L'Alexandrin Français: D'après la Phonétique Expérimentale
Au moment ôù j'ai commencé cet ouvrage, la poésie française venait de traverser l’une de ces crises qui constituent, depuis plusieurs siècles, sa glorieuse histoire. Le symbolisme paraissait mort, et avec lui le vers libre, essai audacieux de novateurs enthousiastes, dont l’ardente jeunesse, tout en S’affirmant respectueuse des grandes œuvres classiques, prétendait cependant ne point demeurer prisonnière de l'esthétique traditionnelle, et S’efforçait de mener à son terme une évolution commencée par André Chénier et Victor Hugo, mais arrêtée dès 1830. Verlaine avait disparu, non sans avoir, dans le confessionnal que lui ouvrait un habile journaliste ‘, fait amende honorable des libertés que lui-même avait prises, et comme renié sa postérité littéraire. Aux environs de l’année 1900, le grand public pouvait se persuader que la révolution avait échoué : chaque jour de nouveaux articles, soit dans des revues importantes, soit dans des feuilles quotidiennes, l’invitaient à constater la débâcle. D'une plume officielle Catulle Mendès rétablissait l’alexandrin syllabique dans son ancienne dignité, et pour toujours, semblait-il, tandis que de jeunes poètes déclaraient leur volonté formelle de s’en tenir aux conquêtes romantiques. L’incident, à ce que l’on pouvait croire, était clos, définitivement.
Aussi bien n’ai-je pas le dessein de raconter par le menu les défections d'alors, comment Moréas devint transfuge, comment d’autres firent l’aveu de leurs erreurs, ni de quelles revanches l’apparente défaite fut suivie. Ce n’est point là mon sujet, et mes goûts personnels importent peu, encore que mon impartialité soit évidente, car je ne fais point de vers : mais je craindrais d’affirmer mes sympathies ou mes antipathies, et, si je concluais d'avance dans un sens ou dans l’autre, on pourrait à juste titre me reprocher des jugements préconçus, mauvais point de départ, comme je le dirai plus loin, pour une enquête qui veut être résolumènt objective. D'ailleurs, tout le mouvement que je viens de rappeler brièvement a été l’objet d’une exposition détaillée. M. Robert de Souza, en des pages * qui seront d’un grand secours aux futurs historiens de notre littérature, a dit exactement les actions ‘et les réactions successives auxquelles la poésie française, pendant plusieurs années, à été soumise. Le combat dure encore.
Quoi qu'il en soit, lorsque je me suis mis au travail, les discussions s'étaient apaisées, et il était permis de supposer qu'elles ne renaîtraient jamais, du moins entre poètes. Il convient toutefois de faire ressortir que certains problèmes, parce qu'ils cessent
1. J. Huret. Enquête sur l’évolution littéraire (1891). 2. R. de Souza. Où nous en sommes (1906).
Lors. — L’alexandrin. £ ) ; ;
de fixer l'opinion publique, et parce qu'ils disparaissent subitement du cercle des préoccupations les plus immédiates de la foule, n'en gardent pas moins, pour les spécialistes, tout leur intérêt. Il y a longtemps que Siéyès n'est plus l’homme de l'actualité et qu'on ne lit plus son nom à la première page des gazettes, et cependant Siéyés continue de retenir quelques curieux. De même le radium n’exerce plus l'universelle séduction des premiers jours, et cependant il y a dans les laboratoires des savants qui l’étudient encore. Je me contenterai donc de dire que, pour moi et pour quelques autres, les controverses auxquelles j'ai fait allusion conservaient tout leur attrait. Ce n’est pas impunément qu'on avait opposé l'accent au syllabisme, le rythme au nombre, que l’on avait prononcé les mots de musique verbale, de symétrie et d’isochronisme. L'écho des querelles passées était encore perceptible pour certaines oreilles, et si l'attention générale se détournait des questions jadis débattues, il demeurait cependant que ces questions avaient été posées et qu’elles attendaient une solution.
Tout ce que je viens de dire fera comprendre comment et dans quelle mesure les événements ont provoqué ce livre. Ils n'auraient d’ailleurs pas suffi à le déterminer, si, dès le moment où j'entrais à l’Université, Je n'avais pas été initié aux nouveaux procédés d'investigation dont la linguistique pouvait désormais profiter. M. Landry : a dit tout ce qu'il devait à M. Brunot. Je suis dans le même cas. On sait que l'excellent professeur, qui nous a donné une très remarquable Histoire de la langue française, applique sa belle activité à aiguiller les jeunes énergies autant qu'à poursuivre des recherches originales. Dès 1897, par sa parole suggestive, il me révéla l'existence de la phonétique expérimentale. En même temps qu'il dessinait au tableau noir un croquis schématique de l'appareil enregistreur dont se servait M. l'abbé Rousselot, il me laissa apercevoir de quel secours pouvait être cet appareil pour l’étude du rythme, et comment les discussions soulevées autour du vers français étaient appelées à être ainsi, tôt ou tard, scientifiquement résolues.
Les vigoureuses campagnes qu'il a menées, et dont, à la Sorbonne, la création des Archives de la Parole n’est pas un des moindres résultats, sont présentes à toutes les mémoires. Dans la Préface de son grand ouvrage, il a heureusement insisté sur les ressources que les philologues allaient trouver dans la méthode récemment inaugurée. Quoique, à ce moment, il n'ait point pensé spécialement aux problèmes qui m'ont occupé, je ne puis résister au plaisir de citer ces quelques lignes : « La découverte de la phonétique expérimentale, telle que l’a créée M. l'abbé Rousselot, nous rend plus exigeants encore, avec ses instruments de précision, qui apportent dans l'analyse du langage contemporain l'exactitude des examens microscopiques, qui nous font voir de nos yeux, sur des graphiques où tout peut se nombrer et se calculer, les différences infiniment petites qui séparent les parlers, en apparence tout semblables, de deux compatriotes ». On ne saurait mieux dire ni mettre en plus précise lumière les progrès réalisés par la science nouvelle.
Tel fut mon double point de départ. A vrai dire je n'ai point été le seul à m’engager dans la voie que j'ai suivie. Outre M. Landry, dont j'ai cité le nom, je n’ai garde d'oublier tous ceux qui, poussés par le même besoin de vérité et par le même désir de savoir, se sont rencontrés depuis dix ans au laboratoire du Collège de France. A l'exemple de M. l'abbé Rigal, plusieurs philologues adonnés à l'étude d’un patois français n'ont pas cru que leur oreille fût suffisante pour la délicate entreprise à laquelle ils s'étaient consacrés. Comme eux, un certain nombre de lettrés, attirés par l'harmonieuse beauté du verbe et passionnément épris du rythme, se sont efforcés, vers la même époque, de soumettre leurs impressions auditives à
1. Je renvoie tout de suite à l'ouvrage de M, Landry : La théorie du rythme et le rythme du français déclamé (1911). N