LES PAUVRES GENS
11 est nuit. La cabane est pauvre, mais bien close Le logis est plein d'ombre, et l'on sent quelque chose Qui rayonne à travers ce crépuscule obscur. Des filets de pêcheur sont accrochés au mur. 5 Au fond, dans l'encoignure où quelque humble vaisselle Aux planches d'un bahut vaguement étincelle, On distingue un grand lit aux longs rideaux tombants. Tout près, un matelas s'étend sur de vieux bancs. Et cinq petits enfants, nids d'âmes, y sommeillent.
10 La haute cheminée où quelques flammes veillent Rougit le plafond sombre, et, le front sur le lit. Une femme à genoux prie, et songe et pâlit. C'est la mère. Elle est seule. Et dehors, blanc d'écume. Au ciel, aux vents, aux rocs, à la nuit, à la brume,
1 5 Le sinistre océan jette son noir sanglot.
L'homme est en mer. Depuis l'enfance matelot,
11 livre au hasard sombre une rude bataille.
Pluie ou bourrasque, il faut qu'il sorte, il faut qu'il aille,
Car les petits enfants ont faim. Il part le soir, 20 Quand l'eau profonde monte aux marches du musoir.
11 gouverne à lui seul sa barque à quatre voiles.
La femme est au logis, cousant les vieilles toiles.
Remmaillant les filets, préparant l'hameçon,
Surveillant l'àtre où bout la soupe de poisson, 25 Puis priant Dieu sitôt que les cinq enfants dorment.
Lui, seul, battu des flots qui toujours se reforment,
11 s'en va dans l'abîme et s'en va dans la nuit.
Dur labeur ! Tout est noir, tout est froid ; rien ne luit.
Dans les brisants, parmi les lames en démence, 30 L'endroit bon à la pêche, et, sur la mer immense,
Le lieu mobile, obscur, capricieux, changeant,
Où se plaît le poisson aux nageoires d'argent,
Ce n'est qu'un point ; c'est grand deux fois comme la chambre.
Or la nuit, dans l'ondée et la brume, en décembre, 35 Pour rencontrer ce point sur le désert mouvant.
Comme il fiiut calculer la marée et le vent !
Comme il faut combiner sûrement les manœuvres !
Les flots le long du bord glissent, vertes couleuvres ;
Le gouffre roule et tord ses plis démesurés 40 Et fait râler d'horreur les agrès effarés.
Lui songe à sa Jeannie, au sein des mers glacées.
Et Jeannie en pleurant l'appelle ; et leurs pensées
Se croisent dans la nuit, divins oiseaux du cœur.
On a ajouté", pour l'étude spéciale de l'accent oratoire et de l'allitération quelques vers empruntés au poème de la Légende des Siècles intitulé Eviradnus :
Et voici qu'à travers la grande forêt brune Qu'emplit la rêverie immense de la lune, On entend frissonner et vibrer mollement, Communiquant au bois son doux frémissement
I . Nous avons aussi profité, pour certains chapitres, des secours que nous apportait le gramophone . Quelques disques, qui existaient il y a quelques années dans le commerce, ont été transcrits par M. l'abbé Rousselot qui a mis obligeamment son travail à notre disposition. Nous avons ainsi : le Mot (V. Hugo), dit par M. de Féraudy ; le Corbeau el h Renard (La Fontaine), par M. Delaunay; Phèdre (II, 4) de Racine et Un cvaugile-(Fr. Coppée), par Mme Sarah-Bernhard. On trouvera ces transcriptions à la fin du volume où sont contenus nos tableaux généraux. Certaines d'entre elles ont été commentées depuis 191 1 dans la « Revue de Phonétique».