'honneur ! je ne vous conçois pas , une personne aussi gentille que vous! qui devrait loger au premier étage, rue de la Chaussée-d'Antin , dans un apparte-

ment de velours et de soie! Diable m'emporte, c'est un scandale !

— Monsieur le vicomte, répondit la jeune fille avec un mélange d'amertume et de dignité , je suis fort bien ici ; je ne me plains pas, et je vous prie de garder pour d'autres votre commisération.

— Fière! fière ! toujours fière!... c'est bien, petite... j'aime la.fierté, moi... Cela va parfaitement avec de beaux yeux noirs, avec une jolie bouche vive et pourpre, avec une chevelure noire et luisante, et superbe , qui s'élance magnifiquement du bas de la nuque pour se tordre en chignon et s'épanouir en riches boucles autour des tempes. Parole d'honneur ! vous avez l'air d'une reine, d'une impératrice romaine ! . . .

—Monsieur le vicomte, encore une fois, vos calembourgs me fatiguent ! Vous avez toujours été mauvais plaisant, et cela sans doute vous a réussi avec d'autres; mais moi, je ne suis pas de la même trempe : je vous prie

222 LES FOLLES NDITS.

très sérieusement de me laisser tranquille , entendez-vous ?...

— J'entends , j'entends , petit monstre adoré, petit colibri méchant ! vous m'allongez là certains coups de bec assez mordants ! . . . mais par bonheur, j'ai la peau rude... Allez, allez, courage; un peu de colère ! vous êtes mille fois plus jolie quand vous êtes furieuse !

—Monsieur le vicomte, je perds patience. . . On dit partout que vous êtes spirituel , c'est possible... mais je vous avertis, moi, que je vous trouve fort bête.

— Bravo! bravo, mon doux ange! repartit le vicomte avec un sourire contraint. Votre verve s'échauffe. . . vos joues s'animent.. . A la bonne heure , la voilà 1 . . . c'est elle , c'est ma Daphné !

— Monsieur, vous êtes un homme... par conséquent le plus fort... et vous pouvez me dire toutes vos impertinences ; vous savez bien que je n'ai personne ici pour me défendre ,

que je suis seule . . . que M. d'Angleville n'est point là.

Et Daphné , rouge de colère , s'était levée toute frémissante.

— Vrai? vrai , petite malicieuse ? il n'est point chez vous, l'ami d'Angleville ? Je parie qu'en cherchant bien, on le trouverait dans quelque armoire . . .

— Ne le souhaitez pas , Monsieur , car cette trouvaille pourrait vous coûter cher !

— Tiens ! tiens ! est-ce que par hasard j'aurais deviné juste? Ma foi, ce serait drôle! la police qui le cherche partout... Elle n'a pas encore eu l'esprit de monter à votre chambrette !... Je gage que vous pourriez donner de bons renseignements. . . vous savez que le procès s'instruit; on interroge une foule de témoins... J'ai bonne envie de vous signaler à mon amiLorance, le juge d'instruction...

Daphné tressaillit.

— Faites comme bon vous semblera ,

Monsieur I dit-elle en affectant du calme ; je ne demande pas mieux que de paraître, si Ion me cite. Je ne sais rien , je n'ai rien d'important à communiquer à la justice ; mais au moins , je pourrai dire la vérité, je pourrai dire que M. d' Angleville est un homme d'honneur, qu'il n'a jamais fait une lâcheté, qu'il est incapable d'avoir commis une violence sans avoir été provoqué... Je dirai tout ce quil a fait de bien dans sa vie, Monsieur, les pauvres gens qu'il a secourus, ses bienfaits innombrables , ses actes de courage ; et l'on verra si un pareil homme a jamais pu devenir un assassin !

— Dites, dites, la belle... cela nous amusera ! Pardieu ! vous aurez de l'éloquence... l'éloquence de l'amour et du cœur ! Quand vous paraîtrez en face du tribunal, ce sera magniûque! vous allez devenir une lionne... tout le monde Vous fera la cour... Parbleu ! vous avez raison, c'est le meilleur moyen de

LAJLCÔVB. 225

publicité ! Une jeune ûlle qui resterait chez elle, pauvre, seule, inconnue, serait absurde dans le siècle où nous sommes ! 11 faut un peu d'audace, un peu d'intrigue... je vous approuve ! Soyez tranquille , adorable Daphné , vous n'aurez pas grand'peine à trouver quelque chose de mieux que Théodore.. .

— Vous n'êtes pas généreux, monsieur le vicomte... vous outragez un homme qui ne peut vous entendre !...

— Je ne l'outrage pas; je dis ce qui est : M. d'Angleville est assez mal posé dans le monde; il n'a pas un ami puissant; il n'a que dts ennemis. En outre, il est ruiné aux trois quarts, menacé d'une condamnation capitale. Bref, c'est un homme perdu!

Daphné pencha la tète, et ses yeux s'emplirent de larmes.

— Vous voyez donc bien , ma bonne Daphné, que je suis logique : je considère la fuite de M. d'Angleville comme un bonheur

pour vous, le plus grand bonheur peutêtre qui pût vous arriver. Cet homme, depuis des années, vous tenait en échec ; il vous avait confisquée pour ainsi dire', mise en chartre privée; et , si vous êtes franche , vous conviendrez que votre amour pour lui n'était que delà crainte...

— Moi ? moi , Monsieur ? interrompit Daphné, les narines gonflées d'indignation. J'aurais aimé un homme parce que je le craignais ?. . . Vous me connaissez mai ! vous ne me connaissez pas du tout ! ou plutôt vous me jugez d'après vous-même... Nos cœurs ne se ressemblent pas, monsieur le vicomte !

— La gaillarde ! murmura le vicomte en s'éfforçant de rire. Elle n'y va pas de main morte , elle vous rive admirablement votre clou I .. . Voyons, voyons, mon petit chérubin, soyons amis, bons amis...

— Jamais , Monsieur ! jamais : je n'ai pour amis que les gens que j'estime !

— Dieu me damne! voilà qui est clair!...

comme ça , charmante, vous ne m'estimez pas?

— Non , monsieur le vicomte.

— Eh bien , à votre aise ! Peu m'importe ! ce que je vous demande , Ce n'est pas votre estime, mais...

11 compléta sa pensée par un regard et un geste insolent qui firent tressaillir Daphné.

— Monsieur le vicomte, dit-elle sourdement, je vous en conjure, ne faites rien qui me déplaise!... Autrement... je ne suis pas femme à souffrir un outrage !

— Des menaces ?

— Non, Monsieur, je ne vous fais pas de menaces... je vous parle nettement, froidement : vous êtes chez moi, vous venez mingulter.. . De quel droit, je vous le demande ? Vous ai-je autorisé en aucune manière à vous conduire de la sorte à mon égard ? aije enfin recherché votre compagnie, vos visites ?

Il y avait dans ce langage tant de raison

ferme et de courageuse dignité , que le vicomte ne put se défendre d'un certain embarras; mais, rougissant de se laisser intimider par une femme de rien, il reprit bien vite contenance, et cacha son trouble sous un air plus impertinent.

— Ah ça! la belle, dit-il en posant une main sur la hanche et se renversant tout de son long dans le fauteuil ; vous jouez admirablement la tragédie ! vous feriez votre fortune sur les théâtres des boulevards !... Mais comme nous ne sommes point ici sur les planches, il faut garder votre talent pour une autre occasion. Vous êtes franche, ou du moins vous prétendez l'être; je le serai aussi, moi, vous allez voir... Supposons que vous aimez M. d'Angleviile . .. c'est dans les choses possibles ; les femmes , les plus jolies femmes ont très souvent des goûts inexplicables... Donc, vous l'aimez, ce beau monsieur, ce fier à bras ; vous le trouvez riche , élégant, spirituel, charmant enfin... A mer-

LALCOYE. 229

\eille ! Il me semble alors que vous devez être très inquiète... son affaire est diabolique ! il me semble que, pour le sauver d'une condamnation infamante, vous feriez tout au monde...

— Ob oui ! s'écria Daphné enjoignant les mains avec exaltation.

— Parfait ! parfait ! nous allons nous entendre... M. d'Angleville est un personnage fort peu commode, très vindicatif, qui voudrait, je crois, me savoir à trente pieds sous terre... Moi, je suis moins féroce, je n'aime pas le carnage ; cependant j'ai, comme un autre, du sang dans les veines, et je ne puis oublier qu'il m'a grièvement offensé... un

jour, en votre présence Maintenant, si

j'étais cruel, je n'aurais qu'à me frotter les mains, à laisser les choses suivre leur cours; je serais bien sûr que M. d'Angleville ne reviendrait plus en France me chercher querelle : comme je vous le disais tout à l'heure,

des charges terribles pèsent sur lui ; on l'ac- T. i. 45

cuse d'assassinat avec préméditation ; on va le juger par contumace, et sans aucun doute il sera condamné à mort.

Daphné fit un cri, ses joues se couvrirent d'une pâleur affreuse.

— Mais ce n'est pas tout, ma pauvre Daphné, reprit le vicomte avec une expression de pitié sardonique. La justice ne se contentera pas d'une vaine formule; on voudra l'exécution de la sentence; et je vous jure qu'il sera très facile , par les voies diplomatiques, d'obtenir l'extradition du condamné.

Daphné frissonnait sans répondre.

— Pauvre enfant, vous êtes d'une étrange innocence, d'une naïveté incomparable!

Parce que votre Théodore est un querelleur, un spadassin, vous vous imaginez qu'il fera peur à tout le monde, qu'on n'osera pasluiôler un cheveu de la tête... quelle erreur, ma pauvrette! Moi, je suis au courant des choses qui se font au ministère, à la

police, aux tribunaux ; je sais que la condamnation de M. d'Angleville est prononcée d'avance ! Il y a contre lui trop de haines, de préventions ! Pour les contrebalancer , ma chère, il faudrait employer certains ressorts, il faudrait qu'un homme puiss mt, riche et bien posé parlât en faveur de M. d'AnglevilIe... Alors peut-être ne serait-il pas absolument impossible de présenter l'affaire sous un jour moins défavorable: à coup sur la peine serait adoucie.

Daphné regardait fixement le vicomte d'un air ébahi, hagard; elle paraissait à peine le comprendre.

— Oui ! oui ! continua-t-il, la chose est difficile... mais n'importe ! on pourrait encore le sauver...

— Sauver Théodore ! Oh ! s'il était vrai, quel bonheur !

— Eh bien ! Daphné, je vous jure que c'est très faisable ; il ne faut qu'un ami dévoué... et cet ami, vous pouvez m'en croire,

il n'attend qu'un mot de votre bouche, il est prêt à vous servir...

— Oh! quel est-il? parlez... je vous en supplie, monsieur le vicomte ! . . .

— C'est un homme qui a pour vous le plus vif attachement... Jusqu'ici vous l'avez bien mal jugé, ou plutôt vous ne le connaissiez pas...

— De grâce, ne me faites pas languir... dites-moi quel est cet homme ; je vais le trouver, je vais tomber à ses genoux... et je verserai tant de larmes, il me trouvera si malheureuse, qu'il n'aura pas la force de rejeter ma prière... Il sauvera Théodore!...

— Oui , Daphné, vous êtes bien sûre de réussir... votre voix est si douce, vos regards si charmants, votre main si blanche !...

Et se penchant vers Daphné, il lui prit vivement une main qu'il appuya contre ses lèvres frémissantes.

Daphné se rejette en arrière. Le vicomte

de Tournay se lève; et, courant vers elle, il veut la saisir dans ses bras.

— Daphné! s'éerie-t-il dune voix haletante. Je te le jure, Théodore sera sauvé ï avec ma fortune et mon nom, je puis...

— Monsieur le vicomte, répond-elle en le repoussant, laissez-moi...

— Daphné, pourquoi me i'uir de la sorte ? tu sais que je t'aime. . . il y a bien longtemps que je t'aime! Dis, maintenant que tu es

seule, que tu es libre, veux-tu me suivre?... Tu vivras heureuse. . . au milieu de l'opulence, dans mon château...

— Je ne veux rien de vous, Mons:eur, rien ! ... Je ne vous aime pas. .. il y a longtemps que je v< is ai parlé avec franchise... Ne me tourmentez plus, au nom du ciel !

— Daphné, mais vous êtes folle! qu'allez vous devenir? Je vous jure que M. d'Angleville est perdu pour vous... Vous êtes pauvre... vous allez tomber dans l'indigence, vous qui aimez le bien-être, la toilette, les

plaisirs... Acceptez la fortune qui vient à vous!... Je vous offre cinquante louis par mois, un équipage, une livrée, un hôtel!...

— Je ne veux rien, vousdis-je! s'écrie Dapbné avec indignation. Quand vous m'offririez tous les diamants de la Couronne, tout ce qu'il y a d'or et d'argent à Paris, je ne voudrais pas de vous, de votre amour!...

— Ah ! vous voulez donc m a haine, alors?... Prenez-y garde! je suis un personnage qu'on n'insulte pasimpunément!...Si vous me défiez, je vous poursuivrai partout, vous et Théodore,.. Partout!

— Théodore!... Ah! du moins ayez pitié de lui !.. .

— Non, non, c'est un misérable ! un assass in ! Je ferai tomber sa tête, entendez-vous?

j ( i; aile pouvoir!...

: . phné lendit \ers le vicomte des mains suppliantes; elle ne pouvait plus parler ; son visage était plein de larmes, les sanglots étouffaient sa voix.

LALCÔVB, 235

— Adieu, vilaine enfant! dit le vicomte dont la colère parut s'éteindre soudainement. Vous avez une lort mauvaise tète

mais de si jolis yeux, qu'on vous pardonne. . . Voyons! tâchez d'être un peu raisonnable... réfléchissez bien à ce que je vous propose... car ma foi ! je saur û demain si vous aimez ou non Théodore... Dem un je reviendrai, mon ange, à la même heure.

Daphné pleurait toujours, le visage dans ses mains.

Tout à coup elle sent une bouche ardente sur son épaule : elle jette un cri...

Le vicomte n'était plus dans la chambre.

Les absents ont tort.

Théodore d'Angleville est jugé par contumace ; il est condamné à mort. C'est un cri de douleur et d'indignation parmi ses amis ; mais ils ont beau protester ; leur voix est impuissante ; elle meurt étouffée au milieu des cris de haine qui s'élèvent de toutes parts contre le fugitif.

Il est vrai que l'infortuné Théodore avait

eu l'art de se faire un nombre considérable d'ennemis. Personne n'avait pourtant plus de générosité, de franchise et de grandeur d'âme ; certes, on n'aurait pas trouvé dans toute la France un cœur plus noble et plus loyal, un ami plus dévoue , plus Adèle. Mais de trop fortes passions avaient égaré son excellente nature : il aimait follement la dissipation, le plaisir, les dépenses; en outre, il avait une impétuosité qui trop souvent le poussait à la violence ; et soit malheur, soit vice de caractère, il avait eu dans sa vie plusieurs duels fameux, dont toujours il était sorti vainqueur, et qui l'avaient enveloppé comme d'un manteau de sang. Néanmoins ceux qui le connaissaient intimement ne pouvaient s'empêcher de lui rendre justice: ils criaient, les larmes aux yeux, que ce jeune homme fier et bouillant n'était pas capable d'une mauvaise action, d'un crime prémédité. Dans la colère, peut-être n'eût-il pas été maître de son bras; mais presqu'au

même instant, il eut versé des larmes amères, un repentir poignant eût déchiré son cœur : pour rendre la vie à sa victime, il eût bien volontiers présenté sa poitrine au poignard et donné tout ce qu'il avait de sang dans les veines.

Les rumeurs qui circulaient dans Paris étaient vagues et contradictoires : d'un côté, c'étaient des applaudissements joyeux etbarbares ; de l'autre , de pleurs , des gémissements.

Madame Belmare avait d'abord commencé par fondre en larmes; elle était inconsolable ; elle se répétait du matin au soir qu'elle était cause du malheur, de la honte, delà mort du plus noble des hommes ; que, pour elle , il avait tout sacrifié : considération , fortune, existence ; que cet homme , que ce héros l'aimait avec exaltation, et que jamais elle ne retrouverait son pareil. Madame Belmare était une de ces femmes qui veulent qu'on les aime follement , sans partage ;

elle se croyait belle et charmante , et délicieuse entre toutes : elle voulait qu'un homme fût à ses genoux sans cesse , les mains jointes, le front dans la poussière. Et c'était pour elle un magnifique triomphe que Théodore amoureux, que ce lion muselé qu'elle seule avait pu vaincre et soumettre.

Mais bientôt il se fit dans Fimagination de madame Belmare une profonde métamorphose. Elle entendit si fréquemment répéter que Théodore était criblé de dettes, qu'il n'avait plus un liard, que presque toutes ses conquêtes avaient eu lieu dans le quartier de Notre-Dame-de-Lorette ; elle entendit si fréquemment toutes ces insinuations perfides et malveillantes, qu'elle finit par se dire qu'après tout M. d'Anglevilîe n'était pas l'homme qui lui convenait, qu'il n'avait point assez de fortune , par conséquent assez d'indépendance, et que tôt ou tard il aurait pu se conduire comme M. d'Argentan. Certes, malgré

sa mauvaise et ingrate nature, madame Belmare n'eût point fait ces réflexions d'ellemême, sans une circonstance qui vint modifier étrangement ses opinions.

Depuis longtemps, elle connaissait de réputation le vicomte de Tournay ; niais celuici ne s'était jamais fait présenter chez elle. Souvent ils s'étaient vus dans le monde ; ils avaient dansé ou valsé ensemble ; mais le vicomte, pour un motif ou pour un autre, n'avait point jusqu'alors essayé de plaire a madame Belmare. Un jour, il parut chez elle, introduit par un ami commun.

Ce fut pour madame Belm?4re une grande surprise, une grande joie. L'introducteur s'était retiré sous un prétexte frivole, et madame Belmare demeurait seule avec le vicomte. Alors celui-ci, après une foule de circonlocutions plus ou moins habiles, essaya de faire comprendre à madame Belmare qu'il était depuis longtemps amoureux d'elle, et que, s'il n'avait point cherché à[se présenter,

ce n'était pas indifférence, mais raison, mais dignité. Son ennemi mortel, M. Théodore d'Angleville, était parfaitement reçu : ils ne pouvaient donc se trouver ensemble dans un même salon, sans un éclat terrible.

Bientôt le vicomte avait parlé de Théodore avec une amertume, avec un mépris qui aurait dû éveiller la défiance dans le cœur de madame Belmare ; mais cette femme était de celles qui disent : Malheur aux absents! Le vicomte avait une fort jolie figure, une mise irréprochable, des chevaux anglais magnifiques; il pouvait, sans sourciller, jeter vingtcinq louis sur une carte, et rire s'il perdait. Que fallait-il de plus à madame Belmare? Cet homme était le plus beau , le premier de tous, son rêve, son idéal !

Quinze jours ne s'étaient pas écoulés, que le vicomte de Tournay faisait, suivant l'expression vulgaire, la pluie et le beau temps chez madame Belmare. C'était comme le fils, comme le maître de la maison: les domesti-

ques n'obéissaient qu'à lui, il leur parlait le poing sur la hanche, sans oter son chapeau ; chaque jour, à toute heure, il était reçu. Souvent même, pour s'introduire dans l'appartement de madame Belmare, il passait dans un petit couloir dont Théodore avait toujours ignoré l'existence.

Un matin, madame Belmare reçut une lettre de Théodore. Elle ne put s'empêcher d'être émue, car cette lettre était brûlante d'amour et d'exaltation ; voici de quelle manière elle finissait :

«Oh! femme que j'aime, que j'aime avecdé- « lire. . . avec bonheur et désespoir! . . . nepour « rai-je donc pas mourir pour toi !...Mon sang « jaillirait de ma veine si chaud, si bouillon- « nant !. . . Je t'aime comme il m'est impossi- <r ble de l'exprimer avec des mots... Ce n'est « pas de l'amour, c'est du feu !.. .

<r Oh! pense à moi! Rien qu'une pensée, « rien qu'un battemeut de cœur pour Théoc dore... et je vivrai.

« Ange, tu me verras bientôt... Qu'ils me « tuent, s'ils veulent... N'importe! Un seul « regard de tes yeux bleus rendrait la vie à <r mon cadavre ! Je me lèverais tout debout! « je briserais du front la pierre de ma « tombe!... »

Cette lettre était froissée ; elle portait comme des empreintes de larmes.

Théodore , en employant ce langage métaphorique , ne croyait pas s'exprimer avec emphase ; il parlait , il écrivait avec son imagination, avec son cœur. Jamais il n'avait lu de roman ; et , bien que de temps à autre , ses comparaisons , ses images fussent exagérées et prétentieuses , le sentiment qui es dnctait ne cessait jamais d'être sincère, naturel, spontané.

Théodore suppliait madame Belmare de lui réondre : à elle seule il indiquait sa retraite. D'abord, elle lut indécise. Que faire? Son premier mouvement était bon, généreux: elle voulait répondre et donner un

peu de courage à ce pauvre cœur accablé qui succombait. Mais la réflexion , cette froide conseillère qui ne monte pas du cœur , la réflexion lui fit bientôt changer de sentiment : une lettre adressée à Théodore pouvait être interceptée par la police , et compromettre celle qui l'avait écrite. Par un étrange bonheur, par un hasard presque inexplicable , personne encore , dans Paris , ne savait la cause du crime commis par Théodore. Dubreuil et Vargontier , les deux plus intimes amis de d'Angleville , étaient peutêtre lesseulsquifussentbien au courant de ce qui s'était passé. Le vicomte deTournay pouvait sans doute soupçonner quelque chose; mais il n'était sûr de rien ; et ses conjectures s'égaraient dans le vague.

Un soir que madame Belmare pensait à Théodore avec un regret presque tendre et mélancolique, le vicomte de Tournav entra. Bientôt la conversation tomba sur Théodore ;

et madame Belmare , voulant être une fois t. i. 16

dans sa vie généreuse , se mit à le détendre avec une singulière énergie.

Le vicomte riait dune façon méprisante.

— Ah ! ah ! c'est admirable î comme aujourd'hui les héros se l'ont à bon marché ! Un gaillard qui n'avait ni sou, ni maille, criblé, mangé de dettes!...

— Après tout, vicomte, qnand cela serait, qu'importe? répondit madame Beîmare d'une voix ferme et vibrante. Les plus braves gens ne sont pas les plus riches... Je n'ai jamais prétendu vous dire que M. d'Angleville eût de l'ordre, de l'économie. J'en conviens : ses affaires sont dans un état déplorable... Mais toujours est-il que ce jeune homme a l'âme fortement trempée ! c'est un brave....

— Vous voulez dire, interrompit le vicomte avec un ricanement, que c'est un gaillard qui vise très juste, et qui peut avoir dix ou quinze ans de salle ?. . . A ce compte , je l'avoue, c'est un brave !

— Vous ne me comprenez pas. . , je dis que

LALCOVE. 247

ce jeune homme sait véritablement aimer... qu'il aime comme autrefois dans les temps chevaleresques ! . . .

Le vicomte laissa échapper un éclat de rire plus violent, plus moqueur.

— Vous êtes bien sardonique aujourd'hui, vicomte! Qu'avez-vous donc 1

— Ah ! ah ! ah !

— Mais encore?

— Ma pauvre Léontine , quelle erreur est la votre ! vous ne savez donc pas que votre chevalier de la table ronde n'a jamais su faire la différence d'une grande dame et dune grisette?

— Expliquez-vous, vicomte'....

— Rien de plus facile. Je dois en convenir, M. Théodore d'Angleville règne en sultan dans cet immense et voluptueux sérail qui enveloppe toute la Chaussée-d'Antin. En effet, le chevaleresque Théodore aime prodigieusement une certaine odalisque dont la

248 les fou.es m ris.

chaste demeure esi rue des Ïrois-Frères, numéro5...

Madame Belmare devint pourpre ; elle ressaillit. s

— Ce n'est pas , Monsieur... C'est impossible !...

— Rue des Trois-Frères , numéro 5, Madame , troisième étage au dessus de l'entresol... C'est là que respire la brune et délicieuse Daphné.. . une créature fort belle sous e rapport animal... des yeux longs comme mon petit doigt , noirs comme du jais, brillants comme deux flambeaux... une chevelure... que dis-je? une crinière qui ferait honneur à ia plus admirable cavale d'Arabie....

— Assez, monsieur le vicomte ! assez ! interrompit madame Belmare avec dépit. Vos descriptions sont de fort mauvais goût... Vous savez d'ailleurs que je n'aime pas les brunes... je ne puis les souffrir... et j'ai peine à croire que M. Théodore puisse aimer une

IALCOVE. 2^9

femme comme celle que vous me dépeignez. Lui non plus , monsieur le vicomte , il napprécie guère les brunes... Vous pouvez me croire!... ce que je vous dis là , c'est parole d'évangile !

Le vicomte s'inclina silencieusement ; mais l'expression de sa bouche était railleuse et triomphante.

— Puisque vous semblez si bien informée, Madame, je dois me taire... En ce cas, je me trompais... et la belle Daphné qui demeure rue des Trois-Frères , numéro 5 , n'a rien de commun absolument avec M. d'Angle ville...

La conversation demeura quelque temps suspend :$. Madame Belmare était soucieuse et distraie. Enfin , le vicomte de Tournay se retira.

Aussitôt madame Belmare sonne un domestique.

— Adrien , dit-elle , courez tout de suite rue des Trois-Frères, numéro 5, et sachez

s'il y a dans cette maison une femme qui se nomme Daphné.

Adrien s'inclina et sortit.

—Oh! s'il m'avait jouée de la sorte ! murmura madame Belmare ; alors , tout serait légitime ! il ne pourrai t plus m'accuser d'ingratitude!... Décidément, je ne veux pas répondre à ses lettres.. . je ne veux pas !

Après un instant de silence , elle reprit :

— Mais pourtant cet homme est dangereux... C'est quelque chose de terrible que d'avoir un ennemi pareil ! Rien ne l'effraie , rien ne l'arrête... Tôt ou tard il se venge!... Mais bah! qu'ai-je à craindre de lui maintenant? il ne reviendra plus en France... D'ailleurs, j'ai toutes mes lettres, toutes! ma réputation ne court plus aucun risque. . .A présent, je suis forte , je peux nier. . . Oh ! je nierai ! . . . NOn , non , Théodore n'est plus un homme à redouter!... L'aimer davantage, ce serait folie... Qu'en ferais-je? Et pourtant ce jeune homme me tient au cœur! Je voudrais savoir

s'il m'aimait véritablement, ou si j'étais jouée

comme les autres... Cetle Daphné existe-telle?. . . ou bien plutôt n'est-ce pas un nom imaginaire, que le vicomte de Tournay m'a jeté à la face pour me chagriner, pour éveiller ma jalousie?... Attendons, attendons,., avant de prendre un parti décisif.

Une bonne fille.

Quatre mois se sont passés. Théodore n'a point reparu ; les recherches de la police continuent d'être infructueuses. Daphné est inconsolable. Plusieurs fois, elle a revu M. de Tournay ; mais toujours elle Ta congédié de telle sorte que le noble vicomte ne peut nourrir aucun espoir.

Dubreuil vient toujours très assidûment

chez la pauvre fille éplorée ; mais ses visites n'ont rien d'intéressé , de machiavélique. Dubreuil est un ami franc , sincère et dévoué.

Daphné venait de recevoir une lettre qui la comblait de joie. Théodore parlait de revenir incognito ; il disait à Daphné de quitter son logement et d'en aller prendre un autre dans le quartier du Jardin des Plantes. Là du moins il avait la chance de ne pas être découvert ; et , comme il se proposait de ne sortir que le soir, à la faveur d'un déguisement , suivant toute apparence , il déjouerait la surveillance et les manœuvres de la police.

— Il va revenir! disait Daphné, les joues vermeilles de bonheur ; je vais le revoir !.. . Ah ! je me sens revivre !...

Tandis qu'elle se livrait à la joie , à l'espérance, Dubreuil entra.

— Venez , venez , mon bon ami ! s'écriat-elle en courant vers lui, les bras étendus ; j'ai une bonne nouvelle à vous apprendre.

— Qu'est-ce donc, ma jolie Daphné? Je

suis curieux de savoir ce qui peut vous donner de si vives couleurs , vous qui depuis bien des jours êtes pâle et chagrine?...

— Mon excellent Dubreuil!.. Il n'y a pas un quart d'heure que j'étais encore toute chagrine et toute pâle, comme vous dites ; mais j'ai reçu une lettre qui m'enchante, qui me met du baume dans le cœur!

— Ah! vraiment? répondit Dubreuil d'un ton sérieux. Et puis-je savoir qui vous a écrit cette lettre?

— Comment donc , cher Dubreuil ! mais certainement ! C'est lui , Théodore !

— Théodore ! Ah ! reprit Dubreuil avec un air de tristesse et d'étonnement ; il vous a

écrit ?

— Tenez , voilà sa lettre...

Dubreuil parcourut des yeux celte lettre, et son Iront devint plus sombre encore.

— Mais qu'est-ce que vous avez donc , Dubreuil t Vous n'avez pas l'air content !...

— Non, ma pauvre petite Dàphné , je ne

suis pas content. Théodore est d'une imprudence !... en vérité , je serais tenté de croire qu'il est fou.

— Et pourquoi donc ? demanda-t-elle avec une surprise croissante.

— Vous allez en convenir, Daphné : sa conduite est absurde. Il sait que toute la police est à ses trousses , que son signalement est donné à toutes les frontières , et quand il devrait se cacher mieux que jamais, il écrit lettre sur lettre , il parle de revenir !

— Mais Ton n'en saura rien , monsieur Dubreuil ! balbutia Daphné d'une voix émue. En coupant ses moustaches , en se déguisant , il sera méconnaissable...

— Vous êtes bien simple , ma pauvre petite ; vous êtes comme lui , pleine d'illusions. Je vous répète qu'en mettant le pied à Paris , il court le plus grand danger. Grâce aux lettres continuelles qu'il écrit , la police doit maintenant connaître sa retraite : on le surveille, on le guette ; et vous pouvez être sûre

qu'il ne fera pas dix lieues en France , sans ùlre arrêté.

— Vous m'effrayez , Dubreuil ! Quoi ! vous pensez....

— Ma chère , c'est positif. Il a des ennemis partout, desennemis riches, puissants. Sur ma parole , je ne sais comment Théodore a pu se faire tant de haines... ; c'est le meilleur garçon du monde! Toujours est-il qu'une foule de gens l'exècrent et voudraient le voir à six pieds sous terre.

— Mon Dieu ! ce pauvre Théodore ! murmura douloureusement Daphné ; comme il est mal connu 1 Que le monde est injuste !

— Je n'en disconviens pas , Daphné ; mais que voulez-vous faire ? Il n'y a point à s'élever contre ce qui est. Théodore a de nombreux ennemis , c'est un fait. Sa position est des plus mauvaises : une condamnation terrible vient de tomber sur lui !.. Que diable, s'il n'est pas complètement fou , il se tiendra bien tranquille , bien coi ! au lieu de venir se

jeter, à propos de rien , dans la gueule du loup !

— Ainsi donc , monsieur Dubreuil , reprit Daphné , les yeux humides , vous conseillez à Théodore de ne pas venir?

— Je l'en supplie , Daphné. Jusqu'à présent je ne vous avais parlé de rien ; je m'imaginais que Théodore abandonnerait une idée absurde. 11 m'a écrit je ne sais combien de lettres à ce sujet : il voulait rentrer en France. Moi, qui aime Théodore plus que moi-même , comme un frère , je me suis hâté de lui répondre pour l'empêcher de faire un acte de pure démence. Enfin , ma chère, j'avais tout lieu de croire qu'il ne songeait plus à cette folle escapade ; du moins ses dernières lettres ne m'en parlaient plus. Il me semblait presque raisonnable , chose rare et difficile chez Théodore! je croyais même que mes raisons , mes prières l'avaient déterminé à n'écrire à personne de longtemps. Toutes les lettres un peu suspectes sont déca-

l'alconl. 259

chetécs à la police , connue bien vous pensez : il ne faudrait qu'une indication précise, et mon pauvre Théodore serait arrêté bien vite à l'étranger, reconduit en France de brigade en brigade.

— C'est vrai... c'est vrai! s'écria Daphné en pâlissant d'effroi. Et moi qui ne songeais pas même à de pareils dangers! Quelques instants plus tard , et j'allais lui répondre ! Mon Dieu ! j'allais peut-être mettre la police sur ses traces ! . . . Monsieur Dubreuil , que je suis contente de vous voir ! quel service vous me rendez !... Soyez tranquille , je n'écrirai pas , Dieu m'en préserve !

— Si , Daphné , si ! une lettre encore. D'ailleurs , Théodore a changé de nom ; il n'habite plus la même ville : espérons que votre lettre ne sera pas interceptée. Au surplus , il faut l'écrire de manière que Théodore ne soit pas compromis. Je vous la ferai , si vous voulez... Des mots vagues , énigmatiques, que lui seul comprendra parfaitement. . .

260 LES FOLLES NLITS.

— Non , non , je n'ose pas , monsieur Dubreuil... C'est trop dangereux!...

— Mais il faut absolument lui répondre ! le danger serait plus grand encore de laisser croire h d'Angle ville que vous approuvez son projet. Il se mettrait tout de suite en route : le mal serait sans remède.

— Oui, vous avez raison... Vous êtes toujours sage, monsieur Dubreuil... J'écrirai... D'ailleurs, ce pauvre Théodore, si je ne lui répondais pas, il croirait peut-être que je l'oublie... ou plutôt que je suis morte... De toute manière ce serait pour lui un affreux déchirement de cœur!... Oui , monsieur Dubreuil , mieux vaut écrire.

— Eh bien ! ne perdons pas de temps , reprit Dubreuil en s'asseyant devant une table ; la lettre peut encore partir aujourd'hui. Je vais vous en faire un brouillon.

Et Dubreuil se mit a écrire à la hâte , tandis que Daphné , muette et pensive , relisait

avec un douloureux attendrissement la lettre de Théodore.

— Voici , Daphné , dit Dubreuil en se levant; asseyez-vous à ma place, surtout ne changez pas un mot , un seul mot. Voyez , vous dites à Théodore que son retour serait de la dernière imprudence , qu'on l'épie ; en outre , vous le conjurez à mains jointes de se tenir caché mieux que jamais. Ne signez pas.

Daphné prit la plume des mains de Dubreuil , elle écrivit ; mais sa poitrine était cruellement oppressée, ses yeux se gonflaient de pleurs : elle fut plusieurs fois obligée de quitter la plume et d'interrompre son travail pour reprendre haleine.

— Lisez, monsieur Dubreuil , dit-elle d'une voix affaiblie ; je me suis trompée peut-être... il est possible que j'aie mis des mots pour d'autres... Ma tête est si confuse! et puis, j'ai comme un nuage sur les yeux...

Dubreuil se pencha sur la lettre de Daphné , qu'il lut rapidement.

— Bien, c'est très bien , dit-il ; seulement vous avez fait plus que je ne voulais. Pourquoi lui dire qu'à tout risque , vous allez changer de logement? C'était parfaitement inutile.

— Mais non... Voyez sa lettre , monsieur Dubreuil... c'est l'article principal : il veut à toute force que je déménage, et tout de suite.

— Bien , bien , Daphné ; je n'efface rien à votre lettre. Théodore verra par ce qui précède que vous blâmez tout à fait son imprudent voyage. Voici l'heure qui nous presse... Parbleu! j'ai tout juste le temps de courir à la Bourse.

— Adieu, monsieur Dubreuil, réponditelle avec un soupir. Si vous saviez combien cela me coûte de ne pas laisser venir Théodore!... Mais enfin je dois suivre vos conseils:

vous êtes un ami véritable, vous, un ami prudent.

— Ah ! ma pauvre Daphné, répliqua Dubreuil avec tristesse, si Théodore avait voulu me croire, nous n'en serions pas là les uns ni les autres... Adieu.

— Je vous en prie, venez donc me voir encore plus souvent. . . Je suis bien malheureuse, allez , monsieur Dubreuil ! et quand je vous vois, il me semble que je souffre moins. Oui, nous parlons de Théodore, et vous concevez . . . mon cœur se dégonfle.

— Allons, allons, un peu de courage, ma bonne fille ! A demain.

Le contumace.

Daphné avait changé de logement ; elle avait pr;>un petit appartement dans le voisinage du jardin des Plantes.

Un soir, par un temps sombre et pluvieux, accoudée sur la balustrade desa fenêtre, elle regardait distraitement dans la rue. C'était un spectacle morne, silencieux, lugubre; pas une étoile au ciel ; mais de gros nuages

noirs, qui, de temps à autre, semblaient effleurer le toit des maisons. Une bise froide et impétueuse arrivait du nord avecdes plaintes funèbres et mélancoliques ; et, dans la rue sombre et déserte, les réverbères secoués par le vent projetaient des lueurs ternes et tremblantes.

Daphné songeait à Théodore.

— Où est-il? que fait-il? A-t-ilreçuma lettre? sait-il combien je suis malheureuse?

Ce monologue, triste et coupé, résonnait incessamment dans le cœur de la pauvre fille; elle se repentait presque d'avoir écrit à Théodore la lettre qui lui défendait de venir. Peut-être avait-il mal interprété celte défense; peut-être croyait-il à l'indifférence, à l'oubli de Daphné!...

Mais soudain une autre voix s'élevait dans son âme.

— Non, non, c'est impossible ! Il ne peut croire que je l'oublie. . . il saittrop combien je l'aime ï... Mais lui, s'il m'oubliait?... Théo-

dore no peut vivre seul... il lui faut de l'amour... Ah! je le connais bien .. pourvu qu'une femme soit jeune et jolie, il s'occupe d'elle... Mon Dieu! quel supplice! Une autre peut-être m'a remplacée dans son cœur! . . . Que je suis à plaindre!

Et cachant son visage entre ses mains, elle pleurait.

Depuis longtemps la rue était silencieuse ; on entendait seulement dans le lointain un bruit vague et confus : c'était comme le roulis de la mer ; c'était le dernier murmure d'une grande ville qui s'endort.

Daphné conservait la même attitude d'accablement et de désespoir.

Aussitôt un bruit se fait entendre : c'est le roulement d'une voiture.

Cette voiture s'arrête devant la maison de Daphné; la portière s'ouvre, un homme descend. A la clarté du réverbère, Daphné a cru reconnaître cet homme.

Elle tressaille.

— Non, je suis folle! murmure-t-elle.

C'est une idée!...

Elle regarde encore,, et penche la tête en dehors de sa fenêtre. Mais déjà la voiture s'éloigne ; la porte s'est ouverte : on vient d'entrer.

Daphné est dans une angoisse inexprimable. Elle marche avec égarement, pâle, frémissante.

— Je suis folle, je crois toujours le voir, dit-elle. La nuit, j'en rêve... le jour, il me semble le reconnaître dans tous ceux qui passent... Pauvre Daphné, tu perds la raison, ce n'était pas lui!...

A l'instant même on sonne violemment.

Elle s'élance vers la porte.

— Théodore!!...

Un homme, enveloppé d'un manteau de voyage, entre dans l'appartement et referme la porte.

— Bonjour , ma bonne Daphné, bonjour, dit-il.

Et il l'embrasse sur le front.

Daphné se sentait défaillir, elle venait de tomber sur une chaise.

— Lui! c'est lui!...

Elle ne pouvait rien dire de plus : sa poitrine était gonflée, haletante.

— C'est moi, oui, ma chère Daphné, répond Théodore en l'embrassant de nouveau. Je ne pouvais plus vivre dans un pareil exil. . . je suis venu...

— Oh ! oui, tu es bon! tu es noble et courageux!... Théodore, tu as deviné ma souffrance... tu as eu pitié de moi !... Alors , sans réfléchir , sans penser au danger qui te menace, tues accouru!... Merci, oh! merci du fond du cœur !

— Pauvre ange, oh! qu'il y a de~ bonté dans ton âme! Je n'ai jamais connu de femme plus généreuse que loi!...

En parlant ainsi, Théodore, profondément ému, venait d'essuyer une larme du revers de sa main; puis, comme emporté par un

mouvement d'enthousiasme irrésistible, il se pencha sur Daphné, l'enleva toute pâle dans ses bras, et la pressa frénétiquement contre son cœur.

Ils pleurèrent longtemps l'un et l'autre en silence. C'était des mots entrecoupés, des regards ineffables, des pressions de main, qui faisaient courir un nuage sur les yeux de Daphné, qui la plongeaient dans une molle extase.

Cependant Théodore, fatigué d'un long voyage, dit qu'il a besoin de repos ; il se retire dans une chambre voisine ; il demande à Daphné tout ce qu'il faut pCUI écrire, alléguant d'importantes affaires. Ce sont des personnes influentes qu'il faut se ménager, des amis, des magistrats qu'il importe d'éclairer par des renseignements exacts, positifs.

Daphné n'ose faire aucuneobservation; elie s'enferme dans sachambre à coucher , avec des soupirs et des larmes, après avoir tendrement pressé Théodore contre son cœur.

LALCÔVE. 271

Le lendemain de grand matin, une lettre envoyée par Théodore était remise chez madame Belmare.

— Il est ici 1 dit madame Belmare avec une surprise mêlée de terreur. Ah! j'espère qu'il n'osera pas venir... ce serait trop me compromettre... Il dit pourtant qu'il viendra... Mais non, c'est impossible! il attendra du moins ma réponse...

Soudain, un coup de sonnette se fait entendre. Euphrasie court à la chambre de madame Belmare.

— Madame , c'est M. d'Angleville, ditelle.

— Lui? je ne puis... je ne puis recevoir!... D'ailleurs, il est trop matin... une visite à

cette heure est inconcevable! je ne

puis...

— Madame, il vous supplie de l'admettre. . . Il vous fait mille excuses de vous avoir réveillée. . . dans une heure, il aura quittéParis, dit-il...

— C'est étrange! repartit madame Belmare avec humeur. Vous savez pourtant , Mademoiselle, que je ne reçois personne à cette heure... c'est inconvenant... Des lettres, fort bien, je puis les lire, mais une visite... Il faut donc que je me lève ! . . . Allez, allez, dites que je dors...

Euphrasie se retira. Mais quelques minutes après, elle revint.

— Madame, il ne veut point s'en aller, dit-elle. C'est pour une affaire des plus importantes... Il vient exprès pour vous voir... il a fait cent cinquante lieues pour cela... Vraiment, ce serait cruel à vous de ne pas entendre un pauvre garçon qui est si malheureux !

— C'est vrai... dit madame Belmare avec une certaine émotion.

En dépit de son égoïsme et de sa longue perversité, elle ne pouvait oublier le dévouement de Théodore, ce qu'il avait fait pour elle.

l'alcOyi. 273

— Ll^.i, laites attendre, Euphrasie, dit madame Belmare. Je vaisin'iiabiller à la hûlc, et je viens.

Unquart d'heure après, madame Belmare, enveloppée dans un peignoir d'une élégance extrême, ouvrait la porte de son boudoir.

Théodore s'élance vers elle.

— Ah! s'écrie-t-il. Je vous aurai vue au moins i . . . voilà tout ce que je voulais ! . . .Maintenant j'ai de la joie et du baume dans le cœur. . . Je puism'éloigner . . . je puis mourir. . .

Madame Belmare ne peut demeurer insensible à tant d'amour si violemment exprimé : ce qu'il y avait encore de bon et de sincère au fond de son cœur se réveille; elle oublie tous ses projets, tous ses calculs, toute son ingratitude préméditée.

— Oui, sécrie-t-elle, je suis heureuse de vous voir... vous êtes un homme brave et généreux! ... je me souviendrai toujours de ce que vous avez lait pour moi...

— Je n'ai rien fait, Léontine ! rien!... j'ai

honte de moi-même !... Pour vous servir, pour vous prouver mon amour, je n'ai pas seulement versé une goutte de sang!... Parlez, parlez donc... que je puisse au moins vous taire un sacrifice!... car vous avez beau dire, au fond du cœur vous devez me mépriser... J'ai été trop patient, trop doux... et puis je n'ai pas couru le moindre risque, mon épée n'est pas sortie du fourreau, je n'ai pas même chargé mes pistolets ! . . .

— Théodore, oh! vous avez fait cent fois plus que je ne vous demandais! repartit madame Belmare d'une voix qui jaillissait de l'âme; vous m'avez vengée! vous m'avez sauvée!... Hélas! et maintenant vous êtes condamné, fugitif... votre vie est en péril... Malheureuse ! je suis cause de tout!... Pourquoi vous ai-je conté mes malheurs ? pourquoi n'ai-je pas su, moi, souffrir en silence? Une affreuse condamnation ne vous accablerait pas ! vous seriez libre et joyeux comme toujours! Ah! si vous saviez, Théodore, j'ai le cœur brisé!...

— Léontine, pas de regrets! pas de larmes! s'écria Théodore avec exaltation en la pressant dans ses bras. Je suis trop fler! je suis trop heureux !... mais , je vous le répète, ce bonheur, je ne le méritais pas... il aurait fallu, Madame, le conquérir par le plus grand sacrifice, par un danger réel! tandis que véritablement je me fais pitié !...

Madame Belmare ne savait que répondre ; elle voyait dans ce jeune homme tant de loyauté, de courage et de dévouement, qu'elle ne pouvait s'empêcher de l'estimer au fond du cœur, et de l'aimer.

Tout à coup il se fit dans une chambre voisine un grand bruit de pas et de voix. Madame Belmare devint pâle comme la mort.

— Sortez, Monsieur! sortez, dit-elle, je vous en conjure... Je serais perdue!...

Théodore la regarde, frappé de surprise.

— C'est la voix de mon père... poursuitelle ; je n'ai aucun motif pour ne pas le rece-

voir... Oh ! de grâce, qu'il ne sache pas que vous êtes venu ici! Je ne m'explique pas, monsieur Théodore... mais ce serait terrible... Adieu ! adieu !

En même temps, elle lui pressa convulsivement la main et voulut sortir.

— Madame , s'écrie Théodore d'une voix basse et voilée, adieu... pour toujours peutêtre!... Je vais repartir... oui , ce soir probablement...

— Ne partez pas. . . Oh ! pas encore, je vous en prie ! . . .

— Un mot, Léontine, un seul mot de votre bouche... et je ne partirai pas, je reste! Ils pourront faire de moi tout ce qu'ils voudront... me traîner dans un bagne, me traîner à l'échafaud , n'importe ! . . . Ce sera pour vous, Léontine... et je puis être heureux !

— Au nom du ciel! Théodore, restez...

ne partez pas. . . attendez que je vous le dise. . . Oh ! je vous en conjure, pas encore, .. Attendez !

Le bruit de pas et de voix continuait dans Ja chambre voisine. Madame Behnare sortit en faisant signe à Théodore de se taire.

Quelques secondes après, Euphrasie entra dans le boudoir.

— Monsieur, dit-elle mystérieusement, suivez-moi...

Deux cœurs de femme.

â Théodore ne partit pas le soir mèine, comme il semblait pourtant l'avoir résolu. Il était morne, inquiet, préoccupé : ce qui se passait au fond de son âme, Daphné ne pouvait le savoir. Parmi les nombreux amis de Théodore , Dubreuil était le seul qui connût la nouvelle demeure de Daphné. 11 y venait souvent, et faisait son possible pour décider

d'Angleville à se cacher mieux ou à fuir ; car la police était sans doute aux aguets , et d'un jour à l'autre Théodore pouvait être arrêté.

Daphné , triste et jalouse , n'avait point tardé à comprendre qu'elle avait une rivale : les sorties de Théodore devenaient chaque jour plus fréquentes ; une fois elle l'avait fait suivre, elle savait que d'Angleville se rendait chez madame Beîmare. Mais, par une étrange fatalité, jamais Théodore ne trouvait madame Belmare : celle-ci toujours était absente, à la promenade, au bal, au spectacle. C'est en vain qu'il écrivait lettres sur lettres : on ne lui faisait aucune réponse.

Théodore, chaque jour, était plus morose et plus irrité ; du malin au soir il demeurait silencieux. Daphné n'obtenait plus de lui un regard, une parole ; et la malheureuse fille se désolait, muette et désespérée , sans oser dire la cause de ses larmes.

— Ah ça ! dit un jour Théodore avec im-

patience, tu pleures continuellement... cela m'assomme!... Qu'as-tu donc?

— Tu veux le savoir , Théodore ? tu le veux?

— Oui , que diantre ! Il faut au moins [savoir à quoi s'en tenir!

— Eh bien! Théodore, j'en ai la conviction, tu ne m'aimes plus ! . . .

— Encore des reproches ! des scènes !

— Des scènes, Théodore? non, je ne veux pas t'en faire... Je sais très bien que tout cela serait inutile , et que la violence ne mène à rien... Tu ne m'aimes plus... tu en aimes une autre ! . . .

— Ah '. ah ! voilà donc le grand mot lâché !

— Oui , Théodore , je souffre trop ! il faut bien que je parle!... Je t'irrite... mais n'importe, je parlerai ! Tu en aimes une autre !....

— Et qui donc ? parle ! Ma chère, tu fais

comme toutes les femmes, tu plaides le faux pour savoir le vrai.

— Non , non , dit-elle , je ne suis pas une hypocrite, Théodore!... quand je parle, moi , c'est que mon cœur est trop plein... je ne sais pas feindre... Depuis longtemps j'étais bien sûre que tu ne m'aimais plus comme autrefois... mais je pouvais encore me faire illusion ; je ne croyais pas qu'une autre femme...

—Toujours la même chanson ! cria Théodore en frappant du pied. Tu es folle, ma chère, tu es insupportable !

— Mon ami, tu te fâches... cela ne prouve qu'une chose, c'est que tu as tort !...

— Moi ! moi, j'ai tort ?

— Oui, mon ami. Je connais ton caractère... depuis trop longtemps nous vivons ensemble... tu as beau faire, tu ne peux rien me cacher! . . Avec moi tu ne te mets en colère, tu ne frappes du pied, tu ne cries de la sorte, que lorsque tu as tort...

1 WXOVE. 28?)

— Bavarde I au lieu de tout ce flux de paroles, dis quelque chose au moins, quelque chose de net et de précis!... Jeu aime une aulre, dis-tu? Eh bien, qui est-ce donc ?

— Théodore, ne me force pas à m'expiiquer... jeté ferais de la peine... à moi aussi peut-être... Non, tiens, restons-en là...

— Morbleu I je ne veux pas '. il faut une explication! Moi d'abord, quand j'ai quelque chose sur le cœur, je le dis , et je veux que les autres fassent de môme ! Voyons , voyons... qu'as-tu à me reprocher ? vite !...

— Tu le veux, Théodore? oh ! tu le veux?

— Oui.

— Mais songes-y donc, ce n'est pas une supposition, un doute .. c'est une certitude ! Je sais où tu vas chaque jour...

— Ah ! ah 1 ah ! tu le sais ?

— Je puis te dire la rue, le numéro de la maison, le nom de la personne...

— S'il était vrai !

— Eh bien ! Théodore, arrive que pourra ! je parle. . . C'est madame Belmare !

— Madame Belmare !

Théodore bondit; ses grands yeux noirs flamboyaient.

— Malheureuse ! s'écria-t-il. Mais tu m'as donc fait suivre? tu m'as donc espionné ?

Elle gardait le silence; pâle et tremblante, elle baissait les yeux vers la terre.

— Oui, tu surveilles tous mes pas... Je ne suis donc plus libre? de tous côtés des espions !

Daphné poussa un cri de douleur.

— Entends-tu, Daphné? poursuivit-t-il, je veux que tout cela finisse ! je le veux I je le veux, ou bien...

En même temps , il étreignait dans sa main forte et musculeuse la main frêle de Daphné.

Elle frémissait de tout son corps, muette, glacée d'épouvante.

Soudain la porte s'ouvre , c'est Dubreuil.

i/alcove. 285

— Théodore, dit-il vivement , vite, vite , il faut partir *.

— Que dis-tu, Dubreuil ?

— On sait où tu demeures... demain peutêtre on viendra tarrêter... Pars! il est temps encore... j'ai fait préparer une chaise de poste... Voici dix mille francs en or... ne perds pas un moment !...

— Je reste, Dubreuil, je reste, répondit Théodore d'un ton calme et résolu.

— Mais c'est de la démence !

— N'importe ! je suis las de cette vie errante et cachée ! Non, Dubreuil, je ne veux pas fuir plus longtemps... je meurs de honte ! On pourrait croire à la fin que j'ai peur ! moi, avoir peur !.. . quand je suis innocent, après tout !... Je reste'.

— Théodore, mais tu ne songes pas aux préventions amassées contre toi ! partout des ennemis... Tu as beau faire, malgré ta force et ton courage, il faudra que tu succombes ... Tu es le plus faible ! . . .

— Moi, le plus faible ! interrompit Théodore avec une flamme dans les yeux. Je n'ai jamais été le plus faible'. Qu'ils viennent tous I me voici ! Je suis prêt à leur tenir tête! je ne les crains pas !

Et Théodore fermait ses poings convulsifs ses joues étaient blanches comme du linge; de grosses veines bleuâtres sillonnaient son front.

— Mon ami, reprit Dubreuil avec un accent douloureux , tu m'affliges ! Quoi ! toujours de la colère, des transports frénétiques, au lieu de raisonner, au lieu d'écouter ceux qui t'aiment, et de répondre au moins d'une manière ou d'autre... mais posément, sensément !

Théodore appuyait une main sur son front ; il marchait de long en large. Pendant ce temps là Daphné, ensevelie dans une douleur muette, demeurait assise , la tête penchée sur sa poitrine.

— Au fait, murmurait sourdement Théo-

dore, ils ont raison peut-être ! Moi , je suis ivre... ma tète bout !

— Théodore, je t'en conjure encore une fois, reprit Dubreuil en lui serrant les mains; pars... tu le peux sans danger aujourd'hui!... Allons ! tais tes adieux à cette bonne et pauvre fille qui n'a point son égale dans le monde '....Elle t'aime, Théodore; et, j'ensuis bien sur, elle te supplie comme moi de partir.. .

— Partir l murmurait Théodore. Quitter Léontine!... C'est plus tort que moi... je ne puis !

Daphné venait de tressaillir; elle avait entendu vaguement le monologue entrecoupé de Théodore.

— Viens, mon ami, viens! dit Dubreuil en l'entraînant d.ns une chambre voisine. Pardon, ma bonne Daphné... ce n'est qu'un instant... il faut que je lui parle...

Daphné était si abattue qu'elle n'eut pas même la force de répondre ou de tourner la tête vers Dubreuil. Théodore et

son ami étaient seuls dans un petit salon.

— D'Angîeville, dit gravement Dubreuil, je sais pourquoi tu refuses de partir : c'est à cause de madame Belmare...

— Silence ! Dubreuil, ne prononce pas ce nom!

— Sois tranquille '• Je ne voudrais pas briser le cœur de cette pauvre Daphné. Mais enfin, je sais tout... je sais, Théodore, que tu as persévéré dans ton fol amour, dans un amour qui est déjà la cause de tout ton malheur!... Écoute, cette femme n'est pas digne de toi !

— Dubreuil !

— Non ! Théodore, c'est une nature fausse, perverse et ingrate...

— Oh! tais-toi', tais-toi !

D'Angîeville frémissait de colère.

— Théodore! je parlerai, ta fureur ne m'imposera pas silence... Il s'agit de te sauver, il s'agit de te faire voir que je suis ton ami!

— A la bonne heure! Dubreuil, parle!

mais ne calomnie pas une femme qui est pure et noble, et généreuse!

Dubreuil répondit par un éclat de rire amer.

— Généreuse et pure! elle ? Quel aveuglement, Théodore!... Non! cette femme n'est pas digne de toi , je te le répète I son âme est vile et dégradée !

— Pas un mot i pas un mot de plus ! ou bien...

— Théodore ! je t'en conjure, n'oublie pas qui je suis. . . quand je le parle, c'est avec tout mon cœur, toute ma franchise... et je ne veux pas tinsulter! Je suis ton ami, ton frère... Moi, je n'ai pas un bandeau sur les yeux, j'y vois clair... et je serais un lâche de ne pas te dire ce qui est. Un jour, bientôt peut être, tu conviendras que j'ai raison... tu mépriseras cette femme...

— Dubreuil! assez!...

— Non ! ce n'est point assez, je dois pour

suivre, Théodore... je ne suis pas de ces gens qui accusent sans préciser, sans formuler leur accusation... Moi, j'ai des preuves; si tu m'y forces, je te les donnerai toutes.

— Eh bien! voyons, ces preuves, je les attends !...

— Théodore ! je te dis que cette femme est née pour ton malheur ! je te dis que c'est ton mauvais ange. . . 11 faut la fuir !

— Jamais I

— Elle est belle, n'est-ce pas ? elle est riche, Théodore, et tout le monde l'aime et la courtise... c'est une femme à la mode... On voit nos plus fiers dandys courber la tête à ses pieds... Mais sur mon âme! je te le jure, cette femme jeune, riche, belle, courtisée, adorée, ne vaut pas dans toute sa personne la moindre parcelle, un seul cheveu de cette pauvre et noble créature, qui est ici, pleurante, pâle et désespérée, et que tu abandonnes!

DAngleville était en proie à une violente émotion.

— Dubreuil, ne parle pas si haut elle

pourrait tentendre...

— Oui , Théodore, et je ne le voudrais pas... Maintenant, j'ai lait mon devoir, je t'ai dit la vérité, tu es libre.

— Mais que faire? que faire ?

— Partir à l'instant même, d'Angleville... une voiture t'attend...

— Partir I partir ! Mais tu ndsais donc pas ce que j'éprouve, Dubreuil?... Ton sang est de glace... tu n'as jamais aimé !

— Théodore, tu te trompes, mon cœur n'est pas froid... je suis capable d'aimer aussi !.. . mais mon amour ne vient pas de la tète, il vient du cœur 1 Qu'une femme soit riche et grandement posée dans le monde, peu m'importe!... Ce que je veux, c'est une âme bonne et franche, et dévouée ! Le rang, la fortune, ce n'est rien... Oh! si comme toi, Théodore, j'avais rencontré dans la vie...

292 LES FOLLES NCITS.

Il s'arrêta tout à coup : des sanglots étouffèrent sa voix.

— Dubreuil, que veux-tu! je suis fait comme cela... C'est un malheur ! mais enfin, qu'y puis-je faire? J'ai dans le cœur un volcan! J'aime... et lorsque j'aime, toute la sagesse du monde, tous les conseils ne m'arrêteraient pas ! D'ailleurs tu es horriblement injuste envers madame Belmare: elle n'est pas comme tu dis. .. Moi, je suis sûr que c'est une noble femme ! Dubreuil, elle m'aime !

— Ah ! Théodore, je ne puis me taire I Dussé-jete désespérer... je parle, tu sauras tout : elle ne t'aime pas !

— Dubreuil!

Et la voix de Théodore était tremblante et voilée.

— Elle ne t'aime pas, je te le jure ! cette femme a voulu l'exploiter... elle savait ton courage, ta folle et généreuse audace..

Sans toi elle était perdue, Théodore : ce d'Argentan la traînait dans la boue ! Elle n'avait

pas à choisir... il a bien fallu se jeter dans tes bras, implorer ton assistance...

— Elle n'a rien imploré, Dubreuil ; moseul j'ai offert..., et j'offrirais encore si la vengeance n'était pas accomplie !

— Théodore, mais tu ne sais donc pas que tu es déjà oublié par cette femme, à charge peut-êtrel... Un autre que toi, plus riche...

— Que veux-tu dire ?

— Oui. . . le vicomte de Tournay .

Théodore pousse comme un rugissement.

— Lui ! lui !

Daphné accourt , épouvanté par ce cri sinistre.

— Théodore! dit-elle...

— Rien... ce n'est rien... répond d'Angleville avec une tranquillité feinte. Va, Daphné... rentre... j'ai quelques mots encore à dire à Dubreuil.

Et quand les deux amis furent seuls , ils causèrent longtemps à voix basse.

— Merci! dit Théodore avec un rire indet. i. 19

294 LUS FOLLES NUITS. — l'àLCOVE.

finissable en serrant la main de Dubreuil, Je profiterai de ton avis. . . Je ne pars pas encore... Demain... demain soir peut-être.

Le lendemain de bonne heure , Théodore mettait tout en œuvre pour entrer chez madame Belmare ; l'argent n'était pas épargné, non plus que les menaces. Enfin , Théodore gagna Euphrasie; et, le soir même, pénétrant dans l'appartement de madame Belmare par un escalier dérobé, il se glissa furtivement jusque dans la chambre à coucher.

11 avait son projet , ferme , sombre , inébranlable.

L'armoire.

Madame Belmare n'était occupée que de ses plaisirs ; toutes ses nuits se passaient au bal ; elle dansait, elle valsait, et presque toujours avec le b au vicomte : aussi les petits propos médisants voltigeaient auiour délie; on ne 1 épargnait guère ; et chaque fois quelle arrivait dans un salon , on était sur

d'y voir entrer presque aussitôt le vicomte de Tournay.

Un soir il y avait grand bal chez la marquise deBiangis, dans son magnifique hôtel de ia rue de Varennes. Depuis trois semaines madame Belmare parlait de ce bal avec enthousiasme ; elle préparait déjà sa toilette qui devait être d'une richesse éblouissante. Mais le soir même du bal , lorsque madame Belmare était toute parée, elle se plaignit d'un mal de tête horrible, insurmontable : elle ne pouvait sortir; il fallait à toute force qu'elle gardât la chambre. Les prières, les sollicitations de son père furent inutiles : madame Belmare dit qu'elle voulait se mettre au lit.

Elle était dans sa chambre à coucher.

Une heure environ s'écoula.

— Comme il tarde! dit-elle avec impatience.

A l'instant même une petite porte s'ouvre : un homme parait.

— Enfin! enfin! dit-elle.

Mais tout àcoupelle jette un cri, ellerecuîe-

— C'est moi , c'est moi, Léontine... je suis venu... J'étais trop malheureux!... il fallait vous voir...

— Monsieur, monsieur Théodore... Quoi!

sa:is me prévenir, par surprise!...

— Léontine, ayez pitié de moi! s'écria Théodore avec délire. Je n'avais plus de choix à faire : il fallait mourir , ou vous voir ! . . . Depuis quinze jours, à chaque heure, à chaque instant , je reviens , je vous demande : toujours absente !... C'est le hasard peut-être!... mais ce hasard est trop cruel ! Je veux enfin entendre mon arrêt de votre bouche. .. Parlez!...

Madame Belmare était dans une angoisse inexprimable.

— Vous vous taisez, Madame!.. Cependant je ne vous demande qu'un mot... c'est bien facile... Ai-je tort, ai-je raison de me présenter devant vous?

— Monsieur... monsieur Théodore, comment ne serais-je pas heureuse de vous voir ? il faudrait que je fusse oublieuse, ingrate... Et vous ne le supposez pas... non !...

— Vous ne me devez rien , Madame... je ne vous ai rendu aucun service!.. Ce que j'ai fait, tout galant homme devait le faire!... Oui, vous le savez, je vous aime ! pour vous j'aurais du bonheur à mourir !... Mais enfin, je n'ai couru aucun danger, je n'ai rien fait. . . j'ai honte même de ne vous avoir pas mieux prouvé tout ce qu'il y a d'amour et de dévouement dans mon cœur!

— Théodore , oh ! vous m'avez rendu l'honneur et la vie ! Je ne l'oublierai jamais!...

— Eh bien ! ce mot seul est une récompense ! Merci ! merci , Léontine !

En même temps, il lui prend une main qu'il porte à ses lèvres avec une ardeur convulsive.

t'alcov; . 299

Madame fielmare recule avec une sorte d'épouvante.

— Vous avez peur de moi, Léontine?

— Monsieur...

— Oh! je vous en conjure, ne m'appelez pas de ce nom'.... autrefois vous me nommiez Théodore... Qu'ai-je donc l'ait pour démériter? Voyez, moi, je ne vous dis pas Madame... je vous dis Léontine!...

— Eh bien ! oui , je serai Léontine pour vous... je vous appellerai Théodore... Nous serons frère et sœur.

— Frère et sœur !

Un changement profond venait de s opérer dans la physionomie de Théodore.

— Quoi ! Théodore , ce n'est donc point assez? Que voulez-vous de plus?

— Oh! je ne demande rien !... c'est trop ! Oui, je n'ai pas mérité d'être votre frère!... et pourtant, Madame, oh! pardon! ce n'est point ce que j'avais rêvé !.. J'étais fou !.. .

— Théodore..,

— Mon Dieu ! comme l'imagination , le cœur nous emporte ! Écoutez , Léontine , je vous aimais... je vous aimais avec toute mon âme ! . . .

— Vous? vous?

— Je n'ai pas réfléchi, vous le savez... Lorsqu'un misérable parlait de vous ôter l'honneur, moi , je n'ai pas hésité : sa mort ou la mienne ! voilà ce que je me suis répété sans cesse... Mais par tout ce qu'il y a de sacré au monde, je vous le jure, mon dévouement était désintéressé ! j'oubliais alors que je vous aimais d'amour. . . Je ne voulais qu'une chose! Oui, je voulais, moi, vous venger ! rendre la justice, l'épée à la main, comme dans les temps chevaleresques 1 Car aujourd'hui, Madame, les plus ignobles actions restent sans châtiment... Le Code a tout prévu, tout, excepté une chose , une seule chose ! l'infâme qui a de la ruse et de l'habileté peut faire tout ce qu'il veut dans le monde... Il est roi! Mais, Dieu merci, le duel existe en-

core... le duel est la vengeance de ('honnête homme qui ne peut pas obtenir justice!... C'est ma cause, c'esf la vôtre : on vous insulte, vous êtes femme, et je vous venge !

Madame Belmare était remuée jusqu'au fond du cœur ; il y avait tant de courage et de chevalerie dans le geste, dans le regard et l'accent de ce jeune homme, quelle ne pouvait s'empocher d'être orgueilleuse.

— Etre aimée par lui ! murmurait-elle.

Quel triomphe I

Mais h l'instant même une autre voix, la voix de l'égoïsme, se faisait entendre.

— Il est beau , brave et généreux , c'est vrai. Mais aujourd'hui un homme sans fortune , que peut-il être? rien ! rien! Aujourd'hui , plus de champ clos , plus de tournois où l'homme de cœur pouvait combattre pour sa maîtresse , et s'élever comme sur un trône. Maintenant, la position, l'argent, voilà ce qui donne du prix h un homme... il faut des bals, un grand luxe, des équipages, des

fêtes... Il n'a rien de tout cela, lui... qu'en pourrais je faire?

D'abord, les yeux de madame Belmare étaient pleins de flamme et d'humide langueur ; mais soudain , par une étrange et mystérieuse réaction, son visage était devenu froid, calme , armé d'un sourire indéfinissable.

— Monsieur... dit-elle en lui prenant la main , vous êtes un homme d'honneur I et je vous estime du fond de mon âme!... Tout ce que je demande, c'est de pouvoir un jour vous être utile et vous prouver...

— Madame'. Madame!...

Ce dernier mot était prononcé d'une voix déchirante.

Madame Belmare tressailli!.

— Non, non, s'écrie-t-il en se précipitant aux genoux de madame Belmare , non, pas de reconnaissance! Dites que je n'ai rien fait pour vous... que j'aurais dû tout taire, mais que je n'ai rien fait!... J'aime mieux re

langage... Au moins, je comprendrai que j'aurais dû mourir!... et je ne serai pas traité comme le premier venu...

— Théodore.... Monsieur.... que ditesvous?...

— Je dis, Madame, je dis que j'ai le cœur brisé! Oh! si vous saviez tout ce qu'il y a de torture dans ce cœur, vous auriez pitié de moi ! ... Je vous aime ! je vous aime ! . . . vous êtes belle!... je vous aime... Oui, je n'ai jamais aimé que vous '...

Madame Belmare l'écoutait toute frissonnante.

— J'ai vécu pourtant, Madame... je ne suis pas un écolier neuf et candide qui sort du collège... j'ai comparé, voilà ce qui me lue ! C'est vous, vous seulement que j'aime et que j'adore... et que je veux obtenir ! Oh! pitié ! grâce ! . . . Ayez compassion ! . . .

En parlant, il presse les mains de madame Belmare, il les couvre de baisers, de larmes; ses yeux flambent ; tout son corps frémit.

— Madame... oh! Léontine, c'est du feu qui court dans mes veines!... Plaignezmoi ! . . . aimez-moi, je vous en conjure ! .. . Je ne suis pas un homme comme un autre... J'aime !.. Oh I lorsque j'aime, si vous saviez ce que c'est!... Léontine, un mot, un seul mot de votre bouche... et rien ne m'arrête! je suis votre esclave... Le bien et le mal, je puis tout faire... parlez!... Je ne suis plus un homme... il me semble que je suis presque un Dieu !... Mais parlez ! un ordre ! je veux enfin vous montrer tout ce qu'on peut lorsqu'on aime !...

— Monsieur! au nom du ciel, calmezvous! dit-elle avec trouble. Vous êtes dans une exaltation qui m'épouvante ! . . .

— Oui, je comprends , vous devez avoir peur de moi... je suis comme en démence... mais enfin je vous aime ! je vous aime ! je me traîne, je me roule à vos pieds '....Vous êtes ma seule espérance!... Si je vous perdais, Madame, continu a-t-il d'un ton sombre, alors

LALCOVI, 805

je n'hésiterais plus ; à l'instant même je nie briserais le crâne d'un coup de pistolet !... Madame Bel mare jette un cri.

— Je puis tout vous dire, reprit-il avec impétuosité; voire cœur est le mien...

je vous parle comme je me parlerais... Eh bien ! je suis perdu ! je n'ai plus d'espoir !... Pourtant, je vous le jure, Léontine, je suis un homme de cœur et de force, de persévérance ! . . . Mais que voulez- vous, tout m'a man que... je n'ai point l'adresse et la fourbe... on m'a trompé toujours!... Ma fortune , autrefois considérable,. est anéantie...

Madame Belmare , jusqu'alors profondément émue , change de visage , de contenance ; sa physionomie est glaciale.

— Écoutez, reprend Théodore avec la même chaleur, ma position est affreuse dans ce moment... oui, je suis proscrit, fugitif, sous le poids d'une condamnation infamante... Eh bien! je me relèverai malgré tous ! je me relèverai quand même, car j'ai

une ànie !.. Et quelque chose eu moi dit que je ne suis pas fait pour ramper dans la foule. .. Oui, je prendrai ma revanche! et vous n'aurez pas honte de moi !... je serai un homme, je serai grand parmi tous les autres... J'ai de l'avenir, je le sens !

— Monsieur, interrompit froidement madame Belmare, la valeur de votre caractère m'est parfaitement connue ; je suis très loin de mettre en doute vos qualités, votre mérite. . . Vous avez depuis longtemps mon estime et mon affection... ma reconnaissance. Certes, je ne suis point quitte envers vous... et si l'occasion se présentait jamais de vous prouver ma gratitude, je la saisirais avec ardeur...

— Madame, vous ne me comprenez pas...

vous ne voulez donc pas me comprendre ?... Mais n'importe ! j'ai commencé de parler, je dois finir... Je vous aime! pour vous seule je suis revenu... cest vous seule que j 'aime !...

LAICOVE. 307

— Moi seule? Oh! Monsieur...

Madame Belmare se mit à sourire avec

dédain.

— Sur mon honneur ! je vous dis la vérité, Madame !

— Monsieur, vous avez la mémoire un peu courte , rappelez-vous la rue des Trois- Frères...

Ces derniers mots produisent sur Théodore comme l'effet d'un coup de foudre.

— Je ne vous ferai pas de reproches , Monsieur... vous êtes parfaitement libre; je trouve cela tout simple... mais vous trouverez fort simple aussi , n'est-ce pas ? que je n'accorde à vos protestations qu'une médiocre confiance...

— Ce n'est point! ce n'est point, Madame, je vous le jure!., ceux qui ont pu vous dire pareille chose en ont menti!... C'est vrai , j'ai eu autrefois une liaison, mais sans im* portance... un caprice de jeune homme... Ce n'est point le cœur, Madame, ce n'est point

l'âme tout entière!... Oh! je vous le répète, vous seule êtes ma pensée , mon désir, mon rêve !...

Depuis quelques instants madame Belmare semblait très inquiète; elle regardait la pendule, elle écoutait.

— Monsieur, dit-elle, je vous en prie , ne restez pas davantage... Mon père va venir d'un instant à l'autre; et vous concevez quel serait mon embarras...

— Ah ! Madame, vous me glacez le cœur! interrompit Théodore.

En effet, la physionomie et le langage de madame Belmare étaient si froidement composés, si diplomatiques, que Théodore, malgré son exaltation, ne pouvait échapper à cette glaciale influence.

— Des reproches, Monsieur ?

— Non, non!... j'étais aveugle... j'étais fou, vous dis-je!. . Vous ne m'avez jamais aimé !...

— Moi vous aimer?.. Qu'entends-je, Mon-

sieur ! En vérité , vos discours sont inexplicables., et si je ne vous connaissais pas depuis longtemps, je serais tentée de croire que vous raillez !...

— Moi? moi? dit Théodore amèrement.

— Monsieur , je vous en conjure, parlez moins haut... on pourrait vous entendre... Dune minute à l'autre mon père va venir... il vous connaît à peine... Songez combien votre présence pourrait me compromettre...

— Je comprends, je comprends, Madame... Vous voulez me congédier 1

Et la voix de Théodore était sourde, ses prunelles roulaient comme des charbons ardents, il frissonnait.

Madame Belmare avait pris soudain , comme par enchantement, une contenance calme et grave, presque majestueuse.

— Monsieur, je vous en supplie, ne faites

point d'éclat... songez donc qu'à pareille

heure!... Votre voix s'élève beaucoup trop !

vos manières ne sont pas d'un homme. . . t. i. 20

— D'un homme comme il faut ? c'est là ce que vous voulez dire , Madame?... C'est possible... Moi, je ne me pique pas d'être un homme de bonne compagnie... je dis ce que je pense, je suis franc, et la franchise est grossière en général î...

— Moins haut ! moins haut ! de grâce!..

— Madame, vous me poussez à bout... je me trompe peut-être, mais il me semble qu'un nuage vient de se déchirer devant mes yeux ! Je vois clair maintenant , vous ne m'avez jamais aimé... vous avez fait de moi un esclave, un plastron I...

— Monsieur !...

— C'est la vérité! ce que j'ai dit, je le répète... Mais prenez-y garde ! depuis que je suis au monde, il n'y a personne qui se vante de m'avoir impunément raillé!... Vous ne m'aimez pas... et vous saviez pourtant que je vous aimais !...

— Moi ? moi, Monsieur, je savais, ditesvous?...

— Vous le saviez ! oh ! oui, jamais une femme ne se trompe aces sortes de choses... D'ailleurs, mon langage était clair, je ne me cachais pas... dès le premier jour vous avez compris ce qu'il y avait dans mon cœur... Mais, au lieu de me parler avec toute franchise, comme une amie noble et loyale, vous avez cherché, par des mots étranges , par des mots vagues, à me faire croire que j'étais compris... Oh ! Madame, et voilà ce qui est lâche, horrible !.. .D'abord, j'ai dit que c'était faux et calomnieux... Dieu me pardonne, j'aurais coupé la gorge à mon meilleur ami ! mais à présent je vois qu'il avait raison... Il n'y avait pas de mensonge!... Tandis que moi, j'étais en fuite, souillé d'un meurtre commis pour vous, charge d'une condamnation capitale, vous aviez des sourires , et des regards, et de douces paroles pour un homme que je hais... qui me hait !

— Que voulez-vous dire ?

— Il faut donc vous le nommer, Madame !

tout à l'heure encore, je ne voulais pas croire... je doutais au moins... mais actuellement je suis trop sûr! J'ai lu dans vos yeux, j ai lu dans votre cœur ! vous ne m'aimez pas... vous en aimez un autre !

— Monsieur, une pareille insinuation...

— Oh ! ce n'est pas une insinuation , Madame, c'est un l'ait... Depuis six semaines vous aimez... vous recevez chez vous, à toute heure, le vicomte de Tournay !...

— C'est une affreuse calomnie, Monsieur!

— Non , non , non ! maintenant je le jure, c'est la vérité!... Allons, ne pâlissez pas, Madame! pas de fureur! je m'y connais... c'est là mon unique science... je n'ai jamais lu, moi, que dans un livre, c'est dans le cœur! et j'y lis bien couramment... Vous m'avez trompé, vous dis-je! vous avez voulu me laisser croire que je pouvais espérer ! . . .

— Non, non, jamais!...

— Vous l'avez voulu, Madame! et maintenant , oh! comme je comprends tout !

je vous gêne... Vous attendez quelqu'un...

— Moi?.. Vous êtes en démence, Monsieur!

— Vous attendez quelqu'un, vous dis-je!

On sonne : un bruit se fait entendre dans

le corridor voisin.

Madame Belmare se lève avec terreur : elle prête l'oreille.

— Monsieur, sortez... Oh! je vous en prie, vite!...

— Je ne sortirai pas, Madame ! c'est lui. . . tant mieux ! Je l'attends de pied ferme!

— Non... non, ce n'est pas lui... sur mon honneur!... c'est mon père... Je reconnais son pas... je l'entends : il me demande... Oh! sortez, sortez vite!...

Il y ; ait tant d'égarement et d'épouvante dans les gestes, dans la voix de madame Belmare, que Théodore se lève malgré lui.

— Fuir? dit-il, mais par où?

— On vient ! . . . mon Dieu ! mon Dieu !

que devenir ? Malheureuse ! je suis perdue ! . . . on vous soupçonne déjà...

— Du calme!... dites, Madame, où fautil me cacher?

— Il n'est plus temps!... Théodore, ah! je vous en conjure, pas de bruit! pas un souffle!... vous verrez si je suis reconnaissante. . . Venez, venez... là... cachez-vous!...

Et lui saisissant vivement le bras, elle l'entraîne au fond de l'alcôve: elle ouvre une armoire cachée dans l'épaisseur des murailles, toute pleine de robes, de châles et de manteaux.

— Cachez-vous, Théodore... par pitié! Il y va de mon honneur... de ma vie peutêtre'....

— Léontine, assez!... vous pouvez être tranquille... Oh! tenez... de tous les sacrifices que j'ai pu vous faire, voici le plus grand... Je me cache!

— Théodore, merci' merci du fond de rame!.. Ne bougez pas... dans une heure

ï' ALCÔVE. 315

ou deux au plus lard, vous me reverrez...

En même temps, elle referme l'armoire et sort précipitamment de lalcove.

On frappait à une porte : madame Belmare va sur-le-champ ouvrir. Mais elle ne laisse entrer personne : elle sort.

I/alcôve.

La soirée était fort avancée, il y avait dans le salon de madame Belmare un cercle élégant et choisi.

— Oh! Madame, s'écriait le vicomte de Tournay en battant des mains , vous êtes adorable! jamais, en vérité, vous n'avez eu tant d'esprit, tant de grâce ! . . .

En effet, madame Belmare était dune hu-

meur charmante; elle plaisantait, elle riait en montrant ses dents blanches comme des perles ; et, bien que son langage ordinairement ne fût point très râguisé, très un, très spirituel, ce jour-là, chose étrange S elle déployait une verve inaccoutumée: chacune de ses paroles était piquante, acérée, cruelle comme un dard. En outre, elle se montrait dans une riche et superbe toilette, du meilleur goût, d'une suprême élégance.

— C'est une grande perte, en vérité, pour le bal de la pauvre marquise! disait le vicomte. Hélas! hélas! on comptait sur vous, Madame; on vous attend, on vous implore!... c'est absolument comme si nous, pauvres humains, en nous éveillant, nous comptions sur le soleil... et qu'il ne parût point, et qu'il nous laissât mornes et plongés dans les ténèbres.

— Bravo! bravo! dit madame Beîmare, voilà du style pittoresque ! Et M. le

vicomte qui ose prétendre qu'il n'aime pas la poésie I...

— Je lai en horreur, Madame', interrompit le vicomte. Cela ne prouve rien... et le plus beau poème du monde ne vaut pas un cheval anglais •'

— Oh', oh! oh! oh! cria-t-on de toutes parts.

Et ce fut un grand bruit d'éclats de rire.

M. de Monbard, beau jeune homme brun, aux moustaches fines et luisantes, éclata de rire plus bruyamment que les autres, et se pencha dédaigneusement dans son fauteuil.

— Eh bien ! eh bien ! Monbard, vous êtes bien gai '• dit le vicomte.

— Oh ! non , mon cher , je suis triste , bien triste ! vous me faites de la peine. .

— Comment donc? ah ! j'y suis, vous êtes poète. . ou du moins vous êtes à la remorque de deux grands auteurs... On vous consulte.

320 LES FOLLES NCITS,

on vous choyé ; et quand il y a une représentation fameuse, on vous envoie bien vite une stalle pour applaudir au balcon avec des gants jaunes.

Le jeune de Monbard se tut et se mordit la lèvre.

— Allons! allons! dit un autre jeune fashionable,un membre du Jockey-Club, pas de littérature et de politique, c'est assommant... Parlons chevaux, sport! harnais, si vous voulez... A bas les muses! à bas les buses! U

Quelques voix s'élevèrent pour s'unir à celle du beau fashionable ; on protesta unanimement contre la poésie.

— A propos, dit Monbard, on fait circuler à Paris une étrange nouvelle ! on prétend que Théodore d'Angleville y est caché.

— Bah ! bah ! vraiment ?

Chacun se regardait et s'interrogeait avec surprise.

Le vicomte de Tournay fit un geste de mé-

contentement; ses sourcils se froncèrent. Madame Belmare était souriante et calme.

— Sur mon honneur, je ne plaisante pas! reprit Monbard, on assure que d'Angleville est à Paris... Quelqu'un même en qui j'ai la plus grande confiance, m'a dit l'avoir rencontré hier dans le quartier du Jardin des Plantes.

— Ma foi ! répondit indolemment le vicomte , il serait bien hardi de venir à Paris après sa condamnation!... Mais c'est impossible ; je ne lui crois pas ce courage!

— Oh! quant au courage, dit Monbard, je ne connais personne qui puisse lui disputer la palme en ce genre... C'est au point même que ce n'est pas de l'audace ; c'est de la témérité, delà rage, delà folie...

— Eh! mon cher, je sais bien qu'on lui a fait celte réputation ; mais elle est usurpée, scandaleusement usurpée... Moi, qui vous parle, je me suis vu plusieurs fois en face de cet homme terrible, de ce bretteur, de ce fa-

meux spadassin... et, sur mon âme, je n'ai jamais vu briller son épée!...

— Mais je suis sûr que vous avez vu du moins briller ses yeux, répliqua de Monbard.

— Oui , dit le vicomte , et c'est parfaitement ridicule. Ce garçon-là, je l'avoue, aune certainemanièrede faire rouler ses prunelles: il pourrait effrayer des enfants; mais moi...

— Eh ! mon cher, vous comme tout autre ?. Ce d'Anglevilie a dans le regard une puissance extrême : le fait est certain. Au surplus, si vous ne me croyez pas„ je puis vous raconter une histoire des plus dramatiques, où il a figuré comme principal acteur.

Plusieurs voix s'élevèrent avec une foule d'exclamations :

— Parlez ! — Dites ! — Voyons, l'histoire! — Est-elle gaie ou triste? — Est-ce un drame, est-ce une comédie?

— Ma foi ! vous en allez juger , répondit Monbard. C'était une nuit sombre et profonde ; d'Anglevilie venait de s'endormir ;

il avait reçu le matin dix mille francs en or. Un bruit soudain l'éveille ; il se dresse sur son séant , il regarde , et voit à la lueur de sa lampe de nuit un homme qui avance tout doucement, un poignard à la main.

Madame Belmare lait un léger cri de saisissement.

— Ma loi, reprend le narrateur , la position était critique : d'Angleville se trouvait sans armes , et , malgré sa vigueur musculaire, il n'aurait pu sans doute lutter avec avantage contre un brigand armé. Coquin ! sécria-t-il en se jetant à bas de son lit. Et ses deux yeux flamboyants , terribles , se fixent sur les yeux de l'assassin. Apparemment que dans ce regard il y avait quel que chose de magnétique et d'irrésistible, car le brigand pousse un cri et tombe à la renverse en se cachant le visage dans ses mains! ...

— Ah ! la plaisanterie est charmante ! interrompit le vicomte de Tournay en riant

aux éclats. Et cet excellent Monbard qui nous raconte une pareille mystification,, avec une candeur , un aplomb superbe ! Farceur, va 1 farceur de Monbard !

— Non , je vous jure, non , mon cher vicomte ; c'est la vérité même ! Je n'invente pas l'anecdote : elle est réelle.

—- Bah ! bah! c'est M. d'Angleville qui a forgé cette histoire : il voulait se poser en hommeterrible,iWoulaitlairecroire qu'il tient du serpent boa, du fameux alligator pour la fascination du regard.

— Mais , pourtant , monsieur le vicomte, dit fort gravement un homme d'un certain âge, qui était partisan du magnétisme, le regard de l'homme a parfois une puissance inconnue , mystérieuse : et souvent le plus effronté coquin , le plus audacieux , a pâli d'un coup d'oeil. Tenez, moi par exemple, moi qui vous parle , je puis vous raconter trois ou quatre aventures de ce genre;

et si je ne craignais de lasser mon illustre auditoire...

— Parlez, parlez toujours , Monsieur , dit madame Belmare avec un sourire d'encouragement. Moi d'abord , je vous en prie pour ma part : j'aime infiniment les aventures effrayantes ; j'aime à frémir!...

— Oh1 Madame, vous frémiriez trop peutêtre... vous ne savez pas ce que vous demandez : c'est noir, c'est épouvantable!... beaucoup plus épouvantable que les romans d'Anne Radcliff. Seulement , ce n'est pas du mensonge, de l'invention poétique : tout est vrai, réel, Madame ! J'ai surtout deux histoires de brigands qui vous feraient dresser les cheveux sur la tète, si vous n'étiez pas si admirablement coiffée, Madame. Mais ces nœuds charmants, ce peigne d'or et ces pierreries empêcheront les effets de l'horripilation !

Ce partisan du magnétisme était fort recherché, fort coquet dans son langage ; il se

piquait de littérature.

— Allons, racontez, dit madame Belmare ; faites-moi bien peur, je vous en conjure: j'adore les histoires de revenants et de fantômes, de voleurs et d'assassins...

Et le conteur , encouragé par le plus adorable sourire , s'engagea dans le plus sinistre, dans le plus lugubre récit. C'était quelque chose d'effrayant, de fantastique, comme cette ténébreuse histoire de voleur que nous avons tous lue dans le fameux roman du Moine.

D'abord les sourires d'incrédulité, les haussements d'épaules, un chuchotement moqueur, avaient protesté contre les fantasmagories d'une pareille aventure. Mais bientôt l'émotion gagna les plus rebelles ; et madame Belmare parut frissonner de tous ses membres.

Il était alors deux heures du matin ; les narrations ne discontinuaient pas : chacuu racontait à sa manière ce qu'il avait vu de plus terrible et de plus dramatique dans sa

i.'alcovk. 327

vie. C'étaient des arrestations nocturnes sur la grande route, des hommes masqués, au visage noirci, qui arrêtaient la voiture , cassaient la tète au postillon , et forçaient les voyageurs terrifiés à se coucher l'ace contre terre pendant qu'on dévalisait la chaise de poste I . . . C'était une ienêtre qui s'ouvrait brusquement la nuit au milieu de la tempête ; et puis des brigands qui venaient bâillonner un pauvre homme encore à moitié endormi. C'étaient des apparitions funèbres de spectres au clair de lune, au fond d'un cimetière, parmi les grandes herbes : une fosse le jour même avait été comblée ; et tout à coup sur cette fosse on voyait se dessiner en traits de feu le corps d'un homme!., puis une flamme légère et bleuâtre voltigeait à l'entour de la tête. Mais ce qui fit passer comme un souffe d'horreur parmi les assistants, ce fut l'histoire que raconta un homme pâle et grave , dune cinquantaine d'années à peu près. Sa sœur, qui était une femme courageuse et décidée, voyageait toute seule en Italie : Un soir , ac-

câblée de fatigue , elle s'arrête dans une auberge ; elle demande une chambre, n'importe laquelle, On lui donne une grande chambre peinte en rouge , où se trouvait un lit énorme, dans une profonde alcôve. Une simple veilleuse éclairait cette chambre. La femme se couche ; mais, au moment d'éteindre sa lumière , elle laisse tomber sa montre sur le tapis. Elle descend de son lit pour la ramasser... Tout à coup ses yeux se portant par hasard sous ce lit , elle voit briller deux prunelles ardentes, elle voit une grosse tête rousse, immobile !...Son cœur s'arrête, elle va crier... Mais que faire? seule ! dans cette auberge ? Elle serait perdue ! . . . Elle rassemble tout ce quelle a de force et de présence d'esprit ; elle éteint sa lumière et se couche...

Alors elle réfléchit à ce qu'elle doit faire, et feint de dormir. Elle avait remarqué qu'il se trouvait à la base du lit une ouverture 1 ajcge et ronde, comme la tète d'un homme : par là seulement, le malfaiteur pouvait sor-

l'alcote. 7)29

tir... Sa résolution est prise : elle saisit tout doucement une longue écharpe de soie , y t'ait un nœud coulant; elle la laisse glisser avec précaution jusqu'à terre, en lace mémo de l'ouverture qui doit livrer passage au brigand. Une heure environ s'écoule : le silence régnait, l'obscurité était profonde. Tout a coup un bruit léger, un frôlement se fait entendre sous le lit... La voyageuse se prépare : c'est le moment d'agir ! Le bruit continue : c'est comme le bruit d'un être qui rampe... Aussitôt, quand elle croit la tête du brigand passée tout entière dans le nœud coulant de lécharpe, elle serre , elle roidit ses deux mains convulsives; elle serre, elle serre toujours, avec rage, avec frénésie...

Bieni >t le silence règne, profond et morne. Le iondemain on frappe à la porte, la porte ne s'ouvrait pas ! on l'enfonce... et que trouve-t-on alors... Une femme à genoux sur son lit, serrant une écharpe, un nœud coulant, au milieu duquel était pris et vio-

lemment comprimé le cou d'un homme aux cheveux roux. Cet homme était bleu d'apoplexie, mort. La femme était morte... morte d'effroi sans doute et de saisissement! ! !

L'histoire était finie; un frémissement circulait dans l'assemblée; tous les visages étaient pâles. Quelques personnes, honteuses de leur frayeur, tâchaient de sourire; mais c'était bien à contre-cœur, et de mauvaise grâce.

— Ah ! mon dieu ! mais il est horriblement tard ! dit une vieille comtesse en se levant tout à coup.

— Trois heures ! trois heures ! ajouta Monbard.

— Au fait, c'est un peu scandaleux, poursuivit le vicomte en échangeant avec madame Belmare un coup d'œil significatif. Il serait maintenant fort à propos de laisser coucher madame...

En même temps, il salua gracieusement madame Belmare, et voulut s'éloigner; plu-

sieurs personnes imitèrent le vicomte.

— Non, non, non, pas encore! dit màaâme Belmare en arrêtant le vicomte ; je ne vous laisse pas partir, ni vous, ni personne... Songez donc que vais rester seule... Vous m'avez raconté des histoires qui me font une peur mortelle !... comment voulez-vous que je dorme à présent? Je vais rêver brigands, spectres, fantômes !...

— Au fait, Madame, répondit galamment le vicomte, vous avez beaucoup de choses à voler... et si j'avais l'honneur d'être brigand...

— Fi donc ! fi donc, monsieur le vicomte!

— Eh bien ! tout ce que je demanderais, Madame, puisque vous n'aimez pas les brigands, ce serait d'être fantôme... seulement une heure ou deux ! Je vous donne bien ma parole d'honneur que je n'irais pas perdre mon temps dans les cimetières!... Je sais parfaitement où j'irais...

— Allons! allons donc, monsieur le vi-

comte ! dit madame Belmare avec un peu d'embarras. Vous êtes par trop fantastique ! Le vicomte salua de nouveau madame Belmare, et fit un pas vers la porte.

— Je ne veux pas ! je ne vous laisserai pas sortir, vous dis-je ! reprit madame Belmare. En vérité, j'ai peur... vous allez peutêtre me trouver bien enfant, bien ridicule... mais j'ai peur ! Je ne veux pas entrer seule dans ma chambre à coucher... il faut qu'on m'accompagne...

— J'en suis, Madame ! j'en suis ! s'écria Monbard en se frottant les mains. Diable ! et qu'on dise encore que les histoires de brigands sont absurdes!... Voyez à quoi elles servent... C'est charmant, parole d'honneur! délicieux ! Allons, vite ! commençons les recherches... Au fait, c'est très dangereux... on ne devrait jamais se coucher sans avoir regardé derrière ses rideaux, sous son lit!...

— Taisez-vous, monsieur Monbard ! vous me donnez la chair de poule...

Et madame Belmare avait l'air de trembler.

— Voyons, Messieurs, je marche à votre tête. .. Seulement, suivez-moi... tout prêts à me défendre !... Soyez armés. ..

— Ah ! ah ! c'est vrai ! . . . dit le vicomte en marchant au pas d'un air guerrier. Armonsnous! Que diable! soyons prêts à repousser une attaque!... Allons! des pelles, des pincettes!... Ces messieurs vont porter des flambeaux... Vous, Monbard, prenez-moi ce chenet sculpté à tète de lion ; ça doit l'aire un magnifique casse-tête ! Moi, je prends ma canne... elle est plombée, lourdement plombée; et je vous assure qu'à défaut de massue, feu Hercule aurait pu l'employer avec avantage contre le géant Cacus!... allons! En avant... marche!

Et fredonnant un roulement de tambour, il brandit sa canne, et s'avança, la tête haute et menaçante, vers la chambre à coucher de madame Belmare.

— Halte i cria-t-il lorsqu'on fut dans la chambre. Attention au commandement ?...

d'abord les rideaux de la fenêtre. . . Qu'on les visite !

Monbard souleva les rideaux.

— Rien , dit le vicomte, bon ! maintenant, Monbard, sous le lit... Si vous trouvez là quelque individu, demandez-lui ses papiers

Madame Belmare paraissait émue.

— Ah ! disait-elle, monsieur le vicomte, je vous en conjure , ne plaisantez pas... J'ai peur, véritablement peur!...

— Soyez tranquille, Madame, nous vivons sous un prince ennemi de la fraude ! nous avons des lois... et, qui plus est, des bagnes, des guillotines!... Tenez, parole d'honneur! je donnerais dix mille francs , moi , pour trouver là dessous quelque drôle ! j'aurais du plaisir à le traîner par les deux oreilles , à l'étriller d'importance... C'est si agréable de punir le crime, de châtier les coquins! Au

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fait , vous avez de jolis diamants..; c'est do bonne prise! et je conçois très fort qu'un voleur qui a du gûftt...

Mais soudain il s'interrompit.

— Eh bien! Monbard, que f* iles-vous donc ? vous regardez là-dessous avec un intérêt...

Monbard tourna la tête vers le vicomte , et de la main lui fit signe de se taire.

— Ah! mon Dieu! quy a-t-ïl? demanda madame Belmare avec un tressaillement.

— Chut ! chut! je me trompe peut-être... reprit Monbard à demi-voix; mais il mesemble avoir entendu quelque chose... Oui, dans cette alcôve.

— Oh ! ciel ! dit madame Belmare.

Et Monbard , un flambeau à la main, la tête au niveau du parquet, regardait toujours sous le lit avec une attention extrême.

— Silence! dit-il, j'en suis sûr maintenant ; j'ai entendu du bruit!...

Le vicomte se pencha d'un air souriant vers madame Belmare.

— Ce diable de Monbard, comme il joue son rôle! dit-il. On jurerait qu'il a peur, quil a vu sous le lit quelque Papavoine avec un coutelas!...

— Monsieur le vicomte, de grâce... taisezvous ! dit madame Belmare. Voyez , cela devient sérieux!...

Tous les assistants, armés de flambeaux, de pelles et de pincettes, ne savaient trop quelle contenance faire; ils s' entreregardaient en silence avec des sourires qui n'avaient rien de fort gai. Décidément, l'émotion vraie ou fausse de Monbard se communiquait aux personnes qui l'environnaient.

Soudain Monbard se relève effaré.

— Sur mon honneur! dit-il d'une voix tremblante , il y a quelqu'un dans cette alcôve!...

— Mon Dieu! mon Dieu! s'écrie ma-

l'alcôve. Ô37

dame Belmare , visitez bien partout , je vous en conjure... Je meurs d'épouvante !

— Soit ! dit le vicomte en entrant dans l'alcôve, sa canne d'une main, et le flambeau de l'autre. Faisons partout d'exactes perquisitions, comme devrais et bons gendarmes...

Et il cherche , il frappe sur les murs , il regarde de tous côtés.

— Ma foi ! belle dame , dit-il en riant , si, comme nous l'affirme Monbard, il y a quelqu'un ici, le drôle se cache bien! ou peutêtre a-t-il à son doigt l'anneau de Gygès... Alors il est invisible... et madame Belmare seule pourrait nous donner le signalement du facétieux coquin...

— Monsieur le vicomte... vous plaisantez toujours! et vraiment je suis toute tremblante... Je vous en prie , cherchez encore, partout, derrière ces draperies qui sont au fond de l'alcôve... Ah ! mais j'y pense! ditelle vivement. Ouvrez cette armoire au pied du lit... c'est une immense armoire où dix hommes pourraient se cacher...

.138 LES 10LLES NUITS.

— Voyons... voyons donc ! dit le vicomte. Et il ouvrit brusquement l'armoire.

Aussitôt le vicomte recule avec une sorte

de terreur ; son flambeau lui échappe des mains... Madame Belmare jette un cri.

— Lui! lui! dit le vicomte d'une voix étouffée. Main-forte !... qu'on l'arrête ! . . .

A l'instant même, un homme tout pâle s'éiance du fond de l'alcôve.

Le vicomte de Tournay, un peu remis de son trouble, veut le saisir... mais l'homme pâle, dont tes yeux flambent, le repousse violemment d'un bras furieux et robuste.

— Arrêtez! arrètez-le donc! crie le vicomte. C'est lui... Théodore d'Angleville! l'assassin deM. d'Argentan! Le condamné à mort !

— Vous ! vous ici , Monsieur ? dit madame Belmare en tombant comme anéantie dans un fauteuil. Oh ! c'est infâme !

— Le voilà donc , ce misérable ! poursuit le vicomte en se précipitant vers d'Angleville. Ce n'est pas assez du meurtre! il lui faut encore le viol !

Madame Brimai v demeurant sans mouvement, presque évanouie.

— Madame! madame! dit Théodore d'une voix lente et profonde, c'est un guet-apens

atroce !... Je me vengerai !

Et, secouant la tête avec menace, il voulut sortir.

— En prison, d'abord! cria le vicomte en le saisissant par le bras.

— Me lâcherez-vous?...

Théodore était calme ; mais ses yeux tournoyaient dans leur orbite comme deux charbons ardents.

— Venez donc , vous autres ! reprit le vicomte; aidez-moi à contenir ce furieux!... Que diantre ! si vous avez du sang dans les veines...

— Ils en ont, vicomte, répond Théodore; mais ils veulent le garder!... Vite! lâchez ce bras... arrière !

— Non, non, je ne lâcherai pas, morbleu ! mes doigts entreront plutôt dans votre chair!... Cédez... vous êtes le plus faible... Pas de résistance...

TABLK DES CHAPITRES

1)1 l'ULMILK VOI ' MU.

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