‹ L'Alexandrin Français: D'après la Phonétique ExpérimentaleChapitre 3 sur 282 · PRÉFACE XI · texte numérisé non relu

PRÉFACE XI

qu'il doit faire, le guident, l’avertissent que certains problèmes ont été discutés, et l’incitent à fournir une réponse aux questions en Suspens. Comme telles, elles sont d’une importance indéniable, et j'avouerai pour ma part que mes devanciers, par leurs livres, m'ont été d’un trés utile secours. Outre le plaisir que j'ai eu à proclamer leur perspicacité quand ils avaient raison, et à les louer quand ils avaient exactement perçu la nature des faits, je leur dois toute ma reconnaissance même s'ils se sont trompés, car, dans ce cas encore, ils ont présenté l’hypothèse, et par là provoqué un contrôle et une vérification. Ils furent par conséquent mes collaborateurs, et je n’ai fait autre chose que de déposer dans ces pages, après lavoir émondée ou clarifiée, la conquête de leur pensée studieuse.

Toutefois les découvertes de M. l'abbé Rousselot ont eu d’autres conséquences que de modifier les conditions selon lesquelles se produisait autrefois l’observation linguistique. La phonétique nouvelle, comme son nom l'indique, est expérimentale, et toutes les enquêtes auxquelles elle prête ses moyens participent de ce caractère. On protestera peut-être, et l’on trouvera que le mot de métrique expérimentale est trop ambitieux, à moins qu’il ne soit tout à fait faux. Qu'on veuille bien réfléchir cependant, et se souvenir que toute une partie de la psychologie a déjà reçu cette épithète, et que l'esthétique elle-même commence à s’en emparer : alors on ne criera pas à l’exagération. Le mot sans doute ne fait rien à la chose, et il n’y aurait pas lieu d’insister, si l’une des critiques les plus sévères ne se rencontrait sous une plume autorisée, M. E. Landry, à qui ses études permettent de porter un jugement, puisqu'il a fait usage lui aussi des appareils enregistreurs, se refuse à adopter le terme dont il s’agit. « Sauf quelques exceptions, dit-il ‘, nos appareils ne suffisent pas à valoir à notre étude la qualification d’expérimentale, et c’est par abus, le plus Souvent, que nous parlerons d'expériences pour désigner les observations qu’ils nous ont permis de faire. Ca été chez moi une illusion qui a trop longtemps duré, de penser que je pourrais décomposer les éléments de l’objet et faire varier les conditions de l'expérience. »

En vérité, c'est là une vieille querelle. D’autres déjà, soutenant que la phonétique expérimentale n’expérimente pas, mais se borne à constater, lui infligent le nom d’instrumentale et formulent les mêmes reproches. Il n’est pas inutile de rappeler que M. l'abbé Rousselot, dans un article récent, a fait justice dé ces attaques. « Si, écrit-il*, sans modifier en soi l’acte de la parole, je m'ingénie, par un artifice d'expérimentateur, à diriger vers des inscripteurs différents le courant d’air nasal et le souffle buccal, les obligeant à s’analyser eux-mêmes, et, si prenant en dérivation deux portions de ces courants d'air, je les associe de nouveau de façon à restituer le son normal par la synthèse et à l’inscrire sous cette forme, est-ce que je n’opère pas sur le son comme lopticien sur la lumière ? est-ce que je mérite moins que lui le nom d’expérimentateur ?... Si, ayant trouvé un résonateur tel qu'il décompose tous les sons formés au moyen de diapasons ébranlés devant lui, je m'en sers pour analyser les voyelles et les consonnes, complétant et vérifiant les analyses opérées par les moyens mathématiques, est-ce que je ne fais pas encore des expériences? Si enfin.., sans toucher à la source sonore, je me déplace pour permettre au son de s’analyser soi-même, tamisé en quelque sorte par la distance, ne fais-je pas encore une expérience ? » |

Abandonnons cependant le terrain de la phonétique générale pour rester sur celui plus restreint de la métrique, laquelle d'ail leurs usera désormais des mêmes procédés. Evidemment, si celle-ci se trouve dans l'obligation d'étudier l’accent, on ne saurait la comparer à la chimie. Il n’y a point de creuset où l’on puisse jeter de la durée, de l'acuite, de l'intensité et un timbre défini,

« E, Landry, op. cit., p. 8. | 2. Abbé Rousselot. Revue de phonétique, 1911, fasc. I, p. 13. — Cf. encore Gutzmann ! Rapport présenté au Congrès laryngologique de Berlin, 1911.

porter le tout à une certaine température et en retirer un son. Si c'est cela que prétend M. Landry, il a raison. Mais qu'est-ce donc qu'une expérience? Claude Bernard nous en a avertis et l’on concédera bien qu'en la matière il n'était point sans compétence : « expérience, déclare-t:il, n’est au fond qu'une observation provoquée ». On pourrait s’en tenir là et trouver dans cette proposition la justification cherchée. Pourtant il faut aller plus loin. S'il est vrai qu'expérimenter est décomposer les éléments de l’objet, je ne vois pas que cela soit impossible à la métrique conçue comme je viens de le dire. Elle possède en effet tous les moyens d'une analyse approfondie; elle délimite les syllabes du vers, puis, dans ces syllabes, elle distingue la consonne de la semi-voyelle et de la voyelle, enfin, dans chaque son considéré isolément, elle fait la part de ce qui revient au dynamisme, au temps, ou à la hauteur, elle dissocie les ensembles et découvre de quels éléments ils résultent.

Quant aux conditions de l'expérience, toujours elles demeurent variables, toujours elles restent soumises à l’action de li investigateur, car celui-ci, dans son effort pour surprendre la nature, connaît des artifices innombrables. Il peut d'abord saisir les phénomènes dans leurs manifestations les plus simples. S'il veut étudier un terme comme cri, il lui est loisible d'inscrire tour à tour ls tout seul, d'examiner l’r dans ra et le k dans ka. En modifiant ses dispositifs, il peut tour à tour porter son attention sur les mouvements de la langue, le travail du larynx, la nasalité ou la dépense d’air. Il substitue, s’il le veut, l’u à li et il enregistre alors le mot cru, ou bien il cherche s’il n’y a aucune différence entré un grand cri et un cri sourd, il parle tour à tour vite ou lentement, dans le registre le plus élevé ou le plus grave de sa voix, avec une énergie minime ou considérable, avec ou sans emphase, en détachant toutes les syllabes de la phrase choisie ou bien en leur conservant leur cohésion. Il répète en outre l'expérience aussi souvent qu'il le juge nécessaire, et il reproduit à volonté le phénomène, dont certaines particularités se retrouvent à chaque fois toujours semblables, tandis que d’autres, selon les modes de l’articulation, s'altèrent ou disparaissent : par cela même il se rend compte des rapports qui unissent les effets aux causes.

J'ai usé de tous ces moyens l’un après l’autre et je reste convaincu qu’en le faisant j'ai expérimenté, mais le plus souvent les divers textes interrogés m'apportaient l'expérience toute prête, si bien que j'avais seulement besoin de comparer. J'ai trouvé chez les poètes des vers qui commencent une phrase et d’autres qui terminent un sens, de sorte qu’il m'a été inutile de recourir à des combinaisons factices pour définir l'influence, sur l’acuité de la parole, de telle construction donnée. De même encore, les auteurs me proposaient des alexandrins de deux accents et d’autres de cinq; ils me les offraient quelquefois dans l’ordre que je souhaitais, juxtaposés exactement comme je le désirais : je n’ai donc point été obligé d'intervenir personnellement pour me ménager un assemblage favorable, et j'ai pu me rendre compte, par le seul examen, de ce que la durée totale du vers doit au nombre de ses temps marqués. Le physicien et le chimiste savent eux aussi les secours qu’autour d'eux ils trouvent dans les choses, et, s’ils en profitent, ils ne cessent point d’être expérimentateurs.

N'est-ce pas encore. varier les conditions de l'enquête que de provoquer sur un même point la déposition de plusieurs personnes, de choisir ces personnes en raison de leur situation sociale, de leur culture, de leurs goûts, et, puisqu'il s’agit de poésie, de faire déclamer les mêmes morceaux par des sujets différents? On reconnaîtra sans doute qu’une fois de plus il y a là, non pas un simple regard jeté sur la nature, mais une intervention directe et préméditée afin d'en mieux saisir le mystère, un éffort pour découvrir les caractères permanents des phénoménes sous les apparences changeantes dont ils se recouvrent. Si enfin, dans les dernières pages de ce livre, je tente de soumettre à une critique objective les résultats auxquels je suis parvenu; si, voulant me vérifier moi-même, je réunis deux appareils dont les organes inscripteurs ne sont point les mêmes afin d'en obtenir un témoi-

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